‹ Essai sur l'indifférence en matière de religion (volume 3)Chapitre 14 sur 64 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Importance de la Religion , par rapport à

l'homme

«M^AM^MMVMMMAMM

iB bonheor est la fin naturelle de Thomme : il iaire invinciblement d'être heureux; mais trop »uvent la raison incertaine et les passions aveugles égarent loin du terme où il aspire avec une si vive rdeur^ Soumise à des lois invariables, la'^bnite teint sûrement sa destination. Aucune erreur, auine affection désordonnée ne Fécarte du but que a a marqué la nature; et la mort, dont elle n^a t la prévoyance ni les terreurs, arrivant au molent où la décadence des organes ne lui laisseroit lus éprouver que des sensations pénibles* est enorc pour elle un bienfait.

n n'en est pas ainsi de Thomme : intelligent et ibre , pour jouir du bonheur , il faut qu'il le herche , qu'il s'applique à le discerner de ce qui l'en est que l'image , que sa volonté le choisisse li- >rement; et jamais il ne s'en éloigne davantage |ue lorsqu'il n'obéit , comme l'animal , qu'à ses l^nchans. Les nobles facultés qu'il dégrade , ven-

3oo ESSAI SUR l'indifférence

géant leurs droits outragés, lui font bientôt sentir^ par l'amertume qu'elles répandent sur ses plaisirs , qu'il existe pour lui une autre loi que la loi des sens.

Le bonheur des êtres est dans leur perfection » et plus ils s'approchent de la perfection y plus Uà s'approchent du bonheur. Jusqu'à ce qu^ils y arrivent , on les voit agités , inquiets, parce que tout être qui n'a pas atteint la perfection qui lui est propre , ou qui n'est pas tout ce qu'il peut et doit être , est dans un état de passage , et cherche le lieu de son repos, comme un voyageur, égaré dans des régions étrangères , cherche avec anxiété sa patrie. Et il est remarquable que tous les hommes, dominés à leur insu par le sentiment de cette vé* rite, joignent constamment , à l'idée du bonheur, l'idée du repos, qui n'est lui-même que cette paix profonde , inaltérable , dont jouit nécessairement nu être parvenu à sa perfection , et que saint Augus* lin appelle excellemment la iranquilUiè dé l'ordre; et quand TËcriture veut peindre le séjour afireux du souverain mal, elle nous parle d'ime régicm désolée , d'une terre de ténèbres et de mori , d^oà tout ordre est banni ^ et qu'habite une éterneltê liorrcur ( i ).

I^a perfection des êtres étant relative à leur na-

(i) Terram, miseriœ et tenebrarum , uhi umbra mortis çt nuUus ordo , sed sempiternus horror inhabUaU Jab.

BU MATIÈRE DE KBLIGIOK. 3of

tiire , il s'ensuit qu'aacun être , et Thonime en |MtfticuIier , ne saoroit être heareax que par une parfaite conformité aux lois qui résultent de sa nature. En un mot , il n'y a de bonheur qu'au sein de Tordre; et Tordre est la source du bien , comme le désordre est la source du mal , dans le monde moral comme dans le monde physique , pour les peuples comme pour les individus; et quand ils mécoanoîssent cette vérité étemelle , le châtiment soit de près , toujours proportionné à la gravité du désordre; et si le désordre est extrême , si un individu on un peuple se rend , pour ainsi parler , coupable d'un crime capital , en violant les lois fondaoMntales de son être » la nature inexorable le punit de mort.

Mais f pour se conformer aux lois de Tordre , il iant les coonoitre. Donc , point de bonheur pour l'homme , à moins qu'il ne se connoisse lui-même, et qu'il ne connoisse les êtres avec lesquels il a des rapports nécessaires, c'est-à-dire, les êtressemblaUes à lui; car il n'y a de rapports nécessaires , ou de société , qu'entre les êtres semblables. Et Thomme en effet peut connoître Dieu , et se connoitre lui-même, et connoître, par conséquent, les rapports nécessaires qui l'unissent à Dieu et aux autres hommes , et qui dérivent de la nature de Thomme et de la nature de Dieu. Autrement il seroit un être contradictoire , puisqu'ayant une fin.

âO!^ ESSAI Sun l'indifférence

qui est la perfection oa le bonheur, il n^auroit aucun moyen d^y parvenir.

Et ceci montre clairement Tabsurditë de la doctrine du fatalisme. Car si les actions humaines et oient nécessitées, elles tendraient toutes nécessairement à la perfection de Thomme, et il seroit toujours aussi heureux qu^il lui est possible de Tétre. Il n'y a qu'un être libre qui puisse agir contre les lois de sa propre nature; et le malheur , de même que le désordre , n'est explicable que par la liberté.

La nature , qui est immuable , parce qu'elle n'est que Tordre immuablement voulu de DIen, impose à rhonime des lois immuables comme elle ; lois nécessaires, parce qu'elles sont l'expression de rapports nécessaires; lois hors desquelles on ne trouve ni paix ni félicité , parce que hors d'elles il n'y a que désordre. Nul n'en sauroit assigner l'o- .rigine, en nommer l'inventeur. On les reconnoit sans peine à leur antiquité , à leur universalité , à je ne sais quel caractère de simplicité, de grandeur et de force , qui les distingue essentiellement , et les conserve indestructibles, au milieu des révolutions des mœurs et des vicissitudes des opinions.

Cependant l'homme , séduit par une fausse science, ou emporté par les passions, s'efforce souvent de substituer à cette législation naturelle une législation factice , et c'est comme s'il tentoit de changer sa nature et la nature des êtres sem-

EN MATIÊEE D£ RELIGION. 3o3

blables à lui. Aussi , soit qu'essayant de s^établir arbitrairement en société avec Dieu , il combine des dogmes et invente des Religions, soit que , voulant s'établir arbitrairement en société avec les antres hommes, il combine des formes de gouvernement et invente des constitutions; sa vaine sagesse n'aboutit qu'à mettre des opinions à la place des croyances, des passions à la place des devoirs, et dans l'état , comme dans la famille et dans l'individu, l'agitation du désordre et la fièvre de la licence, à la place de la tranquillité de l'ordre : et . l'on peut remarquer que les plus grands maux qui ^ent affligé le genre humain , à quelque époque que ce soit , sont nés des constitutions arbitraires et des Religions arbitraires.

La Religion , la morale, la société, sont des faits généraux comme la pesanteur ; des lois générales et indépendantes de nos idées, comme les lois de . Téquilibre. Dès qu'on les considère comme de pures abstractions , tout est perdu. C'est alors qu'aune philosophie en délire veut tout inventer, en politique , en morale , en Religion ; à peu près comme le physiologiste qui , ne voyant dans la vie et ses phénomènes qu'un système arbitraire, préteudroit inventer un nouveau mode d'existence : et les stoïciens ont été jusqu'à cet excès de folie, lorsque, dans l'impuissance de se soustraire aux peines de l'âme et aux souffrances du corps ,

3o4 ESSAI SUR l'indifférence

ils ont fait consister le bonheur dans l'insensibilité aox douleurs physiques et morales , insennliilité incompatible avec le mode d'existence esseotiel à rhomme.

Les autres théories du souverain bien, imaginées en si grand nombre par les sages de Tantiquité (*), ne reposent pas sur une base moins fréle;, vides d'espérance, elles ne considèrent Fhomme qae dans Tétat présent , sans égard à ses destinées fa-« lures : triste et vaine philosophie, qui vient se briser contre Técueil de la mort.

Connoitre , aimer , agir, voilà tout Thomniie. De Faccord de ses facultés , et de leur parfait développement , résulte le bonheur de Tindividu ; parce qu'il est éminemment conforme à Tordre , ou à la ^nature des êtres, que leurs facultés se développent; et que tout être privé d'une de ses facultés naturelles, ou en qui cette faculté demeure oisive, faute d'un objet correspondant auquel elle puisse s'appliquer , est dans un état contre nature , par conséquent dans un état de souffrance.

L'objet propre de rintelligence , ou de la faculté de connoitre , est la vérité : donc l'ignorance , état d'imperfection , et l'erreur , état de d&ordre, sont contraires à la nature de l'être intelligent, et incompatibles avec le bonheur.

(*) Varron en compte deux cent quatre-yingt-buiL

De

EN MATIÈRE DE RELIGION. 3o5

De même que le vrai est l'objet de l'intelligence ; le bien est l'objet de rameur; et Tamour dërive de rinlelligence, parce qu'il faut connoitre le bien Avant de l'aimer , et que l'amour n'est que la jouissance intime de la vërité connue.

L'intelligence est donc le principe de l'amour ; et l'amour , principe d'action , tend à réaliser au dehors son objet , c'est-à-dire , le bien ou la vërité : et il est dit de la Vërltë suprême , revêtue de notre natare par l'effet d'un amour infini , q\\e//e passa en faisant le bien : iransiit benejaciendo ( i ).

Mais rhomme, actif par ses sens , et par eux incliné vers les objets matériels , partagé ainsi entre deox amours ou deux volontés qui le poussent violemment dans des directions contraires , ne sauroit goûter de paix qu'il n'ait établi l'-ordre entre ses facultés , en assujettissant les sens à la loi de l'intelligence ou de la vérité , qui , dans ses rapports avec les actions des êlres libres, n'est que la justice immuable : donc , point de bonheur sans vertu , et point de vertu sans l'amour prédominant des biens intellectuels, ou de la justice et de la vérité.

Otez cet accord et cette dépendance entre nos facultés, la souffrance aussitôt naît du désordre, et ne cesse qu'avec lui. L'homme, dans l'état d'ignorance , vit , agit au hasard; il ne sait ni ce qu'il

(i) Act. X, 38.

