‹ Essai sur l'indifférence en matière de religion (volume 3)Chapitre 4 sur 64 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Considérations sur le premier système dindiffé^ rente ^ ou sur la doctrine de ceux qui, ne voyant dans la Religion qu'une institution politique^ ne la croient nécessaire que pour le peuple.

On 'trouve la Religion près du berceau de tous les peuples, comme on trouve la philosophie près de leur tombeau. « Aucun Etat , dit Rousseau , ne fut » fondé, que la Religion ne lui servît de base(i) »: Et quand la philosophie, récemment , a voulu fonder un Etat sans religion, elle a été forcée de lui donner pour base des ruines ; elle a établi le pouvoir sur le droit de le renverser, la propriété sur la spoliation^ la sûreté personnelle sur les intérêts sanguinaires de la multitude, les lois sur ses caprices. Cet ordre social philosophique a existé quelques mois , pendant lesquels l'Europe a vu s'accumuler en son sein plus de calamités et de forfaits que n'en offre l'histoire des dix siècles précédens; et si Dieu n^avait abrégé ces jours affreux, je ne sais s'il seroit demeuré un être humain vivant, pour recueillir le fruit de la plus terrible leçon qui ait jamais effrayé la terre.

Quoi qu'en aient dit quelques sophistes, il est donc prouvé, par le fait, qu'un peuple athée ne

(i) Contrat social, liv. IV^ chap. viu.

laoroit subsister (*), puisque la seule tentative dembstituer rathéisme à la Religion a bouleversé defond en comble la société en France. Aussi Topinioa contraire, avancée d'abord comme un simple paraàoxe, par des hommes d'une imaginatioudéréglée, n'a-l-elle pu devenir une croyance que pour un pe* tit nombre d'insensés, non moins^éponrvus de lumières que pleins d^orgueil , et si profondément pervertis, qu'en eux chaque pensée étoit un crime». Dans tous les temps , on a senti que la Religion étoit Tunique fondement des devoirs, comme , à leur tour, les devoirs sont l'unique lien de la société. Rien ne peut suppléer la conscience, qui elle-même supplée fout. On a beau parler aux hommes de bien public, d'intérêt généraU l'intérêt particulier sera constamment leur mobile; et la puissance même de la Religion consiste en ce qu'elle montre à chacun un intérêt immense à concourir au bien général. Il ne faut que du bon sens pour voir cela. Les lëgisla-

{*) L'âlhée Diderot^ appréciateur uon suspect de sa propre doctrine, convient de ceci ; et son aveu a d'autant plus de poids, qu'il est consigné dans une correspondance qui, n'étant point destinée à voir le jour, doit représenter plus fidèlement que ses autres ouvrages les véritables sentimens de l'auteur* Voici ses paroles : « On a dit quelque* » fois qu'un peuple chrétien , tel qu'il doit être suivant > l'esprit de l'Evangile, ne saurait subsister. Cela seroit » bien plus vrai d'un peuple philosophe, s'il étoit possible » d'en former un; il trouveroit sa perte, au sortir du bern ceau, dans le vice de sa constitution ». Correspondance kUe'rmre^ €tc., par Grimm et Diderot, t. 1", pag. 40*^*

yO ESSAI SUR L INDIFFERENCE

leurs de Tantiquité ne s'y méprirent point; anjîeu de raisonner follement contre la Religion , ils s'en servirent pour consolider Tëdifice social; ils là' placèrent partout j dans la famille , près des foyers domestiques , et dans TEtat , comme' partie de la constitution et du gouvernement. Ils firent descendre les lois du ciel, et attachèrent, par l'opinion, quelque chose de divin à tous les événemens de la vie humaine, à toutes les institutions civiles, aux objets inanimés même, aux bois, aux fleuves, aux pierres^ destinées à séparer les héritages : et, si l'on y regarde de près, on se convaincra que le paganisme ne multiplia les dieux à l'infini, qu'à cause du besoin infini que l'homme a de la Divinité.

