ESSAI SUR L'INDIFPÉRE^'CB
de lui de nouvelles vertus à acquérir, elle relève la confiance du coupable , en ouvrant au repentir rimmense sein de la miséricorde divine. Au contraire de la philosophie, qui ravit à la vertu jusqn'a Tespérance , la Religion ôte le désespoir du crime même.
Où est rhomme sans entrailles que n^attendrit jamais la beauté de la morale évangélique ? Quelle pureté et quelle profondeur dans ses préceptes! Quelle perfection dans ses conseils ! Quel touchant amour de l'humanité ! Quelle douceur aimable et quelle pénétrante onction dans la simplicité de ses maximes ! Comme elles vont droità Vame, et comme elles remuent toute la conscience ! On peut violer cette loi divine sans doute , mais eu contester TexccUence, qui Toscroit, à moin^ d'avoir perdu tout sentiment du bien ? La paix, la félicité, en sont les fniits. Elle unit , clic console, elle prévient ou réparc les maux de la nature et de la société. Le ciel descendroit sur la terre, si les hommes vouloient , en Vobservant , consentir à leur bonheur.
Et voyez ce que fait le Christianisme pour les contraindre d'être heureux. Il ne présente point à leurs regards une abstraite image, un fantôme idéal de vertu, qu'ils admireroient peut-être, mais qu'ils ne se résoudroieiit jamais à imiter : il leur offre la vertu même, la perfection vivante, en la personne du Dieu-Homme; et puis, ajou-
r tant à ses préceptes une sanction d'une force infi- ^ nie, il ouvre sous les pas du crime le ténébreux ^ abîme de Tenfer , région désolée des douleurs et des I supplices éternels , et montre à la vertu , dans les ^ hauteurs des cieux , Tinimortel prix qui Tattend. Aucune récompense, aucun châtiment fini j ne se- Toit digne de la justice et de la bonté de Dieu , ni suffisant pour retenir Thomme dans Tordre , puisque Fespérance même du souverain bien , et la crainte du souverain mal , sont encore souvent im- ' paissantes contre les prestiges des sens et Taveugle • fougue des passions.
Eu ceci donc , comme en tout le reste , Témînente supériorité du Christianisme sur la philosophie est incontestable. Dans la bouche de la philosophie , le mot de deçoir est vide de sens : je défie tons les philosophes ensemble d'en donner une définition intelligible. Mais quand ils y parviendroient , quand ils convaincroient la raison de la réalité de la vertu , que seroît cette vertu dépourvue de sanction, qu'un vain simulacre; et où prendroient-ils des motifs déterminans assez forts, pour m' engager à lui sacrifier tout , et jusqu'au bonheur? J'écoute la Religion , et je la comprends lorsqu'elle me parle de peines et de récompenses éternelles; je vois là un motif, un intérêt d'une conséquence infinie ; ma raison approuve , mon cœur est touché. Mais où est le ciel de la philo-
474 ^^^^' ^^^ l'indifféiience
Sophie? où est son enfer? ouest rimmortelle {Milmè qu'elle réserve aux disciples de la vertu? Qu^cDc la montre ; alors peut-être j'essaierai de la mériter. Mais qu'elle ne prétende pas me séduire avec an chimères. Qu'est-ce que le mépris dont die me menace , si j'obéis à mes penchans? Quel vrai bien meravira-til ? En quoi l'opinion d'autrui afFecterat-elle mon être ? M'ôtera-t-elle la santé , les richesses , le sentiment du plaisir « l'indépendance P Le mépris n'est rien si je le méprise ; et fossé-je assez foible pour en être ému , qui m'empêche de m'y soustraire , comme tant d'autres, en envdoppant mes jouissances du voile épab du mystère? Mais en les cachant aux autres hommes y je ne me les cacherai point à moi-même ; il faudra les acheter au prix du remords. Ceci est plus grave ; voyons toutefois. Je veux que , dans les systèmes philosophiques y la conscience ne soit pas un préjugé, on que ce préjugé, je n'aie pu le vaincre; toujours estil certain que, placé entre un plaisir que je convoite , et le remords que j'appréhende , le choix du crime ou de la vertu est une affaire de pure sensation. Si le désir remporte , je succombe; je résiste au contraire si la crainte est plus vive que le désir. Or, qu'on me nomme la passion qui, sans qn*on ait à redouter d'autre châtiment, sera contenue par la simple appréhension du regret d'avoir violé les lois abstraites de Tordre.
