CHAPITRE VI
Considcraiions sur le troisième système dindifjè-renée ^ ou sur la doctrine de ceux qui admettent une Religion révélée^ de manière néanmoins qu'il soit permis de rejeter les vérités qu'elle enseigne, à l'exception de quelques articles fon-* damentaux.
4\Wk^M<^Ai^M^^WM^MAA
Quelques philosophes, nourris à Técole du protestantbme , furent conduits , en creusant opiniâtrement une seule erreur, à nîer toutes les vérités religieuses, morales et politiques. Contraints, par un enchaînement de conséquences inévitables , de rejeter une cause première intelligente, ils expliquèrent l'ordre par le hasard, l'univers par le chaos, la société par l'anarchie, les devoirs par la force, la penséç même par l'étendue animée d'un mouvement aveugle. Cependant deux fai^s les embarrassèrent. Partout, dans tous les temps, l'homme a eu l'idée de Dieu , et lui a rendu un culte public : partout , dans tous les temps , Thomme a ireconna la distinction essentielle du bien et du mal, du juste et de l'injuste; et nialgrq diverses méprises dans
l'appréciation
EN MATIÈUE DE RELIGION.' ig3
Tappréciation des actes libres, considérés comme verCaeux ou criminelst jamais aucun peuple ne confondit les notions opposées du crime et de la vertu. Ces notions immuables sont, avec les sentimens et les obligations qui en dérivent , la base de toute société , de méftie que Texistence d'un Être étemel, rémunérateur et vengeur, est Tunique fondement de ces notions. Que firent donc nos philosophes pour concilier leur système avec la conscience du genre humain? Ils convinrent de la nécessité de la Religion , et conclurent de cette nécessité même que la Religion n'étoit qu'une institution politique. Ils dirent : Pour que les hommes renoncent à leur indépendance naturelle , et acceptent le joug des lois , il faut qu'ils imaginent audessus de leur tête une puissance mfinic qui leur impose ce joug pesant , et qui réparera un jour, avec une stricte équité , les injustices du pouvoir et les torts même de la fortune ; sans cette croyance , point de société : les législateurs s'en aperçurent , et ils inventèrent Dieu. Point de société encore , sans des devoirs réciproques, d'où résultent un concours général des volontés an maintien de Tordre, et le sacrifice des intérêts de chacun à Tintérêt de tous; les législateurs s'en aperçurent , et ils inventèrent la morale. Telle est la doctrine des indiffcrens athées.
Frappes des absurdités qu'elle renferme , dos
ig4 ESSàJ SUK L'iIiDIFFÉRENCE
suites funestes qu'elle entratne , les déistes , arma d'argumens irrésistibles, en démontrent évidemment Textravagance et le danger. Nous vous abandonnons, disent- Ils à leura adversaires, toutes les ][leiigions positives; quand une d'elles seroit véritable, nous n'aurions auciîn noyen de la discerner. Mais nierTexistence de Dieu, la vie future, la différence essentielle du bien et du mal , c'est s'aveugler volontairement, c'est autoriser tous les crimes, c'est renverser la société par ses fondemens. Écoutez la voix intérieure; elle vous dira qu'il exbte une Religion vraie, nécessaire; Religion qui repose sur la raison seule , et que nous appelons naturelle , parce que la nature l'enseigne à tous les hommes dont les passions n'ont pas perverti le jugement. Ainsi parlent les dâstes; mais lorsqu'on vient à examiner de près leur système, on n'y trouve qu'incohérence et contradiction. La nature tient à chacun d'eux un langage différent. Us ne sauroient convenir d'aucun culte, d'aucun symbole. Forcés de tout accorder à la raison et de lui tout refuser, les dogmes leur échappent, la morale leur échappe, et, quoi qu'ils fassent , ils sont poussés jusqu'à la tolérance de l'athéisme , ou l'indifférence absolue.
Alors se présente une nouvelle classe d'indifférens , qui , prouvant sans peine l'insuffisance , ou plutôt la nullité de laReligion naturelle^ établissent invinciblement la nécessité d'une révélation ^ et la
EN MATIÈRE DB REUGION. Ig5
véritë du Christianisme. Mais, partant au fond du même principe que les déistes , c'est-à-dire , de la souveraineté de la raison humaine en matière de foi , ils soumettent la révélation même à la raison , ctsootiennent que , pourvu que Ton croie certains dogmes révélés, on peut rejeter les autres sans ces-> ser d^étre Chrétien, et sans s'exclure du salut.
Je montrerai qu^en réduisant ainsi le Christianisme à quelques articles fondamentaux qu'on n'a )amais pu définir , on est immédiatement conduit an déisme et à la tolérance de toutes les erreurs ^ sans exception ; et , comme ce système est devenu la base de la théologie protestante, je ferai voir que la Réforme y a été forcément amenée par ses principes, d'où l'on conclura qu'elle devoit aboutir nécessairement, selon la prédiction de Bossuet (i) , à rîndifTérence absolue des Religions.
Il est trop important de prouver l'intime connexion du protestantisme avec la philosophie moderne, pour cédera la crainte de fatiguer le lecteur par une analyse un peu étendue des controverses qui rendent cette vérité palpable.
A l'époque où Luther commença de dogmatiser, iT existoit depuis quinze siècles une Eglise ou société
(i) Voyez le Sixième Avertissement aux Protestans , JU'parUe, n*3.
