‹ Essai sur l'indifférence en matière de religion (volume 3)Chapitre 10 sur 64 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Suite du même sujet. Examen du Système des

points jondamentaux.

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Si nous n'avions montré comment la Réforme ; après avoir épuisé tous les autres moyens de défense, fut contrainte, par sa nature même, de se réfugier dans le système des points fondamentaux , onàuroît pu ne voir dans ce système qu'une opinion arbitraire, et Ton eut difficilement compris quels motifs déterminèrent les protestans à embrasser une doctrine , non-seulement absurde en soi, mais de plus, incompatible avec leurs maximes; une doctrine enfin qui ne peut être vraie, à moins que le ChristîanîsmjB ne soit faux , et qui aboutit inévitablement à la tolérance de l'alhcisme.

Et pour justifier d'abord le reproche d'inconséquence que j'adresse aux reformés , souvenonsnous que l'Ecriture est, suivant eux , Tunique règle ' de foi. Ils doivent donc prouver que l'Ecriture établit clairement la distinction des points fondamentaux et non fondamentaux, et spécifie non moins clairement ce qui est fondamental et ce qui

228 ESSAI SUR l'iIÏDIFFÉREKCE

ne l'est pas. Or, c'est ce qu'ils n'ont jamais pu faîr< qtioiqu'on les en ait maintes fois pressés. Jamais i n'ont produit un seul texte qui, dans son sens n; lurelet vrai, favorisât, même indireclement, leu bizarre doctrine. Au contraire, l'Ecriture est plein de passages qui la condamnent. Quand Jésus-ChrL envoie ses apôtres annoncer le Christianisme au nations , leur dit-il : Apprenez aux hommes à dis cerner soigneusement les dogmes fondamentaux d ceux qui ne le sont pas, à ne point confondre le articles de foi qu'ils sont absolument obligés d croire , avec les articles qu'ib peuvent nier san s'exclure du salut? Non , Jésus-Christ ne dît null part rien de semblable. Et que dit-il donc? « Allez

« instruisez toutes les nations leur enseignan

» à garder tout ce que je vous ai ordonné ( i ) » tout sans exception , omnia quœcurnque : o\ comme s'exprime un autre écrivain sacré : « Aile: » par tout Tunivers; prêchez l'Evangile à touti » créature : quiconque croira sera sauvé, et qui ne » croira pas sera condamné (2) ». Donc il fau

(i) E unies ergo docete onines génies docentrs ro

servare omnia quœcunique mandavi vobis, Mauli. xxviii 19,20.

(a'j Euntes in nuindum unîverswn prœdiccUe Evangc- Hum omni creaturcp. Qid crediderit et bapdzatus fuerît sahus erit : qtd ver à non crediderit ^ condemnabilur IVfarc. XXVI, i5, 16.

croire, an moins implicitement, toutes les vérités révélées , puisque TEvangile, ou la parok de Jésus- Christ, les comprend toutes; il faut les croire , on être condamné j ce qui fait dire à saint Paul , que rhérétique se condamne lui-même ( i ) , p#*rce qu'il reconnoît Tantorité des Livres divins où sa con<^ damnation est écrite. Or , un système de foi auquel TEcriture est opposée , ou seulement qui n'est pas clairement établi dans l'Ecriture , est incompatible avec le principe selon lequel on ne doit admettre d'autre règle de foi que l'Ecriture. LeS protestans ne peuvent donc adopter le système des points fondamentaux , sans renoncer à leurs maximes , ou sans se contredire grossièrement.

J'ajoute que ce système ne sauroit être vrai , à moins que le Christianisme ne soit faux. Car pre* raièrement, comme on vient de le voir, Jésus* Christ a enseigné une doctrine contraire , d'où il suit qn'il s'est trompé ou nous a trompés, qu'il étoit par conséquent ou un fanatique ou un imposteur.