EN MATIERE DE RELIGlOlf. 4?^
Non, la philosophie ne peut imposer au vice [ne des freins impuissans, comme elle ne peut imposer que des prix chimériques à la vertu. Que ne promet-elle ? un nom dont je ne suis point asnré de jouir, un vain bruit de réputation, que le sage dédaigne, et qui ne console pas d^une seule [nforlane de la vie. Encore , cette promesse , qui me la garantit? Qui me répond que la vertu n'attirera pas au contraire , sur ma tête , l'insulte , le mépris , la haine , la persécution ? Serois-)e le premier mortel qui eût recueilli ce triste fruit de sa fidélité à des devoirs pénibles ? On m'offre alors , pour compensation , la joie qui accompagne le bon témoignage de soi. Quelle dérision ! La joie de la pauvreté , de la faim , de la soif, des maladies , des souffrances du corps et des douleurs de Tame , la joie des prisons et des échafauds , la joie d'une misère san^ espérance! Je ne sais que comparer à cette joie étrange , si ce n^est cette autre joie que doit , dit-on , nous iaire éprouver la stérile contemplation de l'ordre, qpi froisse et brise tous nos penchans sous ses lois inftexiblés. Eh! qu'importe la beauté d'une machine, au malheureux qui est broyé entre ses rouages?
Yoilà pourtant les plus forts motifs qu'ait pu trouver la philosophie pour détourner ks hommes du crime , et pour les porter à la vertu. Ne sachant sur quel principe exiger d'eux le sacrifice de leur intérêt , sacrifice qui constitue proprement la vertu ^
476 ESSAI SUR L^INDIFFÉRENCC
elle s'est avisée de soutenir que la vertu n'est qar cet inte'rêt même (♦). Cela seroîtvraî, si la pratique
{*) a Toutes les questions qui tiennent .à la morale ont » dans* notre propre cœur une solution toujours prête, » que les passions nous empêchent quelquefois de suivre | » mais qu'elles ne détruisent jamais; et la solution detooles » ces questions abou tit toujours y par plus on moins de ^ D branches, à un tronc commun , à notre intérêt bien eo- » tendu, principe de toutes les obligations morales» • (D'Alembert^ Eclaircissement sur les Elém, de Philos, jUYdes Mélanges , p. 6. )—' J'admire qu'avec de l'esprit on paisse dire de si grandes sottises. Comment mon intérêt, qui n'est relatif qu'à moi, peut-il m'imposer des obligations envers les aulres ? Je ne crois pas qu'on ait jamais allié deux idées plus disparates. Autant vaudroit soutenir franchement , comme Diderot , que notre seul devoir est de nous rendre Jïcureux : cela se comprend au moins. Mais , quoi qn^il eo soit au fond de la maxime de d'Alembert, considérez-en les conséquences. D^abord, qui vous garantit que la gênétalitë des hommes sauront toujours bien entendre leur intérêt, dans le sens où cet intérêt est celui de la société entière , et dépend de tous les rapports qui peuvent exister entre ses membres? Que de connaissances , que de lumières, que d'expérience, que de réflexions , quelle profondeur et quelle sagacité d'esprit ue faut-il pas pour embrasser tant d'objets divers, les examiner , les comparer^et eu tirer, dans chaque circonstance , des règles de conduite appropriées à notre position ? La morale ne sera donc que pour les philosophes, tout au plus. En effet, puisque notre m-
des devoirs nous rendoit toujours actuellement heu-
Ufrét bien entendu est le principe de toutes les obligations morales , il ne sauroit exister d'obligations morales pour oeax qu'une cause quelconque met hors d'état de bien enteodre leur intérêt. S*ils se trompent, c^est un malheur , et non pas un crime. 11 y a plus, le fripon qui croit ^ en me volant , bien entendre son intérêt^ loin de mériter qu*on le blâme , fait au contraire une action louable ; il remplit avec scrupule son devoir tel qu'il le connoit. Non , répondrezvons; il s'abuse, et dcvroit mieux raisonner. Mais qui vous a dit qu'il le peut? Et puis^ de quel droit prétendezvous, qu'en ce qui le concerne , votre jugement l'emporte sur le sien ? Comment lui prouverez- vous que vous en~ leodez mieux que lui ses intérêts? Notre intérêt ^ qui n'est que notre bonheur^ ne dépend-il pas de notre manière de penser et de sentir? Vous craignez l'infamie : il la brave. Vous lui montrez la potence : tous les voleurs sont-ils pendus 7 La probabilité de voler impunément est un des eléinens de son calcul. Mais , en donnant un exemple funeste^ il s'expose à ce qu'un jour on l'imite à ses dépens. Soit, c'est un risque qu'il court ^ et pourquoi préfcreroit-il la certitude de n'être jamais volé , ne possédant rien ^ au danger hypothétique de perdre une portion de ce qu'il auroit acquis par cette voie? Le pis aller pour lui est de revenir à l'état fîicheux où vous vouliez qu'il demeurât. Dans l'intervalle, il aura joui : et comme , à ne considérer que la vie présente , c'est son intérêt bien entendu ^]e vol , accompagné des précautions convenables, est évidemment, ^ son égard , une obligation mçrale.