196 ESSA.I SUR l'xNDIFFÉRENCK
religieuse, gouvernée sous Tautorité d'un chef suprême , par un corps de pasteurs qui toujours, conformément aux paroles de Jésus-Christ , s'étoient crus, et avoient été crus par les membres de. cette société , revêtus du pouvoir de juger souverainement, ou, pour exprimer la même idée par un autre terme , de décider infailliblement les questions relatives à la foi et aux mœurs; non pas en créant de nouveaux. dogmes, car c'eût été, chose impossible, créer des vérités; non pas en citant les dogmes anciens au tribunal du raisonnement , pour les examiner en eux-mêmes , car ç^eût été soumettre la révélation ou la raison divine à la raison humaine; mais par voie de témoignage, en constatant la tradition ou la foi universelle , par la tradition ou la foi de chaque Eglise particulière. La doctrine que vous annoncez est inouïe , disoit-on aux novateurs; hier encore on n'en a voit pas entendu parler : donc ce n'est pas la vraie doctrine. La vérité n'est ni d'hier ni d'aujourdTiui, elle est de tous les temps, elle existoit \s. l'origine comme elle existera jusqu'à la fin; Terreur au contraire n'a pas de caractère plus certain que la nouveauté. Ou vous n'enseignez pas ce qu'a enseigné Jésus-Christ, et l'on ne d oi t pas sculem en t vous écouter ; ou vos enseignemeus sont conformes aux siens, et alors il vous faut montrer qu'ils sont conformes à ceux de l'Eglise; car r.Eglise enseignante , avec qui Jésus-Christ a pro-
inîs îïtltt tous les jours jusqu'à la consommation des siècles ( i ) , n'a pas pu un seul jour enseigner une autre doctrme que celle qu'elle a reçue de Jésus-Christ. Sur ce principe inébranlable , sans argumenter, sans discuter dangereusement le fond des dogmes, sans se perdre dans d'interminables disputes avec les hérésiarques , les conciles prononçoient la sentence irrévocable, et TEglise entière disoit anathème à Ârîus, à Ncstorius, à Eutychès, à tous les insensés qui osoient mettre les rêves de leur propre esprit à la place de l'antique croyance.
Avant la Réfurmation, pas un sectaire n'attaqua directement l'autorité de l'Eglise , pas un ne lui contesta le droit de juger de la foi, et ne révoqua en doute Tinfaillibilité de ses décisioUvS. Ils incidenlèrent sur la forme des jugemens; ils nièrent que les conciles qui les condamnoîenl fussent de vrais et légitimes conciles, qu'on y eut observé les règles indispensables; mais jamais aucun d'eux ne murmura, même à voix basse, le mot fat«il d'indépendance , et ne prétendît n'avoir d'autre juge que sa raison; tant éloit vive encore la terreur qu'inspiroient ces foudroyantes* paroles -: « S'il n'écoute pas ^1 ' — ~ ■ • •
(i) Euntes ergo docctc ornne gentes Et cccc ego
vobiscu/n sitni omnibus dichus , usquc ad consuDimalio- Bcin seculi. Mauh. xxviu , 10,
igS ESSAI SUR L'iIfDlFFÉIlEltCB
» rÉglise , qu'il vous soit comme un païen et an » publicain (i) ».
tiUther même, au commencement , protestoit avec une sincérité, au moins apparente, de sa soa-^ mission au jugement de l'Eglise ; il soUicitoit à grands cris la convocation d'un concile , et cet homme emporté, dont Tame sembloit n'être qu'un assemblage de passions violentes que nourrtssoit uu orgueil sans bornes, se montra d'abord résolu à courber son front superbe sous l'autorité des premiers pasteurs et de leur chef. La constante pratique de tous les siècles, fondée sur des textes formels de l'Ecriture , qu'on ne s'étoit point encorer permis de détourner de leur vrai sens, ne lui laissoit pas même concevoir l'idée qu^on pût détruire cette puissante barrière que Jésus-Christ avoît opposée aux innovations. Mais lorsque ses erreurs eurent été proscrites à Rome , lorsque le rapide accroissement de son parti eut porté son audace au comble , ne prenant désormais conseil que de ses sombres ressentimens , il changea tout à coup de langage, et, ne gardant plus de mesure, lança, dans sa fureur , anathème contre anathème , et arbora l'étendard de la rébellion.
Alors s'ouvrit en Europe comme un vaste cours
(i) Si autem Ecclesiam non audierit^ sit tibi sicut ethnicus et pubUcanus. Matlh. xviiiy 17.
île KclIgioD expcrimentale; car, dans Fespace de trois siècles , il n'est pas une seule doctrine religieuse dont on n'ait fait l'application à quelque société. Tootefois, au premier moment, l'ancienne croyance avoit de trop profondes racines dans le cœor des peuples , et dans l'esprit même des chefs de la Réformation, pour que le système d'erreurs qu'ils s'efforçoient d'y substituer se développât sans obstacles dans toute sa plénitude. Quelques hommes pénétrans, et de caractère à ne reculer devant aucune conséquence , en aperçurent d'un coup d'œil les dernières limites , e1 les atteignirent. Mais la multitude, se traînant avec len teur sur leurs "H^aces, découvrant de loin le but fatal qu'ils lui marquoient, et s^en approchant à regret , se voyoit devancée par eux avec une inquiète indignation. Les sectes primitives tenoient encore fortement à plusieurs vérités principales du Christianbme ; et, chose remarquable, plus elles conservoient de ces vérités, plus aussi elles niontroient de penchant à retenir le principe d'autorité , si nécessaire, que rien sans lui ne subsiste ni dans l'ordre politique , ni dans l'ordre moral, ni dans l'ordre religieux. Rousseau, qui l'exclut en théorie , dès qu'il veut établir des préceptes positifs , lui rend tout son pouvoir dans la pratique, et même en abuse jusqu'à détruire entièrement la raison , en contraignant chacun de suiçrây sans examen, la Religion de son pays.
aoo ESSAI SUR l'indifférence
quelque évidemment absurde qu'elle soit. Il n'anéanlit pas raulorilé, il la déplace, et elle exîsie de fait partout où se trouvent des dogmes quel- ] conques, un culte quelconque, une loi morale quelconque. La différence n'est jamais que de l'autorité légitime à l'autorité usurpée , de l'anarchie ou du despotisme à la monarchie constituée. L'église anglicane , dans son essentielle organisation , n'est qu'une société religieuse gouvernée despotîqnement; un seul y entraîne tout par sa volonté et par ses caprices (i). La Réforme en général est, par la loi même de son existence, une république ou plutAt une anarchie religieuse, où le pouvoir, sans stabilité et sans règle, appartient au plus habile ou au plus audacieux. ]Mais , malgré les maximes qui le proscrivent , le principe d'autorité y demeure , et y demeurera aussi long-temps qu'on y croira à quelque chose (*). Il ne périt qu'avec la dernière vérité; et je doute qu'aucun homme crut fermement en Dieu, si le témoignage de sa raison n'étoit confirmé par l'autorité du genre liumain. Voilà pourri) Esprit des Lois, liv. Il , cliap. i. (*) L'ai scncc d'une aiUorilé gén^Talc fait même, selon la rcmanjuc de Burke, (jnc raïUoriTc personnelle de chaque pasUur y csl beaucoup plus grande que chez les catholiques. Lu protestant ne croit pas à l'Eglise, mais il croit à son ministre. Voyez Edmund Burke' s Lel ter lo lus son, Orlhodox Journal^ vol. IV, n** 37.Junc^ iBi6-
quoi toat système religieux , fondé sur Texclusion delautorité, renferme en son sein Tathcisme, et Tenfante tôt ou tard.