3o6 ESSAI SUR l' indifférence

doit aimer , ni ce qu'il peut se permettre , ni ce que Tordre exige qu'il s'interdise ; et si l'ignorance ot complète f comme dans l'idiotisme absolu^ toat amour est détruit , toute action est détruite, et l'individu meurt, à moins qu'une. intelligence étrangère ne le conserve. L'erreur , en corrompant l'amour , dérègle les actions , et place l'homme dam de faux rapports , par conséquent des rapports douloureux, *avec les êtres semblables à lui. Que si l'amour s'égare, la vérité restant dans l'intelligence, il s'établit, entre la raison et les penchans, une guerre terrible qui bouleverse et dévaste l'ame; c'est Ifî remords avec ses terreurs et ses angoisses intolérables. Les sens ou les organes , destinés à servir (*) , s'emparent-Ils du pouvoir , le désordre est au comble; tout périt , et l'intelligence , et l'amour et le corps même. « Lorsque nous étions soumis à la » loi de la chair, dit énergiquemcnt le livre où se » trouve toute vérité, les passions déréglées, opérant » dansnosmembre$,portoientdesfruitsdemort(i)i». Que lesdiverses facultés de Thomme soientconye* nablcment. ordonnées entre elles, et que chacune jouisse de son objet propre , telle est donc la pre-

{*) Oq connoit la belle déCnition de l'homme, par M. de Bon al d : L* homme est une intelligence servie par des organes.

(i) Ciun cnùn essemus in carne, passiones peccato-^

rum operabantur in membris nos tris y utjructificareni

mortù £p. ad Rom. vu, 5.

EN MATIÈilE DE RELIGION. 307

mière condition du bonheur. La seconde est que chaque faculté atteigne son parfait dëveloppement , ou jouisse de l'objet qui lui correspond , selon toute retendue de sa capacité. Or , les désirs sont un sûr indice de cette capacité : et , en effet , l'homme qui seni en lui-même un désir infini de connottre et d'aimer, parce qu'il peut et doit connoitre la vérité infinie , et aimer le bien infini , n'est point tour** mente d'un d^ir infini d'agir , parce que son action ; conune être physique , est naturellement et nécessairement bornée. Le savant qui veut connoitre les lois des mouvemens célestes , et travaille et veille pour les découvrir, ne songe point à les soumettre à ^ volonté ; et la raison en est que sa puissance d'ac* tioo est limitée, et sou intelligence sans limites. Ces principes posés , considérons la philosophie el la Religion dans leurs rapports avec le bonheur : «t , pour commencer par la philosophie, quelles sont les vérités qu'elle nous révèle? quels sont les biens qu'elle nous offre , les devoirs qu'elle nous prescrit? Que nous apprend-elle sur la place que nous occupons dans l'ordre des êtres , sur notre origine , notre nature, notre destination? Hélas! plus impuissante encore que présomptueuse , elle trompé ou dégrade toutes nos facultés. Notre esprit lui demande la vérité infinie , seule proportionnée à ses désirs , et elle ne lui présente que des doutes, de vaines conîectures , de palpables absurdités. Toutes les croyan*^

ao.

3o8 ESSAI SUR L^lNDIFFÉREBCE

ces fuient devant elle; et, passant comme une trombe à travers Tesprit humain , elle renverse tous les principes , déracine toutes les idées, brise toutes les espérances. x\ulant de philosophes , autant de systèmes, aussi vagues, aussi fugitifs que les rêves de la nuit. Représentons-nous un homme que le désir de la vérité , naturel à tons les êtres intelligens, excite à la chercher , et qui , à Taide d^unc raison droite , entreprend , dans ce dessein , Texamen des systèmes philosophiques. Que d'obscurités ! que d'incertitudes ! que de contradictions ! quelle mer immense dont nul encore n'a pu marquer les riva* ges ! Vous qu'abuseroit l'espoir d'y découvrir enfin l'heureux port où vous aspirez , croyez-en l'expérle&ce des voyageurs détrompes , écoutez la voix de Rousseau: t< Je consultai les philosophes, je » feuilletai leurs livres , j'examinai leurs diverses » opinions; je les trouvai tous fiers, affirmatifs» M dogmatiques , même dans leur scepticisme pré' » tendu , n'ignorant rien , ne prouvant rien , se » moquant les uns des autres; et ce point, commux^ '» à tous , me parut le seul sur lequel ils ont too^ f» raison. Triomphans quand ils attaquent , ils soi^^ » sans vigueur en se défendant. Si vous pesez 1^^ » raisons, ils n'en ont que pour détruire; sivot^-^ >» comptez les voix , chacun est réduit à la sienne * » ils ne s'accordent que pour disputer (i) *>.

(i; Enùlc , tom. 111, pag. 27.

EN MATIÈKE DE RELIGIOK. 809

liomme n'est pas jeté sur la terre quelques our disputer : il y est pour connoitre et pour r conséquent pour croire ; et malheur à qui ouvre les portes du tombeau!

3nçus, ajoute Rousseau, que Finsuffisauce )rit humain est la première cause de cette ieuse diversité de sentimenSf et que Tor- ^ la seconde. Nous n'avons point les mesuette machine immense; nous n'en pouvons r les rapports; nous n'en connoissons ni mières lois, ni la cause finale; nous nous ns nous-mêmes; nous ne connoissons ni nature , ni notre principe actif; à peine -nous si rhomme est un être simple ou se; des mystères impénétrables nous enviit de toutes parts; ik sont au-dessus de la sensible; pour les percer, nous croyons ie rintelligence , et nous n'avons que de nation. Chacun se fraye , à travers ce imaginaire , une route qu'il croit la bonne; peut savoir si la sienne mène au but ( i ) ». ;e condition que celle de Thomme aspirant , r ardeur inexprimable, à la jouissance du l'étant jamais assuré s'il n'embrasse point à ^ le mensonge ! Incapable naturellement ire à la certitude, le doute hii est un sup* cependant, observe Pascal, « il faut que

ile, tom. m , pag. a8.

lu tl

3 10 ESSAI Sun L^iriDIFFERENCC

M chacun prenne parti, et se range nécessairement, » ou au dogmatisme, ou au pyrrhonisme; car qui » penseroit demeurer neutre seroit pyrrhonien par » excellence : cette neutralité est Tessence du pyr- » rhonisme; qui n*est pas contre eux, est excelleiû- » ment pour eux. Que fera donc Thomme en cet » état ? Doutera-t-il de tout ? Doutera-t-il s'il veille, M si on le pince, si on le brûle? Doutera-t-il s'il » doute? Doutera-t-il s'il est? On n'en sauroit venir » là : et je mets en fait qu'il n'y a jamais eu de » pyrrhonien effectif et parfait. La nature soutient » la raison impuissante , et l'empêche d'extravaguer » jusqu'à ce point. Dira-t-il, au contraire , qu'il jt possède certainement la vérité, lui qui, si peu » qu'on le pousse , n'en peut montrer aucun titre , » et est forcé de lâcher prise?

» Qui démêlera cet embrouillement? La nature M confond les pyrrhoniens, et la raison confond » les dogmatistes. Que deviendrez-vous donc, o » homme , qui cherchez votre véritable condition » par votre raison naturelle? Vous ne pouvez fiiir n une de ces sectes, ni subsister dans aucune fi) ».

Fait pour obéir aux lois de l'ordre, pour vivre en société avec Dieu , auteur et lien de tous les êtres, pour posséder la vérité infinie par l'intelligence , et pour en Jouir par l'amour , l'homme , à qui elle échappe , et qui ne voit alors rien de plus grand

(i) Pensées de Pascal ^ ch. xxi, cdil. de Paris, in*ix

EN MATIÈRE DE RELIGION. 3ll

et de plas parfait que lui-même , commence à s'aimer sans mesure dans ce qu'il a de plus intime et de plus vif, sa pensée et ses sensations : et , conséquent dans le désordre, après s'être choisi pour l'objet d'un amour infini, il se fait le centre de toutes choses, il se fait Dieu; et la philosophie n'est que l'idolâtrie de l'homme , idolâtrie la plus funeste, parce qu'en exaltant l'égoïsme à l'infini, die rompt tous les liens sociaux.

S'il est un spectacle digne de pitié, c'est assurément celui d'une créature foible, ignorante , calamiteuse, qui , ayant perdu de vue sa véritable fin, reroue, avec une opiniâtre ardeur, ce fonds immense de misère, pour y trouver son bien et son repos. On la verra, cette créature infortunée, parcourant l'aride désert de la vie, tressaillir d'allégresse à la rencontre des plus vils plaisirs, comme les premiers hommes poussoient des cris de joie , lorsque , errant affamés au milieu des forêts, ils avoient découvert quelques fruits sauvages, ou les restes déguûtans d'une proie abandonnée.

Toutes les théories philosophiques du bonheur se réduisent aux systèmes d'Epicure et de Zenon , diversement combinés et modifiés; et, dans les ac« tions et les désirs de Thomme séparé de Dieu , tout , en dernier résultat , se rapporte à l'orgueil ou à la volupté, par la raison que j'ai dite plus haut. Il s'aime d'un amour infini dans ce qu'il a de plus in-

3ia ESSAI SUR L^lIfDlFFÉREKCE

tinie et de plus grand , sa pensée , son intelligence. Mais cet amour, loin de le rendre heureux , le tourmente, parce que, évidemment disproportionné a son objet, et demandant sans cesse un nouvel aliment, que rarement il obtient, et qui ne le rassasie jamais, il contraint Thomme de s^avouer sa profonde indigence , et l'arrête , en dépit de ses répugnances , dans le sentiment pénible de son imperfection. Le désir de la gloire , des charges , des honneurs, la passion de Tétude , Tamour des richesses , quand il n'a pas les jouissances physiqaes pour but ultérieur , les transports et les délicatesses ombrageuses de la sensibilité, les vertus même purement morales , ne sont , si je puis ainsi parler , que des tentatives de l'orgueil , pour écarter ce sentiment douloureux. Il s'efforee de suppléer la perfection absolue par une supériorité relative. Abusé par ce vain espoir , l'homme travaille à s'élever au^essus de ses semblables, en pouvoir, en renommée , en science , en richesse , et il n'est point de si chétif avantage , mémo corporel , dans lequel la vanité n'aille chercher des jouissances.

