CHAPITRE XI
Suite du même sujet
Écoutons d^abord la sagesse antique : « L'ignorance » du vrai Dieu est pour les Etats, la plus grai^de » des calamités; et qui renverse la Religion , rài- • verse le fondeitient de toute société humaine (i ). I» C'est la vérité même, que si Dieu n'a pas présidé j» à rétablissement d'une cité, et qu'elle n'ait eu » qu'un commencement humain, elle ne peut » échapper aux plus grands maux. Il faut donc taa> cher, par tous les moyens imaginables , d'imiter » le régime primitif; et , nous confiant en ce qu'il » y a d'immortel dans l'homme, nous devons fon- » der les maisons, ainsi que les Etats, en consaitrant » comme desloisles volontés de l'Intelligence su- » préme. Que si un Etat est fondé sur le vice, et gou- » verné par des gens qui foulent aux pieds la îustice, >» il ne lui reste aucun moyen de salut (2)». — « lies » villes et les nations les plus attachées au culte di- » vin ont toujours été les plus durables et les plus » sages; comme les siècles les plus religieux ont » toujours été les plus distingués par le génie (3) ».
(i) Plat. De Leg.y lib. x.
(2) Ibidf tom Vlll,édit. Bip., p. i8o, 181.
(3) Xénophon. Memor. SocraU /, 4> 16.
Ces maximes d'une haute raison appartiennent spécialement à l'école de Socrate, la moins corrompue des anciennes écoles de philosophie, parce qu'on Y avoit mieux conservé, et en plus grand nombre, les traditions primitives.
Les philosophes mêmes, qui, de nos jours, se sont Fait une triste gloire de combattre la Religion^ n'en ont pas moins, pour la plupart, reconnu la nécessité, an risque de passer, avec trop de justice, pour de mauvais citoyens et des hommes pervers , en s'ef-. forçant de détruire une institution éminemment otilc et même indispensable, de leur aveu. « Cher- » chez, dit Hume, un peuple sans Religion; si M vous le trouvez , soyez sûr qu'il ne diffère pas » beaucoup des bétes brutes (i) ». J^ai déjà cité ce mot de Rousseau : «' Jamais Etat ne fut fondé » que la Religion ne lui servit de base (2) ». La raison de cet homme et son cœur l'entrainoient vers le Christianisme, que son seul orgueil repoussoit, et il s'irritoit contre la Religion , par les mêmes motifs qui lui înspiroient pour la société civile cette profonde haine qu'on remarque dans ses écrits. Mais sitôt que ses passions se calment, la vérité reprend son empire sur son esprit. C'est ainsi que, dans VEmile^il s'étend avec complais sancc sur les heureux effets de la Religion dans la
(i) Hist. nat, de la Rel,^ p. i33.
(a) Contrat social^ liv. IV, cliap. viii
société. Le passage est si frappant que je ne craîn* drai point de le transcrire en entier, quoique asse^ long, d'autant qu'il est de mon dessein de m'appuyer le plus possible sur les concessions des adversaires.
« Un des sophismes les plus familiers au parti philosophique, est d'opposer un peuple supposé de bons philosophes à un peuple de mauvab chrétiens; comme si un peuple de vrais philosophes étoit plus facile à faire qu'un peuple de vrais chrétiens. Je ne sais si , parmi les individus , Tun est plus facile à trouver que Tautre ; mais je sais bien que, dès qu'il est question de peuples, il en faut supposer qui abuseront de la philosophie sans Religion, comme les nôtres abusent de la Religion sans philosophie ; et cela nie paroit changer beaucoup Tétat de la question (*).
» Bayle a très-bien prouvé que le fanatisme est plus pernicieux que l'athéisme, et cela est incontestable (**) ; mais ce qu'il n'a eu garde de dire, et
{*) Il y a de plus cette difTercnce essentielle, qae II philosophie a une tendance directe au désordre, et y conduit, par son effet propre, quiconque raisonne et est coiH séquent, tandis qu'au contraire la Religion a une tendance directe à la vertu , de sorte qu'on ne peut être à la fob vicieux et croyant sans contradiction : et de là vicDl que le vice mène à Tincrédulitd.
{**) L'albéismç lui-même s'eslchargé naguère eoFraoce
qoi n^est pas moins vrai, c^est qae le fanatisme, quoique sanguinaire et cruel, est pourtant une passion grande et forte, qui élève le cœur de Thomme, qui lui &it mépriser la mort, qui lui donne un ressort prodigieux, et qu'il ne faut que mieux diriger pour en tirer les plus sublimes vertus; au Ken que rirréligiou, et en général Tesprit raisonneur et philosophique, attache à la vie, efféminé, avilit les âmes, concentre toutes les passions dans la bassesse de rintérêt particulier, dans Tabjcction du moi humain, et sape ainsi à petit bruit les vrais fondemens de toute société; car ce que les intérêts particuliers ont de commun est si peu de chose, qu^il ne balancera jamab ce qu'ils ont d'opposé.
» Si l'athéisme ne fait pas verser le sang des hommes {*) , c'est moins par amour pour la paix que par indifférence pour le bien ; comme que tout aille, peu importe au prétendu sage, pourvu qu'il reste en repos dans son cabinet. Ses principes ne font pas tuer les hommes , mais ils les empêchent de naître , en détruisant les mœurs qui les multiplient , en les détachant de leur espèce, en ré*
de réfuter les prétendues preuves de Bayle, preuves m* contestables^ au jugement de Rousseau ; et peu de gens seronty je crois, tentés aujourd'hui d*en désirer , au même prix, une nouvelle réfutation.
(^) 11 Ta &it verser^ et par torrens : cela est incontestable.
438 £SSM SUR l'ikdifférskcb
duisant toutes leurs affections à un secret égoïsme i aussi funeste à la population qu'à la vertu. L Indifférence philosophique ressemble à la tranquillité de TEtat sous le despotisme : c'est la tranquillité de la mort; elle est plus destructive que la guerre
même.