Quand les mœurs se corrompirent, quand la raison commença d'examiner ses croyances avec aversion, il lui fut aisé sans doute de reconnoître la fausseté du polythéisme; mais ce n'étoit pas ce qu'il y avait de faux dans la Religion , qui contrarioit les pcnchans dn cœur, et par conséquent excitoit sa haine : aussi la philosophie, laissant l'idolâtrie en paix , dirigea principalement ses attaques contre les vérités importunes aux passions, contre les principes de la morale, contre les peines et les récompenses futures, contre l'immortalité de Fanie et l'existence de Dieu. La licence qu'elle protégeoit lui fournit de nombreux disciples : mais, loin de révoqucr en doute la nécessité politique de la Religion, ils en fiirent tellement frappés, qu'ils l'a eonfondi-

EN MATIÈRE DE RELIGION. ni

renl avec les institutions purement politiques, et la crurent une invention du législalcur. A ce titre, elle demeura extérieuremeni sacrée comme les lois; et le magistrat, imbu des maximes athées d'Epîcure, auroit puni, avec une inflexible sévérité, toute atteinte portée au culte établi.

Avant d'examiner ce système philosophique, il est à propos de le voir, pour ainsi dire , en action , chez les anciens et chez les modernes. C Vst le plus coort et le plus sûr moyen pour s'en former une juste idée.

Il s^introduisit chez les Romains vers le déclin de la république, et son origine concourt avec la décadence des vertus publiques et privées. Cependant, il pénétra d'abord parmi les grands et les riches , toujours aisément séduits par ce qui flatte Tamourpropre, tranquillise les passions et soulage le tourment de l'ennui; le peuple, assez long-temps, fut étranger à la nouvelle philosophie, et l'on doit rapporter à cette époque le tableau qu'a tracé Gibbon de l'état religieux de l'empire.

« Lesdifférens genres de cultes qui régnoîent dans » le monde romain , étoient tous considérés par le » peuple comme également vrais, par le philosophe » comme également faux, par le magistrat comme

* également utiles : et cette toléraftce prodùisoit » non-seulement une indulgence mutuelle, mais

* un véritable accord entre les religions.

» La superstition du peuple n'étoit mêlée d'au-

75t ESSAI STJK l'iNUIPFÉREKCE

» cunc haine , d'aucune aigreur ihéologique, ni etï- » chaînée dans le cercle d'un système exclusif. Le . a> dévot polythéiste , tout attaché qu'il étoir à sorr Tif culte , et au rit national , admettoit , avec une foî ' 9 implicite , toutes les religions de la terre

» Les philosophes conservoient, dans leurs écrit» >» et dans leurs conversations , Tindépendance et la; » dignité de leur raison; mais pour leurs actions^ » ils se soumettoient aux règles établies par les lois » et par Tusage. Regardant avec un sourire de pitié » et d'indulgence les erreurs du vulgaire , ils prati- 9> quoient avec exactitude les cérémonies religieuse» » de leurs ancêtres; ils fréquentoient dévotement M les temples des dieux ; tel même d'entre eux , » jouant un rôle sur le théâtre de la superstition , » cachoit les scntimens d'un athée sous la robe d'un » pontife. Il eut été difficile de déterminer des. » hommes qui raisonnoieut ainsi, à s'entre-dispujt ter sur les différeus modes de croyance ou de culte. » Il leur étoit fort indifférent que les folies de la » multitude prissent telle forme plutôt que telle » autre: et ik^pprochoient , avec le même mépris w intérieur et le même respect apparent , des autels. '> du Jupiter de Lybie, de celui de TOlympe, ou de » celui du Capitule (i)».

Oii seroit moins surpris de la complaisance avec laquelle M. Gibbon peint l'incrédulité romaine ,

(i) Histoire de la Décadence et de la Chute de V Empira

EM MATIÈaE DE RELIGIOK. 7 3

ê'il en avoit ignore les épouvantables effets. Mais il savoit mienx que personne que le mépris intérieur des philosophes, non pas seulement pour le Jupiter de Lfbie et celui de V Olympe^ mais pour toute divinité quelconque, ne tarda pas à se propag;er parmi Us dépôts polythéistes^ et qu'à l'exemple des grands, devenue indifférente à tout , hors au plaisir, la multitude se désabusa tellement Aes Jolies et des superstitions antiques , que Terapire , privé de Tappui qu'il empruntoit de la Religion, chancela tout à coup comme un homme ivre, et disparut enfin dans la fange, où le traînèrent avec ignomi* uie des peuples forts de leurs croyances et de leurs mœurs. Montesquieu ne craint pas d'attribuer sa chute à la philosophie d'Epicure, dont M. Gibbon admire si naïvement le résultat (*). Il ne s'est pas aperçu que le tableau qu'il a voulu rendre attrayant n'est qu'une effrayante description du vice intérieur qui devoit irrémédiablement conduire Rome à sa perte. ^