Mais possédât- on tous ces avantages ensemble » ce ne seroit jamais que la possession de l'honmie imparfait et misérable, et le cœur ne tarderoit pas à demander d'autres biens. J'ai été tout, disoit l'empereur Sévère, parvenu des derniers rangs de l'armée au trône des Césars, j'ai été tout^eij*ai

EN MATIÈRE DE RELIGION. 3l3

VU que tout ne sert de rien ( i ). Voilà le mot qui ter* mine trente années de travaux et d^ambition heureuse. Parcourez les autres champs de la gloire , iiiierrogez les philosophes et les favoris des Muses ^ depuis Homère et Pline Tancien, jusqu^à Voltaire et Diderot , vousn^entcndrez que des plaintes amères et des cris de douleur. Semblables à ces dieux du paganisme que les vers rongent sur leurs autels, Tennoi 9 lessoucis, le dégoût, rongent en secret ces âmes superbes, dont le vulgaire imbécile envie la félicite. Ainsi des autres états; car Torgueil est partout. Peuple, grands, savans, ignorans, tous se fatiguent pour être admirés , pour s'élever dans Tcsprit des autres et dans leur propre imagination. Presque toutes les vaines occupations des hommes n'ont pas d^autre but; et c'est uniquement pour agrandir ridée qu'il a de lui-mêipe, que l'uu ravage la terre, et que l'autre passe sa vie à en étudier les productions; que Fun s'enferme dans son cabinet pour écrire un livre, et que l'autre va se faire tuera mille lieues de chez lui pour un morceau de ruban , qui, en Texaltant dans sa propre estime , le dîstr^iroit, croit-il, du souvenir importun de son néant et de sa misère. Nos opinions , et jusqu'à nos divertissemens les plus frivoles , n'ont guère d'autre mobile. Nous y cherchons avidement un sentiment tel quel de supériorité, qui nous dérobe à celui de

( 1 ) Omniafui , et nihil expédie.

3l4 ESSAI Sun L'lllDlFFill£NC£

notre imperfection réelle; et notre orgueil est tout ensemble si désordonné et si indigent, quMl n'est rien qui ne puisse lui servir de pâture : le hasard d'une carte, les chances favorables d*un dé, et, chose horrible à imaginer , la séparation même de Dieu , et la perte de toute espérance.

Voilà où nous en venons, lorsque, essayant de découvrir en nous-mêmes notre bien , nous nous flattons de le trouver dans la triste contemplation de notre propre excellence. Et comme tout est excès , desordre , là où il n'existe point de règle ou de vérité , cette espèce de culte intellectuel etd^adoration que Thomme se rend , le conduit à un më* pris excessif de lui-même. Fatigué d'un labeur sans fruit , il se rabaisse autant qu'il avoit voulu s'élever. Il dédaigne son inlelligence, et la dégrade jusqu'à lui préférer Tinstinct des brutes. Il lui reproche de l'avoir trompé par de mensongères promesses, et cherchant désormais un bien-être indépendant de Tame, il s'aime dans ce qu'il y a en lui de plus aveugle , ses sensations, selon la remarqne profonde de saint Paul : » Leur intelligence étant obscurcie » d'épaisses ténèbres; aliénés de la vie de Dieu, à >» cause de Tignorance que produit en eux Taveu- » glement du cœur , ils s'abandonnent, par déses- >» poir , à rimpudicité et à toutes les œuvres im- » mondes (i) ».

(i; Teneur is obscur atum habenîes intellectum , alicnati

EN MATIÈRE DE ll£UGIO>. 3l5

IVIais la disproportion entre l'amour et son objet , entre les facultés et les désirs, étant ici bien plus grande encore , Thomnie n'est jamais si misérable qne lorsqu'il se laisse assujettir aux sens. Tout l'être moral est alors en souffrance , et , à la courte ivresse du plaisir, succède soudain le trouble, le remords déchirant, les longues et douloureuses angoisses.

Je l'ai déjà dit, les jouissances physiques, quand rhomme, les recherchant pour elles-mêmes, y place saféllcité, détruisent l'intelligence, l'amour, le corps* ' même; parce qu'en demandant aux organes un bonheur infini , ou une action infinie , l'homme renverse les lois fondamentales de son être ^ et brise le fr^Ie instrument qui lui fut donné pour une autre fin.

Les philosophes matérialistes, qui ne voient dans rhomme que ses sens , montrent tous une insurmontable aversion pour la chasteté; et cela seul prouveroît combien leur doctrine est pernicieuse et fausse, même à ne la considérer que dans ses rapports avec la vie présente. Car , avant d'être un devoir de morale, la chasteté est une loi de conservation que la nature impose à tous les êtres vîvans; et si elle est même un devoir pour Têtrc moral, c'est, en par-

à vitd Dei^pcr ignorantiam quœ est in illis ^ pr opter cœ^ citatem cordis ipsoriun^ qui desperantes , senietipsos trndidernnt impuclicitiœ , in oprraiioncrn immunditiœ omnis Ep.ad Ephc5. iv, i8, 19.

3l6 ESSAI SUR L^INDIFFÉRENCE

tic, parce qu'elle est une loi pour l'être physique; Hors quelques courts moniens destinés à la repro-' duction, les animaux sont chastes par instinct, sans quoi il y a long-temps que les espèces auroient péri. Loin que Tunion des sexes ait le plaisir pour fin, le plaisir voulu, recherché comme fin , contrarie directement les vues de la nature dans cette union , et tend même à éloigner un sexe de l'autre , en introduisant des mœurs infâmes, trop commnnes chez les anciens, et justifiées, conseillées par les philosophes mêmes. « O la vile créature qne » rhomme, et abjecte , s'il ne se sent soulever par » quelque chose de céleste ( i ) »!

Pour peu qu'on ait conservé , je ne dis pas de conscience , de goût pour la vertu, de respect pour soi-mênip, mais de prévoyance et de raison ^ il est inouï qu'on s'abuse au point de mettre le bonheur dans une passion brutale , qui conduit tôt ou tard au dernier excès de la misère et de l'avilissement. Que l'ardente jeunesse, en contemplant les suites afTreuses du dérèglement des sens, apprenne à ré<primer des penchans fimestes, toujours aisément maîtrisés par une volonté forte.

Le premier effet , l'effet inévitable des habitudes voluptueuses, est de lier les puissances de Tame, et d'en exclure toute autre pensée que celle des vils

(i) Montaigne.

EN MATIÈRE DE RELIGION. Sl^J

ilaisirs dont elle s'est rendue Tesclave. Distrait par les désirs sans cesse renaissaiis, obsède d'impurs anlômes, l'esprit perd sa vigueur et sa fécondité. Fout s'altère et dépérit; la mémoire s'éteint, le raractère s'énerve , le cœur se dessèche. On ne sait 3lus aimer, ni compatir, ni répandre les délicieuses armes de l'attendrissement. Le visage même s'emjreint d'une expression dure et repoussante. Des raits heurtés et morts annoncent que la source des loux sentimens, des pures émotions , des joies inlocentes est tarie. On diroit que la vie s'est réfugiée out entière dans les organes. Mais les organes mènes s'usant bientôt, les infirmités, les maladies, es souffrances accourent en foule. J'ai vu , et le soutenir m'en sera toujours présent , j'ai vu de ces nalheureuses victimes d'une passion dévorante, iffrir, à la fleur de l'âge, la dégoûtante image d'une :omplète décrépitude. Le front chauve , les joues laves et creuses, le regard plein d'une tristesse itupîde , le corps chancelant et comme courbé sous e poids du vice, épuisés de vie , de pensée , d'amour, îéjà hideusement en proie à la dissolution ; à leur ispect on croyoit enlendre les pas du fossoyeur se hâtant de venir enlever le cadavre.

Jusqu'où cependant la philosophie peut dégrader rhomme, et qu'elle justifie bien par ses effets ce qu'elle n'a pas rougi de soutenir comme un principe incontestable , qu'entre l'homme et l'animal ,

320 ESSAI SUR L^INDIFFÉREKCE

bles arrachoit au grand Bossuet Tinconstance de nos amitiés fugitives , qui s*en vont avec les années et les intérêts, 11 en est de même de Tardeur qui nous entraîne vers les sciences , comme , aussi de ces doux rêves, de ces illusions charmantes dont nous nous berçons dans le jeune âge. Tout passe, et ne laisse après soi que le dégoût, Tanxiété, et cet inexorable ennui qui fait le fond de la vie huYnaine (i). C'est que tout ce que nous n^avons pas encore éprouvé, tout ce qui nous est inconnu , devient pour nous une sorte d'infini que Tame saisit avidement , comme un objet proportionné à rétendue de ses désirs. IMais quand elle vient bientôt a s'apercevoir de son erreur, quand elle a découvert les bornes et senti le néant de cet objet qui la charmoit , alors Tcnchantement cesse, elle tombe dans une tristesse profonde; repoussant jusqu'à l'espérance, elle se nourrit avec une joie morne de ses propres angoisses, et cherche, dans la stupeur qui suit de longues souffrances, une image du repos. Vaine ressource; la maladie va croissant. Parvenue a son terme extrême, elle conduit les infortunés qui en sont atteints à un crime exécrable, le seul crime irrémissible , parce que c'est le seul crime

(i) Bossuet.

sans

EN MATIERE DE RELIGION. 3*it

sans repentir. Reli^gués loin de ia source de la vérité et de Tamour , ils se délivrent d'une existence devenue pour eux intolérable; et Tame, privée de tout bien , essaie de s'ensevelir sous les ruines du corps, comme un roi dépouillé s^ensevelit sous les débris de son palais.