47B ESSAI SUR L^INDIFFÉRCNCS
reux. Alors les hommes, qui ne peuvent selromptf,] sur ce qu'ils sentent, seroient vertueux, parlaroCme nécessité invincible qui les force de désirer leor bien-être. Mais il s'en faut bien qu'il en soit alnâ; et la Religion , trop riche de vérités pour avoir jamais besoin du mensonge , ne craint point d'ea avertir hautement ses disciples. « Si nos espérances, » dit saint Paul , sont renfermées dans cette vie » seule , nous sommes les plus misérables dei » hommes ( i ) » .
L'intérêt du chrétien est de gagner le ciel , quoi . qu'il lui en coûte de travaux et de souffrances en cette vie : mais qui n'en attend point d'autre n^a qu'un intérêt , c'est de se rendre , n'importe à qnd prix , heureux dans celle-ci. Or , qael étrange bonheur à proposer à l'homme , que de combattre incessamment ses désirs , ses inclinations , les besoins même de la nature; que de se sacrifier, en toute occasion , sans espoir de récompense , à la félicité d'autrui ! Quoi , Tintcrêt du pauvre est de manquer du nécessaire, lorsqu'il peut s'emparer d'une portion du superflu du riche? On le pendra s'il vole. J'entends : l'intérêt de vivre doit l'emporter sur l'intérêt d'apaiser sa faim. Donc, s'il
(1) Siin hoc vitâ tarUwn in Chrifto spercuUes sumus^ miserabiliores sumus omnibus hominibus. Ep. I, ad Cor. cap. XV, 19.
EN MATIÈaE de: RELIGION. ^79
sûr d'éviter le supplice, le second intérêt, devant seul , détemiincroit un devoir contraire: le bourreau , la morale change; Il est le père utes les vertus. Cependant , quoi qu'on fasse , tissant moraliste ne saurolt suffire à tout. La irt des vices qui ruinent sourdement la société , ai en troublent Tharmonle , Tavarice , la cué , Tégoïsme , Tlngratitude , la dureté de cœur , ie, la haine, la calomnie, le libertinage, ne point de son domaine. Il ne garantira pas ' fille , votre femme , de la séduction. Or, que l'ardenr d'une violente passion , je sols maître satisfaire en secret , avec la certitude de n'être is découvert, dircz-vous que mon Intérêt me nande de repousser obstinément le plaisir qui e à moi? Sera-ce encore mon Intérêt qui: me renoncer à mes habitudes, à mes commodités, s biens , à ma patrie , à ma famille, à tout ce 'ai de plus cher, pour rutilité de mes sembla-
ou de l'Etat :i qui j^ctppartiens? Ou n'a pas, e sache , observé jusqu'ici , que , dans ces cas •s , les vertus des incrédules, comparées à celles hrétiens, eussent un caractère de supériorité
frappant, pour accréditer beaucoup le prlnle l'Intérêt personnel. Comment trouver, dans itéret , la raison du plus grand sacrifice que la té puisse demander à ses membres, et que orne puisse faire à Thomme , le sacrifice de
48o ESSAI SUR L^NDIFFÉRENCfi
rexbtence même? Tous nos intérêts présens sont renfermés dans le suprême intérêt de la vie. Qui h donne , ne se réserve rien, pas même l'espérance. Avant de prétendre à la vertn , dont ce sacrifice al le dernier degré , que la philosophie aille donc chercher dans le sem du néant un intérêt qui balance à lui seul tous les autres ; qu'elle nous montre au fond du sépulcre , au milieu de cette froide poussière et de ces stériles ossemens qui ne se ranimeront jamais , le prix qui doit payer le plus sublime des dévouemens.
