CHAPITRE IIL
Suite du même sujeL
On a VU dans le chapitre précéderit , que le système dont on y expose l'origine et les effets , est un système funeste ; nous allons prouver de plus que c^est un système absurde.
Sans Religion , point de société : la philosQphie Favoue ; mais qu'en conclut-elle ? que puisque la société n'a pu s'établir et se conserver qu'à l'aide des croyances religieuses , ce sont les législateurs qui ont inventé la Religion. Demandez-lui qui sont ces législateurs à qui le genre humain est redevable d'une si importante invention : elle n'en sait rien. Priez-la de nommer au moins un peuple chez qui l'on ait vu commencer la Religion , d'assigner à peu près l'époque de cette merveilleuse découverte : ses connoissances historiques ne s'étei)dent pas jusque-là. Si haut qu'elle remonte , elle trouve toujours ime foi et un culte antérieurs, et tous les monumens de l'antiquité s'accordent à, démentir ses conjectures.
Et! MATIÈRE DE RELlGlOlf. qS
On pourroit a'en tenir là , et lui àite : Vous avancez un fait nouveau , un fait contraire à tous les <)ocumen8 de Thistoire , ainsi qu'à la tradition du monde entier. Votre simple assertion ne suffit pas pour renverser cette masse imposante de témoignages. Il faut quelque chose de plus, il faut des preuves : prouvez donc , ou taisez-vous.
Qu'auroit-elle à répliquer à qui lui tiendroit ce langage? Elle qui se fait gloire de ne déférer à aucune autorité , ejdgeroit-elle qu'on se soumit aveuglément à la tienne ? Les annales des peuples sont aussi oitre nos mains ; ce qu'elle y a lu , nous Vy pouvons lire comme elle ; qu'elle nous montre donc la page où il est écrit : En telle année l'on ingénia Dieu.
Véritablement la philosophie a quelquefois une logique bizarre : « Cela est ainsi parce que je l'af- » firme , et je Faffirme parce qu'il me semble que » cela ne peut être autrement ». Ne voilà-t-il pas une puissante démonstration ? Quelle pitié ! Mais le mépris redouble lorsqu'on examine de près les incohérentes rêveries qu'elle nous donne pour des certitudes.
Comment ne voit-elle pas , qu'avant qu'îl y eût
des législateurs , il y avoit des hommes réunis , et
par conséquent des sociétés , et par conséquent une
Religion , d'après son propre aveu ?
La société est Tétat naturel , l'état nécessaire de
96 ESSAI SUR L^lMDlFrÉRENCE
rhomme : hors de la société , il ne peut ni se repro-» duire ni se conserver. Donc la Religion , sans laquelle il ne sauroit exister de société , est nécessaire comme la société : donc elle n'est pas une invention humaine.
A la vérité , Thomme peut rejeter d'anciennes croyances , et en admettre de nouvelles. Certaines religions peuvent varier, en ce qu'elles ont d'arbitraire 9 soit à l'avantage , soit au détriment de Tordre social ; mais le fond en a subsisté toujours , sans quoi la société eût manqué d'une condition nécessaire à sou existence ; et les philosophes que je corn"bats raisonnent comme le physiologiste qui , de la nécessité de Tair pour donner le jeu aux organes 9 et la vie au corps humain , concluroit que les hommes ont inventé Tair.
Les législateurs anciens se prévalurent , je Favoue , des croyances reçues, pour imprimer à leurs lois une sorte de consécration divine. Mais si la
Religion n'eût été qu'une partie de ces lois mêmes ^ si elle ne les avoit pas précédées , comment en eûtelle pu être la sanction ? La nécessité des lois est manifeste , elle est sentie de tous les hommes ; et cependant les législateurs , au lieu de s'appuyer sur cette nécessité évidente , auroient été chercher, hors de la raison humaine , une absurdité , pour en faire la base de l'ordre social : qui le croira jamais ?