Secondement, ses disciples, fidèles exécutenrs des ordres qu'ils avoient reçus de lui , ne souffrirent jamais qu'on portât la plus légère atteinte aux dogmes révélés. Saint Paul déclare que la foi

(i) Ep. ad TU. m, ii.

est une ^ comme Dieu même est un (i); qu'ainsi Ton ne peut y rien ajouter, en rien retrancher sans l'anéantir , et en conséquence il frappe cl'anathème quiconque osera prêcher un autre Evangile ou une autrci foi que lui (2) , ordonne A'éçiler l'homme hérétique ^ enseigne que tous les novateurs, en se flattant d'une fausse science, sont déchus de la 'foi (3) , et comprend formellement , parmi les crimes qui excluent du royaume de Dieu, les schbmes et les hérésies, seciœ (4). Saint Pierre les appelle toutes, en général ^des sectes déperdition , et regarde ceux qui les introduisent comme *des blasphémateurs (5). « Quicoiiqueseretire, dit saint

• Jean , et ne persévère point dans la doctrine de > Jésus-Christ, n'a point de Dieu (6) ». On Fcntend : l'Apôtre ne met point de différence entre nier Dieu , et nier un seul article de la doctrine de Jésus-Christ; car on chercheroit en vain dans ses paroles une distinction , une restriction. « Si

• quelqu'un, poursuit -il, vient à vous et n'ap- » porte pas cette doctrine », que va-t-il dire? Vous

(1) Ep. ad Ephes, iv, 5,

(2) Ep. ad Galat ,1,8.

(3) Ep» II ad Timoth, 11, 17.

(4) Ep, ad Galat. v, 20.

(5) IP Ep. u, 1 . 10.

(6) //• Ep. 9.

fIN MATIÈHE de RELIGIOir* 23 1

examinerez si les vérités qu'il rejette sont ou non

fondamentales; et s'il n'attaque pas le fondement ,

Toas lui accorderez la tolérance , vous l'admettrez,

comme un membre de la véritable Eglise , dans

votre communion? Voilà la réponse des protes-*

tans , et voici celle de l'Apôtre : » Ne le recevez

» point dans votre maison , ne lui donnez point

» le salut ; car quiconque lui donne le salut par-

» ticipe à son péché , operibus ejus malignis ( i ) ».

Telle est la tolérance des apôtres, telle est leur

doctrine. Or , cette doctrine est fausse , si le sys-

lème des points fondamentaux est vrai ; donc ce

système et le Christianisme , tel que l'enseignoient

les apôtres, ne sauroient subsister ensemble.

Troisièmement, tous les Pères, tous les con^ elles, tous les chrétiens , soit catholicpies , soit hérétiques, ont ignoré, jusqu'à la naissance de la Réforme , la distinction de dogmes fondamentaux et non fondamentaux; ils ont cru qu'il n'y avoit qu'une seule foi par laquelle on pût être sauvé , qu'une seule Eglise qui professât cette foi (2), excluant du salut toutes les sectes séparées de cette unique

(i) //• Ep. S. Joan. x , 11.

(a) Voyez le Traité de V Unité de V Eglise, par Nicole ^ Je V^ Avertissement de Bossuet aux Protestans; Wallem* bottig y de Contre y • Tract, 3.

232 KSSAI SUR l'iNDIFFÉRENCE.

et véritable Eglise. Or , si une erreur de cette ira portauce a pu régner universellement pendant seî^ siècles; si, pendant seize srècles, personne n'a si ce que c'étoit que rEgHse;^sî, en récitant le sym bole des apôtres, les chrétiens du monde entie ont professé une erreur absurde , que Juricu qna lifie àc prodige de cruauté ^ d'^ imagination la plu insensée qui soit jamais montée dans t esprit hu main (i); si tous ces chrétiens et toutes les Eglise particulières ont constamment réglé leur conduit sur cette erreur absurde et cruelle^ le Christianism est évidemnient faux, puisqu'un Envoyé divin n' pu enseigner une erreur dont les conséquences son si terribles; des hommes réellement inspirés n'en pu la consacrer dans leurs écrits, en autoriser Tap plication par leur exemple ; ou , en tout cas , Diei n'eût jamais permis qu'elle prévalût si long-temp sans réclamation , dans une Eglise qu'il auroit éta blîe pour y recevoir un culte digne de lui , dîgn de sa sainteté et de sa vérité.

Nous laissons aux protestans à examiner sur que fondement ils se tranquillisent dans leurs principe anti-chrétiens. Ce n'est pas sur l'Ecriture , ce n'es pas sur Fautorité des premiers siècles, nous l'avon prouvé; ce n'est pas non plus sur la raison , conim* nous allons le faire voir , en considérant , sous ui

(i) Le vrai Système de f Eglise y p. 79, ga.

point de vue pins philosophique ou plus général , le système des points fondamentaux.