Des sophismes ne détruisent point la réalité dei choses. On aura beau vouloir confondre les intérte particuliers avec l'intérêt commun , il existera toujours entre eux une opposition invincible à tous les raisonnemens. En mille circonstances, rintérét commun exigera que je languisse dans Tindigence, que j'use mes forces et ma santé dans des travaux pénibles, dont d'autres recueilleront le fruit; que j'étouiTe mes désirs, mes pcnchans, mes affections; que je soufFre enfin , et que je meure : et jusqu^à ce qu'on ait prouvé que la misère , la souffrance , la mort , sont en elles-mêmes des biens préférables ûox richesses , aux plaisirs , à la vie , il sera faux , évidemment faux, qiie Tintérct particulier , séparé de la crainte des chatimens et de l'espoir des récompenses futures, soit la rè^le du devoir el le fondement de la morale. S'il existoit une contrée
où
m cette doctrine fut universellement reçue , la plus liorrible confusion y tiendroit lieu de Tordre, et il iaudroit se hâter de fuir cette terre funeste , où le crime sans remords rëgneroit arrogaoïment sous le nom de vertu.
Voulez-vous diviser les hommes , exciter entre eox la haine , exalter Tëgoïsme, la cupidité', toutes les passions , mettez Tintérêt personnel en jeu. Voulez-vous au contraire unir les membres de la famille et de l'état, produire la douce concorde, la tendre, humanité , faites que chacun , s'oubliant soi-même, êe sente , pour ainsi dire, exister en autrui , et ne connoisse d'autre intérêt que l'intérêt de tous. Tel est Fesprit du Christianisme, et depuis qu'il y a des peuples , aucun n'a subsisté que par une participation plus ou moins abondante de cet esprit , et des vérités qui en sont le principe. Son extinction totale chez un peuple seroit l'entière extinction de la vie même de ce peuple, comme, de son parfait développement , résulte , pour les nations , la plus grande force de vie.
Tout sacrifier à soi est un penchant naturel à l'homme , parce que naturellement l'homme se préfère à tout. Le principe de riiitcrêt particulier et le principe des devoirs sont donc essentiellement opposés , et l'être qui n'auroit d'autre règle des devoirs que son intérêt , seroit essentiellement insociable; car l'abandon de soi, dans les membres
/^8'l ESSAI SUR l'ii^différence
d'une sociclé quelconque , est la première condi« tion de rexistcnce de cette société. Ainsi la Religion, société entre Dieu et Thomme, est fondée $ur le don mutuel ou le sacrifice de Dieu à rhomme et de rhomme à Dieu, et la société humaine est également fondée sur le don mutuel ou le sacrifice de rhonmic àThomme, ou de chaque homme à tous les hommes; et le sacrifice est de Tessencede toute vraie société. La doctrine évangélique du renoncement à soi-même , si étrange au sens humain, n'est que l'expression de cette vérité, ou la promulgation de cette grande loi sociale. Voilà pourquoi , chez les nationschrétiennes, Tidée de dé^^oue^ ment et de consécration se joint à toute fonction publique : idée sublime , que la Religion nous a rendue si familière, qu'à peine excite-t-ellc notre attention. Nous jouissons dédaigneusement des bienfaits du Christianisme, comme des bienfaits de la nature : plus ils sont grands, multipliés, continuels , moins ils nous étonnent et moins ils noos touchent.
Cependant , voulons-nous sentir la différence de notre état social à celui qui Ta précédé , écoutons Jésus-Christ lui-même : il y a plus de vérités dans une de ses paroles que dans les discours de tous les philosophes ensemble.
w Jésus, appelant sqs disciples, leur dit: Vous » savez que ceux qui paroissent posséder le pouvoir.
EN MATIÈiff DE RELIGION. 4^3
» chez les gentils , dominent sur eux : et leurs prin* i> ces ont puissance sur leur personne ».
Ainsi , d'un côté, Tapparence , et, pour ainsi dire, l'ombre du pouvoir , et en réalité la domination de la force, videntur principarL.,. dominaniur; et, de l'autre côté , Tesclavage , poiestaiem liabeni ip-sorum; absence d'autorité, violence aveugle , soumission tremblante et servile , néant d'obéissance : voilà la société païenne.
« Or, ajoute le Sauveur, il n'en sera pas ainsi n parmi vous; mais quiconque voudra s^élever au<«' » dessus des autres, sera votre serviteur, et qui- » conque voudra être le premier entre vous , sera 9 le serviteur de tous : car le Fik de Thomme lui- » même n'est pas venu pour être servi , mais poiu* » servir, et pour donner sa vie pour la rédemption » de plusieurs (i) ».