D'ailleurs
D^àiUeurs il ne faut pas s^imaginer qu'il soit donné à l'homme de changer d'un mot les idées de rhomme. On ne conçoit pas, il est vrai, qu'un peuple puisse subsister sans Religion; mais si la Religion est fausse, ou, autrement, si elle n'est qu'une invention de la politique, on conçoit encore i|ioins qu'elle ait pu s'établir et se perpétuer chez tous les peuples sans exception. Il n'existe aucun exemple d'une erreur ainsi adoptée universellement , et sur- 'tout d'une erreur qui contrarie les passions. Cela est tellement contraire à la nature de l'homme , que je comprendrois plus aisément l'adoption générale d'une logique erronée : au moins ne trouveroit-elle pas d'opposition dans les penchans du cœur.
Remarquez- en outre que, pendant que les lois varient presque à l'infini , de même que les formes de gouvernement, les dogmes fondamentaux de la Religion sont partout immuablement les mêmes. Reconnoissez-vous dans cette étonnante uniformité le caractère d'une invention de Thonime? L'erreur est arbitraire , et de là vient qu'en ce qu'elles ont de faux , les religions ne se ressemblent pas , et même ;se contredisent; mais il y a certains points qui leur jont communs à toutes, et j'en demande la raison; je demande qu'on m'explique ce merveilleux accord entre des inventeurs totalement inconnus le^ uns aux autres. I)ira-t-on que la même erreur , avec la pensée de s'en servir pour rétablissement de
gS ESSAI SUA L^INDIFFÉAENCE
l'ordre social, est, par hasard, tombée dans Tes-* prit des lëgblateurs de tous les pays et de tous les siècles? Etrange hasard, à qui nous devons la société ! Mais le hasard au fond n'explique rien , et certes on ne seroit pas reçu à rendre raison de la géométrie, en disant que le hasard a fait que les inventeurs de cette science, chez les divers peuples, ont eu la même idée des grandeurs et des figures , •et leur ont attribué les mêmes propriétés. La ques^ tion revient donc toujours, et jamais on ne la résoudra qu'en supposant une tradition générale plus ancienne que les législateurs ,. c'est-à-dire, une Religion antérieure aux institutions humaines et aux lois positives.
Tout nous ramène à cette conclusion, l'histoire, le raisonnement , et l'expérience que nous avons de nous-mêmes et de nos semblables. La Religion «st si naturelle à l'homme, que peut-^tre n'est -il pas en lui de sentiment plus indestructible. Même lorsque son esprit la repousse , il y a encore dans son cœur quelque chose qui la lui rappelle ; et cet instinct religieux qui se retrouve dans tous les hommes, est aussi le même dans tous les homme$(*).
[*) Je n'avance rien ici ^ne }a philosophie anciepDe n'ait formellement avoué , et dont elle n'ait même tiré de bonne foi la conséquence. Il y a des vérités si paissantes, que peu d'esprits ont la triste force d'y résister. « Une
EN MATIÈRE DE RELIÔIOIC. gq
Eatièrement à Tabri des écarts ide Topinlon, rien ne le dénature, rien ne Taltère. Le pauvre sauvage qoi adore le Grand-Esprit dans les solitudes du Nouveau-Monde, n a pas sans doute une notion aussi nette et aussi étendue de la Divinité que Bossnet; mais il en a le même sentiment. Or, est-il au pouvoir des lois de. créer des sentimens , et des sentimens universels , invincibles ? Que penseroit-.