» Ainsi le fanatisme, quoique plus funeste dans ses effets immédiats , que ce qu'on appelle au)0ur* d'hui Tesprit philosophique , Test beaucoup moins dans ses conséquences. D'ailleurs il est aisé d'étaler de belles maximes dans des livres; mais la question est de savoir si elles tiennent bien à la doctrine, si
elles en découlent nécessairement ; et c'est ce qui n'a point paru clair jusqu'ici. Reste à savoir encore si la philosophie , à son aise et sur le trône , commanderoit bien à la gloriole , a l'intérêt, à l'ambition , aux petites passions de l'homme, et si elle pratiqueroit cette humanité si douce qu'elle nous vante la plume à la main {*),
» Par les principes, la philosophie ne peut faire aucun bien que la Religion ne le fasse encore mieux^ et la Religion eu fait beaucoup que la philosophie ne sauroit faire.
» Par la pratique, c'est autre chose; .mais en-
(*) Ce qui sur cela restait à savoir , au temps de Jean - Jacques, est su maintenant 5 et rien, en fait d^expérience, ne manque à notre instruction. '
core faut-il examiner. Nul homme ne suit de tout point sa Religion , quand il en a une ; cela est vrai {*) : la plupart n'en ont guère , et ne suivent point du tout celle qu'ils ont ; cela est encore vrai (^ : tnais enfin quelques-uns en ont une , la suivent du moins en partie, et il est indubitable que des motifs de Religion les empêchent souvent de mal faire , et obtiennent d'eux des vertus ^ des actions loi;iableSf qui n'auroient point eu lieu sans
ces motifs Tous les crimes qui se font dans le
clergé , comme ailleurs , ne prouvent point que la Religion soit inutile, mais que très-peu de gens ont de la Religion.
» Nos gouvernemens modernes doivent incontestablement au Christianisme leur plus solide autorité, et leurs révolutions moins fréquentes; il les a rendus eux-mêmes moins sanguinaires : cela se prouve par le fait , en les comparant aux gouvernemens anciens. La Religion, mieux connue, écartant le fanatisme , a donné plus de douceur aux mœurs chrétiennes. Ce changement n'est point l'ouvrage des lettres; car partout où elles ont brillé,
(*) En un sens , oui -, car il est vrai qu'aucun bomme n'est absolument parfait^ mais à cette restriction près, il me semble que Fënélon , Vincent de Paul , suivoient assez bien leur Religion.
{**) L'auteur va dire le contraire un peu plus bas.
44o ESSAI SUR L^INDIPFÉRENGS
rhumanîté n'en a pas été plus respectée : les cmaii-^ tés des Athéniens 9 des Egyptiens , des empereurs de Rome, des Chinois, en font foi. Que d'ceuvra de miséricorde sont Tonvrage de TEvangile ! Que de restitutions , de réparations , la confession ne fait-elle pas faire chez les catholiques? Chez nous, combien les approches des temps de communion' n'opèrent-elles pas de réconciliations et d'anmAnes? Combien le jubilé des Hébreux ne rendoit-il pas les usurpateurs moins avides? Que de misères ne prévenoit-il pas? La fraternité légale unissoit tonte la nation; on ne voyoit pas un mendiant chez eux, on n'en voit pas non plus chez les Turcs , où les fondations pieuses sont innombrables. Ils sont, par principe de. Religion , hospitaliers même envers les ennemis de leur culte ».
« Les mahométans disent, selon Chardin, qnV » près l'examen qui suivra la résurrection univer- » selle, tous les corps iront passer un pont appelé 9 Poui'Serrhoj qui est jeté sur le feu étemel , » pont qu'on peut appeler, disent-ils, le troisième A» et dernier examen , et vrai jugement final, parce » que c'est là où se fera la séparation de^ bons d'à- » vec les méchans.
» Les Persans, poursuit Chardin, sont fort in- » fatués de ce pont, et lorsque quelqu'un souffre » une injure dont ,'par aucune voie, ni dans au- 3» cun temps , il ne peut avoir raison , sa dernière
EN MATIÈnE DE HELIGIOIC. 44^
I» cbmolatîon est de dire : Eh bien ! par le -Dieu » viçani , iu me le paieras au double au dernier » jour; iu ne passeras point le PoulSerrho , que » tune mesatisfassesauparaçanî : je m 'attacherai » -?aE# bord de ta veste ^ et me jetterai à tes jambes. » J'ai vu beaucoup de gens ëminens , et de toutes » sortes de professions , qui , appréhendant qu'on » ne criât ainsi haro sur eux au passage de ce n pont redoutable , sollicitoient ceux qui se plai- » gnoient d*enx de leur pardonner : cela m'est s» arrivé cent fois à moi-même. Des gens de qua- » lité qui m'avoient fait faire , par importunité , n des démarches autrement que je n'eusse voulu , » m'abordoient au bout de quelque temps , qu'ils » pensoient que le chagrin en étoit passé , et me » disoient : Je te prie , halal bechon antchisra ,
• c'est-à-dire , rends - moi cette affaire licite ou
• juste. Quelques-uns même m'ont fait des pré- » sens et rendu de» services , afin que je leur par- » donnasse, en déclarant que je le faisois de bon » cœur; de quoi la cinsc n'est autre que cette n créance qu'on ne passera point le pont de l'en-
• fer, qu'on n'ait rendu le dernier quat ri n à ceux u qu'on a oppressés ( i ) ».
« Croirai-je que Tidée de ce pont , qui répare tant d'iniquités , n'en prévient jamais? Que si l'on
(i) Voyages de Chardin, loin. VU, pag. 5o.
442 ESSAI SUR L'iNdlFFÉRElCCB
ôtoit.aux Persans cette idée, en leur persaadaitf qu'il n'y a ni Poul-Sherro^ ni rien de semblable, où les opprimés soient vengés de leurs tyram après la mort , n'est-il pas clair que ctXs^ mettioil ceux-ci fort à leur aise, et les délivreroît du 9oivk d'apaiser ces malheureux? Il est donc faux qae cette doctrine ne fût pas nuisible ; elleneseroit donc pas la vérité.
<r Philosophe , tes lois morales sont fort belles, mais montri>m'en, de grâce, la sanction. Gesse un moment de battre la campagne , et dis-moi nettement ce que tu mets à la place du VouUSerrho ( i ) •.
Pour peu qu'on attache de prix à la paix , à la sécurité publique » à la douceur et à la stabilité dû gouvernement, aux bonnes mœurs, à la vertu, on ne peut donc contester Timportance de la Religion. INIais je veux faire sentir encore plus vivement cette importance, dont on n'auroit qu'une trop basse et trop imparfaite idée , si , n'envisageant la Religion que dans ses bienfaits en quelque sorte secondaires, on ne la concevoit pas , en outre , en remontant jusqu'à la cause première de tant d'heureux eflets, comme l'unique et nécessaire fondement de tout ordre social.