Ici tout change : le pouvoir, établi pour l'intérêt de tous, devient une charge, et l'obéissance un
(i) Jésus autern vocans eos , ait illis : Scilis qida hi qid videntur principari gentibus ^ dominaniur eis : et principes eoriim potestaletn habcnt ipsorum. Non ita est autem in vobiSy sed qidcumque voluerit fier i major , crû vester nu^ nister : et quicumque voluerit in vobis primus esse , erit 'omnium servus, Nam et Filius hominis jwn venit ut ministraretur e/, sed ut minisiraret ^ et daret animam suam redrmptionem pro muUis. Luc. cap. x, 4^» 45«
484 ESSAI SUR LIHIpIFFERENCE
droit Régner , c'est servir, et le souverain n^estquc le premier serviteur des peuples : plus il est grand , plus son ifiinisière est laborieux; et, tandis qa*il n'est pas un membre de la société qui n'ait le droit d'être servi ^ lui seul, dépouillé du privilège deFobéissance, et se sacrifiant, comme le Filsde l'homme; au bonheur des hommes , demeure , au milieu de la liberté générale , esclave de l'ordre et de la félicité publique. Voilà la société chrétienne.
L'esprit de sacrifice , ou l'esprit d'amour , y combat sans cesse, avec un succès proportionné au degré de foi , le principe désastreux de l'intérêt particulier. L'abandon absolu de cet intérêt est comme l'ame de nos institutions religieuses et politiques; et rien , dans les Etats , n'est durable et véritablement social, que ce qui repose sur cette base. L'abnégation de soi-même est la première condition de toutes les grandeurs chrétiennes. 11 n'appartient pas à beaucoup d'hommes d'en savoir porter le poids. Image et source de tous les pouvoirs conservateurs de Tonlre social, la royauté commence dans le dénuement (le la crèche, s'exerce et croît dans les travaux , les fatigues , les veilles , recueille en passant quelques palmes, quelques acclamations fugitives, suivies bientôt de malédictions et de cris de mort, des angoisses et des transes du jardin de l'agonie , des, tortures du prétoire , et enfin , courbée sous la croix, et le front ceint d'un diadème d'épines, vient, en
bénissant ses bourreaux , expirer sur la montagne qui couronne la vallée de Topheth.
C'est le propre des têtes étroites , d'être extrêmement frappées des foiblesscs des individus , et fort peu de l'esprit général des institutions. Tous les reproches qu'on fait à la noblesse , au clergé, n'ont pas d'autre fondement. Mais qu'on nous montre dans l'antiquité quelque chose de comparable à cette consécration héréditaire de certaines familles et de certaines classes de citoyens au service de la société , dans les hautes fonctions du sacerdoce , de la magistrature et de la guerre; consécration si entière , sacrifice si parfait de Thomme à l'homme , que rien n'en est excepté , ni le repos , ni les jouissances domestiques, ni les biens, ni la vie. Voulezvous ]Uger , par un seul fait , du changement que la Religion a , sous ce rapport, opéré dans les idées? Le sévère Brutus exerçoit , à main armée , d'horribles usures dans les provinces , sans que sa renommée en souffrît. Parmi nous, tout homme public qui eût laissé maîtriser son ame par le vil intérêt personnel , auroit naguère été flétri comme le dernier des misérables.
Nous avons vu la philosophie , venant à la suite du Christianisme, introduire dans la société tous les désordres et tous les crimes, et nul n'en a été siirprb , car rien ne se conçoit plus aisément que le passage du bien au mal| ou la dépravation du
cœur humain ; c'est la pente même de la nature. Dix-huit siècles avant cette époque , le Christianisme, venant à la suite de la philosophie, avoil introduit dans la société toutes les vertus, et jamais prodige si grand n'avoit étonné la terre; car le passage du mal au bien , TefTort par lecfuel les peuples s'élèvent, du sein de la dissolution et d'une anarchie universelle, à la perfection de Tordre, est visiblement au-dessus delà nature. Aussi les païens ne purent-ils d'abord rien comprendre à la morale chrétienne. Us contemploient avec surprise, et presque avec scandale, ce sublime désintéressement, cette union parfaite, cette charité compatissante, cette douce sévérité de mœurs , qui contrastoient si étrangement avec leurs propres vices. La vertu kar étoit comme un mystère effrayant. Une secrète inquiétude les aliénoit des disciples de Jésus-Christ, dç cette société naissante , dont TËcriture nous donne, en quelques mots, une idée si merveilleuse. » La multitude des croyans ne formoît qu^in cœur » et qu'une ame : aucun d'eux n'appeloit sien ce >» qu'il possédoit , mais tout étoit commun entre M eux (i) ». Le monde, stupéfait d'un pareil spec-
(i) Multitudims autem credentium erat cor unum, et anima una : nec qiàsqitam eorum^ quœ possidebat^ aliquid^ suum esse dicchat , sed erant illis omnia communia* Acl. cap. IV, 32.
