‹ Essai sur l'indifférence en matière de religion (volume 3)Chapitre 49 sur 64 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Dufondetnent de la certitude.

Jaien ne subsiste que par la vérité ^ car la vérité est rétre y et hors d'elle il n'y a que le néant. Le désir de connoître , inné dans lliomme , n est que le désir même d'exister ^ et comme l'efTort naturel de l'intelligence vers la vie. De là cette ardente recherche du vrai , et cette joie vive et pure que nous éprouvons à sa vue. Ce sentiment a des rarines si profondes en nous ^ que rien ne le peut

U ESSAI SUR l'ï^DIFFÉREKCE

délruir(î , pas même la passion dépravée de l'erreur. On no hait la vërilé, et l'on naiine Terreur, que lorsqu'à force de travail , on est i^-ii-vonu à se représenter Terreur comme vraie , et la vérité comme fausse ; que lorsqu'on a , pour ainsi dire . recouvert le néant dun vain simulacre de Télrc, conune on entoure un cercueil d'images de la vie , et d cmLlèmcs d'immortalité.

Cependant, quand nous venons à porter la main sur Tédiiice de nos connoissances, à en sonder eurieusement la Ixise , nous ne trouvons que des abîmes , et le doute ténébreux sort des fondemens de l'édifice ébranlé. L'homme ne peut , par ses seides forces , sassuret* pleinement d'aucune vérité , parce qu'il ne peut par ses seides forces, se donner ni se conserver l'être. Il ne 7)oity dit Montagne , le tout de rien; et voilà pourquoi la philoso{Jiie, cjui veut tout voir et tout comprendre, aboutit au scepticisme universel, ou à la destruction alisolue de la vérité et de Tintelli^ence.

Nul moyen d'éviter cet écueil , dès qu'on cherche en soi la certitude ; et c'est ce qu'il faut mon* trer à l'homme pour humilier sa confiance su- Iierbe : il faut le pousser jusqu'au néant, pour Té|>ouvantcr de lui-même ; il faut lui faire voir qu'il ne sauroit se pro^iver sa propre existence . <H>nime il ve«it qu'on lui prouve celle de Dieu ; il

I2N MATiiAB DE RiiLIOIOJf. 3^

faut désespérer toutes ses croyances ;«m^e les plus invincibles y et placer sa raison aux aboitf dans i alternative , ou de vivre de foi , ou d'«xpirer dans le vide.

Maié otoos d'abord l'équivoque de ce mol de rai^ son , par lequel on désigne deux facultés totalement distinctes , et qu'il est dangereux de confondre ; la facidté de conncHtre et la faculté de raisonner. L^ raison , dans le pi*emier sens , est le fonds mâm^ de notre nature intelligente. Etre intelligent ou raisonnable , c'est être capaUe de percevoir la vé« rite ; et l'homme a plus ou moins de raison , ou sa rai^n est plus ou moins éclairée , plus ou moins étendue , selon qu'elle renferme plus ou moins de vérité. Il n^importe cdmQient ncMis parvenions » la connoitre , pourvu que nous soyons certains de la posséder. La certitude est la base essentielle de la raison : car être incertain si l'on conncnt y c'est' ne pas connoitre ; le doute n'est qu'une ignorance aperçue. D'un autre cêté, l'on peut avoir une idée trés^nette d une vérité sans la comprendre : ainsi , comprendre n'est point une condition nécessaire de la raison. £n effet, nous connoissons avec cer« titude certaines vérités que nous ne comprenons nullement y comme l'action de la volonté sur les organes , la transmission du mouvement ; et mille autres phénomènes semblables ; et quicontpxe a ré^

4 £S2»A1 bUU LÏ]M01FF£U£M:£

(léclii sur 1 entendement humain , avouera aani hésiter que nous ne concevons rien parfaitement.

La raison , dans le second sens , est Topératioa de i esprit , pai* laquelle , comparant des yérités connues, nous en découvrons les rapports, et nous en tirons des conséquences. Ainsi , quand nous disons que la raison nous trompe , lorsque nous déplorons sa foiblesse et ses erreurs , cela ne doit pas s entendre de la faculté de connoitre , ou de la ndr son proprement dite, mais de la faculté de raisonner; facultés si différentes, que la perfection de la raison , ou la connoissance complète de la vérité, exclut le raisonnement ; car raisonner, c'est chercher ; et l'on ne cherche point ce qu on possède , ce qu'on aperçoit pleinement par une dadre intuition.

Cela posé, notre premier soin doit être de nous assin*er s'il existe pour nous un moyen de connoitre certainement , et quel est ce moyen ; autrement , notre raison manquant de hase , il nous fauihoit douter de tout sans exception. Or, les seuls moyens de connoitre que nous trouvions en nous sont les sens , le sentiment et le raiîK>nnement. Voyons donc s'ils nous offriront la certitude qu'il nous importe si essentiellement d'obtenir.