Que font les partisans de ce système pour démontrer, contre les déistes, la nécessité d'une révélation? S'appuyant des aveux des déistes mêmes, ils prouvent qu'une Religion est nécessaire, et qu^ii existe, par conséquent, une vraie Religion. Les annales de la philosophie à la main, ils montrent enraite qu'on ne sauroit, par la raison seule, s'assurer pleinement d'aucun dogme; qu'en la prenant pour unique guide , on ne fait qu'errer de doutes en doutes , d'incertitudes en incertitudes , et que loin de parvenir à une croyance fixe , on est contraint de tolérer l'athéisme même , ou la négation de tout dogme , l'exclusion de tout cuTte, la destruction de toute morale. Si donc , ctncluent-ils, une vraie Religion est nécessaire , il est nécessaire aussi que Dieu révèle celte vraie Religion.

ftlais voici une chose étrange : Dieu révélera

anx hommes des vérités nécessaires à Thomme , et

les hommes ne seront pas obligés de croire Dieu ,

et ils resteront maîtres de rejeter les vérités que

Dieu leur révèle! Alors à quoi bon une révélation?

Mieux valoit que Dieu gardât le silence , si Ton est

libre de le démentir, de réformer ses enscîgnemens,

de lui dire : Nous te connoissons mieux que tu ne

te connçis toi-même. Or, telle est la liberté que

coDsacre la tolérance. Car de s'étayer du prétexte

d'obscurité , pour tenir en suspens Fautorité de la révélation, ou d'une partie de la révélation, dont Tobjet est de dissiper les doutes de l'esprit humain sur les vérités qu'il doit croire , c'est visiblement se contredire , c'est se moquer des hommes , et de leur auteur.

J'entends les disciples de Jurieu qui me réponddent : « Nous ne prétendons pas qu'on puisse nier, ^ sans s'exclure du salut, tous les dogmes révélés, I» mais seulement ceux de ces dogmes qui ne sont P pas fondamentaux ». On verra bientôt que cette distinction est complètement illusoire. Mais je veux bien l'admettre en ce moment, et prendre le sys* tènie tel qu'on nous l'offre, avec les restrictions arbitraires qu'une sorte de pudeur chrétienne s'efforce d y apporter. Toujours est-il vrai que nos objections conservent toute leur force à l'égard des dogmes non fondamentaux , c'est-à-dire, à l'égard de la plus grande partie des dogmes révélés. De plus, demanderai-je aux indiiférens mitigés : Gom* ment savez-vous que Dieu ait révélé des vérités non nécessaires? Cette hypothèse gratuite répugne à la sagesse de Dieu , et renverse le principe sur lequel vous avez établi la nécessité d'une révélation. Mais ce n'est pas tout , et je soutiens qu'il est infiniment plus absurde de prétendre qu'il soit permis de nier une partie seulement de la révélation , que la révélation tout entière; ou, en d'au*

EN MATIÈRE DE RELIGION. îl35

très termes , que le système des points fondamentaux est plus déraisonnable , plus inconséquent , plus în- |*jiirieax à la Divinité, et plus désespérant pour l'homme , que le déisme.

Le déiste rejette la révélation, parce qu'il ne croît pas que Dieu ait parlé : le chrétien de Jurieu permet de rejeter une partie de la révélation qu'il croît divine. L'un , se persuadant que le Christianisme est fondé sur une autorité purement humaine , ne l'admet qu'autant qu'il le juge conforme àla rabon; l'autre , convaincu que le Christianisme repose sur l'autorité de Dieu , nie l'obligation de se somnettre en tout et toujours à cette autorité. Il attribue à l'homme le droit de préférer, en une foule de circonstances , sa propre raison à la raison du Souverain Être , et de désobéir à ses lois. Le déiste enfin , sentant lui-même l'insuffisance de la raison pour établir inébranlablement un dogme quelconque , ne fait dépendre le salut de la croyance d'aucun dogme. Jurieu déclare, au contraire, que la foi des dogmes fondamentaux est d'une indispensable nécessité; et comme ni lui j ni ses disciples , n'ont jamais pu définir nettement quels sont ces dogmes fondamentaux , comme il n'est pas un point de doctrine sur lequel les profestans soient moins d'accord, il n'est pas non plos un seul d'entre eux qui puisse être certain de croire tout ce qu'il est nécessaire de croire pour

être sauvé : incertitude si affreuse, en supposantl foi dans la révélation , qu'on ne sauroit concevoi d'état plus désespérant.