L'ordre, selon sa notion la plus étendue, est l'ensemble des rapports qui dérivent de la nature
[ï)'Emile , toDi. ïll , p. 198, ao3.
deséires; et ces rapports sont des vérités, puisqu'ils existent indépendamment des pensées de Tespritqui les considère. Toute vérité découle de Dieu, parce qu'il est celui qui esi^ c'est-à*dire, rÊtre par excellence , sans restriction et sans bornes, ou la vérité infinie; et quand il s'est résolu à produire, la création tout entière n'a été qu'une magnifique manifestation d'une partie des vérités que renferme FLtrc divin. Ces vérités étant liées entre ^Ue par des rapports nécessaires dans le pensée de Dieu , sa volonté , en les réalisant au dehors , a , par le même acte , réalisé ces rapports immuables qui constituent Tordre. Etabli par la volonté de Tlntelligence suprême , ou le pouvoir ^uverain du Créateur, le même pouvoir le maintient, en continuant de créer à chaque instant les êtres, ou de manifester quelques-unes des vérités éternellement existantes en Dieu , et leurs rapports également éternels : et un ordre parfait régneroit dans Tunivers , si la volonté non intelligente des êtres libres ne lo troubloit trop souvent par un aveugle abus d'une force aveugle , qui , employée à réaliser l'erreur, ou ce qui n'est pas ^ tend par cela même à détruire ce qui est, ou à manifester le néant.
Le pouvoir, ou la volonté de l'Intelligence suprême, est donc le moyen général de l'ordre, de . même que la force, dirigée par des volontés libres
444 Ji^Âl SUR L^INDIFFEREVCV
non intelligentes (*), est le moyen général da désordre : et la société humaine , composée d^^tni libres sujets à Terreur, est partagée entre ces deoi puissances, dont Tune tend à détruire c< que TanlR tend à conserver. f
Or, par un renversement d'idées inoaï , la philosophie s'efforce de fonder la société sur le prin-
(*) Elevez an mur hors de ion aplomb, il tombe, parce qa'il y a défaut de vérité dans les lois de sa constmctioDi on défaut d*inteUigence dans l'arohitecte. Il en eil de même de la société. L*homme boaleverseroit l'onivciii s'il pouvoit le soumettre à son action, parce qu'il ne cob- Doit qu'imparfaitement les lois qui maintiennent l'ordrt dans le monde physique^ et quand il ignore ou mëoonoolt les lois qui maintiennent Tordre dans le monde moral , quand il s*ignore ou se méconnoit lui-même, sa force tend à détruire, parce qu'elle tend à placer les êtres dini de faux rapports, ou des rapports contraires k leur nature. 11 veut ce que V Intelligence ne sauroit vouloir, c'està-dire, des choses impossibles, absurdes, contradictoires* Désirer le bien-être est un sentiment naturel à tous lei hommes; mais tous les hommes ne voient pas également en quoi consiste leur bien-être. Celui qui le cherche dans le désordre, manque de lumières. Avec un esprit plus éclairé, il comprendroit que , hors de Tordre , il ne sauroit exister de bonheur, puisqu'il n*y a pas même de vie. Le désordre est donc produit par des volontés lihrts non intelligentes, L^Etre souverainement intelligent, eit essentiellement bon y heureux , parfait, et la perfection des créatures libres, aussi bien que leur félicité , consiste ' conformer leurs volontés aux siennes.
EH HATlt&E DE RELIGIOV. 44^
dpe même du désordre. Refusant de reconnottre d'autre intelligence que la raison de Thomme, elle Be peut constituer d'autre pouvoir que la force : cl le genre humain, soumb à cette puissance destructive, périr oit , si la Religion n'accouroit à son iecours.
« La Religion, dit excellemment M. de Bonald, » met Tordre dans la société, parce que seule elle » donne la raison du pouvoir et des devoirs (i) »«
Qn*est-ce en effet que le pouvoir dans la société, finon le droit de commander , lequel emporte le devoir d'obéir. Mais qui commande est au-dessus de qui obéit, et tellement au-dessus, qu'on n'imagine point de supériorité plusgrande; car elle nlmplique pas une simple difTérence de nature. L'ange, pars» nature, est au-dessus de Thomme; cependant rhomme ne doit rigoureusement rien à Fange. Qu'un ange revête une forme sensible, et descende sur la terre, où sera la raison de lui obéir? Je n'aperçois aucun droit d'un côté , ni de Tautre aucun devoir. Tout être créé est dans une indépendance naturelle de tout autre être créé; et si le plus élevé des esprits célestes venoit, de son seul mouvement, et sans autre titre que sa volonté, dicter des lois à Thomm e, et Tasservir à sa domina-
(i) L« Dworçc con$idéré au XIX siècle. Disc. prél. p. 4a.
44G ESSAI SUR L^INDIFFÉRENCE
tion, je ne verrois en lui qu'un tyran , et dans is sujets que des esclaves. Qu'est - ce donc quand rhommc lui-niî^me s'arroge l'empire sur l'homme, son égal en droit, et souvent son supérieur en raison, en lumières, en vertus? Est-il une prétention pins inique, plus insolente, une servitude plus ignominieuse ? Certes , je n'hésite point à le <Hre avec Rousseau : «< Il faut une longue altération de » senlimcns et d'idées, pour qu'on puisse se ré- » soudre à prendre son semblable pour maître ( i j». Et cependant Rousseau lui-même est contraint, pour constituer philosophiquement la société, d'imposer à Thomme le joug de l'homme, çt'dele soumettre à l'empire de la force aveugle et brutale. On ne doit pas s'étonner que, sur ce résultat de ses principes, la société civile lui ait parue contraire à la nature (*). Confondant l'indépendance avec la liberté, l'absence de tout pouvoir et de tout devoir , c'est-à-dire, de tout ordre , devoit être à ses yeux Tétat le plus parfait , ou l'état naturel de l'homme. Mais l'ordre, et le pouvoir qui le maintient, ayant une relation nécessaire à Fintelligehce, Jean-Jacques en vint jusqu'à soutenir que t^hommt
(i) Contrat social^Yw, IV, chap. viu.