Les théologiens réformés adnictloient , à Torlgine, les premiers conciles œcuméniques, et en opposoîent les décisions aux ariens et aux sociniens. Ils ne parloient même, pour la plupart, qa^avec respect des anciens Pères; ils les citoient avec honneur , clicrchoîont à s'appuyer de leur autorité, et leur en attrilnioicnt une fort grande dans la décision des controverses (*). Il est en effet aisé de sentir qu'où la Religion chrétienne n'est qu'un vain mot , ou l'on doit la retrouver telle que Jésus-Christ l'établit dans les écrits des saints docteurs qui vécurent si près des apôtres; autrement il faudroit dire que la doctrine du saint, cette céleste doctrine que le Fils de Dieu est venu annoncer aux hommes , on n'a commencé de
(*) Slillingflcct, quoiqu'un des défenseurs delà doctrine de l'inspiration parliculière , avoue que les Pères sonl d'un merveilleux secours ^ ^\u're adtnirublc helpSj pour inlei-prctcr l'Ecriture. /7^/. Cal/tolicon y\o]. lU, p. loo. yùL ciiam , Daillé, De vero iisu Patruni , lib, II, c. vi; cl Cave , Crabe , Reeves, Blakwal , Pearson ^ Bevcrid^e , Bullus , Ilaintnond , Fell , etc. , et Moslieim luimême, f'indic, antiq, Christian, disciplina:, aiU'er, To- Lindi Nazareniim, Sert, i, ch, v, vers. 3 et 4» — Disc, sur ri/ist. lLCiL\<. .scel. ix, loni. 1, p. 238.
Fentendre que quinze siècles après sa prédication; que Luther a été le premier chrétien , mab chrétien encore dans l'enfance et prodigieusement imparfait , puisque ses disciples ont si étrangement modifié son symbole. Le sens commun frémit de tant d^absurdités; et voilà pourtant ce que la Réforme s*e8t vue obligée de soutenir, au moins implicitement, lorsque accablée par les témoignages des Pères , elle a été contrainte de reconnoître que la foi de ces illustres défenseurs du Christianisme ne différoil en rien de la foi qu'elle attaquoit; qulls avoient cru, enseigné tout ce qu'elle reprochoit à l'Eglise d'enseigner et de croire , et qu'elle ne pouvoit ouvrir leurs ouvrages immortels sans y lire à chaque page son expresse condamnation.
Par rapport aux conciles, l'embarras des novateurs n'étoit pas moins grand. Ils avoient à se défendre à la fois contre les catholiques, et contre une foule de théologiens de leur propre parti. Ou vous regardez , disoient les catholiques , les anciens conciles comme infaillibles, ou vous pensez qu'ils ont pu errer; dans le premier cas, leur in&illibilité ne peut avoir d'autre fondement que les promesses de Jésus-Christ; promesses indéfinies, et dont il ne dépend pas de vous d'arrêter l'efFet à un point quelconque de la durée de l'Eglise. Si elle a été infaillible pendant six siècles, elle l'est encore aujourd'hui , elle le sera toujours; et en ré-
EN MATIÈRE DE RELIGION. :io3
sislant à ses décisions , vous résistez à Jésus-Christ même; car des objections que vous faites contre Jes conciles postérieurs, et spécialement contre cdai qni vous condamne, il n'en est pas une qu'on ne pftt appliquer avec autant de vraisemblance anx conciles que vous recevez. En ébranler un sçal, c'est les renverser tous; ils tombent ou ils sobsistent ensemble. Les disciples d'Eutychès et de Dioscore parloient du concile de Calcédoine comme vous parlez de celui de Trente; ils disoient comme vous , que leurs ennemis y dominoient , que la vérité avoit succombé sous Tintrigue et la cabale. On ne les écouta pas , et Ton eut raison , de votre aveu. Quelles disputes finiroient jamais, s'il falloit que le jugement, pour demeurer ferme, eftt l'approbation de chaque partie intéressée? La foi étant incompatible avec la plus légère incertitude, ou il n'existe point de tribunal pour terminer les contestations sur la foi, ou ce tribunal est infaillible. Vous ne sauriez donc ad* mettre l'autorité d'un seul concile œcuménique , sans les reconnoitre tous pour infaillibles , et par une conséquence inévitable, sans vous déclarer rebelles à l'Eglise et à Dieu.
Que si, pour vous soustraire à ces difficultés accablantes, vous refusez l'infaillibilité aux an^ciens conciles généraux , quel avantage en tirereztons contre les ariens et les socinlens? Leur ferez-
2o4 ESS\I SLR LINDIFFÉRENCE
VOUS un devoir d^obéir à des décisions humaines? Ne vous opposeront-ils pas vos principes et votre propre exemple? Et en efiel, où est le molif de déférer en matière de foi an jugement de qui peut errer? Ne seroît-ce pas évidemment abandonner son salut au hasard , et croire par pur caprice, sans certitude et sans règle? Mais, quoique sujets à Terreur, les premiers conciles n'ont point erré , dites-vous. Dieu a permis quHIs conservassent dans sa primitive intégrité le dépôt des véritéi saintes. Voilà précisément, répondront les disciples de Socin, ce que nous contestons; vous posez en fait la question même. Prouvez-nous par la raison et l'Ecriture les dogmes que nous rejetons, alors il sera superflu d'alléguer l'autorité des ccjnciles; que si vous ne pouvez les prouver de la sorte , c'est encore plus inutilement que vous alléguez , pour nous convaincre , ou pour nous fermer la bouche , des conciles que vous convenez avoir pu enseigner l'erreur. Que répliquerez-vous , continuoient les catholiques, aux sectaires qui voos tiendront ce langage? Il en faudra revenir, malgré -; vous, à discuter la doctrine au fond, indépendamment de ce qu'a cru et défini l'antiquité; et, au risque de s'égarer à chaque pas, poursuivre, pour ainsi parler, l'une après l'autre toutes les vérités du Christianisme , dans le ténébreux labyrinthe da raisonnement; car, ôlez l'autorité, il ne reste plus
EN MATIÈRE DE RELIGION, 2o3
ffue cela; et, en matière de foi, toute autorité faillible est nulle de droit.