Or, voilà où Ton arrive inévitablement, de qu'on veut forcer le Christianisme de capitule avec la raison humaine , avec ses caprices incoiu tans et ses dédaigneuses répugnances. On ignor ce qu'on peut céder, et ce qu'on* doit retenir. Le principes manquent pour faire une distinction,) ne crains point de le dire, sacrilège : car s'imagi ner que Dieu parle en vain , qu'il révèle des dog mes superflus, c'est outrager sa sagesse, et s'ac cuser soi-même de folie , en censurant les décret de son impénétrable conseil. Qui ne voit d'ailleor que tous les points de la foi chrétienne s'enchsd* nent étroitement l'un à l'autre? Or, où tout si tient, tout est essentiel. L'objet de la Religion estdi montrer à l'homme sa place dans l'ordre des êtres et de l'y maintenir, en réglant ses pensées, ses af fections, ses actions, par les deux grandes lois d la vérité et de la justice, dont les dogmes et le préceptes sont l'expression. Que peut-il donc ; avoir d'indifférent dans ces lois? et à quel titre 1 vérité seroit-cUe moins inviolable que la justice Elles se confondent dans leur source, et les sépa rer, c'est les détruire; car la justice n'est que I vérité mêm€ rendue sensible dans les actions suivant cette profonde parole d'un apôtre : «> O

I EN MATIÈRE DE , RELIGION. ni'J

» lai qaifali la vérité^ agit à la lumière, afin

• qn^il soit manifeste que ses œuvres viennent de

• Dieu (i) ». Dieu ne peut donc pas plus tolérer rerreur qu'il ne peut tolérer le crime; et la toléfnite du crime est le résultat nécessaire de toute doctrine qui consacre la tolérance de Terreur. Le S]r8lème que nous discutons en offrira la preuve.

Remarquez cependant l'inconséquence de ses ptrlisaos. Admettre la révélation , c'est croire les ?éritës révélées sur l'autorité de Dieu qui nous les lévèle : or, cette autorité étant la même, quelle que soit l'importance relative des vérités révélées , rdbtigation de croire est aussi la même; et rejeter une seule de ces vérités divines , c'est nier l'autorité sur laquelle elles sont toutes fondées, c'est renverser la base de la révélation , et la livrer sans idéfeuse aux déistes.

Mais, pour mieux faiie sentir l'intime liaison de la doctrine de Jurieu avec le déisme, examinons k système des points fondamentaux, comme nous avons examiné la Religion naturelle, sous le triple rapport des dogmes, du culte et de la morale. L'identité des principes se manifestera par l'identité des conséquences et des résultats.

Puisqu'il y a des dogmes qu'on peut nier sans

(i) Qui facit verilatem ^ vçnit adlucem, ut manifes- *etUiir Oficra ejuSy qiùa in Deo suntfaclti, S. Jean, m, 21.

a38 ESSAI SUR l'indifférence

s^exclure du salut, et d^autrcs dogmes qu^on < absolument obligé de croire pour être sauvé, première chose que doivent faire les protesta est de donner r une règle sûre , pour juger qui V sont les points fondamentaux , et les distinga » de ceux qui ne le sont pas; question , ajoute n< » vement Jurieu , si épineuse et si difficile à d » cider (i) ». Ainsi, dès les premiers pas, il voit arrêté par une difficulté terrible; car eni le salut dépend , au moins pour un grand nomb d^hommes , de la solution de cette question si éf neuse et si difficile à décider. Les articles fond mentaux se trouvent dans TEcriture , je le veci mais, (c outre les vérités fondamentales, rEcriti «> contient cent et cent vérités de droit et de f » dont rignorance ne sauroit damner (2) » ; et nu part elle ne spécifie ce qui est fondamental et qui ne Test pas , nulle p%rt elle ne donne de rèj pour faire ce discernement. Il faut donc que protestans s'en forment eux-mêmes d'arbitrairi et les voilà déjà maîtres de leur foi , puisqu'ils sont des règles par lesquelles ils la déterminent.