Et il ne faut pas s'imaginer qu'en graduant et mélangeant avec art les jouissances, en courant per-pétaellement de Tune à l'autre , on pût prévenir le dégoût , et satisfaire pleinement les désirs. Car,' ou« tre que nul ne sauroit éviter les maux sans nombre attachés à la vie présente, les maladies, les chag;rins, les inûrmités de l'âge , la perte des amis et des parens, les injustices, les ingratitudes; outre c{ue les avantages de la condition, de l'esprit, du corps , de la fortune , ne sont nullement aux ordres de la volonté , il existe , entre les biens d'ici bas et les besoins de notre cœur, une disproportion qu'aucun art ne saurait faire disparoitre. Mais, de plus, ces biens* fussent-ils aussi réels qu'ils sont vains, ils n'en seroient guère plus propres, supposé que tout se termine pour nous à la mort , à nous procurer le bonheur où nous aspirons. Ltres finis, et dès lors essentiellement bornés , incapables d'embrasser à la fois toutes les vérités que nous voudrions connoitre, toutes les perfections que nous voudrions aimer , ce n^est que par une suite infinie d'actes successifs que nous pouvons atteindre le but où nous tendons , et

ai

322 ESSAI SUR l'i5 DIFFÉRENCE

arriver à la fin pour laquelle nous sommes faits ; d^où il suit qu'une durée sans terme étant nécessaire àTaccomplissement de nos désirs, ou au développetnentde nos facultés, la philosophie, qui n'annonce à rhomme que le néant, est aussi contraire à sa nature , que la Religion s'y montre conforme en lui promettant Timmortalité. Et certes , s'il fut jamais une doctrine barbare et désespérante, c'est celle qui dit aux hommes, condamnés, pour la plupart , à de dnri et continuels travaux , à Tindigence, aux pri* vations, à l'abaissement, aux douleurs de toute espèce : Souffrez et mourez, tel est votre partage , n'en attendez point d'autre.

Rousseau, malgré ses écarts, eut du moins toujours en horreur cette philosophie désolante : « Je j» tremble, écrivoit-il à un disciple de Diderot, je • tremble de vous voir contrister la Religion dans » vos écrits. Cher Deleyre , défiez-vous de voire es- 9 prits atirique. Surtout, apprenez h respecter la He- » ligion; l'humanité seule exige ce respect. Les » grands, les riches, les heureux du siècle, seroient » charmés qu'il n'y eût point de Dieu ; mais l'at- >• tente d'une autre vie console de celle-ci le peuple » et le misérable. Quelle cruauté de leur ôter encore » cet espoir ( i ) » !

Au reste , nous avons vu ce que c'est , au fond ,

(i) Œuvres de RçuwaUf édition de Paris, 1788^ tpme X3USLI ; pag. aoa«

que ce prétendu bonheur des grands, des riches, ^ des heureux du siècle. Il ressemble de loin à ces palais magiques que Ton croit découvrir à Thorizon des mers qui baignent les rivages de Naples; approchez, que trouvez-vous? des vapeurs stagnantes, et des nuages chargés de tempêtes.

Et qu'on n'oublie pas que le prix des biens ne dépend pas seulement de leur nature, mais de leur durée. On jouitpeudecequiéchappe ou peut échapper à chaque instant ; et de là ces longues prévoyances par lesquelles Thomme prolonge en imagination son existence dans un avenir indéfini. La philosophie elle-même, étonnée de ce désir qu'ont tous les hommes de perpétuer leur être, et désespérant de le vaincre , s'est crue obligée , par déférence pour une foiblesse si générale, de nous promettre ici bas l'immortalité (^), en renvoyant toutefois aux siè-

V) Voyez Touvragc de Condorcet, intitulé : Esquisse d'un Tableau historique des progrès de l'esprit humain. Il y développe le système célèbre de la perfectibilité de rhomme à Tinfîni; et, en annonçant aux générations futures > lorsqu'il n'y auroit plus ni rois ni prêtres, des lumières, des vertus, une félicité dont on ne peut pas êe former une idée, il promet à Thomme la prolongation indéfinie de son existence ici-bas. Au milieu de ces folies, il est consolant pour la Foi de voir une philosophie athée contrainte d*avoucr que le bonheur des êtres est dans leur perfection , et que l'homme est appelé à une pcrfictiou

324 tSSkl SUR L^INDIPFÉREKCE

c\es futarsTexëcution de ses promesses consolantes. En attendant, la loi universelle s'exécute. L« temps, que rien n'arrête, amène à chacun sa dernière heure; on annonce à Tathée qu'il faut mourir. Que se passe-t-il en lui à ce moment ? Je veux, chose presque impossible, qu'il ait étoufTé le remords, qu'aucun doute n'alarme son incrédulité : est -il exempt pour cela de terreur et d'angoisses? Interrogez quiconque a vu, sur son lit de mort , l'athée, non pas atteint d'une de ces maladies dont l'eiTet est de suspendre les fonctions de l'ame , mais jouissant encore pleinement de ses facultés morales, et sachant qu'il va bientôt expirer. La vive image de ce qu'il perd occupe tout l'esprit du moribond. Il avait des attachemens, des habitudes, il tcnoit à la vie par mille liens qui se rompent à la fois : r upture effroyable, qui,séparantsoudainementraraede tout ce qui lui fut cher , la laisse seule et blessée dans un vide infini. Cet abîme sans fond où elle va descendre, cette solitude morne, ce silence éternel , ce sommeil glacé , cette nuit qui n'aura jamais d'aurore , cette privation de tout bien , avec un désir invincible du bien-être, toutes ces idées et une foule d*autres non moins désolantes, pèsent sur cette ame

infinie^ qa'il ne sauroit atteindre qu'à Taide d^une succession indéfinie de temps. Ce seul principe , bien entendu , doit conduire à la Religioa tout incrédule qui raisonne.

misdrablc, la bouleversent, la déchirent, et commencent son aiTreux supplice. Mais que dire de son état, pour peu qu'il lui re^te quelque doute sur les • principes qu'elle s'étoît faits? Comment peindre ses anxiétés, ses regrets à demi étouffés par le désespoir, et ce regard consterné qui ne rencontre de toutes parts qu'un passé sans consolation et un avenir sans espérance? Ce n'est plus alors le néant qu'elle redoute; elle rappelle au contraire de tous ses vœux, et rappelle en vain : TEternitë seule lui répond. Tirons le rideau sur le reste de celle scène épouvantable, et laissons à Tenfer ses secrets»

Cependant , il faut le dire à la gloire de la foi , ^ il est peu d'incrédulités que la mort n'ébranle. De quelque façon qu'on ait vécu, on veut au moins expirer dans les bras de la Religion, et dans le sein de ses espérances; la raison, jusque -là flottante, se fixe aux approches de l'éternité , dont la lueur formidable, dissipant tontes les illusions, redouble l'éclat de la vérité , qu'une longue et funeste habitude d'incroyance, jointe à un orgueil sans mesure, peut seule alors faire méconnoître, par une effrayante permission de Dieu, qui est le commencement de SCS vengeances (*). Le sceptique Bayle en

{*) On fcroit une longue liste des incrédules qui ont rendu hommage à la Religion, au moment de la mort. Je ne citerai qu« quelques uns de ceux dont le nom est

3z6 ESSAI SUR l'ihdifférencb

fait luî-méme la remarque : « Presque tous ceux qni » vivent dans Firréligion ne font que douter : ils » ne parviennent pas à la certitude. Se voyant dans » le lit d'infirmité , où Tirréligion ne leur est plus » d'aucun usage, ils prennent le parti le plus sûr, j* celui qnî promet une félicité éternelle , on cas n qu'il soit vrai , et qui ne fait courir aucun risque^ n en cas qu'il soit faux ( i ) ». La vanité cède alors à un plus haut intérêt. « S'ils sont assez fous , dit » Montaigne, ils ne sont pas assez forts; ils ne lair- » ront pas de joindre leurs mains vers le ciel , si » vous leur attachez un bon coup d'dpée dans la poi- » trinc; et quand la maladie aura appesanti cette

le plus connu : Boulanger, Toussaint, Boulainvillicrs, le marquis d*Argens , Montesquieu , Mauperluis , Buflon , Dumarsais^ Fonlenelle, Damilaville, Thomas, Bougucr^ de Langle, Tressan, Mercier, Palissot, Soulavic , Larcher. Diderot vouloit se couiesser, on lui en 6ta les moyens. Sans moij disoit Condorcct, parlant de d'Alemhert, sans moi Ufaisoit le plongeon. Il paroît qu'on se prëcautionna également contre la faiblesse de Voltaire , qui mourut, au rapport de Tronchin, dans les convulsions de la rage , en poussant ce cri sinistre : Je suis abandonné de Dieu et des hommes, Jean-Jacques, selon toutes les vraisemblances , termina lui-même sa vie. Il avoit écrit en faveur du suicide^ il avoit écrit contre^ et il finit par l'autoriser par son exemple, (i) Dictionnaire critique y art. Bion.

» licencieuse ferveur d^humeur volage, ils ne laira» roiit pas de revenir et de se laisser manier tout disa» crètement aux créances et exemples publiques. » Autre chose est un dogme sérieusement digéré , » autre chose ces impressions superficielles , les- » quelles, néesdeladébauched'unespritdémanché; » vont nageant témérairement et incertainement >» dans la fantaisie. Hommes bienmisérables et écerj» velés, qui tâchent d'être pires qulls ne peuvent ». Il n'est que trop vrai , cependant , qu'on peut, à force de persévérance et de travail, parvenir à corrompre assez la raison, pour se rendre presque impossible le retour à la Religion au lit de la mort. Le doute, d'abord volontaire, s'enracine dans l'amc , y croît, s'y aiTermit, et n'en peut plus être arraché qu'avec de longs efforts. Il n'est point alors de plus grand prodige de la puissance divine que les conversions soudaines; et il ne faut rien moins , pour les opérer, qu'une suspension des lois de la nature morale. Ne pas croire quand on voudroit croire , quand on en sent l'avantage et le besoin, est la punition de n'avoir pas cru, par une résistance criminelle de la volonté, lorsque la raison nous entrâtnoit de tout son poids vers la vérité manifeste; L'entendement perverti se refusant à toute conviction , il ne reste pour unique doctrine que le scepticisme absolu (*).