» preave inébranlable de Texistence des dieax , dit Cicé-
> ron , c'est qu'il n'est point de peuple si barbare , nh » d'homme si abruti, qui n'ait le sentiment de la Divinité. » Plusieurs, il est vrai^ abusés par des coutumes vicieuses,
> se forment d'indignes idées des dieux : tous cependant » croient qu'il existe une puissance et une nature divine. » Or^ ce n'est point ici une opinion que les hommes se » soient communiquée par le discours , ou qu'ils soient » convenus d'adopter 5 une opinion affermie par les insti« » tutions et par les lois. En toutes choses , le consente-* » ment unanime des peuples doit être regardé comme la î) loi même de la nature ». Firmissimum hoc qfferri videtur, cur deos esse credamus^ qubd nulla gens tàmfera^ nemo omnium tàm sit immanis , cujus mentem non im^ buerit deorum opinio, Midti de diis prava sentiunt : id tnim vitioso more effici solet : omnes iamen esse vim et naturam aivinam arbitrantur, Nec verb id collocutio hominum, aut consensus ejfficit , non instiUUis opinio est confinnaia , non legibus. Omni autcm in re consensio omnium gentium^ lex naturœ putanda est, Tuscul. lib. 1*
102 ESSAI Scm X^'lNDIFFÉREVCE
pour le maintien de Tordre social. Or, la Religion n'est utile qu'autant qu'on y croit. Il fisiut donc , ou que tous les membres de la société croient à la Religion ; ou qu'elle ne soit nécessaire qu'à une partie des membres de la société. Et comme il y auroit contradiction à ce que ceux qui considèrent la Religion comme fausse, crussent à la Religion, on a été contraint d'établir en principe que la Religion n'est nécessaire qu'au peuple; principe destructif de toute religion, de Faveu de Condorcet (*), et qui renferme plus d'inconséquences qu'on n'en pourroit relever en un volume.
Et d'abord, dans le langage philosophique, tout ce qui croit est peuple, f(it-ce même le chef de l'état. Quand donc on soutient que la Religion n'est nécessaire qu'au peuple , c'est comme si l'on disoit qu'elle est nécessaire à tous les hommes, hors à ceux qui n'y croient pas; d'où il suit que si personne n'y croyoit , elle ne seroit nécessaire à personne. Â la vérité , il n'est pas aisé de comprendre comment, en ce cas, elle ne laisseroit pas d'être indispensable à la société : c'est un mystère dont ,
{*) « Toute religion qu'on se permet de défendre v comme une croyance qu'il est utile de laisser a(ti peuple, D ne peut plus espérer qu'une agonie plus ou moins pro* 10 longée » . Esquisse (Tun tableau des progrès de t esprit humain*
EH MATIÈRE DE RELIGION. lo3
josfiQ'à présent , il n'a pas plu à la philosophie de nous révéler le secret, et qui paroît destiné à exercer long-temps encore la foi de ses adeptes.
En second lien , la Religion n'est nécessaire aa people même, que parce qu'elle est la base des defoirs et la règle des mœurs. Or, le philosophe se croiroit-il indépendant sous ce double rapport; on aoroit-il trouvé à la morale un autre fondement? Je sais- qu'on l'a cherché ce fondement, avec nne ardeur égale à l'intérêt qu'on se figuroit avoir de le découvrir^ mais je sais aussi ce que pensoit Rousseau de cette vaine recherche , qui n'a^ boutit jamais qu'à l'intérêt particulier. Philosophe lai-méme, il connoissoit à fond ses confrères : je puis donc avec confiance m'appuy er de son aut6« rite snr un point où sûrement il n'est pas suspect de prévention. Vous qui, sur la foi de quelques sophistes, vous imaginez qu'il est beau de ne rien croire, mais dont Famé honnête attache encore dit prix à la vertu , retenez bien ces paroles de Tauleur d'Emile : « Je n'entends pas que Ton puisse être » vertueux sans religion. J'eus long-temps cette » opinion trompeuse, dont je suis bien désa- » busé (i) ». Sans descendre jusqu'aux argument personnels , il est permis d'observer qu'en effet les annales philosophiques seroient loin de soutenir à
(i) Lettre sur les Spectacles,
io4 ESSAI stJK l'indifféhencb
cet égard la plus légère comparaison avec les ttii-* nales religieuses. Or , s'il est quelquefois honorable de se séparer du peuple, ce n^est pas du moins lorsqn^avec la Religion on lui abandonne encore la vertu.