(^) c( Tout ce qui n'est poiut dans la nature a ses ia- » convcniens, et la société civile plus que tout le reste " Contrat social, liv. III, cbap. xv.
£M MATIÈRE DE RELIGIOX. 44?
f/ui pense est un animal dépravé ^ conséquence rigoureusement juste de Terreur sur laquelle repose son système. Ainsi Torgueil proclame la souveranetë de Thomme , et , de ce moment , il faut que l'homme soit , ou le vil esclave de la force dans la sociëtc , ou Fcsclave plus vil de ses appétits , et à peine Tégal des bêtes au fond des bois, leur commune demeure. En vérité, il est étrange qu'il se trouve des âmes assez basses pour se complaire dans Tabjection des doctrines philosophiques, ou des esprits assez foibles pour en être séduits. Mais, disoit Pascal, il est bon qu'il y ait beaucoup de ces gens-là au monde, afin de montrer que Thomme est bien capable des plus extravagantes opinions, et des sentimens les plus dénaturés.
Que de grandeur dans les pensées de la Religion, comparées à ces maximes avilissantes! Que sa doctrine est simple et profonde ! Quelle lumière elle répand sur la société ! et comme elle élève l'homme , sans flalter son orgueil ! Elle ne lui dit point : Tu n\is d'autre maître que toi-môme, car dès lors il seroît esclave de quiconque daîgneroil l'asservir. INIaîs elle lui dit : « Le seul être qui » ait sur toi un pouvoir légitime et naturel, est » l'Etre infini qui t'a créé, qui te conscr\T, et dis- » pose souveraincnjcnt de les destinées. Ses volon- » tés sont ton unique loi; et ton bonheur, comme ta » liberté, consiste aies connoître et à t y soumettre.
448 ESSAI SUR L^NDiFFÉUEKCE
» Etre libre, c'est tendre à sa fin sans obstacle; ta » fin est la perfection ; obéis donc, et tu seras libre. » Tu te maintiendras dans tes vrais rapports; tft j» raison ne dépendra que de Flntelligence suprême, • et ta volonté que des lois immuables auxquelles » le Tout-Puissant lui-même est soumis. »
On a beau parler avec emphase dlndépendance, de souveraineté ; cette orgueilleuse fiction de soave* raincté humaine, n*est que le voilequi recouvre ont servitude irrémédiable. Dès que la philosophie vent établir la «impie apparence de Tordre, il faut ausdtôt que rhonune obéisse, et à qui? à son semblable; il faut qu'il plie, qu'il rampe sous la volonté de son égal : et , tout au contraire, l'homme est si grand, que Dieu seul a droit de lui commander: noble vassal qui ne relève que de l'Eternel! Que l'homme donc comprenne ce qu'il est; et , si maîtrisé par les passions, il se sent trop foible encore pour s'élever jusqu'à une pleine obéissance aux lois émanées du pouvoir suprême qui régît tous les êtres créés, qu'il conçoive du moins que cette obéissance, le plus précieux et le plus beau de ses droits , constitue seule la vraie liberté, et qu'il aspire au moment de sa délivrance.
Un écrivaiu célèbre , qui ne connoissoit pas mieux le Christianisme que la société, a osé dire qae les vrais chrétiens son t faits pour être esclaves ( i ).
(i) Contrat sociaL 11 v* IV. clian. viu.
EU MÀTiÈnEDE religion; 449
Il est vrai qne le même écrivain a cm que les anrîens Grecs et les Romains étoient libres. Il n'a pas vu que la liberté, indépendante de la forme des gouvernemens, est uniquement relative à la nature do pouvoir. Puisqu'il vouloit parler du Christianisme, que ne consultoit-il au moins rEvangile, loi parfaite de liberté ( i ) , comme l'appelle un apôtre? II y auroit lu ces paroles , qui confondent d'admiration quiconque en sait pénétrer la profondeur : la vérité vous affranchira (^) \ he Christ nous a délivrés (3) : Où est l'esprit de Dieu , là est la libertê (4). En effet , comme je l'ai montré, quand Jésos^Christ apparut au monde, l'homme partout étoit esclave de l'homme. Il falloit, pour être af-« franchi de ce dur esclavage , qu'il entendît cette hante vérité, qui fut, entons sens, pour la société, la bonne nouvelle du salut : Tout pouvoir vient de Dieu (5). S'identifiant dès lors avec l'autorité de Dieu même , le pouvoir , établi sur une base inébranlable , inspira le respect et l'amour. L'homrue
(i) Ep, Jacob, I^ 25.
(2) Cognoscetis veritatem^ et veritas liberabit vos. Jean, viii , Sa.
(3) Christus nos liberavit. Ep. ad Galat. iv , 3i.
(4.) Vbi autem spiritiis Domini , ibi libertas, Ep. II ad Corinlh. m, 17.
(5) Non est eni'm potestas nisi à Deo. Ep. ad Rom, xiii , 1.
45o ESSAI SUR L^INDIFFÉRENCe
put obëir sans cesser d^être libre , ou plat6t ii fdt libre parce qu41 obéit. Et c^est bien ainsi que lei chrétiens le conçurent dès Forigine , comme on k voit dans Tertullien. Sur leur refus d'adorer les images des empereurs , on les traitoit de rebelles et d'ennemis de César. Que répond leur apologiste? « Ce n'est point parmi nous , mais dans vos propres » rangs, qu'il faut chercher les traîtres, ceux qui, » prodiguant à l'empereur les plus basses adulations » de la servitude , ourdissent en secret des complds » contre lui, et n'assistent aux solennités qu'oa » célèbre eu son honneur , que pour profaner la joie » publique par des vœux criminels, et, en chan- » géant dans leur cœur jie nom du prince , pour » inaugurer l'espérance d'un autre règne (i). Pour » nous, qu'on ne vit jamais dans aucune révolte, » si néanmoins Ton doute encore de notre son mis- » sion et de notre religieux amour pour Tempe* » reur , qu'on sache qu'il est nécessaire que nous » respections en lui le choix du Dieu que nous ado- » rons , et le souverain qu'il a constitué. Quant à ce j» qu'on exige de nous, je consens à donner à César » le nom de Seigneur , pourvu qu'on ne me force
(i) Non ut gaudia publica celebrarenty sed ut vota propria jam edicerent in aliéna soleninitate , et ejcemplum atque imaginem spci suce inaugurarent , nomen principi» in corde mutantes. Apologet. adv. GcQles. Cap. xxxv.
ii pas dy attacher Fidée de Dieu. Car du reste je m suis libre. Je n^ai d'autre maître que le Dieu »• tout-puissant , éternel, qui est aussi le maître de m César (i) ».