Si l'on considère attentivement le genre humain, a l'époque où commence cette grande révolution, on n'aura pas de peine à démêler, à travers l'éclat des événemens, les causes qui la reudoient ncces-

(*} Bolingbrocke pense sur ce point absolument cofpnie Montesquieu : « L'oubli et le mépris de la Religion furent, 9 dit-il , la cause principale des maux aue Rome éprouva » dans la suite ; la Relif^ion et TEtat acchurent dans la j) même proportion ». Tom.- IV^.pag. ^18*

saire. Le corps social dtoit épuisé, et Tapparence de vigueur qu'il continua de montrer quelque temps encore , tenoit presque uniquement à la conservation de la discipline militaire, qui s'altéra bientôt bomme tout le reste. La puissance absolue des empereurs suppléa momentanément aux lois, aux mœurs, à la Religion. Il y eut je ne sais quelle triste imitation de Tordre , parce qu'on obéit , et l'on obéit parce qu'on trembla. L'épée du légionnaire fut le sceptre avec lequel on gouverna ces fiers Romains qui a voient donné des fers au monde entier; et comme il n'y avoit jamais eu d'exemple d'une semblable domination, jamais il n'en exista d'une pareille servitude.

A partir du règne de Tibère, on voit les âmes se dépraver à un point qui étonne même aujourd'hui; ou plutôt on voit se manifester une dégradation dqà existante, et qui n'attendoit , pour se produire au grand jour, et prendre , en quelque sorte , une solennelle possession de l'opprobre, qu'un premier exemple et un indigne salaire. A la vérité, quelques rares vertus apparoissoicnt encore de loin à loin dans la société , comme ces feux qu'on allume la nuit sur les bords d'une mer orageuse , pour indiquer la roule au navigateur ; mais elles sembloient ne briller que pour éclairer les naufrages qu'elles auroient dû prévenir. Et ces vertus elles-mêmes , examinées de sang-froid , qu'étoient-elles , après tout, que le facile courage de mourir, disons mieux,

EN MATIÈRE DE RELIGION. y5

de se dérober à ]<i fatigue de vivre? La force des plus hautes âmes consistolt à plier sous le fardeau de ces temps eiTroyahles. Qu'on juge du peuple entier par les exceptions.

L'esprit humain ne savoit plus où se prendre. Dépouillé de ses croyances et de ses opinions mêmes, il nageoit au hasard dans un océan immense d^inccrtitudes et de doutes. Il n'y avoit plus de paganisme , il n'y avoit plus même de philosophie , à moins qu'on n'appelle de ce nom ces vagues jeux de l'esprit, dont quelques Romains amusoient leurs loisirs dans les jardins de leurs villa^ ou sous les portiques de leurs palais , sans que, de tous ces discours ingénicax, il sortit une règle fixe de conduite et un principe pour la conscience. On dissertoit sur les dieux, pour douter s'ils existoient; sur les devoirs, pour les éluder; sur la mort, pour conclure qu'il falloit se hâter de jouir de la vie; et, par-dessus tout, on s'ahanrionnoit mollement au courant du fleuve, qui emportoil pêle-mêle les débris de Tordre social, et les hommes, et les institutions , et Tempire même.

Toutefois , malgré rindîfférence générale , et peut-être à cause de cette inclifférencc, le culte subsistoit encore; mais un culte vide de foi, et p.ir conséquent dépourvu d'effet. On continuolt d'attester à la tribune les dieux immortels : jamais les rhéteurs ne furent plus féconds en maxiriyps sévères ,

76 fiSSAI SUA L^INDIFFÉRENCE

en pompeuses sentences de morale : et cependant lar société s'affoibiissoit à vue d'oeil; car des phrases ne sont pas des croyances, et de futiles déclamations ne remplacent point les doctrines sociales. La philosophie elle-même, bien que décidée à ne voir dans ces doctrines que des préjugés» en a reconnu de nos jours la nécessité indispensable. « II faut sans doute 9 des préjugés aux hommes, » dît un de ses plus célèbres disciples , dans un ouvrage on il enseigne l'athéisme : « sans eux point de ressort, point d'ac- »• tion; tout s'engourdit, tout meurt (i) ». Ainsi la mori de la société, la mort du genre humain seroit le résultat de la victoire que la sagesse moderne s^effbrce de remporter sur ce qu'elle nomme les préjugés. Nous ne le savions que trop déjà ; mais on aime à en entendre l'aveu de sa propre bouche.