EN MATIÈRE DE RELIGION. /fi5
tacle , $'en alarmoit , et la raison , destituée de la foi, ne pouvant atteindre à cette hauteur, des hommes qui ne connoissoient d'autre mobile des actions humaines que l'intérêt , se virent contraints d^imputer aux chrétiens des crimes secrets, pour 8*expliquer leurs vertus publiques. Ce foi , en par* tie, pour repousser ces indignes accusations, et pour indiquer aux païens la source des vertus qu'ils calomnioient , que TertuUien publia son admirable Apologétique.
m y en atteste, disoit-il, vos propres actes, vou^ m qui présidez tous les jours au jugement des accu- » ses. Ce voleur, cet assassin, ce sacrilège , ce sé^ n docteur, ?st-il inscrit comme chrétien sur vos » registres? Ou, lorsque les chrétiens comparois- » sent , en cette qualité , devant vous, qui d'entre » eux est troi vé coupable de ces délits? C'est de» » vôtres que regorgent les prisons, les mines; c'est » des vôtres que s'engraissent les bêles; c'est parmi » les vôtres que les entrepreneur de massacres re- » crutent incessamment ces troupeaux de criminels » destinés à vos jeux. Là nul chréilen , ou il n'est » que chrétien. S'il est chargé d'un «lutre crime, »» dès lors il n'est pas chrétien.
» Nous seuls donc sommes innocens. Pourquoi » s'en étonner, si c'est pour nous une nécessité de I» Têlre? Oui, c'est pour nous une nécessité. Ins- M truits de Dieu , nous connoissons parfaitement la
490 ESSkl SUR L INDIFFERENCE
» parole nuisible à autrui , le désir, la simple pensée » du mal nous sont également interdits. Qui poor- » rions-nous haïr , s'il nous est ordonné d*ainier » nos ennemis même ? S'il nous est défendu de » nous vaager de ceux qui nous offensent , afin de » ne pas nous rendre aussi coupables qu'eux , qui »» pourrions-nous offenser? Vous-mêmes, soyeineo u juges. Combien de fois sévissez-vous contre les '> chrétiens , ou de votre propre mouvement , on » pour obéir aux lois ? Combien de fois , sans at- >» tendre vos ordres, et sans autre droit que sa M rage, une populace ennemie nous accable de >» pierres, et incendie nos maisons? Dans la fureur » des bacchanales, on n'épargne pas même les M morts, arrachés du sépulcre où ils reposent, de » cet asile sacré de la mort , déjà méconnoissaUes, >» déjà mutilés, on outrage, on déchire leurs ca- » davres, on en disperse les débris. Nous vit -on » jamais user de représailles contre celte haine for* » cencc qui nous poursuit au-delà du trépas. Une » seule nuit et quelques flambeaux suffiroient pour » en tirer une ample vengeance : mai^à Dieu ue » plaise qu'une Religion divine ait recours pour » se venger à des moyens humains , ou qu^eile s*af- > flige d'être éprouvée par les souffrances.