D'un autre côté, les tolérans et les unitaires, plus conséquens dans les principes de la théologie protestante, se plaîgnoient avec chaleur que, pour les forcer d'admettre des dogmes qui répugnoient à leur raison, on renversoit le fondement de la Réforme , et Ton donnoit gain de cause aux papistes. Ou Tancienne Eglise, disoient-ils , étoit infaillible , ou elle ne Tétoit pas. Si elle Tétoit , elle Test encore , et Ton ne doit pa» chercher la vraie foi ailleurs que dans ses décisions; nous taire et nous soumettre, voik\ notre devoir incontestable, tlab si FEglisc aujourd'hui n'est pas infaillible, die ne Ta jamais été; on a toujours pu et dû examiner après elle; et se flatter qu'on nous obligera ' de captiver notre jugement sous l'autorité de quelques-uns de ses décrets, tandis qu'on s'affranchit soi-même de Tobéissance à tous les autres , qui ne sontni moins imporlans, ni moins clairs , ni moins solennels, c'est se faire aussi une illusion trop grossière. Eh quoi! n'avez-vous rompu avec l'Eglise tatholiquc que pour vous mettre à sa place? Ne l'avez-vous accusée de tyrannie que pour établir sur ses ruines une tyrannie plus révoltante? Car enfin , elle avoil au moins en sa faveur une longue et tranquille possession ; et en usant du pouvoir que vous prétendez usurper, elle ne contredisoit
I206 ESSAI SUR L INDIFFÉRENCE
pas comme vous ses propres maximes. Vous recevez certains conciles , et vous en rejetez d^autres : sur quels principes est fondé ce choix? Comment savez-vous qu'entre ces conciles, les uns ayant enseigné Terreur , ceux que vous recevez aient fidèlement conservé la vraie doctrine ? Quelle antre certitude en avez-vous , que votre jugement particulier , votre opinion ? Au fond, c'est donc à votre autorité particulière que vous voulez nous assajettir. Mais ne vous y trompez pas; après nous avoir appris à nier Tinfaillibilité des évéques de tons les ■ siècles et de TEglise entière, vous ne nous déciderez pas aisément à reconnoitre votre infaillibilité personnelle.
Jamais les doctrines ne remontent vers leur source , et c'étoit en vain que la Réforme s'efforçoit d'arrêter le cours du fleuve qui TentralnoiL II fallut que tous ses membres , d'un commun accord ^ proclamassent ce grand principe : L'Ecriture est l'unique règle de foi, indépendamment de tonte interprétation particulière, et à l'exclusion de tonte autorité visible. « Pour connoître la religion des M protcstans , dit Chillingworth , il ne faut prendre » ni la doctrine de Luther, ni celle de Calvin on » de Melanchthon , ni la confession d' Augsbonrg » ou de Genève, ni le catéchisme de Heidelberg , » ni les articles de l'église anglicane, ni même » l'harmonie de toutes les confessions protestanteSf
mais ce à quoi ils souscrivent tous comme à une règle parfaite de leur foi et de leurs actions , c'est-à-dire, la Bible. Ouï, la Bible, la Bible seule est la Religion des protestans (i). » Voilà où en étoit la Réforme , moins de deux après sa naissance. Honteuse et lasse d'errer de symbole en symbole , elle les désavoue tous , ainsi que leurs auteurs. Ce n'est pas, disent les protestans, en lisant nos nombreuses professions de foi , que Ton connoitra notre foi. Nous nous moquons de Luther , de Calvin , de Melanchthon , de toutes nos églises, de toutes nos confessions, et même de leur harmonie : la Bible , la Bible seule est notre Religion.
Cependant la Bible, muette et souvent obscure, ne s'explique pas elle-même : qui l'expliquera? Tons les hommes étant appelés à la connoissance de la vraie Religion , il est nécessaire que tous les hommes découvrent clairement dans l'Écriture les vérités qu'ils doivent croire. Les réformés en conviennent; car aussi comment nier une conséquence si manifeste? mais ils n'ont pu en convenir sans se jeter dans des difficultés inextricables, et des contradictions si étranges qu'on en rougit pour l'esprit humain. Âpres avoir imaginé l'extravagant
(1) La Religion des protestans , une voie sûre au salut, Chap. VI , 56.
208' ESSAI bl]R l'iNDIFïÉREKCE
système de Tinspiration particulière , après avoir soutenu que nous reconnoissons dans les Livres saints les dogmes nécessaires au salut, par sentiment, p^vgoiît^ comme nous distinguons le froid et le chaud, le doux et F amer ^ honteux eux-mcmes de cette grotesque Religion sensitiçe , ils finirent par attribuer à la raison le droit exclusif d'inlerpréter les divines Ecritures, et ils la déclarèrent seul juge et seul arbitre de la foi. Ce n'est pas ici le lieu d'examiner à fond cette doctrine. Bornons* nous, pour le moment , à en considérer les elTels: La Religion , transformée en une science de pur raisonnement , prit autant de formes qu'il y avoit de tetcs. Les sectes naquirent des sectes , sans fin et sans repos. Jamais on n'avoit vu une pareille fécondité d'opinions extraordinaires, une semblable profusion de symboles opposés, et tous néanmoins fondés , (lîsoit-on , sur la pure parole de Dieu, Les exemples d'ailleurs ne manquolent pas pour justifier les innovations. Il y avoit dans la Réforme comme une tradition d'inquiétude et de doute, et les variations personnelles de Luther, celles de ses disciples, mais plus encore leurs maximes, autorîsoicnt toutes les variations.