Le Christianisme trouva donc l'empire dans cet état de défaillance morale qui résulte de la privation de la vérité, et présage une dissolution prochaine; et, pour s'établir, il eut à vaincre l'indif-férence générale, et la résistance des magistrats^ décidés à soutenir le paganisme , non comme Religion , mais comme institution de l'Etat. Tel fut presque l'unique motif qui dicta tant d'éditssanglans. Le fanatisme y eut si peu de part, que le ■ -■-■■■ ■ ' I ■

(1) Correspondance littéraire de Grimm et die Diderot^ toim V, page 6.

EH MATIÈRE DE RELIGION. ^y

philosophe Marc-Âurèle et Trajan ne furent pai moins persécuteurs que Néron. Ils proscrivirent les Chrétiens comme dès ennemis des lois , et il est très-remarquable que Fin tolérance politique est la plus implacable et la plus barbare , parce qu'elle n*est poins adoucie par la Religion qu'elle défend. En toute religion , même fausse , il y a quelque chose de généreux et de favorable à Thumanité : la politique au contraire est sans pitié, et constamment calme et froide, même lorsqu'elle est atroce. Cela s'est vu à toutes les époques ; et rien , sous ce rapport, ne ressemble davantage aux persécutions des empereurs contre les premiers Chrétiens , que les persécutions de TÂngleterre contre les catholiques. Mais je traiterai ailleurs cet important sujet , qui mérite une attention particulière.

Il n'y a qu^un moyen de tirer les hommes de rindifférence où les jette Tabus de la raison : c'est de dompter celte raison ahière, en la forçant de plier sous une autorité si haute et si éclatante, qu'elle n'en puisse méconnoître les droits. Il faut la convaincre qu'il existe une raison supérieure, immua-» ble règle du vrai , à laquelle elle doit se soumettre , Gomnfie au suprême monarque de toutes les intelligences : il faut en un mot que, reconnoissant la souveraineté de Dieu, elle s'élève jusqu'à une obéissance absolue, qui, la retenant à sa place, d'oùell^ ne sort jamais que pour s'égarer, l'empêche de se

8p ESSAI SUR l'indifférence

même, dès son origine , qu'un système de philoso-' phie anarchique, et un monstrueux attentat contre^ Je pouvoir général quf régit la société des intelligences. Elle fit reculer Tesprit humain jusqu'au paganisme ; et des causes semblables à celles qui avoient agi chez les Romains , au temps de leur plus grande corruption , produisirent de semblables effets chez quelques nations modernes , victimes , à leur insu , des mêmes principes destructeurs. Considérons un moment l'Angleterre en particulier. Sa position isolée permit à la Réforme de s'y développer avec moins d'obstacle , en sorte qu'on ne peut nulle part mieux observer , et sa marche progressive , et son influence sur la société.

Les anarchistes de 1793 cherchèrent à établir l'ordre social sur la liberté et V égalité^ la liberté absolue d'action, et Végaliié d'autorité ou de droits; ce qui n'éloit qu'une conséquence exacte de la souveraineté du peuple, qui, d'un côté, excluant tout supérieur, laisse chacun entièrement libre ou maître de lui-même; et de l'autre, appartenant égale-

» reuses. Car à quoi servent le baptême , les autres sacre- 0 mens, rEcrilure et Jésus-Christ même, si les impies, lei j» idolâtres et les épicuriens sont saints et bienheureux? 0 Et cela, qu^est-ce autre chose que d^enseigncr que cha- » cun peut se sauver dans sa religion et dans sa croyance ?« ( Porv* conf. Luth, hosp, p. a. 187).

ment

EN MÀTÏËRB DE RELIGION. Si

ment à tons , doit être partagée par tous également. On sait qael fut bientôt le rësnitat de cette doc-« trine : mais ce qne je veux faire observer ici , c'est sa -parfaite conformité avec la doctrine théologique des protestans. Ayant posé en principe la souve-* raineté de la raison humaine en matière de foi , ils essayèrent de donner pour base à la Religion , la liberté et V égalité^ c'est-à-dire, la liberté Ae croyance, et T^^/rV/ d'autorité; et cette doctrine, commune aux révolutionnaires politiques et reli-« gieux , a dû avoir et a eu réellement un résultat semblable dans Tordre politique et dans Tordre religieux : dans Tun , elle a produit tous les crimes, dans Tautre loutes les erreurs ; et , durant les fatales discordes qui conduisirent un de ses rois à Téchafand, TAngleterre en a éprouvé simultanément ce double effet.