a Indifférens à la gloire et anx honneurs, vos » assemblées publiques n'ont pour nous aucun at- '> trait. Nous renonçons à vos spectacles , à cause
EN MATIÈRE 0£ HELlGIOIf. ^()l
» de leur origine superstitieuse. Nous n'avons rien j» de commun avec les extravagances du cirque, les » obscénités du théâtre , les barbaries de Tarène , » la frivolité des gymnases. Nous ne formonsqu'un » corps, uni par les liens d'une même foi , d'une » même discipline, d'une même espérance. Nous » nous assemblons, en quelque sorte, pour assiéger » Dieu de nos prières. Cette violence lui est agréable. 9 Nous prions pour les empereurs, pour leurs mim nistres, pour toutes les puissances, pour l'état » présent de ce monde, pour la paix, pour le retar- » dément de la fin de l'univers. Nous nous réunism sons, pour lire les Ecritures, où nous puisons , » selon les circonstances, les lumières et les averm. tissemens dont nous avons besoin. Cette divine » parole nourrit notre foi, relève notre espérance, » affermit notre confiance , resserre le nœud de la » discipline en inculquant le précepte... Des vieil- N lards président. Ils parviennent à cet honneur , » non par argent , mais par le témoignage qu'on » rend à leurs vertus éprouvées. L'argent n'influe » en rien dans les choses de Dieu. S'il se trouve » parmi nous une espèce de trésor , sa source est I» pure, et nous n'avons point à rougir d'avoir ven- »» du la Religion. Chacun fournit une somme mo- » dique tous les mois, ou quand il veut, et s'il le » veut, et s'il le peut; on n'y oblige personne; les
» olTrandes sont volontaires. C'est comme le dépôt
» de la pieté : on ne le dissipe point en f<>stins, co » débauches , mais on remploie à soulager et à » inhamer les indigens, à nourrir les pauvres (ff- » phelins, les domestiques cassés de vieillesse , les » malheureux qui ont fait naufrage ; et, s'il y a des » chrétieuscondamncs aux mines, détenus dans les » prisons , ou relégués dans les îles , uniquement » pour la cause de Dieu , la Religion dilate ses » entrailles de mère en faveur de ceux qui Font » confessée.
>« Il se rencontre néanmoins des gens qui nous » reprochent cçs œuvres d'amour. Voyez , -disent- » ils , comme ils s^ aiment ; car pour nos ennemis, » ils se haïssent tous : voyez comme ils sont prêts » à mourir tes uns pour les autres : pour eux , » ils sont plutôt prêts à s'entr'égorger. Quant » au nom de frères que nous nous donnons, ils ne » le décrient, je pense, que parce que, chez eux , » tous les noms de parenté ne sont que des expres- M sions menteuses d'attachement. Nous sommes » aussi vos frères par le droit de la nature, la mère » commune de tous les hommes; mais à peine êtes- » vous des honmies, parce que vous êtes de maa- » vais frères. Combien ceux-là sont-ils plus véri- » tablcment frères, et plus dignes de ce nom, qui » rcconnoisscnt pour père le même Dieu, qui se » sont abreuvés du même esprit de sainteté, qui ii sortis du sein de la même ignorance , ont con-.
EN MATIÈRE DE RELIGION. /^qS
temple, ravis et tremblans, la lumière de la même vérité? Mais peut-être tient-on notre fraternité pour illégitime, parce qu'on n'en fait point retentir la scène, ou parce que nous vivons en frères des mêmes biens qui , chez vous , divisent tous les jours les frères. Lorsque les sentimens et les cœurs se confondent , comment les biens seroient-ils séparés? Tout est commun entre nous , hormis nos femmes. La seule chose que nous nous réservions en propre , est la seule que les autres hommes mettent en commun. Ils font entre eux comme un échange des droits que leur donne le mariage ; à l'exemple sans doute de leurs sages, d'un Socrate parmi les Grecs, d'un Caton parmi les Romains, qui abandonnoient à leurs amis les femmes qu'ils avoient épousées , pour en avoir des enfans dont ils ne seroient point les pères. Etoit-ce malgré elles? Je ne sais* » Quel souci de la chasteté pouvoient avoir des I» épouses que leurs époux cédoient si facilement ? » O merveilleux exemple de la sagesse attique , de » la gravité romaine ! Un philosophe et un censeur » ministres de prostitution ( i ) »!
En peignant les vertus chrétiennes, si sublimes et si humbles , si pures et si touchantes , Tertul-
{i) Apolog» adv. Génies, Cap. xxxvi, xxxyii^xxxvui
494 ^ssAi SUR l'indifférence
lien sans cesse en appelle au témoignage des païem Il les provoque avec hardiesse, il les somme de le démentir, s'il avance rien qui ne soit publiquement avéré (♦). De nos jours même la philoso-
(*) L'idce qu'avoicnt les païens de la pureté deamoHUS chrérieunes , contraste d'une manière très-remarqaaUe avec la dcpravalion de leurs propres mœurs , dans la actes du martyre de sainte Àfrc, qui fat brûlée vive Fan 3o4, durant la persécution de Dioclétien^ à Ausboargi dans la Rjiétie. Le juge, nommé Gaïus , instruit qu'Àfre avoit jusque-là vécu dans le désordre, lui dit ; « Sacrifie! » aux Dieux ; il vaut mieux vivre que de monrir, dans les » tourmens. — - ApBE.J'ai été une grande pécheresse avant » de connoître Dieu ; mais je n'ajouterai point de noa-* 1) veaux crimes à ceux que j'ai eu le malheur de coin- » mettre , en faisant ce que vous exigez de moi. — » GaÏus. Allez au temple, et sacrifiez. -* Afbe. Jésos- » Christ est mon Dieu : je Tai toujours devant les yeox« » Sans cesse je lui confesse mes péchés , et parce que je )) suis indigne de lui offrir un sacrifice (^}; je désire^me p sacrifier moi-même pour la gloire de son nom , afin Y) que ce corps que j'ai tant de fois souillé , puisse être I) purifié par les tourmens. — Gaïus. Je sais que vous 9 êtes une prostituée. Sacrifîcz-donc,CAra;oK/<f Tie^ut^ )) prétendre à l'amitié du Dieu des Chrétiens, — Afbe* 9 Notre Seigneur Jésus- Christ a dit qu^il étoit descendu • du ciel pour sauver les pécheurs. L'Evangile rapporte » qu^il permit à une courtisane comme moi de lui ar«
{*) Les pécheurs^ durant la pénilence canonique, ne pouToIent assistera la célébration des saints mystères. Ils prioieatà la porte J? r£glif«, eu dehors I pendant la messe.