Toutefois, malgré ces maximes, l'attachement naturel de l'homme à ses propres pensées , et -peutêtre un reste expirant de respect pour la foi , et d'amour pour la vérité, portoîent les protcstans,
anathcuiatisés
anathëmatisés par TEglise romaine, à s'anaihéiiiatiser entre eux. On sait à quel point Luther abhorroîl la doctrine de Calvin; et le supplice de Servet prouve assez que Calvin n'avoit pas moins d'horreur pour la doctrine des unitaires. Après tout, onn^aperçoit pas aisément ce que ces deux chefs du protestantisme pouvoient mutuellement se repro • cher en fait de dogmes abominables; car si Luther anéantissoil la morale en niant le libre arbitre , et en déclarant les bonnes œuvres nuisibles au salut^ i^lvin ne la détruisoit pas moins radicalement par ledogmé inouï de rinamissibilité de la justice, selon lequel un homme, une fois justifié , Tétoit pour toujours, et quelques crimes qu'il commit, demeuroit pleinement assuré de son salut. L'un et l'autre arrivèrent encore au même but, c'est-à-dire, à l'abolition des devoirs, en enseignant que la foi est Tunique obligation du chrétien , affranchi de toute loi ecclésiastique et divine en vertu de la liberté qu'il acquiert par le baptême. Ils n'osèrent Texompter également de l'obéissance aux lois civiles, quoique leurs principes allassent jusque-là. Mais les méthodistes , en bons logiciens, ont franchi ce dernier pas, et l'un des articles de leur symbole est de ne reconnoître , dans l'ordre religieux et politique, d'autre supérieur que Jésus-Christ. Je ne crains point de l'annoncer, cette maxime ne sera pas stérile. Quand , par une terrible permission de Dieu ,
s 10 ESSAI SUR L INDIFFERENCE
Fenfer prépare au genre humain de pesantes calamités, et le spectacle de quelques grands crimes , il jette une erreur dans le monde, et laisse achever au temps.
Mon dessein n'est pas de suivre la Reforme dans tousses écarts, de rappeler toutes les opinions insensées qu'elle enfanta : on compteroit plus facilement les nuages qui , dans un jour de tempête , obscurcissent le soleil en passant. En vain s'efTorçoit-on d'arrêter ce débordement de Religions nouvelles; l'Ecriture, cette règle parfaite defoi^ ne terminoit rien : elle se taisoit , ou parloit à chaque sectaire un langage diflerent. La Bible à la main , l'on enseignoit le pour et le contre, le oui et le non, avec une confiance imperturbable. Sentant toutes les vérités chrétiennes leur échapper successivement , les réformateurs voulurent, à l'exemple des catholiques, les retenir par la force de l'autorité; mais ce moyen, dont l'emploi sapoit la Réforme par sa base , n'eut d'autre effet que de montrer le désespoir où elle et oïl réduite. On se rit des synodes, de leurs excommunications et de leurs décrets, et chacun continua de dogmatiser selon ses caprices.
La voix de conciliation n'eut guère plus de succès. Elle n'aboutit qu'à quelques réunions apparentes, ou à des traités partiels de tolérance, qui, sous le prétexte de la charité, accoutumoient les esprits à tout tenir pour indifférent. C'étoit d'ail-
EN lI\TlÈhE DE RBLIGI09. 211
leurs an scandale inouï dans le Christianisme, qne ces négociations religieuses où Ton prétendoit ar-» river à la paix par de mutuelles concessions de dogmes, où Ton se cc^doit départ et d'autre des articles de foi, comme, après une guerre ruineuse^ des princes fatigués se cèdent des territoires et des villes, et où Ton stipuloit des indemnités impies pour les vérités qu'on abaodonnoit.
Cependant les catholiques , témoins de ces continaels changemens qu'ils avoient prévus, sommoicnt les novateurs de déclarer enfin nettement à fliiel terme ils s'arrôteroient , et de montrer dans celte multitude de professions de foi contradictoires , le caractère d'unité essentiel à la vraie foi , selon saint Paul , unafides (i). La Religion chrétienne, disoicnt-iis, reposant sur la révélation, et la révélation étant immuable, toute secte dont la doctrine varie ne possède pas la Religion de Jésus- Christ. Bossuet développa cet argument formidable, avec une science profonde et une rare force de raisonnement , dans l'Histoire des variations , inimitable modèle d'analyse et d'éloquence. La Réforme, terrassée, demeura muette, ou plutôt elle :i voua les évidentes variations qu'on lui rcprochoît, ft panit même étonnée de n'avoir pas varié da*
(i) Ep.adEphesAyjS.
ai 2 ESSAI suK l'indifférence
vaDtage(i); tant die sentoit vivement son instabilité.
Après une semblable confession il n^existoit pour elle qu'une défense possible; c'étoit de sontenir que les dogmes sur lesquels elle avoit varié n'étoient pas essentiels en soi, et qu'on pouvoit les rejeter ou les admettre sans porter atteinte aa Christianisme, et sans s'exclure du salut. Ainsi naquit le système des points fondamentaux , qui réduisant à quelc[ues articles non définis la foi nécessaire , et tolérant tout le reste comme indifTérent , consacre en même temps la liberté de tout croire , même les erreurs les plus exécrables , et la liberté de tout nier, même Dieu.
Les protestans furent encore forcément amenés à ce système par la controverse sur TËglise, controverse dont la décision terminoit tout , et que , par cette raison, les catholiques s'attachèrent à éclaircir avec un soin particulier. Devant traiter plus loin cet important sujet , je n'en parlerai ici qu'autant qu'il est nécessaire pour faire comprendre comment la Réforme fut contrainte d'embrasser la doctrine des articles fondamentaux.
La vraie Religion étant essentiellement une ,
(i) Vid. Bumet , Crit. des VariaL , p. 7, 8. — Jariea , Lettres v, VI, vu et vm de tan 1686.— Basnage, Jiép>. aux f^ariat» Préf,
EN MATIÈRE D£ RELIGION. Ill3
comme la vérité , TEglise qui professe cette Reli- ^on, c'est-à-dire, incontestablement la véritable Église, est une de la même manière : Unus Deus , unafides ^ unum bapiisma(i).
La Religion n'est pas une simple pensée ensevelie au fond de Fesprit; c'est une croyance qui sç manifeste au dehors par des actes, ou par un culte conservateur des dogmes dont il est l'expression : donc l'Eglise, ou l'ensemble des fidèles qui professent la vraie Religion , est une société visible. D'ailleurs , ou la Religion n'est qu'un être moral , une pure abstraction , ou il existe des hommes qui croient aux vérités qu'elle enseigne i or, pour les croire , il faut les connoître; pour les connoitre; il faut les entendre annoncer. La foi vient de Vouie^ dît l'apôtre; comment croiront-ils^ sHls n*oni entendu? et comment entandront-ils^ siquelqu^un n'enseigne (2)?