Mais je veux on moment que l'intérêt bien en* tendu , ou tout autre motif de même genre , sup^ pléc/pour certains individus, les préceptes obligatoires d'une morale divine et la conscience; je veux enfin que la Religion ne soit réelleroent nécessaire qu'au peuple : à ce titre encore , elle doit être la plus sacrée des lois , puisqu'elle est la plus importante des institutions. L'attaquer, la ruiner dans l'esprit des hommes, c'est saper l'Etat par sa base, c'est se rendre coupable du crime énorme de lèse-société au premier chef. Or, parmi le» philosophes qui admettent la nécessité politique de la Religion, combien en est il qui ne travaillent de tout leur pouvoir, chacun selon son caractère et ses moyens, les uns par des écrits, les autre» par des discours, et tous par leurs exemples, à décréditer la Religion , et à propager l'incrédulité jusque dans les dernières classes du peuple? Qu'ils regardent en pitié ^ comme le sage de Gibbon ^./e^ erreurs du vulgaire^ c'est la suite naturelle de leurs propres erreurs; mais, pour étre'conséqucns, ils devroient, comme le même sage, pratiquer avec exactitude les cérénwnies religieuses de leurs an^
£5 MATIÈRE DE RELIGION. Io5
tiires , el fréquenter déçoiement les temples de Dieu, Lear système les y oblige; est-ce là cependant ce qiie nous voyons? Ne rougiroient-Us pas au contraire de partager en apparence les opinions du peuple, et même de dissimuler lenr mépris pour les objets de son respect et de sa foi ? Leur orgueil auroit trop à souffrir, s'ils pcnsoicnt qu^on put les confondre avec la foule des croyans. Us sVn séparent avec dédain , ils leur prodiguent les amers sarcasmes, Tinsultante ^dérision; et, jaloux de montrer une supériorité d'esprit imaginaire, ils sacrifient de gaieté de cœur aux pitoyables illusions d'un amour-propre aveugle, et Tintérêt sacré de TEtat , et leurs principes même ,* en sorte que ne fassent-ils pas les plus insensés des hommes, ils en scroient encore, à les juger sur leur propre doctrine, les plus inconséquens et les plus criminels.
Et quand ils renonceroient , en faveur du bien public, à leur misérable vanité philosophique; cpiand ils consentiroient à se mêler dans nos temples avec le vulgaire, il ne dépendroit pas d'eux de déguiser assez leurs sentiments réels, pour qu'ils demeurassent inconnus à la multitude. Il n'est pas au pouvoir de l'homme de se coiilraîndre à ce point. L'incrédule aura beau composer son extérieur, veiller sur ses i)aroles et sur ses mouvemens , jamais il ne ressemblera parfais
loG ESSAI SUR L^INDIFFÉREKCE
ment an chrétien; et il Ini ressemblera d^autani moins ijne son ame conservera plus de droiture el de délicatesse : il y a dans Thypocrisie quelque chose de si vil , qu^elie répugne invinciblement à tous les cœurs honnêtes. Et comment le vague motif de Tutilité générale , qui ne le touche qu^in— directement, obtiendroit-il du philosophe ce que la foi , avec ses terreurs et ses espérances immortelles, n'obtient pas toujours du croyant? A ces considérations, ajoutez Tennui, la gêne inséparable de pratiques qu'on juge ridicules , Forgneil secrètement irrité, et ne doutez nullement que le mépris intérieur dont parle Gibbon , ne perce bientôt à travers le respect apparent Dès lors renaissent les inconvéniens que j'exposois tout à Fheure. Le peuple s'apercevra qu'on le regarde en pitiés et ne tardera pas à rougir d'une religion qui Thumilie. Persuadé qu'elle est le partage de l'imbécillité et ' de l'ignorance, pensez-vous que ce partage le flatte extrêmement ?