»hie j n^osant contester une vérité de fait que Thisoire entière atteste, a essayé de s'en servir pour xpliquer naturellement la rapide propagation de 'Evangile. Afin de ne pas avouer que le Christialiame a été divinement établi, elle s'est vue forcée ereconnoître qu'il enfante des vertus divines (i).
roser lespieds de ses larmes, et qu'il lui pardonna ses péchés. Loin de rejeter les pécheurs, il s'entre<.enoit fiiinilièrement avec eux, et mangeoit à leur table. — Gaïits. Sacrifiez , iifin d^ assoit beaucoup d'amans qui puissent vous enrichir» — Afre. Je renonce pour toujours à un semblable gain. J'ai jeté tous les biens que î'avois acquis de la sorte. Les pauvres d* entre nos frères n'ont point voulu les accepter, quoique je leur disse que je les leur donnois , afin qu'ils priassent Dieu pour moi (^). — Gxivs, Jésus- Christ ne voudra point de iM>iif. C'est en vain que vous le regardez comme votre Dieu; une courtisane ne put jamais étrt appelée chré^ tienne. -^ Afbe. Je Tavoue, je ne mérite pas de porter le nom de chrétienne^ mais Jésus-Christ m'a fait la grâce de m'admettre au nombre de ceux qui croient en loi , etc. » . Vies des Saints , trad, de Pang, par Go»
lescardj tom. VII , p. 121, 122, édit. de Versailles. (1) Voyez \ Histoire de la Décad. de VEmp, rom*j par
Gibbon.
(*) L*£glîf€, en conséquence de Fancienne discipline, ne Ton- >ît point recevoir, même pour le soulagement des pauvres, les ITrandes des pêcheurs publics , ou l'argent qui avoit été acquis ai* [es voit* illiiilrs. Voysi le» Constit, apost. L lY V, VJ.
Pendant trente siècles , Thomme , témoin da misères attachées à la condition humaine , n'avoit pas même songé à venir au secours de ses frèrci souflrans. On nç trouve pas, chez les anciens, Fonibre d'une institution en faveur des infortanéi: la philosophie ni le paganisme ne séchèrent jamais une seule larme. Quoique la pitié soit dans la nature, et peut-être parce qu'elle est dans la nature, le rabonnement en éloigne. Sénèque rappelle le vice d'une ame foible. Ne te /amenie point açec ceux qui pleurent : c'est un des préceptes de Marc-Aurèle, et la doctrine commune des stoï* ciens. Le sage , dit Virgile , ne compatit point à l'indigence; neque ille^ aut doluit miserons inopem^ aut ini^idit habenti. Qu'il y a loin de ce froid égoî»me à la charité chrétienne! Eh quoi! l'homme estil donc si sensible aux douleurs d'autruî , qu'il faille l'y endurcir, en trempant son ame dans des doctrines barbares? au contraire, le plus grand miracle du Christianisme est de l'attendrir sur des maux qui ne sont pas les siens : et celui-là du moins, on ne le niera pas, car il frappe tous les yeaXt s'il n'émeut pas tous les cœurs. Venez , suivez les pas de la Religion d'amour ; comptez , s'il est possible , les bienfaits qu'elle répand à pleines mains , sur les hommes , les œuvres de miséricorde qu'elle inspire, et qu'elle seule peut récompenser. Dans une peste qui ravagea, au troisième siècle, une