(*) L'exemple que j*en vai^ citer est si frappant, qu'il

328 ESSAI SUR L^1ICD1FFÉREMCE«

« Voilà ce que peut Thomme par lui -^ même et » par ses propres efTorts , à Tégard du vrai et da

dispenseroit seul de toute autre preuve. Le célèbre médecia Barthez touchant à sa fia {^, une personne trè»recommandable y qui avoit avec lui des liaisons y TalU voir , dans Tespërance de lui faire accepter les consolations religieuses que sa position devoit lui rendre si désirable. EUe le trouva tel qu*elle s'étoît aUcndue â le trouver, triste, sombre , inquiet. Son trouble et ses angoisses, qu'en vain cherchoit-il à dissimuler, se dccéloient à chaque instant. Emu de ses souffrances , son ami lui parle de la Religion , seule capable de les adoucir. Mais le doute avoit pris depuis trop long-temps possession de cette amc , pour qu*aucune croyance y pût désormais entrer. Croire ! dit Barlhez, il n'y a que les sots qui croient quelque chose. — Et la matière^ les corps? — Je ne sais ce que c'est, ni ce qu^on veut dire par-là. — Mais la conscience ? — Elle est le fruit des préjugés : si on m'en avoil inspiré d'autres dans mon enfance, elle croiroit bien tout ce qu'elle croit mal y et ne me causeroit maintenant aucun trouble. — Eh quoi ! n'y a-t-il donc rien de certain ? Par exemple , ne vaut-il pas mieux ne pas égorger son père que l'égorger ? — Monsieur, répond le malade , à vous parler bien franchement , je ne vois pas sur quel principe on peut «'appuyer, en bonne philosophie , pour le décider : je n'en sais rien. — Enfin les mathématiques n'ont-elles plus aucune certitude à vos yeux ? — Je vois dans les mathématiques une suite de conséquences parfaitement liées; pour la base , je ne sais ce qu elle est. — Étcs-vous donc assuré

(*} Il est mort en 1806.

EN MATIERE DE RELiGlOKr 32g

a» bien. Nous avons une impuissance à prouver, in- » vincible à tout le dogmatisme. Nous avons une » idée de la vérité, invincible à tout lepyrrhonisme. » Nous souhaitons la vérité, et ne trou vous en nous j> qu'incertitude. Nous cherchons le bonheur, et ne » trouvons que misère. Nous sommes incapables de » nepas souhaiter la vérité et le bonheur, et sommes >» incapables de vérité et de bonheur.... La volonté » né fait jamais la moindre démarche que vers cet » objet. C'est le motifde toutes les actionsdetousles » hommes, jusqu'à ceux qui se tuent et qui se pen- » dent. Et cependant , depuis un si grand nombre » d'années, jamais personne, sans la foi, n'est an*ivé » à ce point, où tous tendent continuellement. Tous 3» se plaignent , princes, sujets, nobles , roturiers , 9 vieillards , jeunes , forts , foibles , savans , igno- » rans, sains, malades, de tout pays, de tout temps, » de tout âge, et de toute condition.

» Une épreuve si longue, si continuelle et si uni- » forme, devroîlhîcn nous convaincre de Timpuis- » sance où nous sommes d'arriver au bien par nos » efforts. Mais Texpérience ne nous instruit point... M L'homme élant déchu de son état naturel, il n'y a j» rien à quoi il n'ait élécapable de se porter. Depuis » qu'il a perdu le vrai bien, tout également peut lui >. paroître tel, jusqu'à sa destruction propre, toute

de n'avoir rien à craindre ? — Jeu'en sais rien. Quelques jours après Barlhez n étoit plus.

33o ESSAI sua l'indifférence

» contraire cpi^elle est à la raison et à la nature M tout jensemble... Visiblement égaré, il sent en loi » les restes d'un état heureux , dont il est déchu , » et qu'il ne peut retrouver. Il le cherche partout » avec inquiétude et sans succès , dans des ténèbres » impénétrables (i) ».

Il faut nécessairement , en etîet , que Thomme chercheson bonheur, et qu'il le cherche, ou en Dieu^ ou en lui-même, et dans les objets qui Tenvironnent . Si , docile aux enseignemens de la Religion, il voit en Dieu son véritable bien , la vertu , qui n'est que l'amour de l'ordre, ou la préférence des autres à soi à cause de Dieu, s'identifie pour lui avec l'amour du bien-être.

Mais s'il cherche en lui-même sa félicité, obligé de la placer ou dans Tintelligencc ou dans le corps ^ il devient infailliblement l'esclave de l'orgueil o de la volupté; car l'orgueil n'est que le sentiment:^ d'une ame qui se complaît en elle-même, et s'aime -^ comme sa propre fin. Le plus extrême égoïsme est donc l'effet inévitable de toute philosophie irréligieuse : toute philosophie irrréligieuse est donc, par son essence , destructive de l'ordre et de la vertu; et de même que l'irréligion mène à tous les vices, l'habitude du vice conduit à Tirréligion , parce qu'il est dans la nature qu'on tâche de se persuader que

(i) Pensées de Pascal p cb. xxi.

le bonhenr est où on le cherche, et que lorsque le désordre s'est empare des affections , la volonté met elle-même le désordre dans les pensées , pour terminer la guerre douloureuse entre la raison et lespenchans. Oui, quiconque ayant cru, cesse de croire, cède à un intérêt d'orgueil ou de volupté; et, sur ce point, j'en appelle sans crainte à la con* science de tous les incrédules {*).

C) Ce double caractère d'orgueil et de volupté paroit, d'une manière frappaute, dans les doctrines^ dans les ouvrages, dans la conduite , et jusque dans le ton hautain, arrogant, décisif et dédaigneusement amer des philosophes de tous les siècles, si bien nommés par saint Jérôme, des animaux de gloire. Un philosophe doux et hëdmhle de cœur y et un philosophe chaste, seroient, en , le phénomène moral le plus inexplicable y mais jalais on ne se trouvera dans Tembarras de Texpliquer; 1^ foi commence oii finit Torgucil. L'autorité de Rousseau ^^ant ici d'un grand poids, j'appuierai ces observations , ^^ de ses aveux et de son exemple. « Quand les philoso- ^ phcs , dit-il , seroient en état de découvrir la vérité , * qui d'entre eux prendroit inlérct h elle ? Chacun sait ^ bien que son système n'est pas mieux fondé que les * autres; mais il le soutient, parce qu'il est à lui. 11 n'y

* en a pas un seul qui , venant à connoitre le vrai et le

* faux , ne préférât le mensonge qu'il a trouvé à la vé-

* rite découverte par un autre. Où est le philosophe > qui, pour sa gloire^ ne trompcroit pas volontiers le

* genre humain? Où est celui qui , dans le secret de son

33s ESSAI SUR L*1NDIFFÉRENCE

o O mon enfant ! s'écrie Fauteur d'Emile , après » avoir établi les dogmes consolateurs de Texistence

» cœur, se propose un autre objet que de se distinguer? » Pourvu qu'il s'élève au - dessus du vulgaire , pourra » qu'il efface l'éclat de ses concurrens , que demande*t-îl 1» de plus? L'essentiel est de penser autrement que kt » autres* Chez les crojans, il est athée ^ chez les alhéd, » il seroit croyant » . (Emile , tom. 111 , p- 3o.) — Sénèqoc n'hésite point à placer au-dessus de Dieu son sage imaginaire. Horace ne demande à la divinité que la sanlc et les richesses; du reste il saura bien de lui-même atteindre à la perfection morale : Det vUanij det opes > œquum niihîmet animiim ipse parabo', et il en doDDi la preuve dans ses poésies licencieuses. On connoît Ici mœurs des philosophes grecs ^ sans excepter les plo' graves ; et si l'on doutoit de leur orgueil ^ qu'on li^ Lucien , qui s'en moque avec tant d'esprit , et qui , phi' losophe lui-même , rit de tout , selon la maxime favoritf d8 d'Âlembcrt, et pousse rimmoralité jusqu'au dcrni^i degré 4u cynisme. Nous n'avons que quelques débris d^^ monumeus de l'anliquitc ; mais ce qui nous en l'esU suJËt pour justifier ^observation de Montaigne : « £<^ » toutes les chambrées de la philosophie ancienne, cecj » se trouvera , qu'un mesme ouvrier y publie de^ reiglel » de tempérance , et publie ensemble des escrits d'amoul » et de desbauclie ». {Essais , liv. III , chap. ix.) —Passons, pour abréger, aux philosophes modernes. Le scep* tique Bayle abonde en obscénités dégoûtantes. Helvétîns, non moins licencieux, fait de plus, comme Mandeville l'apologie directe du vice. L'un et Tautre ont été surpasse

EN MATIÈRE DE KËLlGtOK. 333

to de Dieu et d\ine vie future , puissiez-vous sentir • Bn )our de quel poids on est soulagé, quand, après

pirLa Mettrie^ qui semble n'être à l'aise que dans la

bnge des maximes les plus dissolues. Voltaire en étoît

' teDO josqu^à cet incompréhensible excès d'orgueil, d'être

^lloux de Dieu même. Croyez-vous y disohAlj et je souffre

à répéter ces sacrilèges paroles, croyez-vous que Jésus*

Qirist aUplus d'esprit que moi 7 Ce même homme, outre

me foule de contes et de pamphlets orduriers, a écrit un

poëme inftme, que Condorcet justifie, loue, préconise , en

l^éleyant contre l' affectation de P austérité dans les mœurs,

d contre /e prix excessif qu'on attache à leur pureté {Vie

it Voltaire.) L'auteur de V Histoire des Etabl, des Eu--

\ fop* dans les deux Indes ne se plaint pas moins amèrement

iitt importance que nous avons attachée au libertinage y

[,àce dêUt si pardonnable en lui-même^ si indifférent par

u nature , si peu libre par son attrait, ( Livre XIX. ) —

Diderot rejette nettement la distinction du bien et du

vil, du vice et de la vertu, o 11 me semble , dit-il, que

* si jusqu'à ce jour on ehi gardé le silence sur les mœurs ,

* nous en serions encore à savoir ce que c'est que la

• vertu, ce que c'est que le vice ». {Essai sur les règnes de Claude et de Néron y lom. II, pag. 84. ) — « Ne rien