Philosophes, parlez moins de la dignité de l'homme, ou respectez-la davantage. Quoi! c^est au nom de la raison , c'est en exaltant avec em«* phase ses droits imprescriptibles, que vous condanmez froidement plus des trois quarts du genre humain à être la dupe de l'imposture ! De grâce ^ montrez -vous plus géciéreux envers vos frères^ laissez pénétrer jusqu'à eux quelques rayons de la
lumière dont vous vous applaudissez d'être en pas* session. Aussi bien ne dépend -il pas de vous de Tempécher : car, prenez-y garde, s^il faut des ver^ tus, et par conséquent de la force , pour être religieux; Il ne faut que des passions , et par conséquent de la foiblesse, pour être incrédule. Le cœur se porte de ce côté de tout le poids de sa corruption. Et vous vous imaginez qu'en jetant la Religion au peuple, et lui disant que c'est pour lui un frein nécessaire, il s'empressera de le saisir, en vous abandonnant les rênes ? Vraiment , je vois assez que cela seroit commode. Il s'abstiendroit pour vous, et vous jouiriez pour lui. Mais, dans ce calcul ingénieux, vous oubliez deux choses, 1 orgueil et la cupidité. Quand une fob ce sera une opinion admise , que la Religion n'est qu'un leurre dont on amuse U peuple; qui voudra être peuple , et s'imposer des devoirs pénibles, pour acquérir la flatteuse réputation d'un sot? Chacun prenant modèle sur la classe au-dessus de soi, pensera s'élever en ne croyant pas , et n'en répétera pas moins, d'un ton dédaigneux, que la Religion est nécessaire au peuple. Les grands la renverront avec mépris aux magistrats, les magistrats à la bourgeoisie , la bourgeoisie aux artisans , les artisans aux simples manœuvres , et ceux-ci aux derniers mendians, de qui elle essuiera les rebuts. Semblable à ces messagers divins , dont il est parlé
to8 ÉSSII SUR L^UTDIFFÉITENCK
dans nos saints Livres , cette fille du ciel, ëtran-* gère au milieu de la tocîétë, et y cherchant en vain un lieu de repos, sera réduite à s'asseoir sur les pierres des places publiques, entourée d^une foule moqueuse , qui rougiroit de lui offrir un asile hospitalier.
J'en appelle à Texpérience : qu'est-ce qui a in— troduit rirréllgion dans les chaumières? Le raisonnement? non, mais l'exemple contagieux, mais la honte de paroitre crédule. Telle est , avec l'attrait de la licence , la vraie cause des progrès de l'incrédulité. Et certes, la philosophie est étrangement confiante , si elle a- pu espérer sérieusemeni de séparer le genre humain en deux classes , dont l'une croîroît pour la sûreté de l'autre , et ne rccueilleroit en retour que le dédain ; dont l'une ne reconnoîlroit d'autre devoir que d'obéir à ses pen— chans , et l'antre renonceroit à ses penchans pour obéir à des devoirs chimériques; dont l'une se rîroît de ce que l'autre respectcroit complaisaniment ; en sorte que d'un côté se trouveroit , avec l'indépendance, tout ce que l'homme recherche ici-bas ; et de l'autre , avec la servitude des préjugés, tout ce qu'il redoute et qu'jl hait , sans autrier compensation que le mépris. N'est-^e pas là une heureuse et profonde combinaison? Quel délire! et pourtant voilà ce qu'on croit , ce qu'on admire,^ de préférence à la vérité. Mais la nature,.dont' Jes
lob ne varient point au gré des passions , réfute bioitôt , d'une manière terrible , ces théories que Torgueil humain essaie d'opposer a l'ordre éternel. Ici , les faits parlent, et assez haut pour être entendus de ceux même qui fermeroient Toreille à la raison. Si quelqu'un conservoit le triste courage de nous vanter les religions politiques, au milieu des ruines de la foi, des mœurs , de la société, toutes ces ruines ensemble éleveroicnt la voix pour le confondre. Ainsi la Religion est indispensable dans le système, et en admettant U système, la Religion ne sauroit subsister: lecteur, lirez la conclusion.