Cependant chaque secte , se sentant défaillir , tâchoit de s'attribuer sur ses membres une autorité régulatrice des croyances et des actions , ou de saisir quelques débris du principe conservateur qu'on avoit imprudemment brisé. Inutile tentative : on lui montroit aussitôt qu'elle ne pou voit réclamer une pareille autorité sans se condamner elle-même ; et l'impuissance absolue de trouver un point de repos sur les sables mouvans de la Réforme , contraignît les esprits conséquens de traverser rapidement tout le Chrbtianisme , pour arriver au môme

8a ESSAI sua L^INDirmÉHENCÊ

terme que la philosophie antique , c'est-à-dire , à Tathéisme d'abord , et ensuite à l'indifTérence , qui renferme toutes les erreurs ensemble , parce qu^elle exclut à la fois toutes les vérités.

Alors il s'opéra dans les idées une révolution semblable à celle qui eut lieu à Rome vers h\ fin de la république : on cessa de s'occuper de la Religion comme vraie, pour la considérer sous un point de vue purement politique. On en fit une institution de TEtat , complètement soumise au chef de TEtat , même quant au dogme. On avait refusé de croire au Christianisme sur l'autorité de IKeu « et Ton en vint jusqu'à ne croire en Dieu que sur lautorité du Roi ; « parce qu'il est immoral et

• impie y dit un célèbre philosophe anglais , lors-

• que le souverain a sanctionne un symbole , de » nier ou de révoquer en doute l'autorité divine » d'une seule ligne ou d'une seule syllabe de ce w symbole >» ^ attendu que « le témoignage et Tau- M torité des lois sont l'unique garantie que nous

• a\ous contre Terreur (x) *». Tel est aussi le sentiiuout de Hobbes ; les chrétiens , selon lui , sont ol4igt's d olH>ir aux lois d'un prince infidèle , même en matière de religion : « La pensée est libre ; M n)ais « eu ce qui tient à la confession de la foi ,

(0 Lord ShafUbury's Charactcristics , volume 1*''^ pa^ei *i3 1 - 3(>o.

tV MATIÈRE DE ÏIELIGION. 83

» b raison particulière doit se soumettre à la rai« » son génâ'ale , ou au souverain , qui est le liea- » tenant de Dieu (i)».

On ne sauroit confondre plus entièrement l'ordit politique et Tordre religieux , ni montrer une plui profonde indifférence pour la vérité. On sentoit le besoin d'un culte , et par conséquent d'une autorité qui le défendit contré l'inconstance des opinions ; et 9 comme on ne Qonnoissoit plus d'autre autorité extérieure que l'autorité humaine ou la force , on rendit le dépositaire de la force publia que l'arbitre indépendant de la foi. Les passions et les intérêts se donnèrent une religion , comme ils s^étoient donné une constitution ; et la religion ne (ut même qu'un article de cette constitution : espèce de contrat entre le peuple et le souverain , où le peuple stipula sa servitude religieuse , en échange de ce qu'il prenoit pour la liberté politique. Et quand je dis sa servitude , je le dis avec réflexion ; car la servitude consiste , non dans l'obéissance à l'autorité , ce qui est au contraire la seule liberté véritable , mais dans l'aiscrvissement à une autorité dépourvue de droit.

Dès que la Religion fut devenue une simple institution politique , et la foi une loi de 1 Ëtat , quiconque professa publiquement une foi différente

(i) Leviathan , pag. a38.

B4 ESSàl SUR L^IÎÎDIFFÉRÉNCB

dut être regarde comme rebelle aux lois et ennemi de TEtat. De là les persécutions que subirent les dissidens en Angleterre , persécutions purement pplitiques de leur nature. Car , remarquez la différence : l'Eglise , société spirituelle , ne considé* rant les religions diverses que sous un rapport spirituel , è'est-à-dire , comme vraies ou fausses , est souverainement intolérante pour les erreurs ; mais ne prononce contre les personnes que des peines spirituelles. Le pouvoir politique, an contraire , ne considérant la Religion que sous on rap* port indépendant de sa vérité , est souverainement tolérant pour les erreurs ; il réserve pour les per« sonnes toute sa sévérité , parce qu'il ne peut connoître que des délits extérieurs ou des actions. Ainsi les lois , en Angleterre , ne déclarèrent point telles ou telles doctrines fausses ; mais elles privèrent des droits civils les sectateurs de tel ou tel culte, et condamnèrent les personnes convaincues d'avoir exercé ces cultts proscrits , à Tçuiprisonnement , à Fexil , à la mort ; toutes peines purement civiles. Cependant l'indififérence pour la vérité , qui faîsoit le fonds même de ces lois , protégea chaque jour davantage contre leur rigueur les sectes nées du protestantisme , qui toutes participoient plus on moins à la même indifférence. Soeurs , pour ainsi parler, de la religion établie , elles se rapprochoient par des sentimens et des intérêts communs; tandi&