Jurieu en propose trois entièrement inadm sibles, et qu'aussi la Réforme a depuis long-teno mises au rebut. La première peut s'appeler u

(i) Le vrai Système de V Eglise , p. 237.

(2) Jurieu, Axis Tr. I, art. i*', p. 19. Tabl. LetL L

EN MATIÈRE DE RELIGION. 23g

règle de senlimenL Selon Cl<iu(Ie et Jurleu, on ^f/i/ les vérités fondamentales, « comme on sent » la lumière quand on la voit, la chaleur quand » on est auprès du feu , le doux et Tamcr quand » on mange (i) ». Les déistes en disent autant; écoutez Rousseau (♦) : « C'est le sentiment înté- » rieur qui doit me conduire (2). Ma règle est » de me livrer au sentiment plus qu'à la raison (3); » J'aperçois Dieu partout dans ses œuvres; Je le » sens en moi , je le vois tout autour de moi (4).' • Je sens mon anie, je la connois par le senii^

(i) ZLc vrai Système de l'Eglise^ liv. 11^ chap. xxv^ p. 4^3.

(*) 11 n'y a guère d'erreur qui ne contienne quelque ré* rite , et c'est même pour cela que l'erreur s'introduit sî aisément dans l'esprit de l'homme -y il reçoit le faux à cause du vrai qui j est mêlé. On verra , dans le second volume de cet ouvrage, qu'il existe en effet des vérités. de sentiment, c'est-à-dire, des vérités qui passent de Tins telligence dans le cœur , où elles se conservent ; et toutes les vérités sociales sont de ce genre. Mais il ne s'ensuit pas que le sentiment soit le moyen qui nous est donné pour connoilre la vérité avec certitude,* et la conséquence; contraire, faussement .déduite d'un fait incontestable, et exagérée au-delà de toute mesure par Claude et Jurieu^ et même par Rousseau , conduit d'abord à un fanatisme, absurde, et enfin à )a destruction de toute vérité*

(2) Emile j tom. III ^ p. 199*

(3) IbicL^. 4^-

(4) lùid. p. 63.

24o ESSAI SUR l'indifférence

» ment et par la pensée (i) ». La dîfTérence est que les déistes ne senieni que la Religion naturelle, et que Jurieu sentoit de plus la Religion révélée. L'athée , qui ne sent rien du tout , peut être à plaindre; mais enfin Ton ne sauroit le condamner selon cette règle, car personne n'est maître de se donner un sentiment qu'il n'a pas. Dans le sein m^me de la Réforme , chacun ayant sa manière de sentir ^ Tarminien , par exemple, ne sentant "pomt la nécessité de la grâce, lesoclnien ne sentant ^àmX, la Trinité, ni la Divinité de Jésus-Christ, le luthérien sentant la présence réelle que le calviniste nesenioit point , il fallut bientôt abandonner cette règle extravagante, et propre seulement à nourrir un fanatisme insensé.

La seconde règle de Jurieu, pour discerner les articles fondamentaux, se tire de leur liaison avec le fondement du Christianisme. Or, jamais les protestans n'ont pu convenir entre eux de ce qui constitue le fondement du Christianisme. Ainsi cette règle devient inutile; car qui peut juger de la liaison d'un dogme avec un autre dogme qu'on ne connoit pas? De plus, il est évident que Jurieu se fait à lui-même, ou veut faire aux autres une illusion grossière. Qu'estce en effet que le fondement du Christianisme ,

(i) Emile j tom. III, p. 87.

ai cfi n'est certaines vérités de foi, qu'il est nécessaire de croire pour être chrétien? Le fondement ou les vérités fondamentales ne sont donc qu'une seule et même cliose , et la règle du ministre se réduit à cet aphorisme : on reconnoit le fondement p<»/ sa liaison avec le fondement.