• reprocher aux autres , ne se repentir de rien ; voilà , » écrivoit-il à un ami , les premiers pas vers la sagesse 0. {Lettre à M, L***. Correspondance de Grimm et de Diderot , tom. II, p. 62.) — On ne sauroit mettre le crime plus à Taise. Joignant la pratique à la théorie, ce pa* triarche des athées modernes, que le seul nom de Diea Aetloit en fureur , consacroit une partie de ses loisirs à donner I dans d'obscènes romans , à ses contemporains et

334 KSkl SUR L^INDII'FÉRENCE

» avoir ëpuîsé la vanité des opinions humaines, e^ » goûté Famertume des passions, on trouve enfin, » si près de soi , la route de la sagesse , le prix dei » travaux de cette vie, et la source du bonheur dont » on a désespéré. Tous les devoirs de la loi nata- » relie, presque effacés de mon cœur par l'injustice >» des hommes, s^y retracent au nom de Tétenidie » Justice, qui me les impose et qui me les voit renn » plir . Je ne sens plus en moi que Ton vrage et Fins^ » trument du grand Être qui veut le bien , qui le » fait , qui fera le mien , par le concours de mes

aux générations futures , dMnfâmes leçons de débaachei Tout le monde sait que Housseau étoit réellement foN d'orgueil. A Fen croire , du auroit dû. lui élever des statues. {Lettre à M* de Beawnont,) — Et dans le livn même où il révèle , avec un cynisme effronté , les nom-| brenses turpitudes d'une vie déshonorante^ appelant toas les hommes au tribunal du souverain Juge , il défii qu'aucun d'eux ose dire: Jefus meilleur que cet homme-là, {Confess. liv. I.) — Ce mot, placé en icle du livre où h Providence semble avoir forcé Rousseau de consigner si honte, et de se flétrir de sa propre main , est le sublime de l'orgueil. Âpres avoir cité les maîtres , il scroit superfli de parler des disciples, et d'étaler une liste attristante d( noms odieux ou méprises , depuis l'anteur hideusemen immoral de la Guerre des Dieux j jusqu'à ce grotcsqu* astronome, gui possédait j disoit-il, toutes les vertus K quoi bon , d'ailleurs , exhumer du cimetière de Toubl CCS noms infects et pourris 5 et qui pourroit serésoudre remuer cette boue ?

EN MATIÈRE DE KELIGlOlf. 335

» volontés aux sieuDes, et par le bon usage de ma b liberté : j'acquiesce à Tordre qu'il établit , sur de m-ymir moi-même un jour de cet ordre , et d> p trouver* ma félicité; car quelle félicité plus douce M qae de se sentir ordonné dans un système où tout |p eA bien ? En proie à la douleur , je la supporte P avec patience, en songeant qu'elle est passagère , p« d: qu'elle vient d'un corps qui n'est point à moi. « Si je fais ime bonne action sans témoin , je sais 0 qu'elle est vue, et je prends acte pour l'autre vie , m de ma conduite en celle-ci. En souffrant une in- ^ justice , je me dis : L'Être juste qui régit tout , » saura bien m'en dédommager; les besoins de mon

• corps, les misères de ma vie, rac rendent l'idée » de la mort plus supportable. Ce seront autant de » liens de moins à rompre, quand il faudra tout

• quitter (i). Ce qui importe à l'homme est d^

• remplir ses devoirs sur la terre , et c'est en s'ou-

• blîant qu'on travaille pour soi. Mon enfant , l'in- » térêt particulier nous trompe; il n'y a que l'es- » poir du jaste qui ne trompe point (2) ».

On le voit, la philosophie elle-même, dans ses momens de bonne foi, nous avertit que , même ici- )as il n'est point de bonheur hors de la Religion, >arce qu'il n'y a hors d'elle ni cerHiude ni espérance. « Sî je veuxm'instruîre , dit Maupertuîs , sur

(i) Emile, tom. III, p, ijg.

(a) lùid. p. 3o3,

336 ESSAI SUR L^IIVniFFÉIiENCB

» la natare de Dieu , sar ma propre nature ^ sur » Torigine du monde, sur sa fin, ma raison est con-- » fondue. Dans cette nuit profonde, si je rencon-^ » tre le système qui est le seul qui puisse remplir » le désir que f ai d^étre heureux, ne dois-je pas à » cela le reconnoltre pour le véritable ? Ne dois-je » pas croire que celui qui me conduit au bonheur » est celui qui ne sauroit me tromper ( i ) » ? Mais rhomme dépravé par Torgueil est si étrangement ennemi de lui-même, qu41 prend en haine la seule doctrine qui donne du prix à son existence; il regarderoit comme un triomphe d'établir , sur les ruines de cette doctrine céleste , des erreurs également absurdes et désolantes, et gouteroit je ne sais quelle joie désespérée à s'assurer , s'il pouvoit , aux dépens de sa raison même, une misère sans remède et sans fin. Et voilà pourquoi il a fallu c{ue le Christianisme humiliât, écrasât l'orgueil humain , pour réconcilier l'homme avec le bonheur. « Qui- M conque , dit un apôtre , n'acquiesce point à la » doctrine de Jésus - Christ , esclave de l'orgueil, » il ne sait rien; il languit autour de vaines ques- *» tions, et dans des disputes de mots d'où nais- » sent l'envie , les contentions, les blasphèmes , les » pensées perverses, et un éternel conflit d'opi* M nions entre des hommes d'un esprit corrompu ,

( I ) Essai de philosophie morak.

» et

feN MATIERE DE RELlGlO)^^ 33;^

» et privés de la vérité ( i ) », parce qnils sont prî-vés de Dieu.

Toute vérité, en effet , émane de Dieu, qnî est la vérité infinie, et « où Dieu n\!st pas, dit Ter- » tullien, il n'existe aucune vérité (2) ». Dieu n'est pas dans riulelligence de l'athée; et Talhée, s'il est conséquent, repousse toutes les vérités, m^me physiques, et tombe dans un pyrrhonisme universel. Dieu n'est qu'imparfaitement dans l'intelligence du dijiste; et le déiste, indécis, ne possède que des vérités iraparfaites^obscures, flottantes au gré des opinions, et incessamment emportées par le torrent du doute.

Cependant, point de bonheur que dans la possest ftion de la vérilé infinie , ou du bien infini; car le bien et la vérilé ne sont qu'une même chose : donc, point de bonheur que dans la possession de Dieu ; m et la vie éternelle, dit TEcriture, est de vous

(1) Si qui's.,, non acquiesça semis sermonibiis Domini nostri Jesu - Christi , et ci quœ secundiim pUVatem est doctrinœ, super bus est, nihil sciens , sed languens circà quœsliones et pu^nas verhorum , ex quibus oriuntur invidiœ^ contentiones , blafipheniiœ ^ suspiciones malœ^ con* ftictationes honiinum mente corrupturunij et qui veritate privati sunt, Ep. ad Guiat. cap. vi, 3, 5*

( i) Ubi Deus non est, nec veritas iilla est. De prsscrip» adv» hareiic. cap. xliii.

338 ESSAI SUR L^NDIFFÉRCNCE

» connottre^ vons qui êtes le seul vrai Dieu , et » Jésus-Ghrîst qi^e vous avez envoyé (i) ».

Dieu est le souverain bien de l'homme : donc rathélsme, qui, en rejetant Dieu, sépare Thomnie de la vérité infinie et de toute vérité, n'est que la privation absolue de tout bien, ou le souverain mal.

Le déisme , qui admet Dieu sans le connoitre , parce qu'il rejette Jésus-Christ , ou le médiateur par qiii seul nous pouvons connoitre Dieu ; le déisme qui, méconnoissant les rapports néces* saires qui unissent l'homme à Dieu et aux autres hommes , en établit d'arbitraires , ou n'en établit aucun ; le déisme , qui n'offre à l'esprit que des probabilités sans certitude ; le déisme , pure opinion, laisse l'homme maître absolu de ses pensées, de son amour , de ses actions , et indépendant de toute loi de vérité et de justice : état contre nat#re, état de désordre , et le plus misérable après l'athéisme, où il conduit.

Si donc le bonheur n'est pas une illusion vaine, si nos désirs ne sont pas trompeurs , si nous ne reçûmes pas en naissant des facultés sans objet , si notre existence a un but , une fin , comme celle de tous les autres êtres, nous ne saurions évidem-

(i) Hœc est autem vita œterna^ ut cognoscant te solum Dçum verum, et quem misisti JcsuTii^ Christum^ Joan. €ap< xvii, 3.

EN MATIÈRE DE RELIGION. SSg

ment parvenir à cette fin que par la Religion , qui 9enle ose assurer qu'elle nous fera connoître certainement notre nature, notre origine, nos destinées, el seule nous promet la possession de la souveraine vérité et du souverain bien. Et certes , antérieurement à tout examen , après avoir inutilement épuisé les systèmes philosophiques, on doit éprouver une grande joie en apprenant qu'il nous reste encore de l'espérance.

Tout dans la Religion est infini, parce que tout y est plein de Dieu. Il y a donc entre elle et nos facultés une harmonie parfaite; et voilà pourquoi , dans tous les temps, sous tous les climats, l'homme, naturellement entraîné vers elle, a senti le besoin d'être éclairé par ses dogmes , consolé , vivifié par ses espérances, dirigé par ses préceptes : et plus la^Rcligion est pure, sainte j et, pour ainsi dire, rigoureuse de vérité et de justice , plus elle a de pouvoir sur l'homme , ou de conformité avec sa nature; et Ton ne doit pas chercher ailleurs la cause du penchant que montrent tous les peuples pour le Christianisme , dès qu'il leur est annonce. Nous ne cessons d'être sensibles à cette divine harmonie que lorsque Torgueil ou les sens, nous égarant loin de nous-mêmes , corrompent, dépravent notre nature , comme l'observe saint Augustin , d'après sa propre expérience. « Réfléchissant en M moi-même , dit-il , sur l'ordre et sur la beauté

34o ESSAI SUR l\ndIFFÉRENCE

» suprême, j^essayoîs vainement, o douce vérité/ » de m'élever jusqu'à vous, pour me réjouir dans » votre mélodie intérieure et ravissante. Envi- » ronné de fantômes matériek , la voix de Terreur « m'entraînoit au-dehors, et j*aIIois m'enfonçant » sous le poids de l'orgueil , dans un abîme sans » fond (i) ».