que la religion catholique, également opposée à chacune d^elles , les eut toutes pour ennemies , et finit par porter seule le poids d'une législation oppressive. La même chose étoit arrivée au Christianisme , sous les empereurs : ils le proscrivirent rigoureusement , à cause de son incompatibilité avec la religion de Tempire , et tolérèrent les cultes idolâtriques, parce que, fondés sur la même erreur, ils ne s'excluoient pas mutuellement. Et quel moyen de contester Texactitude de ce parallèle , quand on voit FAngleterre prescrire , dans le plus minutieux détail , à ses ageiis au Canada , d'odieuses mesures de persécutions contre la religion catholique ; et , en même temps , garantir, par un traité solennel , aux hâbitans de Tile de Ceyian , la liberté de ridolàtrie ; assister, par ambassadeurs, auxcérémonies religieuses de ces peuples , et offrir à leurs divinités des dons sacrilèges ?

Une nation à qui ce scandale déshonorant n'a point arraché un cri universel d'indignation et d'hor^ reur, n'est plus une nation chrétienne. Elle touche au dernier terme de l'indifTérence religieuse ; et voilà ce qui la préserve du fanatisme de l'impiété. Au reste , cette indifférence toujours croissante affoiblit progressivement l'intolérance politique , et tôt ou tard elle en triomphera. Ce moment sera Fépoque si désirée de l'émancipation des catholiques. La masse de la nation , indifTérenté à toutes

les erreurs ^ sera bientôt indifTérente à la vérité même ; à force de la mépriser , elle la supportera. L'opinion a déjà presque tout fait à cet égard : le Gouvernement seul résiste, et Ton comprend asseai pourquoi. L'existence de Téglise anglicane est liée à la constitution de TEtat; et le Gouvernement tremble de placer sa religion factice en présence d'une religion véritable. Il faudra pourtant qu'il s'y résolve , car cet événement est nécessaire* Une politique prévoyante, au lieu de le retarder, le hâteroit pent-être. Il est d'ailleurs aisé d'apercevoir qu'il ne sauroit qu'être avantageux à l'Angleterre.' En proie à une cupidité dévorante , qui ne manque jamais de s'emparer des nations à leur déclin , elle déploie une inquiète et prodigieuse activité, que quelques-uns prennent pour de la vie , et qui est la vie, comme la fièvre est la vie , comme les contrac^ tions d'un cadavre qu'on galvanise, sont la vie. Elle est morte par ses mœurs ; et , au premier coup imprévu qui viendra frapper sa richesse , on sera tout surpris de voir ce grand corj>s, auquel on supposoit tant de vigueur, expirer d'épuisement après quelques convulsions. Il existe néanmoins dans ce peuple des germes de régénération : mais il ne se ranimera que par des croyances. La Religion établie étant nulle aujourd'hui sous

ce rapport ( * ) , l'Angleterre doit opter entre le

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(*) WarburloD, mort évêque de Gloceslcr, en IJ79>

Eir MÀTIÈIIE DE RELIGION. 87

faoatisme de quelques sectes turbulentes , et la religion Catholique ; c^est-à^dire , entre des opinions qai , après Tavoir quelque temps agitée , la ra^ meneroient au même point où elle se trouva , présentement ; et une doctrine stable , sévère , parce qu'elle est parfaite , éminemment conser-^ vatrice, parce qu'elle est éminemment vraie, et qui seule peut la sauver à la fois de la lente dissolution de TindifTérence , et des troubles désastreux ou la précipiteroient infailliblement les anar-* chiqnes erreurs des sectes indépendantes.