Cette règle n'ayant pas paru , même à Jurieu , d'un fort grand secours dans la pratique, il en propose une troisième, en ces termes : « Tout ce » que les chrétiens ont cru unanimement et croient » encore partout, est fondamental et nécessaire au »• salut. Je crois, dit-il , que c'est encore ici la rè- » gle la plus sûre ( i ) ». Le plus sûr alors est de ne croire rien , ou de ne croire que ce qu'on veut ; car, comme il n'est pas un seul dogme qui n'ait été nié par quelque hérétique, il s'ensuit qu'il n'existe point de vérités fondamentales , et que c'est perdre le temps que de les chercher. Le plus sûr est de penser qu'on peut faire son salut dans toutes les sectes, même dans le mahométisme ; car puisque les Mahométans ne sont, suivant Jurieu , c\a^une secte du Christianisme (2) , rien de ce qu'ils nient ne sauroit être fondamental, et le déiste ChiibL a raison de soutenir que « passer du mahométisme au Chris- ^» tianisme , ou du Christianisme au mahométisme,

(i) Le vrai Système de V Eglise, p. 237. (2) Jlfid. p. 148.

iG

m c'est nniquemeDt abandonner une forme eitér » rienre de Religion pour une autre forme (i) •-^

Quand on ne seroit point eflra} é de ces cons^' quences, la règle d'où elles se déduisent n'en sero^^ pas moins inadmissible dans les principes des prc^ ' testans. Leur maxime principale est de ne recoi*.-^ noître aucune autorité humaine en matière de fo '^ Or, le consentement de tous les chrétiens , de qael que façon qu'on l'entende , ne forme qu'une auU rite humaine , par conséquent sujette à l'erreur, dès lors insuffisante pour déterminer avec certitadce qui est fondamental et ce qui ne l'est pas, et pou' servir de base à la foi.

Il y a dans tous les esprits une rectitude uatiirell^ qui , lors même qu'ils s'égarent , les force à s'égarersi on peut le dire , rigoureusement. Il n'étoit àorm pas possible que la Réforme restant ce qu'elle étoît adoptât les règles arbitraires de Jurieu. Elle s'etf forma de diflerentes , qui ont universellement pré valu , parce qu'elles sortent du fond même de

doctrine. Jurieu les vit s'établir , et Bossuet lit

prouva qu'il ne pouvoît en contester aucune (2).

La première , c'est qu'iV ne faut reconnaître d'm ire autorité que V Ecriture ^ interprétée par la rai-

(i) ChubFs Posthumous TVorks , vol. II , p. 4©. {il) Sixième Avertiss. aux Prot. lir.part. n<>. 17. et

son. Cette règle étant le fondement même du protestantisme, on ne peut la rejeter sans cesser d'être protestant.

La seconde, c'est que V Ecriture ^ pour obliger ^ doit être claire. Le bon sens favorise cette règle; car autrement on croiroît, sans savoir ce qu'on croit , ce qnî est absurde, on sans être certain que TEcrilure oblige à croire , c'est-iVdire , sans raison , contre la première règle.

La troisième , c'est qu'où l'Ecriture paroît enseigner des choses inintelligibles^ et où la raison ne peut atteindre , il la faut tourner au sens dont la raison peut s'accommoder^ quoiqu'on semble faire violence au texte. Cette règle est encore une conséquence ou un développement de la première. Dès que la raison est le seul interprète de l'Ecriture , i»He ne sauroit Tînterpréter contre ses propres lumières^ et lui attribuer un sens dont l'esprit seroit choqué. En un mot , les interprétations de la raison <loivent être évidemment raisonnables; car si elles étoîeiit à la fois claires , d'après la seconde règle, et absurdes par supposition, il en résulteroit Tobligalion de croire une claire absurdité (*)

Le principe fondamental du protestantisme étant admis, il faut donc admettre nécessairement les règles que les inditTérens en déduisent. Mais aussi ,

l* Les (Icistcs recoiinoissent sansdifliciiltérAiilontcde

qtii ne voit qu'alors rautoritc de TEcriture devient rautorilc.de la raison seule, de sprte qu'au fond ces règles se réduisent à celle-ci : chacun doit croire ce que sa raison lui montre clairement être vrai; ce qui est le principe même du déiste et de Tathce, comme )c Fai fait voir. Mais je reviendrai toiità l'heure sur ce. su jet.

En attendant , pour éviter qu'on ne me sonp* çonne d'exagérer les conséquences du système que je combats, j'ajouterai , a l'autorité du raisonnement , l'incontestable autorité des faits.