L'homme veut jouir de la vérité, il en vent jouir sans mesure; jamais il ne se rassasie de connoître et d'aimer. Cependant notre esprit , abandonné à lui-même, se fatigue, s'éblouit, se perd dans ses propres pensées. Il n^embrasse rien dans toute son étendue ; il ne saisit rien d'une prise assez ferme , pour être assuré que le doute ne viendra pas le lui ravir. Qui dénouera cette contradiction ? Qui rendra le repos à l'homme, en rétablissant l'équilibre entre ses facultés et ses désirs? La philosophie l'essaie, mais comment? Tantôt en disant à l'homme que son intelligence peut atteindre à tout par ses seules forces ; tantôt en lui persuadant qu'elle ne peut atteindre à rien, et lui en interdisant l'usage , c'est-à-dire, en faisant de lui ou un Dieu ou une brute, en niant sa nature, sans pouvoir cependant Tanéantir.

Oh! que ce n'est pas ainsi que s'y prend la Religion pour résoudre ce grand problème. Elle com-

(i) Confess. lib. IV, cap. iv, n*. 4-

mence par ouvrir devant nous Tëternitë , dont le temps n'est que le portique , et nous niontrç dans ses profondeurs, comme une suite infinie de degr^ par lesquels notre intelligence, s'élevant sans cesse, sans cesse doit s'approcher , à Taide d\ine durde sans bornes , de la source ii^iefTable de réternelle vérité ( I ). Et déjà , cette vérité infinie , elle la donne, elle la livre à notre ame, dont elle est Taliment et la vie , et qui dès ici -bas la possède tout entière par la foi , par Tamour ou par Tespérance ; car Tespérance , modification passagère et relative à Fétat présent d'un sentiment naturel et indeslruc- ,iible, n'est qu'un amour qui croit.

Et Ton voit la raison du dogme qui fait de la foi, de Fespérance et de l'amour, autant de vertus, et de vertns mères, de vertus dhines on infinies. La loi qui ordonne de croire la vérité infinie, seul moyen de la posséder ici-bas parfaitement , d'espérer et d'aimer le bien infini, seul moyen d'en }ouir pleinement sur la terre , est la loi essentielle de l'ordre , et par conséquent la loi du bonheur. Toutes les autres lois dérivent de celle-là , comme J'action dérive de Tainour; et, sans cette loi fondamentale, les autres sont nulles, chimériques,

(i) Nos verb onines, revelatâ facie gloriam JDomini spéculantes j in eamdem imaginem transformamur , à cfaritate in claritatem , tanquàm à Donuni Spirîiu. Ep. II. ad Gorinth. cap. m, t8.

2^2 ESSAI SUR l'iNDIFFÉIIENCE

contradictoires; la morale n'est qn'un vain mot, 3 n'existe ni crime ni vertu.

Merveilleuse économie de la Religion ! Tandis que toute philosophie, commençant par Vignorance , veut que la raison humaine , incertaine et bornée , bâtisse, sans aucun secours, sur ce fondement ruineux, Tédifice de la vérité et du bonheur, le Christianisme 9 investi d'une autorité divine , et la prouvant aux sens même par d'incontestables titres, parle aux hommes avec la confiance qu'inspire une certitude parfaite , et dépose dans leur e^ prit, au premier moment où il s'ouvre , la vérité tout entière , pour être leur lumière , leur bien , leur règle : et , quoique tous ne la comprennent pas également , tous la possèdent Clément , et peuvent l'aimer également. La foi efface toutes les différences intellectuelles , soit originaires , soit qu'elles proviennent de l'éducation , de la condition, ou d'autres circonstances accidentelles; et prêtant une force infinie à la rais(»(i même de l'enfant, parce qu'elle l'établit en société avec la raison infinie qui est Dieu, elle le décide irrévocablement sur toutes les grandes questions qui font tourner la tête aux philosophes, et l'élève à une hauteur d'où il découvre, dans le calme heureux d'une inébranlable conviction, la sagesse humaine s'agitant avec inquiétude au milieu d'incertitudes désolantes et d'un doute éternel. Ainsi , tous aspirant au même

bonheuFi le même bonheur est offert a tous; et, ce qu'on ne sauroit assez remarquer , le bonheur^ leur dernière fin, est aussi leur premier devoir , puisque Tamour est le premier précepte, et que tous les autres découlent de celui-là (♦).

L'homme dès lors n'a phis rien à chercher; il connoit sa place dans Tordre de^ êtres; il connoH Dieu, il se connoit lui-même, et trouve sans ef^ fort, dans la contemplation de la vérité immuable^ la paix de rintelligence et de Tamour. Instruit de ses devoirs comme de ses destinées, et tranquille sur le reste , il n'ignore rien de ce qu'il lui est né-* cessaire ou vraiment utile de savoir. De là un repos profond , un bien-être inexprimable , indépendant des sensations, et que rien ne sauroit troubler, parce qu'il a sa source dans le fond le plus intime de l'ame, abandonnée sans réserve entre les mains du grand Etre essentiellement bon et toutpuissant, qui se révèle et s'unit, par des voies ineffables, aux cœurs dociles à ses impressions. Eclairé d'une lumière nouvelle , et appréciant

toutes choses leur vrai prix , l'homme cesse- d'être

tf Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre 9 cœur, de toute votre ame et de tout votre esprit. Voilii n le premier et le plus grand commandement. Le second » lui est semblable : Vous aimerez votre prochain comme » vous-même. Ces deux commandemens renferment toute > la loi et les prophètes ». Maith. xxii, 87^ 3g.

344 tSSkl SUR L^INDIFFÉRENCE

le jouet des passions. La règle invariable de Tordre détermine, modère ses attachemens et ses désirs, et dans les vicissitudes inséparables de cette vie passagère , il ne voit que de courtes épreuves, dont une immortelle félicité sera le terme et la récompense. Peu sensible aux vils intérêts dlci-bas , ime abondance inépuisable de sentimens affectueux et purs le rapproche de ses semblables , le fait compatir à leurs maux , le porte à les soulager , par tous les dé* vouemens d'une charité tendre et infatigable; et, en se sacrifiant pour ses frères , c'est encore pour lui qu'il se sacrifie : tant l'union qu'établit le Christianisme entre les hommes est intime; tant le charme sacré de la miséricorde est puissant! Si les devoirs de la Religion parolssent à quelques-uns rigoureux et durs, ah! c'est qu'ils ne connoissent pas l'onc-* tion qui les adoucit; c'est que jamais ils ne goûtetent les consolations, l'attrait aimable et les délicieuses joies de la vertu.

On parle de plaisirs : en est-il de comparables à ceux qu'accompagne l'innocence? N'est-ce rien que d'être toujours content de soi et des autres? N'est-ce rien que d'être exempt de repentir. et dç remords, ou de trouver contre le remords un asile assuré dans lerepenlir? Car lés larmes mêmes de la pénitence ont plus de douceur que n'en eurent les fautes qui les font couler. Le cœur du vrai chrétien est une fête continuelle. Il jouit plus de ce

KN MATIÈRE DE RELIGIOIY. 345

qn*il se refuse , que Fincrédale ne jouit de ce qu'il fie permet. Heureux dans la prospérité , plus heu* reox dans les souffrances , parce qu'elles lui offrent un moyen d'accroître le bonheur qu'il attend , il s^avance d'un pas tranquille , à travers les plaines de la vie , vers la montagne que couronne la cité permanente j séjour céleste de la paix, des délices étemelles et.de tous les biens.

Le seul avant-goût de cette paix remplit Famé d'une intarissable volupté. Quiconque ne la connoît pas n'a rien senti; il peut savoir ce que c'est que les plaisirs, mais il ignore le bonheur. Oui , je le soutiens , Thumble fidèle , priant dans la sim-pliciië de son cœur, au pied d'un autel solitaire, éprouve un sentiment mille fois plus délicieux que les plus vives jouissances des passions. Le phi^ losophe même n'oublie pas plutôt l'orgueil de ses vains systèmes, pour se livrer docilement à l'attrait de la foi , qu'il reçoit sur-le-champ la récom-r pense promise à ceux qui croiront. Jean-Jacques , un jour, et l'auteur des Etudes de la Nature, se trouvant , à la suite d'une promenade champêtre, au Mont-Valéricn , entrèrent dans la chapelle des Ermites. On récitoit en ce moment les Litanies de la Providence. Jean-Jacques et son compagnon , touchés du calme de ces lieux , et sabis d'une religieuse émotion , se prosternent , et mêlent leurs prières à celles des assistons. L'oflice terminé,

346 ESSill SUR ^^INDIFFÉRENCE

Rousseau se relève , et , tout attendri , dit à son acnir « Maintenant j'éprouve ce qui est dit dans TEvan- » gile : Quand plusieurs d entre vous seront ras- » semblés en mon nom , je me trouverai au milieu » d'eux. Il y a ici un sentiment de paix et de bon- » heur qui pénètre Tame (i) ». Fondés sur tme expérience qui ne se démentit jamab , ne craignons donc pointdele répéter avec Montesquieu : « Chose » admirable! la Religion chrétienne, qui ne » semble avoir d^objet que la félicité de Fautre » vie , fait encore notre bonheur dans celle-ci (2) ». Ainsi se vérifient tous les jours sous nos yeux les paroles du grand Maître : « Celui qui aura tout » quitté à cause de moi, en sera, même ici-bas, » dédommagé au centuple, et possédera la vie » éternelle (3). »

Les doctrines philosophiques flétrissent et dessèchent la vie; elles ôtent tout à Thomme, hors le sentiment de sa misère , et le conduisent au tombeau entre l'inquiétude et le dégoût. Aussi , quand la première illusion s'est évanouie, combien ne voit-on pas d'incrédules envier le bonheur des croyans? Epuisés de désirs, consumés d'ennui, tourmentés de leur vaine sagesse , ah ! disent-ils, si

(1) Voyez les Etudes de la Nature.