De cette sublime idée du pouvoir, unique fondement de l'obligation morale , on voit sortir , avec loos les devoirs , Tordre conservateur de la sociétés n L'autorité est alors justifiée, Tobéissance enno-
• blie, et Thomme doit également craindre de
• commander, et s'honorer d'obéir (2) ». La jus-^ lice désarme la force , et le noble empire de la conscience remplace' la vile tyrannie des passions excitées par les intérêts. Que dis-je? la Religion concentrant les intérêts particuliers dans l'intérêt commun , les fait concourir au maintien de l'ordre, en liant la vie future à la vie présente , et en détachant rhomme des biens passagers qu'il recherche'
(i) Sed quid ego a/npliùs de religione alqne pietatc christianâ in ùnperatorem , qitem neo&fSè est siispiciamus ut eum quem Dominus noster elcgit ? Et mérita dixcrim , noster est magis Cœsar^ à nostro T)eo constitutiis, ^-^Dicam plané imperatorem Domimim ; sed quando non cogor ut Dominant y Dei vice , dicam, Cœteriim liber sum illi. Dominus enim meus nnus est Deus omnipotens et œternus^ idem qui et ipsius, Âpoioget. adv. Génies , cap. xxxiii et xxxvu.
(2) Le Divorce , considéré au XIX^ siècle, Disc. prél.
4^2 ESSAI SUR L^NDIFFÉËENCB
avec tant d\ir(leur. Elle substitue à l.i haine qn*<}iigcndrcnt les doctrines pliilosophiques , un esprit général de bienveillance mutuelle et d'arob\ir; et c'est ici le caractère distinctif du Christianisme. Tout y respire Taniour de Dieu et des hommes; rameur est le fond de tous ses préceptes; Famourest le sommaire de la loi. Ne point aimer , c'est n'être pas chrétien ; c'est se bannir soi-même du royaume de Jésus- Christ , société d'amour , pour entrer dans la société de haine, dont Tange d- orgueil est le monarque. Le chrétien n'obéit pas seulement an pouvoir; ilTaime, parce qu'il vient de Dieu , et le représente dans la société; et cet amour, qui remonte des sujets aa pouvoir, redescend , en quelque sorte, sous la forme de tous les bienfaits, du pouvoir jusqu'aux sujets , et devient la plus sûre garantie de la stabilité des gouvernemens et de la félicité des peuples. Unis par une puissante confiance, d'où naît, avec la sécurité, un dévouement mutuel, on peut justement leur a[)pliqner ce mol profond de l'Evangile: Volrt foi vous a saucés ( i ).
Ainsi s'olablit et se conserve , pour le bonheur des hommes et la tranquillité des Etats, le culte sacré du pouvoir, que, dans son langage énergique , Tertullien appelle la Religion de seconde majesté. Et le même principe , qui met l'ordre dans
(i) Ficies Cua te salvunijecil, Marc. x,5a.
la société en constituant le pouvoir social, met Tordre dans la famille en constituant le pouvoir domestique. Ces deux pouvoirs , semblables, parce que la famille n'est qu'une petite société; inégaux, parce que la société est une grande famille, ou la réunion de toutes les familles particulières, né sont Tun et Faut re que le pouvoir même de Dieu , de qui toute paternité tire son nom ( i ) , suivant l'expression de saint Paul , c'est-à-dire , son autorité; car , sous la loi de la vérité et de Tordre , rien n*est arbitraire , pas même les noms, parce qu'il faut qu'ils expriment de vrais ou de faux rapports; et, pour l'observer en passant, voilà pourquoi le langage change avec les maximes , et se dénature avec les idées. De même donc que la puissance paternelle n'est que le pouvoir social dans la famille , le pouvoir social n'est que la puissance paternelle dans la société : et c'est ici la raison de l'immortalité du pouvoir , et tout ensemble de sa douceur , chez les peuples chrétiens.
Lier le pouvoir aux sujets, et les sujets entre eux , ce n'est que le commencement des bienfaits du Christianbme. L'esprit d'amour qu'il Inspire ne s'arrête pas , qu'on me permette ce mot , à la fron-
(i) Hujus rei gratidjlecto genua mea ad Patrern Domini nostri Jesu- Chris ti ^ ex quo omnis paternitas in cœlis et in terrd nomincUur, Ep. ad Ephes. 111^14, i5.
454 ESSAI $UR l'indifférence
tière, comme l'exclasif et dur patriotisme des ciens. En ordonnant à Thomme d'aimer Thomme^ Jésus^Christ ne distingue point le compatriote àà Fétranger; il n'excepte pas même nos ennemis, ceux qui nous persécutent et nous maudissent : en sorte que , par une admirable universalité d'amoar , sa doctrine ne tend pas moins à unir les peuples entre eux^ que les membres d'une même société; ou plutôt , elle tend à former une seule société de tous les peuples. « Le monde , disoit , il y a seize » cents ans , l'auteur de V Apologétique aux Crefh » tils , le monde entier n'est à nos yeux qu'une » vaste république , patrie commune du genre ho* » main (i) ». Faut*il s'étonner que des maximes et des seutimens si étrangers aux païens aient tout changé , et le droit politique , et le droit de la g^errt, et les lois , et les mœurs ?
Cette belle civilisation européenne y qui n'eut point de modèle dans l'anllquité , à qui en sommesnous redevables , si ce n'est au Christianisme? Cela souffre si peu de doute , que Fauteur de V Histoire philosophique des Eiablissemens des Européens dans les deux Indes en convient formellement , aa moins pour les peuples du Nord. Partout où s'introduit le Christianisme , il y produit Ijes mêmes
( 1 ) Unani omnium rempublicam agnoscimus , fnunJum* ApoIogQtt ady* Gentes^cap. xxxviii.