L'Eglise est donc nécessairement composée de pasteurs qui enseignent, et d'un peuple qui croit ce qui lui est enseigné : or, un peuple , des pasteurs, sont des êtres visibles; donc l'Eglise est visible , et TÉvangile le suppose ainsi , quand il
(1) Ep, ad Ephes. iv, 5.
(a) Fides ex audiiu..,,. quomodb credent eiquem non tmdierunt? Quomodd autem audient sine prwdicante? £p. ad Rom. X , xvii , i4*
!2,l4 ESSAI SUR LINDIFFÉREIfCE
la représente comme une ville bâtie sur Id mon* iagne(\)y comme un tribunal où les chrétiens doivent porter leurs contestations, die Ecclesiœ (2). S^adresse-t-on, pour être jugé, à un tribunal invisible ? De plus, Jésus-Christ a promis aux pasteurs enseignans^ d'être avec eux tous les jours (3), jusqu^à la fin des siècles : donc TEglise a toujours été et sera toujours visible.
Dieu ayant établi la Religion pour tous les ])omnies, et non pas seulement pour quelquesuns, la Religion établie de Dieu subsistera perpétuellement , selon ses promesses , omnibus diebus : donc TEglise est catholique ou universelle , qdant au temps. Jésus-Christ a ordonné à ses apôtres d^annoncer l'Evangile à toutes les nations , docete omnes gentes (4) : donc , par son institution , l'Eglise est catholique ou universelle , quant aux lieux.
La vraie Religion ne pouvant jamais s'éteindre, et la société de ceux qui la professent devant êti*e toujours visible , les pasteurs doivent s'y succéder sans interruption , en sorte qu'à toutes les époques de sa durée , on puisse remonter, par une suc-
Ci) Malth. V, i/j.
(2) Ibid. xviii, 17*
(3) Ibid, XXVI 11 , 10,
(4) IbicL 19.
EN MATIÈRE DE RELIGION. 2l5
Cession non interrompue, des pasteurs actuels )usqn'aux apôtres : donc TEgiise est apostolique.
Ces notions, fondées sur le bon sens et sur des textes formels de l'Ecriture , sont confirmées encore par une tradition unanime , par Tautoritc des conciles, des Pères, des écrivains ecclésiastiques datons les âges, par les liturgies et Thistoire entière de l'Église depuis son origine : de sorte que la raison, les Livres saints, le consentement des siècles , tout concourt à nous présenter comme des marques distinctives de la vraie Eglbe, les caractères que je viens d'indiquer.
Ces principes admis, et Ton ne pouvoit les nier sans renverser de fond en comble le Christianisme/ les protestans qui attaquoient une Eglise établie depuis une longue suite d'années, ctoient obligés de prouver deux choses; que TEglise catholique ne possédoit pas les caractères essentiels à la véritable Eglise , et que ces caractères appartenoient exclusivement à la Réforme.
Dès que la question eut été réduite à ces termes simples et précis, on peindroit difficilement les angoisses des novateurs , convaincus qu'il ne leur étoit pas moins impossible de s'attribuer, avec quelque vraisemblance , une seule des marques de la véritable Eglise , que de refuser de les reconnoîlre dans l'Eglise ancienne, dont ib s'étoient séparés.
2l6 ESSAI SUR L^INDIFFÉRENCB
Et que pouvoient-îls en effet répondre , lorsque ; appuyés sur d'incontestables maximes et sur des faits aus^ éclatans que le soleil, les catholiques leur parloient ainsi : La foi est une^ et vous n^avez )amais pu vous accorder sur la foi , en convenant d'un symbole commun^ ni vous contenter d'aucun , des symboles particuliers que chacun de vous a successivement adoptés; m^is ^Jïoitani au hasard comme des en/ans abandonnés à leur propre foîblesse , el vous laissant emporter à tout vent de doctrine ( i ) , vous n'avez su qu'errer sans fin de dogmes en dogmes, d'opinions en opinions, éternellement incapables de fixer l'inconstance de votre esprit et Tinstabilité de votre foi : donc vous n'êtes pas cette Eglise sainte que Jésus-Christ a bâtie sur un roc inébranlable (2).
La véritable Eglise est une^ et vous êtes divisés en mille sectes essentiellement opposées , qui tantôt se tolèrent, tantôt s'anathématisent mutuellement : donc vous n'êtes pas la véritable Eglise.
La véritable Eglise a toujours été visible; ditesnous donc où étoit votre Eglise avant Luther? Montrez-nous, avant ce moine apostat, une société où l'on professât votre doctrine ? Vous vous
(1) Ep* adEphes. iv, i4«
(2) Matih. xvi , i8.