(2) Esprit des Lois , liv. XXIV, chap, m,

(3) Aîatth, XIX, 39. Marc, x, 3o.

fe ponvois croire ! Ils sentent que la foi les ranimeroît , retremperoit leur ame amollie. Le spectacle du chrétien les confond d'étonnenient. Son calme habituel, son inaltérable sérénité, ce je ne sais quoi de pur et de doux qui , s'cchappant du cœur , se répand sur tous les traits, et leur donne une expression céleste , les frappe , les ravit , et leur arrache des soupirs involontaires. Et cependant qu'aperçoivent-ils ? quelques signes extérieurs, foibles indices des sentlmens retirés au fond de Famé. Ah! slk pouvoient pénétrer jusque dans le sanctuaire de la conscience, où déjà la vertu reçoit son prix par le délicieux contentement qu'elle inspire ; s'ik pouvoient sentir une fois cette pleine paix de Fintelligence rassasiée de la vérité infinie dont la foi la met en possession; cette espérance divine, où tous les désirs de la terre viennent s'éteindre , et ]ais*élance sans fin dans les profondeurs de Fêter— aité; ce délectable amour dont Famé s'abreuve à longs traits; cette jouissance intime, inénarrable, le la Divinité même, conversant , si je Fose dire , familièrement avec sa créature, comme un ami ivec son ami , s'unissant , se livrant à elle tout enîère, pour en être possédée, pour être son bien, A joie , son aliment incompréhensible : de quelle idmiration ne seroient-ils pas tout à coup trans- )ortés; et, dans le regret d'être privés de ces biens neffables, avec quelle ardeur et quelle allégresse

348 ESSAI SUR LlNDlFfÉRENCE

ne se dëgageroient-ils pas des langes d'une raison imbécile , pour arriver par la foi , selon Texpres- »ion des Livres saints, à la' mesure de l*homme parfait , on à la parfaite connaissance de Dieu , en Jésus-Christ son fils ( i ).

Enfin la mort, si terrible pour Tincrëdule, met le comble aux vœux du chrétien. Il la dé^re, comme saint Paul , afin d'être cwec Jésus-Christ (2) ; il la désire pour commencer de vivre, pour être délivré du poids des organes (3) , des liens matériels qui le retiennent sur cette terre, où les pures jouissances qu'il goûte ne sont qu'une ombre légère de la félicité qu'il pressent. Vit-on jamais alors un chrétien donner le même exemple que tant d'incrédules, abjurer sa doctrine, et regretter d'avoir cru? Ah! c'est à ce moment surtout qu'il en connoit le prix , que la vérité consolante brille à ses yeux de tout son éclat. La mort est le dernier trait de lumière qui le vient frapper : lumière si vive qu'elle rend presque imperceptible le passage de la foi à la claire vision de son objet. L'espérance , agitant son flambeau près de la couche du mourant , lui montre le ciel ouvert où l'amour

(1) Ep, adEphes, cap. iv, i3.

(2) Desideriiim hahcns dissolvi , et esse cum Chrislo. Ep. ad Philip, cap. i, 23*

(3) Infelix ego homo, guis me liber ahit à corpore mor" $is hujns ? £p. ad Rom. cap. vu , 3{.

Elf MATIÈRE DE RELIGION. 349

r.ippelle. La croix qu'il tîicnt entre ses mains dé* biles, qu'il presse sur ses lèvres et sur son cœur , réveillant en foule dans son esprit des souvenirs de miséricorde, le fortifie, l'attendrit, Tanime. Encore un instant , et tout sera consommé; le trépas sera vaincu , et le profond mystère de la délivrance accompli. Une dernière défaillance de la nature annonce que cet instant est venu. La Religion alors élève la voix , comme par un dernier effort de tendresse : « Pars , dit-elle , ame chrétienne ; sors de ce monde , au nom du Dieu toutpuissant qui t'a créée; au nom de Jésus-Christ, fils du Dieu vivant, qui a souffert pour toi; au nom de l'Elsprit saint , dont tu as reçu reffusion. Qu'en te séparant du corps ^ un libre accès te soit ouvert à la montagne de Sion , à la cité da Dien vivant , à la Jérusalem céleste , à Tinnombrable société des anges et des premiers-nés de l'Eglise , dont les noms sont écrits au ciel. Que Dieu se lève et dissipe les puissances de ténèbres; que tous les esprits de malice fuient, et n'osent toucher une brebis rachetée du sang de Jésus-Christ. Que le Christ , mort pour toi , crucifié pour toi , te délivre des supplices et de la mort étemelle ; que ce bon Pasteur reconnoisse sa brebis , et la place dans le troupeau de ses élus. Puisses- tu voir éternellement ton Rédempteur face à face; puisses-tu, à jamais présente

3S0 ESSAI SUR l'iN DIFFERENCE

» devant la vérité dégagée de tout voile , la con- » templer sans fin dans rétemcUe extase du bon- » heur ( I ) »> !

Au milieu de ces bénédictions , Tame ravie brise ses entraves {*) , et va recevoir le prix de sa fidélité et de son amour. Ici Thonime doit se taire : sa parole expire avec sa pensée. Non , « Tœil n^a point » vu, Torei Ile n^a point entendu, Tesprit ne sau- » roit comprendre ce que Dieu réserve à ceux qui » l'aiment (2) ». Ce n'est point comme une mer qui ait son flux et son reflux , c'est l'Océan immense qui déborde à la fois sur tous ses rivages. « Source » intarissable de vie et de lumière (3), o mon Dien , » s'écrie un prophète , je serai rassasié quand votre » gloire m'apparoîtra (4) ».

Concluons. Il est très-certain que la philosophie , loin de nous rendre heureux , est incompatible avec le bonheur , parce qu'à la placé de la vérité infinie que désire notre intelligence, elle ne lui présente que des erreurs , des incertitudes et

(i) Commandât, animœ,

(^) Le pieux et savant père Suarez , sur le point d'expirer , disoit : Je vl aurais jamais cru qu'il fut si doux do mourir.

(2) Ep. ladCorinth. cap. 11, 9.

(3) j^pud te estjbns vitœ y et in lumine tua videbimus lumen. V s. xxY^ 10.

(4) Satiabor càm apparuerit gloria tua* Ps. xvi^ i5.

des doutes; et qu'à la place du bjen infini où notre cœur aspire , elle ne lui oiTre que des plaisirs fugitifs et trompeurs , incapables de le satisfaire ; et enfin parce qu'affranchissant Thomme de tout de- ▼oir , elle le tonstitue dans un état de désordre , et par conséquent Farréte dans un état de souffrance. Il n'est pas moins certain que la Religion fait dès ici-bas le bonheur de Thomme , et le conduira, si ses promesses ne sont pas mensongères , à un bonheur encore plus grand , et qui ne finira jamais.

Donc tous les hommes ont un intérêt infini de savoir si la Religion est vraie , doivent désirer ardemment qu'elle soit vraie; et demeurer à cet égard dans l'indifférence, c'est prouver seulement, ce qu'enseigne d'ailleurs la Religion , qu'il n'est point de folie si incompréhensible , ni d'excès si criminel et si monstrueux, dont l'homme ne soit capable depuis sa chute.

Vous donc qui , égarés par de funestes doctrines , cherchez encore le bonheur dans les illusions de l'orgueil ou dans les jouissances des sens , souffrez que nous vous adressions ces paroles d'un des phis beaux génies que le Christianisme ait produits : « Où est Dieu, là est la vérité : il est au » fond de votre cœur , mais voire cœur s'est éloigné » de lui. Rentrez , rentrez en vous-mêmes , vous » y trouverez , n'en doutez pas , celui qui vous a â> faits. Où courez- vous à travers ces lieux âpres et

352 ESSAI stm l'indiffékekce

» d(^olés? Pourquoi passer et repasser sans cesMf ik dans ces voies rudes et laborieuses? I^e repos M n'est pas où vous le cherchez. Vous cherchez la » vie heureuse; elle n^est pasjà : comment la vie » heureuse seroit^Ue là où il n'existe pas même » de vie (i) » ?

Celui qui parle ainsi s'abusa comme vous; comme vous il parcourut long-temps, avec une fatigue in-^ croyable, les sonibres labyrinthes d^une philosophie menteuse , et mangea le pain amer de Teireur , à la sueur de son front. Mais las d'errer tristement loin de la vérité , loin de Dieu , il revint à lui , et goûta la paix. Imitez son exemple, et vous recueillerez le même fruit. C'étoit après avoir connu les biens de la terre et ceux du ciel , que ces mots touchans s'épanchoient de son cœur : « Qui déve- » loppera les replis d'une vaine et fausse sagesse? » Qui fouillera jusqu'au fond de ses entrailles té- » nébreuses, où se cachent tant de secrets hon« » teux^ Je ne veux pas même y porter mes re- » gards. C'est vous, c'est vous seules que je veux, M o justice, o innocence, qu'environne une pure n et brillante lumière, et qui rassasiez complé-^ *> tement nos insatiables désirs. En vous on trouve n un repos profond , une vie pleine d'uu calme » immense. Celui qui entre en vous entre dans la

(i) Au^usU ConfessAïs. IV, ch. xii, n*'. i et a.

n plénitude

EN MATIÈAE DS nELIGlOPf. 353

plénitude de la joîe , et se désaltère délicieusement à la source même du souverain bien. Hélas ! dans les jours de ma jeunesse, glissant sur la pente des plaisirs , je m'éloignai de vous rapidement, o vérité immuable! et aussitôt, errant au hasard, je me devins à moi-même une région d'indigence et de douleur ( i ). Quel autre sort devois-je attendre? Vous nous avez faits pour vous, o mon Dieu! et notre cœur est éternellement agité , jusqu'à ce qu'il se repose en vous (2) w.

(i) j4ug. Confess, liv.IIy c)\, %.

(2) Ibid. Uv» 1, eh. 1. n* I.

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