Le reste de TEurope , à l'exception de quelques contrées catholiques , est travaillé intérieurement de la même maladie. Partout l'indifférence pour la vérité conduit an système de la Uberté et de V égalité religieuses. Ce système se développe même , en plusieurs pays , plus rapidement qu'en Angleterre ^ parce qu'il n'a pas à surmonter la barrière des lois et de la constitution politique. On avoue , il est vrai , qu'une Religion est nécessaire au peuple , mais une Religion quelconque ; peu importe laquelle , on lui •

en laisse le choix ; et pour cju'îl se décide plus libre-'

s'efïrayoit des desdnces que préparoit à TAngleterrc Fanarchie de doctrines à laquelle il la voyoit en proie, a Que «deviendra, dboit-il , ceUe pauvre nation , placée^ comme »un corps de troupes , entre deux feux; la fureur de l'irré- • ligion et la fureur du fanatisme ! » pf^arburtorCs LetUrs ^ page 47.

ïïnentj on les lui présente toutes avec un égal respect , ou plutôt un égal mépris. Les gouvernemenst s'il en est qui attachent «ncore de Timportance aux doctrines , au lieu de chercher à s'en aider, prennent à tâche de les neutraliser réciproquement par un habile mélange. Dupes , ainsi que leurs sujets 9 et plus que leurs sujets , des lumières du siècle , ils semblent se plaire à secouer siir les peuples le flambcciu de la sagesse moderne , à la lueur duquel il n'est rien qui ne paroisse indiiîérent ou faux , à commencer par leurs propres droits. On diroit qu^ils s'imaginent que les hommes seront plus dociles et moins remuans, quand on aura pétrifié lescroyances. Ils ne se doutent pas que l'obéissance à l'autorité ^ même civile , lorsqu'elle n'est pas le produit violent de la contrainte , est le plus grand effort de la foi. S'il pouvoit y avoir quelque chose de ridicule ^ quand le sort des nations est compromis , ce seroit de voir ces absurdes contempteurs du bon sens et de l'expérience prodiguant Xtvûc protection à toutes les folies soi-disant religieuses qui ont jamais dégradé l'esprit humain , et formant des collections de cultes y comme on rassemble des tableaux dans un muséum. Grâce à cette neuve idée, la Religion publique n'est que l'assemblage de toutes les religions particulières. On paye des ministres pour enseigner que Jésus-Christ est le sauveur du monde ^ et on en paye d'autres pour le nier. Le sacerdoce^

EN MATIÈRE DE BELIGIOlC. 89

avili, et placé, comme un minetir, sous la tutelle de radministration , dépend des caprices du dernier commis ; et tandis que , chez les païens , il n'étoit pas un temple qui n'eût ses revenus sacrés , pas une divinité que ses adorateurs n'eussent rendue , en quelque sorle , indépendante en dotant ses autels , le Dieu des Chrétiens , à peine admis à une solde provisoire , figure chaque année sur un hudjet outrageant, comme un salarié de TEtat , en attendant sans doute que le moment soit venu de le réformer.

Que la politique du siècle sourie complaisamment à ce sublime résultat de ses maximes ; qu^elle s'applaudisse de la paix qu'elle a su établir entre des religions ennemies , il n'y a pas lieu de s'étonner , mais de gémir. La paix , une profonde paix régnoit aussi dans les champs lugubres où Germanicus trouva confondus les ossemens des Germains et des soldats de Varus.

Contemplez la société : c'est en l'observant d'un œil attentif qu'on peut apprécier équitablement le système philosophique qu'on nous vante. La Religion , comme croyance , étoit partout , et son absence s'est fait sentir partout. Elle étoit dans le Gouvernement, pour veiller aux intérêts du peuple, et le proléger contre Tabus du pouvoir ou la tyrannie; elle étoit dans le peuple, pour veiller à la perpétuité du Gouvernement , et le protéger contre les entreprises de la multitude , ou l'anarchie ; il

go ESSAI SUR L^INDIFFÉIVEHCe

rësultoit de là que le Gouvernement ëtoit doux et fort , et le peuple libre et soumis. Mais la Religion n^a pas plutôt cessé d'être une croyance divine, que^ les Gouvernemens et les peuples , établis dans une sorte d'état de guerre , parce que le pouvoir san& contre-poids tend au despotisme , et l'obéissance sans sécurité à la rébellion , ont été contraints de se demander des garanties mutuelles , et de chercher leur sûreté dans des pactes illusoires , attendu que les infractions n'ont d'antre juge que les parties mêmes. Telle est la cause qui enfante en Europe cette foule de constitutions moitié monarchiques, moitié républicaines ; véritables traités temporaires entre le despotisme et l'anarchie*