su MATIERE DE RELIGION. HtJ
taisez? Songez-y bien; se taire quand il s^agit de justifier sa foi , c^est avouer qu'on n'a rien à répondre, et se condamner soi-même irrévocablement. Alors les voilà qui fouillent , avec une inquiète ardeur , les annales de Thérésie, qui ramassent dans cette fange des lambeaux épars d'erreurs et sehâtent sur les traces du temps, pour recueillir, à de longues distances, les impures dépouilles de quelques sectaires oubliés , afin de s'en former un vêtement de gloire , sans néanmoins pouvoir parvenir à voiler leur nudité. S'ils rencontrent, au cinquième siècle , un Vigilance, ennemi d^ saintes reliques; au dixième siècle, un Bérenger qui nioit la présence réelle ; il se trouve que ces hérésiarques , condamnés, dès qu'ib parurent, par TEglise entière, n^eurent presque aucuns disciples, et que l'un d'eux abjura publiquement son impiété. N'ayant d'ailleurs aucune erreur commune , ils diiféroient encore de sentiment sur des points de la plus haute importance, avec les réformés. C'est donc en vain que ceux-ci s'efforcent de les réveiller dans leurs tombeaux , pour se faire adopter par leurs umbres proscrites. Les dix premiers siècles leur échappent , et leur unique ressource est de se chercher des ancêtres parmi les Albigeois, inÀme colonie de manichéens, qui passèrent d'Orient en Italie, et d'Italie dans les Gaules, dont ils épouvantèrent les
2l8 ' . ESSAI SUR l'indifférence
habîtans par des crimes inconnus; parmi les Vaudois, une poignée d'obscurs fanatiques, imbus de plusieurs opinions rejetées par la Réforme , et qui rejetoient à leur tour au moins la plus grande partie de sa doctrine. Rougissant enfin des aïeux qu'ils sVt oient donnés, les novateurs renoncent à une filiation également honteuse et mensongère , et se réduisent à soutenir qu'il y eut toujours , au sein de l'Eglise catholique, un certain nombre de justes cachés, qui professoient en secret les principes de la Réforme. Mais, reprenoient les catholiques, si ces prétendus justes étoient tellement cachés quMl n'en soit pas demeuré de vestige, comment avez— vous découvert leur existence? Comment coniioissez-vous si exactement les opinions secrètes dliom* mes qui n'ont jamais été eux-mêmes connus de personne? La belle invention que ces justes ignorés du monde entier , et que Ton crée d'un trait de plume, pour éluder un argument fâcheux! Mais quand on admettroit votre absurde supposition , TOUS ne répondez à rien , vous ne remédiez à rien : car des justes cachés ne forment pas une Eglise visible, et c'est une Eglise visible, une Eglise composée de fidèles et de pasteurs enseignans, que nous vous sommons de nous montrer. Vous ne l'avez pas fait yous ne le ferez jamais : donc vous n'êtes pas la véritable Eglise.
La vérîlable Eglise est universelle, et vous n'êtes qoe d'hier, et chacune de vos sectes , prise à part, est à peine connue dans un coin du globe : car , comptez, s'il se peut, en France, en Angleterre, en Allemagne , la multitude de doctrines diverses comprises sous le nom général de luthéranisme, de calvinisme, d'anglicanisme, etc.; chaque famille presque vous offrira une Religion différente. Vous agirez si peu à l'universalité , que vous avez même abandonne à l'ancienne Eglfse ce glorieux titre de catholique ou d'universelle, qui la distingue exclusivement, et la fait reconnoitre par toute la terre. Ce qui vous appartient en propre , c'est l'esprit particulier, cet esprit qui sépare et divise à l'infini; voilà votre ineffaçable caractère : donc vous n'êtes pas la véritable Eglise.
Enfin la véritable Eglise est apostolique, et loin de pouvoir remonter juscpi'aux apôtres par une succession non interrompue de pasteurs qui aient enseigné la même foi dans tous les temps; de votre aveu , vous ne succédez à personne , vous ne pouvez pas nommer, durant quinze siècles, nous ne disons pas un seul pasteur, mais un seul homme, quel qu'il fut , qui ait eu la même Religion que vous ; donc, encore une fois, vous n'êtes pas la véritable Eglise.
L'ignorance et la sottise ne s'effraient d'aucune objection; elles parlent et croient répondre. Mais il
a20 ESSAI SUR l'indifférence
y avoît parmi les théologiens réformés des hommai vraiment habiles et d'une grande pénétration. Ceux* ci comprirent bientôt qu'il falloit nécessairement, ou renoncer à défendre la Réforme , ou changer toutes les idées que les chrétiens jusqu'alors avoient eues de l'Eglise.
Mestrezat (i) et Jacques i" (2) ébauchèrent le nouveau système. Claude, après eux, essaya de le soutenir, en désespoir de cause, pour affermir sei frères chancelans. Il les entretint « d'un corps de M chrétiens divisé en plusieurs communions par-^ » ticulières, à qui l'on peut encore, en quelque » manière, donner le nom d'Eglise, parce que » tous les chrétiens sont encore, à quelque égard, M dans l'enceinte générale de la vocation de TEvan- » gîle (3) ». Il semble que la conscience du ministre retenoit sa plume à chaque mot. Il ne parle qu'er tremblant, en hésitant; à quelque égard ^ dit-Il en que/que manière : comme s'il existoit un milieu comme si Jésus-Christ ayant établi une Eglise seul véritable, toute autre société pouvoit être , en quei que manière j à quelque égard j cette Eglise établi par Jésus- Christ !
Plus hardiment absurde , mais aussi plus consc
(i) Traité de l'Eglise , p. 186 et 871.
(a) f^id. Réplique du cardinal du Perron y c. lx.
(3) Défense de la Réforme , p. aoo.
|aent Jurieu , tour à tour sophiste et prophète ecmlroversiste impétueux, et la terreur de son propre parti , où Ton redoutoit Tâpreté de son caractère etla violence de ses emportemens , Jurlen se chargea de développer sans détour le système qu'on n'avoit encore proposé qu'avec réserve.
n maintint donc que la vraie Eglise , loin de former une société distincte et séparée de toutes les antres, se compose au contraire de la réunion de tootes les sectes chrétiennes faisant profession de croire certaines vérités qu'il ^i^^p^^ fondamentales. • Nous voulons, dit- il, que l'Eglise catholique et m universelle soit répandue dans toutes les sectes , » et qu^elle ait de vrais membres dftns toutes celles » de ces sociétés qui n'ont pas renversé le fonde- » ment de la Religion chrétienne, fussent-elles en » désunion les unes d'avec les autres , jusqu'à s'ex- » communier mutuellement ( i ) ».
Ce n'étoit pas une légère nécessité qui forçoit la Réforme à se précipiter dans celte doctrine. Elle étoit réduite à ne pouvoir prétendre faire partie de la véritable Eglise , de l'Eglise établie par Jésus- Christ , qu'en y introduisant avec elle toutes les erreurs , et en anéantissant le Christianisme. Du reste , la vraie Religion ne consistant , scion cette étrange hypothèse, qu'en un petit nombre de
{\^ Le vrai Système de f Eglise ^ p. 79.
ûîia ESSAI SUR l'indifférence
dogmes communs à la plupart des sectes , et ; une conséquence immédiate, ces sectes ne form qu'un seul corps ou une seule Eglise, les objecli< des catholiques s'évanouissoient d'elles-mêmes.
Vous soutenez que la véritable Eglise est une nous aussi , disoient les réformés; mais cette ui résulte de la croyance des mêmes vérités fondam tale^ : Tout ce qu^on croit au delà étant mal d'opinion et non matière de foi (i), ne rompt Tunité nécessaire.