EN MATIÈRE DE HEllGION. 4^5
ifets ; et aiusitôt quHl se retire , la barbarie le remilace. U civilisa jadis une partie de l'Afrique et de 'Asie : quinze siècles après , il fit des hommes des nthropophages du Nouveau -Monde; et par les aerveilles qu'on le vit opérer au Paraguay, on leot juger de ce que seroit devenue l'Amérique ntière sous son influence, si une fausse et cruelle lolitique n'avoit arraché à la Religion ces peuples nfans, qu'avec l'autorité du ciel et la douceur l'nne mère, elle conduisoit vers Tordre, par la oie de la vérité. Tandis que la philosophie, arnée de la science et de la force , et disposant en cmveraine de vingt-cinq millions d'hommes et de ears biens, dans un pays riche et fertile, n'a pu éaliser que l'anarchie, l'indigence et tous les fiaux; quelques pauvres prêtres, pénétrant, une roixdebois à la main , dans' des contrées incultes, labitées par de féroces sauvages , y créèrent , par 5 seul pouvoir de la vérité et de la vertu , une réloblique si parfaite , que , dans ses rêves les plus irillans, rimagination ne s'étoit jamais représente îen de semblable. On eût cru voir quelques foronés enfans d*Adam , échappés à la malédiction vi frappa sa race , jouir en paix de l'innocence et lU bonheur qui la suit, dans les délicieux bos* Tiets d'Eden. Dieu voulut qu'au moinsunc fois , la (.eligion, agissant sur un peuple sans ol)Stacle, le 3rmât seule à l'état social , afin de montrer , par
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une grande et incontesfablc preuve, que dans ses dogmes et dans ses préceptes sont renfermées toutes les vérités réellement utiles à Thonime , et toute la félicité dont sa condition lui permet de jouir ici -bas.
Mais en considérant le Christianisme sur une scène plus vaste , quelle force de conservation ne donna-t-il pas aux gouvememens, dans les pays surtout où , -comme en France , le principe reli* gicux «ivoit acquis plus de vigueur et de perfection? Ce royaume ^fait par des éi^êques , selon la remarque de Gibbon , a vécu quatorze siècles, sans que la forme de son gouvernement ait subi aucune altération essentielle; et nous verrions encore ce gouvernement antique debout et florissant , si , pour rabattre , on ii^avoit commencé par lui ôter Tappui de la Religion , qui Favoit si solidement affermi. Et certes on ne prétendra pas que , pendant cette longue suite de règnes , sous l'autorité tutélaire de ces soixante-seize rois, dont le sceptre pacifique protégea nos ancêtres, et les guida daus la route de la civilisation , les peuples aient eu à gémir des changcmcns opérés dans Tordre social, et qu'ils aient acquis le droit de dédaigner ce magnifique don du pouvoir divinement constitué , qu'ils tenoient du Cliristiaiiisme.
J'ai cîtc [»liis liant ce que dît à ce sujet l'auteur i\'Emi7e : le témoignage de Montesquieu n'est pas
EN MATIÈKE DE IIELIGION. 4^7
moins formel. « Pendant que les princes maho-
a» métans donnent sans cesse la mort et la reçoivent,
» la Religion, chez les chrétiens, rend les princes
» moins timides, et par conséquent moins cruels.
» Le prince compte sur les sujets , et les sujets sur
p le prince. Chose admirable! La Religion chré-
» tienne, qui ne semble avoir d'objet que la féli-
» cité de Tautre vie , fait encore notre bonheur
» danscelle-4:i.
B C'est la religion chrétienne qui , malgré la 9 grandeur de Fempire et le vice du climat, a em- » péché le despotisme de s'établir en Ethiopie , et a » porté au milieu de l'Afrique les mœurs de FEu* 9 ropeetseslois....
j> Que d'un côté Ton se mette devant les yeux » les massacres continuels des rois et des chefs » Grecs et Romains ; et de l'autre , la destruction » des peuples et des villes par ces mêmes chefs; » Thimur et Gcngîs-Kan , qui ont dévasté l'Asie : M et nous verrons que nous devons au Christia- » nisme , et dans le gouvernement , un certain droit » politique , et dans la guerre , un certain droit i> des gens , que la nature humaine ne saiiroit assez » reconnoitre.
« C'est ce ^Toit des gens qui fait que , parmi » nous, la victoire laisse aux peuples vaincus ces w gran<les choses, la vie, la liberté, Jcs lois, les
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» biens , et toujours la Religion , lorsqa^on ne sV » vaigle pas soi-même (i ) ».
La Religion chrétienne, qui ordonne à Thoronip de voir des frères dans tous ses semblables, est na- . turellement incompatible avec Tesclavage; aussi ' a-t-elle fini par Tabolir partout où elle s^est établie (*). Mais lorsque les intérêts, d'accord avec les doctrines , nourrissoient entre les peuples une implacable inimitié ; lorsqu'on ne reconnoissoit d'autre droit de la guerre que le droit terrible d*extermination , réduire en esclavage , c'étoit faire grâce; en égorgeant, on croyoit n'jêlre que juste, et la servitude étolt la miséricorde païenne : heureux encore les vaincus , quand Favarice les protégcoit contre le glaive avec des chaînes !
Après une sanglante victoire remportée par Germanicus sur les Germains, quelques-uns de ces malheureux, montant au sommet des arbres, cherchoient dans leur feuillage un asile contre la fureur des Romains : On se fit un jeu de les percer de flèches^ dit , avec un horrible sang-froid, le grave Tacite; admotis sagitiariis per ludibrium
{ I ) Esprit des Lois , li v. XXIV , eh. 1 1 1 .
{*) « Piutarque nous dit, dans la F^ie de Numa, qae » du temps de Saturne , il n*y avoit ni maigres ni esclaves. » Dans nos climats^ le Christianisme a ramené cet âge.> Esprit des Lois, liv. XV, ch, vu.