Jurieu , le moins tolérant des hommes par caractère, et le plus tolérant par ses maximes , refusa d'âclmettrc les sociniens au nombre des sectes qui ont conservé le fondement du Christianisme. Mais aussitôt on lui demanda de quel droit il excluoitdu salut des hommes qui recevoient comme lui l'Ecriture? de quel droit il meltoit sa raison au-dessus de leur raison? de quel droit enfin il décidoit ce que l'Ecriture ne décidoit pas, en déterminant les dogmes qu'il falloit nécessairement croire pour être

rEcritiirc, avec la restriction établie par cette troisième règle : a A. moins , dit Chubb , qu'on ne l'interprète d'une » manière conforme aux règles de la droite raison , ce qui » exige qu'on lui fasse quelquefois violence , la Bible ne » sauroit être un sûr guide pour le genre humain» . Chubb's Posthumàus fybrhs ^ vol. II , p. 826.

sauvé ? Il Ti'étoit pas facile de répondre à ces questions. La Réforme le sentît, et les sociniens furent admis à la tolérance (*). Il fut permis de nier la divinité de Jésus- Christ, la Trinité, rélernité des peines , tout ce qu'on voulut.

Dès lors à quoi servoient les confessions de foi , qu'à gêner la raison et la liberté qu'ont tous les hommes d'interpréter par elle l'Ecriture? L'enseîgoement , même le plus simple , en préoccupant de certaines opinions l'esprit des peuples, tendoit à substituer l'autorisé des ministres à l'examen particulier , absolument indispensable, selon les maximes protestantes. Frappés de ces inconvéniens , les Brownistes ou indépendans rejetèrent toutes les formules, les catéchismes, les symboles, même celui des apôtres , pour s'en tenir, disoient-ils, à la seille parole de Dieu. C'étoicnt^sans contredit, les plus conséquens des réformés.

Cependant le fanatisme, abusant du texte sacré,'

(*) tf M. d'IIuisscaii , ministre de Saiimur , publia , il y » a quinze ou vingt ans , une Réunion du Christianisme , • sur le pied de la lolcrancc universelle , sans en exclure i* aucun héréli(|ue, pas mcnic les sociniens m. i^055Mef, 6* Avert. aux Protest, lll' part, n" 5. — Ces scnlimens étoient dès lors cxlrcmement répandus , de Tavcu de Juricu , parmi les Calvinistes de France , d'Angleterre et des Provinces-Unies.

'24G LSSAI SUK L INDlFFÉRENCb

liiiilliplioil les religions au gré de ses folles rére* ries, el la Reforme se peuploit de mille sectes bizarres qui, quelque absurdes, quelque contradictoires qu'elles fussent, avoient toutes un droit égal à la tolérance. Ainsi s'établit peu à peu le lalUudinarisme le plus excessif. Ses progrès éloien* encore singulièrement favorisés par- une disposition d'esprit devenue générale parmi ceux des protestai»^ que leur caractère éloignoit des excès du fanatisfl^^ La chaleur avec laquelle certains sectaires suut^ noient des dogmes évidemment impies ou insensé^ leur inspiroit un secret dégoût pour toute espê* de dogmes. Incapable de porter seule le poids c3 mystères , la raison abaissoit toutes les hauteurs cî Christianisme , et à force de creuser , pour ^ découvrir le foiidemenl, elle finit par n'y pas lai^ ser pierre sur pierre. En retranchant toujours, C simplifiant toujours , la réforme en est venue ^ cette religion de plain-pied ^ que Jurieu accuso les indifférons de vouloir introduire, et qui , soi un autre nom , n'est qu'un déisme timide et ms déguisé. Tel est Tétat auquel Hoadly et ses disci pies ont réduit le Christianisme en Angletern Contraints par leur principe de tolérer mêm les mahumélans (i) , même les déistes (*), mêm

(1) Fid, Millier' s Lettcrs to a Prchendary,

(*) Lvî doclcur Walson , mort dcrnicreiiiciit évcque c

EN MATIÈaE DE RELIGION. ^47

les païens (*), ils ont ouvert un abîme où toutes les religions viennent se réunir, ou plulât se

SaÎDt-Âsaph , sauve sans diflllcullc les déistes de bonne ibi dont la conduite est moralement bonne. « Nous autres » chrétiens , dit-il , nous espc'rons et croyons que le grand » Juge aura égard à nos habitudes d'étude et de réjlexion^ % à cause de diverses circonstances qui influent sur Tesprit