Vous soutenez que la véritable Eglise'a toujo été visible; et nous aussi : « Il est vrai qu'il y a t » jours dans le monde une Eglise visible; mais il » faux que cette Eglise soit une certaine comn » nion distincte de toutes les autres communi< n L^Eglise est demeurée visible durant tous les » clés dans les communions qui , malgré leur s^ » ration et les anathèmes qu'elles ont mutue M ment prononcés les unes contre les autres , » toujours conservé les vérités principales (2) «.
Vous soutenez que la véritable Eglise est uni selle; et nous aussi: ce caractère, nous nous plais à l'avouer, lui est essentiel (3). Mais quelle j
(i) La Religion des protestans, une voie sûre au s
cli9p* VI, 56.
(2) Le vrai Système de l'Eglise , p. 226.
(3) AecompUssement des Prophéties^ jidiv Janeuy p.
EN MÀTIÈUE DE HELIGION. ^23
complète universalité que celle qui n'a d'autres bornes que Tétendue , non pas d'une seule communion , mais de toutes les communions qui , dans tons les temps , ont conservé les vérités principales? Vous soutenez que la véritable Eglise est aposto- Ugue; et i^ous aussi; car (*) t'est une conséquence évidente de sa perpétuelle visibilité. Mais remarquez qu'aujourd'hui nous ne vous accusons de rejeter aucune vérité fondamentale; vous êtes donc membres de l'Eglise; membres infirmes , il est vrai
taiais enfin membres vivans; et, à défaut d'autre SQccession constante , vous nous en fournissez une
dont vous ne nierez pas apparemment la légitimité Oq ne sauroit disconvenir que ces conséquences
ne se déduisent clairement du système de Jurieu.
Mais je montrerai , dans le chapitre suivant , que
cesystème est insoutenable, et que la doctrine des
points fondamentaux est une doctrine destructive
de tonte Religion et de toute raison.
(*) ttll faut j dit-on , recevoir le ministère des maios
> de celte Eglise , hors laquelle le Saint-Esprit ne se
> donne pas. Je Tavoue. Mais cette Eglise , qui donne le
> droit d'exercer le ministère , n'est ni TEglisc romaine, » ni la grecque, ni la protestante , c'est V Eglise univer-
> selle cpii ne donne pas ce droit par elle-même 5 elle le » donne par les diverses sociétés chrétiennes qai vivent j» sous diverses confédérations^ et lesquelles ont chacune » chez elle le pouvoir d'établir le ministère pour l'édifi- » cation de leurs peuples ». Le vrai Système de V Eglise.
f^24 ESSAI SUR t'iNDlFPERENCe
Considérez cependant l'espace immense cpi^a^ voient déjà parcouru les réformateurs à Tépoque où nous sommes arrivés. La pensée ne le mesure qu'en tremblant. Que la marche rapide de l'erreur est effrayante ! Luther , choqué de quelques abus réels , au lieu d'y reconnoître l'inévitable effet des passions humaines, s'en prend à la doctrine même. Il attaque un point en apparence peu important de la fol catholique; foible esprit, qui n'apercevoil pas la liaison rigoureuse des vérités du Christianisme! Il n'a pas plutôt détaché un annean de cette chaîne, que la chaîne entière lui échappe. Une erreur appelle une autre erreur. Ce n'est plus seulement quelques dogmes isolés qu'il conteste , il ébranle d'un seul coup le fondement de tous les dogmes. La tradition l'embarrasse, il rejette la tradition ; l'Eglise proscrit ses maximes , il nie l'autorité de l'Eglise, et déclare qu'il n'admet d'autre règle de foi que l'Ecriture; enfin l'Ecriture ellemême le condamne , il retranche audacieusement des Livres saints une épître apostolique tout entière (*) , et quand on lui demande de quel droit , il répond avec arrogance : Moi , Martin Luther , ainsi je le veux ^ ainsi je Vordonne : que ma volonté tienne lieu de raison (i). Ainsi, Martin Luther
(^) L'Epitre de saint Jacques.
(i) Ego Martinus Luther ^ sic volOf sic jubeo^ sit pro ratione voluntas.
n'étoîl
ÏN MATIÈRE «E RELIGION. 2îà5
n^éloit pas seulement le fondateur , le chef de la Réforme, il en étoit encore le Dieu , puisque sa volonté, sans autre raison , prëvaloit contre les révë^ lations divines consignées dans un authentique et S9çré monument.
Toutefois , plusieurs de ses disciples secouent le joug de fer qu'il prétendoit leur imposer. Opposant leurs opinions à ses opinions , leur orgueil à son orgueil, ils bravent ses fureurs et morcèlent son empire. De nouvelles sectes s^élèvent, se divisent aussitôt, et se subdivbent à Tinfini. On enseigne toute doctrine, et Ton nie toute doctrine : la confulion deTenfer n'est pas plus grande , ni son désordre plus effrayant. Alors, désespérant d'établir la paix dans son sein , et de se soutenir par ses propres forces, la Réforme appelle à son secours l'ancienne Eglise qu'elle a répudiée; elle appelle les hérétiques detous les siècles; elle appelle ses nombreux enfans, et les ra^^mble autour d'elle avec leurs haiues implacables, leurs ardentes animosités, leurs sy m-boles contradictoires; et de cet incohérent amas de vérités et d'erreurs, elle essaie de former une seule Religion; de cette anarchie monstrueuse de sectes qui se repoussent mutuellement , de partis irréconciliables, elle essaie de composer une seule Eglise. 0 étemelle honte de la raison humaine! Oui, voilà la vraie Religion , comme les pensées incous tantes de riiomrnc sont les immuables pensées de
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226 ESSAt SUR L^INDIFF^ENCË
Dîeu ; voîlà TEglîse , comme Fempire dîvîsë de Satan est le royaume de Jésus-Christ. Mais enfin ces idées avoient prévalu dans la Réforme. Elle cédoit, en dépit d'elle-même, à Finsurmontable ascendant de ses maximes; et offrant la paix à toutes les erreurs, tolérant tout, même la vérité, elle s'avançoit à grands pas vers TindilTérence absolue des Religions, où nous allons voir que le système des articles fondamentaux conduit inévitablement.