Jigebantur ( i ). Le seul premier livre de ses Anna* les contient plusieurs traits non moins atroces , racontés avec la même indiiTérence. L'armée romaine , au milieu de la nuit , tombe à Timproviste sor les Marses, plongés dans un profond sommeil , à la suite d'une fête durant laquelle ils s'étoient livrés à toutes sortes d'excès. « César , continue » l'historien , partage en quatre corps les légions » avides , afin d'étendre plus loin la dévastation. » Un espace de cinquante mille pas fut ravagé » par le fer et le feu : ni l'âge ni le sexe n'inspira » de pitié : on rasa jusqu'au sol les édifices sacrés V et profanes , entre autres un temple nommé TaU' » fana , très-célèbre chez ces nations. Du côté des ji Romains, on n'eut pas à regretter une seule goutte v de sang , le soldat frappant des ennemis à moitié j» endormis, désarmés, ou errans au hasard (2) »: L'année suivante on reprend les armes, et Germanicus, dit encore Tacite, « conjuroit les soldats j» de s'acharner au meurtre : Qu'avons-nous be* » soin de captifs? On ne finira la guerre qu'en » exterminant le peuple entier jusqu'au dernier » homme (3) ».
(1) Annal, lib. 11 , cep. xvi.
(2) Ihid. lib. l , cap. li.
(3) Ora!)atque insistèrent cœdibus : nil opus captii^it , soîam internecioncm gentis^fincm beliojbre. Ibid. lib. Il , cap. X»*
46o ESSAI SUR l'indifférence
Ne l'oublions jamais, la philosophie antique, si abondante en stériles spéculations , ne songeai même pas a élever la voix en faveur de Thumauité. On ne trouve point qu'aucun philosophe ait eu ridée d'un autre droit des gens que celui qu'on vient de voir en action dans Tacite , ait réclamé l'abolition de l'esclavage, en ait formé le simple vœu. La sagesse humaine contemploit, sans en paroitre émue ni étonnée , l'oppression de l'honmif , insensible lui-même à sa dégradation , et stupide» ment enfoncé dans son avilissante misère. Chose merveilleuse, il falloit que la sagesse même de Dieu descendit sur la terre , je ne dis pas seulement pour délivrer le genre humain des calamités qui Taccabloient , mais pour lui donner l'espérance , pour lui inspirer le désir d'en être affranchi.
La guerre a été, de nos jours, un texte banal de déclamations philosophiques, et jamais il n*y eut plus de guerres et de plus destructives que dans le siècle où de niais philanthropes ont déclaré toutes les guerres injustes. Le Christianisme ne déclame pouit; il exhorte à la paix, il l'établit par ses maximes en ôtaiit les causes de discorde; et lorsque le som de leur conservation contraint les peuples de recourir aux armes, il fait de l'humanité la p)romIèrc loi des combats. La Religion pénètn» jusque dans les camps pour en bannir la
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haine et Tinexorable cupidité, pour arrêter Tabus de la force , pour attendrir la victoire , et pour couvrir le foîble de son inviolable protection (*^}. Ne pouvant retenir le glaive , elle en cmousse la pointe, et verse encore du baume sur les blessures qu^il a faites.
Ce n'est pas que Thistoire des nations chré-
(*) L'histoire offre un exemple frappant de la différence qui exUtoit, sons ce rapport , entre les doctrines païennes et la doctrine dvangëlique , et nous apprend à bénir la Religion qui substitua, aux coutumes atroces consacrées par le droit de la guerre chez les Romains, un esprit de * douceur, et, si je puis le dire, des délicatesses d'huma<» nité aussi touchantes qu'elles avaient été inconnues jusque-là. «On avoit vu Constantin, après ses premières )» victoires, livrer aux bétes féroces des chefs ennemis M qu'il avoit faits prisonniers. Des panégyristes paient » célébrèrent avec emphase cette barbarie. Ils se plai- » soient à retracer ce triomphe, dans lequel un cmpe* » reur ajoutoit à la 'magnificence des jeux et au plaisir » du peuple , le carnage des ennemis dans Tarcnc. De- » puis que le Christianisme eut commencé ù éclairer son D ame , un orateur rappela encore ces mêmes victoires » sur les Francs ; il ne parla point de leur supplice»
• Alors Constantin promettoit à ses soldats une somme
• d'argent pour chaque ennemi qu'ds amcncroient vii> vaut. » Des Cliangemens opères dans toutes les parties de r administration de l'Empire romain , sous les règnes de Dioclétien^de Constantin , et de leurs successeurs ,jus^ iju'à Julien, Par J. Naudcl , lom. II, p. 54.
46a ESSAI SUR l'indifférencs
tiennes ne soit quelquefois souillée d'afFreax traiu de barbarie. Mais que gagneroit la philosophie à nous les opposer? Ils prouvent contre elle , et non contre nous; car toujours ils furent l'effet , on d^une erreur expressément condamnée par la Religion, ou du mépris de ses maximes, mépris qui n'est au fond, comme je le montrerai bientôt, qu'une véritable incrédulité. Certes , il seroit étrange qu'on demandât compte au Christianisme des forfaits qu'enfanta l'oubli de sa doctrine, et qu'on niât qu'il rend les hommes doux, miséricordieux, compatissans , parce qu'en cessant d'être chrétiens , ils deviennent durs et cruels.
Remarquez en outre que les dévastations, les massacres , dont les annales des anciens offrent de si fréquens exemples , étoient de l'essence da droit de la guerre , tel qu'ib le concevoient ; tandis que , parmi nous , ces actes d'une souveraine rigueur sont une violation de ce même droit : anssi ne peut-on contester qu'ils ne soient , chez les peuples chrétiens , infiniment plus rares ; et la profonde horreur qu'ils inspirent prouve combien l'esprit général a changé.
La Rrligion chrétienne n'a pas opéré une révolution moins complète et moins heureuse dans la législation que dans le droit politique et dans le droit des gens. La loi n'est plus l'expression de la volonté du plus fort ; elle n'a plus pour objet de protéger des intérêts particuliers , mais d'éta-
btir la justice , le suprême intérêt de tous; et la justice n'étant que l'ordre voulu de Dieu , la loi ,' 80US l'empire du Christianisme, est l'expression de la volonté du pouvoir , et des lors on doit s'y soumettre comme à la volonté de Dieu même; car qui résiste au pouvoir , résiste à Dieu ( i ).
Ainsi toutes les vérités sociales découlent de cette première et grande vérité , que tout pouvoir wieni de Dieu ; et le principe fondamenrtal du droit politique est encore le principe fondamental de la législation. On obéit aux lois par la même raison €{a'on obéit au pouvoir; et la doctrine qui affermit et tempère le pouvoir , affermit également l'autorité des lois , les adoucit et les perfectionne.