Mais accordons aux indifférens politiques ce qu'ik prétendent , admettons que la Religion est une erreur, la morale une erreur, et voyons ce qui s^ensuivra. Ces erreurs , de leur aveu , sont nécessaires à la société. Or, l'homme ne se conserve que dans l'état de société ; ce n'est non plus que dans l'état de société que ses facultés intellectuelles se développent, qu'il s'élève au-dessus de la brute, par l'exercice de sa raison, par la culture des sciences, par la pratique des vertus. D'un autre côté. Terreur n'existe pas nécessairement; elle a pu être ou n'être pas inventée ; elle est le produit contingent de ce qu'on appelle hasard. D'où il résulte :
t» Que la société est un pur effet du hasard, et
IlO ESSAI SUR L^NDIFFÉRENCE
que, selon tontes les vraisemblances, le genre ba«* main devoit périr en naissant, puisquHl n'a pu se perpétuer qu'à l'aide d'une invention fortuite , infiniment moins probable que l'invention des aérostats : car enfin celle-ci n'est que l'application de lois certaines et immuables, tandis que la première ne se lie à rien de réel , et n'a de fondement que dans l'imagination.
2<» Que d'après les lois de la nature, qui ne sont que l'expression des vérités étemelles,, oa des rapports nécessaires des êtres; la société ne devoit pas s'établir , ni le genre humain se perpétuer ; et que par conséquent la vérité est destructive de la société, et destructive de Thomme.
3<* Que le développement de ces facultés intellectuelles , ou l'exercice de sa raison , qui n'a lieu que dans l'état de société , est opposé à la nature, ou , comme s'exprime Rousseau , que « l'honune » qui pense est un animal dépravé (i) ».
4® Que tout ce qu'il y a de plus grand et de plus noble dans l'homme, ses lumières, son génie, ses vertus, sont le produit de l'erreur; conséquence si absurde, que Diderot lui-même éta-» blit en principe la proposition contraire ; « L'er- » reur de droit, dit-il ( ou l'erreur de doctrine).
(i) Discours sur l'origine et lesfondemens de l'inégutlité parmiles hommes.
en MATIÈRE DE RELIGION m
» influe dans toute créature raisonnable et con- » séqnente, et ne peut manquer de la rendre vi- > dense (i) ».
5» Que la perfection de Thomme , et son existence même 9 est fondée sur la violation des lois naturelles; la connoissance de la vérité sur la persoasion de Terreur; enfin que sais- je? car les absurdités se compliquent , se multiplient à un point qui ne permet plus de les supputer. Et cependant il £aiat , on les admettre toutes, ou abjurer la logique, ou renoncer au système d'où elles découlent nécessairement. Se peut-il qu'on hésite dans cette alternative? Se peut-il que la raison se cour damne volontairement au supplice de croire, je ne dis pas ce qu'elle ne sauroit comprendre , mais ce dont elle conçoit clairement Timpossibilité ? Qu'y a-t-il, dans cette crédulité stupide et dégradante, qui puisse flatter Torgueil? Quiconque imagineroit en physique une théorie fondée sur d'aussi palpables contradictions, exciteroit la risée et le mépris général. Or, les contradictions changent-elles de nature, et deviennent - elles des preuves, lorsqu'il s'agît de renverser les devoirs et la Religion? Dans le système que j'examine,' il est impossible que la Religion soit vraie; dans le même système, il est impossible qu'elle soit fausse.
(i) Essai sur le Mérite et la ^erm, part. IF, sect. 3.
112 ESSAI SLR L J^ïDIFFÉRENCB
De ces deux propositions contradictoires, Tune est le fondement du système , Taulre en est la conséquence. Comment sortir de là, qu'en niant la raison même , en transformant Tabsurdité en motif certain de croyance? Je suis chrétien; mais, je le déclare , je rejette le Christianisme , je désavoue sa doctrine , dès Tinstant où Ton me montrera que ma foi repose sur une base aussi humiliante.