* des hommes avec une cfTicacilc que nous ne pouvons

* ni calculer ni comprendre. — / hâve not had so UtiU

* intercourse with mankind , nor shunned so much the » delightfnlfreedom of social converse ^astohe ignorant ^ ft that ihere are many men ofupright morals andgood » undersiandings , to \yhom , as y ou express it, a latent

* and even involontary scepticisra adhères ^ and who » would be glati to be persuaded to be christians : and » how severe soever some men may be in tlieir judgments » concerning one another , yet ^we christians , at least , » hope and believe that the great Judge qf ail willmake ** allo^vancefor our habits of sludy and rcflection ^for » tarions circunistances , the efflcacity of wcA in gi-

* ving apewticular bent to the understandings qfmen, we

>» can neither comprehend nor estimaten , Le doc leur Wat-

son n*a pas tort, comme on voit , de nous vanter « cette mo-

» dération de l'église anglicane, qui fait qu'elle permet à

» chaque individu et scntire quœ velit , et quœ sentiat

> dicere » . — An apology for christianity , m a séries

ofletters , addresscd to Edward Gibbon, By R, f^atsouj

pr^ofcssor of Divinity in the univer si ty qf' Cambridge.

(*) L'auteur d'une réfutation de Gibbon, intitulée : Re*

a/lB ESSAI SUR l'iNDIFFKKENC.E

perdre ; car aucune Religion ne peut substâ' ter qu'en repoussant toutes les autres ; elles expirent en s'enibrassant. Aussi , en renversant ^ . barrière qui sépare le Christianisme des culf ^^ inventes par Thomnie , on a détruit jusqu'au sîg^^^ distinclîf du chrétien. Le baptême , dont TEvai^^' gîle enseigne si clairement la nécessité (i), n\ aux yeux d'Hoadly , qu'un vain rite , une pu( rile cérémonie ; et, en quelques Etats protest ans -^

marks on the t\vo lasl Chapters ofAI, Gibboris Histor^S^ of ihc Décline and Fall of the roman Empire } in a lettcm^

to a friend: c'esl-h-dire, Remarques sur les deujc dcr

nier s chapitres de r Histoire de la Décadence et de /b^ Chute de r Empire romain^ par M, Gibbon, prolesle, aiC-J nom (le l'église anglicane, contre la doclrinc que Gibbon^

atlribue k toutes les églises chrétiennes, touchant la con •

damnation des idolâtres : « Je ne crains point d'afllrmcr^.^ » dit-il , que les douces décisions de notre Eglise ne ' )) sont point souillées d'une tache aussi noire que le seroit D la condamnation des plus sa^es et des plus vertueux ii' païens, — / cannot but présume to enter a protest » against our authors judgment , at least in the name of » one church (fEngland; and am bold to ajffirm that » her mild décisions are not stained with sojoul a.blot, » as the condemnation of the wisest and most vii'tuous » pagans ».

(i) S» Joan, m, 5.

itorité civile a été forcée d'intervenir poar eu pécher Tenticrc abolition. Si Tenfant , dans ces te, est encore un être sacré , si la Religion enviii)e encore son berceau de sa protection puissante; n faut rendre grâce à la politique , qui a défendu jmanilé contre l'inexorable IndiiTérence d'une bare théologie.

]es doctrines anti-chrétiennes ont passé d'Anglcre en Amérique. La jeunesse va les puiser à Tuersité de Cambridge, d'où elle les rapporte dans tes les provinces de ce vaste continent. Elles y ment, ellcss'ydévcloppentayecune telle promptile, qne déjà la vieille Réforme semble presque ufTée sous leur ombre. 1^ , comme en Europe, ministres dos diverses sectes évitent de se cho- IT mutuellement en prêchant des dogmes contes- ; et comme tons les dogmes sont contestés, l'on nseigne plus «nucuii dogme : on se contente de îcrter vaguement sur la morale , qu'à l'exemple déistes , on regarde comme seule essentielle. La ble, dégagée de toute explication, est mise à inds frais cnlrc les mains du peuple , dernier jngf J controverses qui ont épuisé la sagacité et lassé ;)atiencc de ses docteurs; et, en lui donnant un re qu'il ne lit point, ou qu'il lit sans le conindre , on croit lui donner une Religion. Allemagne proleslante offre un spectacle peutencore plus déplor.'\ble. On semble y avoir

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