La Religion étoit encore dans les nations, comme ressort, comme une source d'énergie patriotique, où la société , dans les momens de crise , puisoit une force de résistance et de conservation infinie. Ce qui s'est passé de nos jours en Espagne ^ rend ceci bien sensible. On n'oubliera de long-temps ce cri généreux inspiré par le Christianisme à tout un peuple : Mourons pour la cause juste ! Et les nobles efforts de ce peuple croyant , pour maintenir son indépendance, efforts que le succès a couronnés, et devoit nécessairement couronner , sont plus remar(}uables encore par le contraste de la foiblesse^ on pourroit dire de la lâcheté de quelques antres nations. Ainsi la Religion , en forçant l'homme à

KK MATIÈRE DE RELIGION. Qt

an ponvoir, assure la liberté des peuples ; tandis que rincrédulité , dont FindiiTérence est le dernier terme , en détruisant le principe d'ubéis-« tance j dispose à la servitude , et y conduit tôt ou tard.

La Religion intervenoit comme législatrice et comme arbitre dans toutes les transactions sociales* Le mariage lui devoit sa sainteté ; et , après avoir affermi et consacré le fondement de la famille , elle la conservoît par un sage accord d^autorité et de dépendance. Toiftes les institutions empruntoient d'elle quelque chose de moral ; et , comme le pouvoir est nécessaire partout où il y a réunion d'êtres semblables , dans la plus petite école aussi bien que dans le plus vaste empire , partout elle ennoblissoit robéiasance par de sublimes motifs. Chose admirable ! elle substituoit la vénération à Tenvie, en montrant Fituage de Dieu dans tout ce qui participoit à sa puissance. L'esprit de charité qui lui est propre , rapprochoit les rangs saiis lei confondre , et les bienfaits , la reconnoissance , formoîent les doux liens qui les unîssoîent. De cette sorte, et çn détachant le Chrétien des iatérêts temporels , elle lioît étroitement l'homme à l'homme , les familles aux familles , les générations aux générations , les peuples même aux peuples. Qu'a-t-on vu succéder à cet heureux état ? Dans le mariage , une brutale dissolution , et l'anéantisse-

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ment da lien conjugal transformé en convention temporaire ; Tanarchie dans les familles , Taversion * de Tautorité dans les inférieurs , la dureté dans les grands , et dans tous Tégoïsme ; la mauvaise foi dans les contrats , le mépris sacrilège des sermens ^ la discorde des citoyens, et des haines de peuple à peuple , qui rappellent les plus horribles époques de rhistoire.

La ReUgion enfin existoit dans les individus comme frein ^ Ce frein brisé , les actions que la loi ne saurait atteindre, sont demeurées sans autre règle que les passions. Toute la morale a été écrite dans les pages du Code criminel : morale effrayante, dont le magistrat est le ministre , et le bourreau le ven* geur. La distinction du bien et du mal commence au pied de Téchafaud , et là seulement finit le domaine de rindifférence. On a dit à Thomme , la Religion est une invention de Thomme ; alors tout lui a paru des inventions humaines , même la société , même la justice ; et , se sentant assez grand pour n^obéir qu'à Dieu , il a rejeté dédaigneusement le joug de Fhomme. De ce moment , les lois n'ont été pour lui que des obstacles , et des obstacles impuissans ; car on n'échappe point à la conscience^ mab on peut échapper à la loi ; et Tespérance d'y réussir est souvent telle , que , sans la crainte d'une vie. future , il y auroit de la folie à s'abstenir de le tenter. La sagesse consiste uniquement à compenser

EN MàTIÈRE DE RELIGIOU. qS

le lisqne avec Fintérêt. Ainsi , non-seulemait les

vertns se sont évanouies , maïs le crime , f ai hor-

Tear de le dire , le crime , sans infamie comme sans

remords , n'est plus qu'une simple combinaison de

chances, une spéculation vulgaire, un calcul ; moins

^ue cela , un jeu dont Tenfance même amuse son

oisiveté , et qui devient pour elle une habitude ,

avant que les passions en aient fait un besoin.

Tel est le résultat de la doctrine dont je viens

«d^esqnisser Thistoire. Le monde Ta vue deux fois ,

et la dernière fois avec un caractère plus dangereux ,

étendre ses ravages chez des nations énervées et sé-

daites. Il y a dix-huit siècles , elle disparut devant

le Christianisme naissant : elle^isparoitra de nou«-

vean devant le Christianisme pleinement développé,

ou la société et le genre humain disparoitront devant elle.

94 ESSAI SUR L'iNDIFfLftENCË

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