On n'adjinire pas assez la sagesse et la beauté des lois chrétiennes. Elles expriment si parfaitement les vrais rapports des êtres sociaux, que leur conformité même avec notre nature nous empêche d'en être frappés. Quand tout est ce qu'il doit être , on ne s'étonne que par réflexion. La simplicité de Tordre en dérobe aux yeux la grandeur. L'esprit s'arrête en présence des gouvernemens artificiels ^ comme les regards se fixent sur les ouvrages compliqués de l'art. La vue d'un être vivant ne produit aucune impression sur nous; qu'on nous montre
(t) Qui resislit potestatij Dei ordiiuUioni resisUt. £p. ad Rom* xiii, x
464 ESSkl StJR L^lIfDIFFÉRENCB.
un automate , aussitôt nous voilà ravis d^admin* tion. Les législations antiques tendoient à appài mer le foible; les nôtres ne laissent ancan genre de foiblesse sans protection ; et nous n'en sonumi point surpris , à cause du parfait accord de la consciencc et de la loi. Cependant il est certain que la Religion seule a pu donner aux lois, et peut seule leur conserver ce noble et consolant carsctère. Sitôt qu'on écarte son autorité, tout s'ébranie, tout se confond; les vérités les plus claires deviennent problématiques, et Tordre inflexible 9 immuable , est relégué dédaigneusement dans k domaine indéterminé des opinions. Quoi de ploi évident que Tégalité naturelle des hommes? Toutefois la raison , pendant plus de ving;t siècles, i fondé la société sur Fesclavage d'une partie de seB membres , et ne s'est pas même douté qu'il fdt possible d'abolir la servitude. L'humanité est redevable de ce grand bienfait au Christianisme : c'est lui seul , c'est Dieu qui a voulu que l'homme fut libre , et pour le devenir , il a fallu qu'il eût foi dans la liberté. Le raisonnement , loin de Taffranchir, eut à jamais rivé^es fers, puisqu'en rai* sonnant sur l'ordre social , Rousseau lui-même établit, dans un passage que j'ai rapporté, la nécessité de l'esclavage. S'il en jugeoit ainsi en France, dans le dix* huitième siècle de l'ère chrétienne, croit-on qu'à Rome, sous la république, le paganisme
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ganîsme lui eût inspiré des opinions plus gêné* ?
Point de famille, point d'Etat : or la polygamie, et le divorce , qui est la pire espèce de polygamie , détruit la famille , opprime la mère , opprime Fenfant , introduit Tanarchie dans la société domestique. Cependant la Religion seule a proclame rindissolubilité du lien conjugal; et même après avoir connu le principe , après en avoir observé loDg-temps les admirables effets, la raison, éclairée des lumières du Christianisme , mais récusant sou autorité , a jugé qu'il éloit bon de transformer le mariage en un contrat temporaire, en une sorte de bail à ferme , révocable à volonté , sauf à partager les enfans , comme , à l'expiration du cheptel^ on partage les animaux provenus pendant sa durée. Et remarquez qu'en même temps qu'on attribuoit à la femme le droit de répudier son chef, on accordoit aux sujets le droit de répudier le souverain, tant la connexion qui existe entre le pouvoir politique et le pouvoir domestique est étroite.
Imagine-t-on un crime qui répugne davantage à la nature, que le meurtre de l'enfant par le père , et une coutume plus barbare que l'exposition de ces innocentes petites créatures, condamnées par les passions à naître et à ne jamais vivre? Cependant les lois de presque tous les peuples anciens permettoient l'exposition et le meurtre des enfans,
et c'est encore aujourd'hui un usage universel dam une grande partie du globe. Laissez la raison philosophique peser le pour et le contre , calculer les devoirs des parens , l'intërét de l'Etat snrchaigé d'une embarrassante population , l'intérêt de Fenfaut même à qui l'on épargne tant de souffrances , et peut-être de crimes , en abrégeant une vie après tout si peu regrettable; je me trompe fort si la raison, fondée sur ces considérations et mille autres pareilles , ne va pas , pour peu que l'intérêt aiguise sa subtilité sophistique, jusqu'à voir dans ce meurtre l'exercice d'un droit légitime, et même an acte d'humanité. Et qu'on ne m'accuse pas de recourir à des suppositions odieuses et sans vraisemblance; car les rabonnemens que tout à l'heure j'appliquois à l'enfance , des peuples entiers les ont appliqoës à la vieillesse; et au fond, ils ne différent pas de ceux par lesquels Rousseau essaie de justifier sa conduite cruelle envers les tristes fruits de son libertinage. Grâces éternelles soient rendues au Christianisme, qui, de l'eofant, être vil aux yeax de la politique, et trop souvent à charge à la cupidité, a fait un être sacré aux yeux de la Religion. Tel qui insulte cette Religion sainte , lui doit peut-être la vie. Qui sait si, sans elle, des parens dénaturés ne l'eussent point, à sa naissance, précipité dans le courant d'un fleuve, comme le pratiquent les Indiens, ou ne l'eussent point, comme en Chine,
CN MATIÈRE Dfi RELIGION. i^Cj'/
exposé la nuit sur la voie publique , pour être dévoré des animaux , ou enlevé le matin . dans le même tombereau , avec les boues et les immondices des rues? Il faut l'apprendre à ceux qui se croient sages parce qu'ils méprisent , et profonds parce que les plus simpics vérités n'arrivent pas jusqu'à eux; le baptême sauve plus d'enfans chez les nations chrétiennes , que la guerre ne détruit d'hommes. Cependant la philosophie ne verra dans le baptême qu'une superstition absurde , et vous Tentendrez se rire de cette sublime institution, qui, considérée sous un point de vue purement politi* que, seroit encore un inappréciable bienfait et un chef^'œuvre d'humanité.
La douceur et l'équité de nos lois criminelles , leur sainte inflexibilité, les précautions infinies du législateur pour prévenir dans leur application des méprises funestes, sont encore autant d'effets de respiit établi par le Christianisme. Lui seul a appris à l'homme à respecter l'homme : la philosophie , comme le paganisme, n'apprend qu'à le mépriser; et c'est ce qui faisoit dire à Tertullien, reprochant aax persécuteurs des disciples de Jésus-Christ leur féroce dédain pour l'humanité : O homme , être si grande si tu savais te connoîire (i) ! L'homme
(t) Tu homo, tantum nomen^ si intelligas te! Apologet. adv. Gentes, cap. xlvui.