Je ne puis ici m'emp^chcr d'oiTrir au lecteur une réflexion que je le supplie de médîter sérieusement. En écrivant ce chapitre, je n'ai pas eu dessein de prouver la vérité de la Religion ; fai voniia seulement réfuter un système particulier de philosophie; et pourtant la conséquence immë* diate de ce qu'on vient de lire, est que la Religioa est nécessairement vraie , puisqu'il est évidemment absurde de la supposer fausse : tant il est certain qu'on ne sauroit s'occuper de la Religion , et la considérer sous un aspect quelconque, sans que sa vérité éclate d'une manière aussi frappante qu'elle est quelquefois inattendue. Mille chemins difTércns aboutissent au même but, mille raisonnemens divers à la mémo cjonclusion , en sorte que, dans la multitude pres([ue infinie de preuves qui concourent a établir la plus importante des vérités, il n^est pas un seul homme , quelle que soit la nature et la portée de son esprit, qui ne découvre ai&ément celle qui lui convient ^ celle qui lui étoit,
pour
EN HATIÈRE DE RELIGIOir; Il3
ponr ainsi dire, destinée par la Providence, pourvu néanmoins qu'il la cherche, au lieu d'employer tous ses efforts à la repousser.
En résumant les considérations développées dans ce chapitre et dans le précédent, on voit, i® que la doctrine de ceux pour qui la Religion n'est qu'une institution politique, nécessaire au peuple seul , est destructive de la société , parce qu'elle est destructive de la Religion , sans laquelle on avoue que la société ne peut subsister.
2^ Que cette doctrine est absurde et contradictoire; en premier lieu , parce qu'elle suppose qu'il ne sanroit exister de société sans Religion , et que la Religion n'a pu être inventée ou établie que dans une société déjà existante : en second lieu ,' parce qu'il en résulte que la société, état nécessaire, est un état contre nature , une invention fortuite , ane institution arbitraire fondée sur l'erreur , et qui ne subsiste qu'à l'aide de l'erreur ; que , selon les lois immuables de l'ordre, et les rapports qui dérivent delà nature des êtres, Thomme ne devoit point se conserver ; qu'ainsi son existence est contraire à la nature; que les devoirs sont également contraires a la nature; le développement de la raison humaine , contraire à la nature; la vertu , contraire à la nature ; que la vérité est une cause de désordre et de mort, l'erreur un principe de perfection et de vie; qu'enfin il est impossible que la
Iï4 ESSAI SUR L JNDIFFÉaENCE
Religion soit vraie, et en même temps impossible qu^elle soit fausse.
3** Que ce système ne permettant de considérer les Religions diverses et la Religion en général , que sous un point de vue purement politique , ret^ose, par conséquent, sur TindifTérence absolue de la vérité en matière de Religion. Réfuter la doctrine fondamentale de TindiiTérence, ce sera donc renvers'jr par sa base ce système particulier.
Et déjà ne seroisje pas en droit de terminer la discussion, en sommant les adversaires, ou d'abandonner leurs principes, ou de prouver qu'ils n'entraînent pas les conséquences que je leur attribue^ ]\Iais non; je s;iis ce qu'il en coûte à l'homme de reconnoître qu'il s'est mépris; je sais combien longtemps Il lutte contre cette douloureuse conviction. Tout ce que j'attends, tout ce que je demande, c'est qu'après avoir médité les réflexions qui précèdent, les philosophes à qui elles s'adressent , consentent seulement à douter, à soupçonner que peut-être il est possible qu'ils s'al)usi?nt, et que la Religion ne soit pas une invention humaine. Ce simple doute leur impose le devoir d'examiner. Ils y sont tenus comme êtres raisonnables; comme philosophes ils y sont doublement obligés. Car enfin , que reproclient-ils si amèrement au vulgaire ? de croire sans examen, par habitude, par préjugé. Or, est-il honorable, est-il sage d'être incrédule, comme on
£ff MATIÈRE DE RELIGION. Il5
«ootieot qùll est absurde d*étre croyant ? Le peuple au moins, dans ses préjuges, se réserve Fespérance; et , s'il se trompoit, s'il falloit opter entre ce sentiment céleste , et des lumières désolantes qui n'éclairent que le néant , le partage du Chrétien seroit encore assez beau.
Il6 ESSAI SUR L^INDlFFtREKCE