De toutes les philosophies, la moins solide est celle qui rapporte aux sens, l'origine de nos conr

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noissances , etfait dériver les idées mêmes des sensà^ <ions: car qu'est-ce que nossenspeùyent nousappheiîdre de certain , et sur nous-mêmes , et sur les autr^ êtres? Qu'oserons4ious af Hrmerèur lieur témoignage? La première leçon qu'ils nous donnent , c'est de nous en défier. Chacun d'eux , pris à part , nous abuse par de vaines illusion!^ ; ils se convainquentà toute heure mutuellement d'imposture 5 et torsqu'en mo^ difiant l'un par l'autre leurs rapports divers , on parvient à les accorder sur un point , quelle assurance a-t-on que ce point , au lieu d'être une vérité , ne soit pas une erreur commune? Pourquoi , nous trompant séparément , ne nous tromperoient* ils pas tous ensemble? Comme des témoins suspects, et mille fois reconnus pour menteurs, nous les interrc^eons isolément , nous rapprochons , nous comparons leurs dépositions dispara tes, nous essayons de les concilier ; mais quand nous y réussirions toujours , en serions-nous plus avancés ? Qui nous dit qu'un sixième sens , par un témoignage contraire , ne troubleroit pas leur accord? Sur quoi se fonderoit-on pour le nier? Supposonsnous des sens difTérens de ceux dont la nature nous a doués , nos sensations , nos idées ne seroient-^lles pas aussi différentes ? Peut-être suffiroit-il , pour ruiner toute notre science , d'une légère modification dans nos organes. Peut-être y a-t-il des êtres or-^.

6 Bssi.1 SUR l'indifférence

gânisés de telle sorte qii6 , leurs seiiâations étant en tout opposées aux nôtres , ce qui est vrai pour nous t soit faux pour eux , et réciproquement. Car enfin » si l'on veut y regarder de près j quel rapport nécessaire éxiste44l entre nos sensations et la réalité de^ choses ? Et quand il existeroit un tel rapport , comment les sens nous 1 apprendroienVîls? Jeyoii dans mes sensations une suite de pLénomènes dent la nature et la cause me sont également inconnues, et dont par conséquent je ne puis rien conclure. Qu'cstrce que sentir? Qui le sait? Suis-je mânie certain que je sente ? Quelle autre preuve en ai*J€ que ma sensation même ^ ou plutât je ne sais quelle croyance souvent trompeuse » puisque m arrive i durant le sommeil > de, croire éprouver une TimsTi tion ou de plaisir ou de douleur , dont je recon** nois au réveil l'illusion? Que dis-je au réveil? £tn€ seroit-ce point encore une nouvelle illusion? un Songe qlii succède à d'autres songes ? Le oui , le non a ses vraisemblances ; et qui démontreront que la vie entière n'est pas un rêve , une ckfanère indéfinissable, feroit plus que n'otit pu faire tons les philosophes jusqu'à ce jour. Dans ces étranges perplexités , ce qui me paroît le moins douteux , c'est que mes sentotions, si j'en ai, sont en moi; qu'elles y sont fréquemment sans être produites par aucunecause externe , qu'ainsi.il n'existe entre elles

EX'MATltnL 1>E nLLioio:^^. . 7

ol l'objet I éel ou présumé auquel je les rapporte» , au-

cune liaison nécessaire. Je ne puis donc m assurer , par mes sens , de lexistence des objets extérieur» , de lexistence de mon propre corps , de rexistencc lie mes sens mêmes , siu: le témoignage desquels leposent toutes mes connoissances. Quel amas d obs- 'curités! quel chao»! Tout ce qui «st, disent-ils, esl matière; el à l'instant les voilà contraints d'a<« vouer que lexistence de la matière" n'est quuuD simple probabilité (^). Us ne sont donc pas même

{*) C'est ce que disent nettement llelvétius et Condorcel. Voyez i'ouyragede ce dernier intitulé : Essai sur V application de V analyse h la probabilité des décisions rendues à la pluralité des voix» Di^c.prélim*^ p. -liw D'Alcmbcrt jugeoit impossible de répondre aux objection» de Barclay contre l'existence des cpfps. Hume , rejetant à la fois le témoignage des sens et Tévidcnce du sentiment intime , est contraint de nier et l'existence de la maticre, et celle des substances spirituelles. Selon Kant, Dieu , l'univers , L'ame , ne peuvent être connus de nous. Il ne Toit dans les corps qne de purs phénomt'nes : nons ne savons point ce qu'ils sont, mais seulement ce qu'ils nous paroissent être. [Kritikde Reinen Vernunft s. 3o6^ 5i8 , '>2 7 , etc. ) Notre propre moi , considéré comme objet n'est non plus , pour nous , qu'un phénomène , une apparence. Nous ne pouvons rieki apprendre sur son. essence intime. (Ibid. S. i35y 1^7» ^99 > ^t^* ) 'l <^st clair qur^ dans ce système, nul ne pcitl^ oiËrm^ qu'il

8 ESSAI SUR l'iNDIFFEABNCB

certains cpi'ils existent ; et le doute , envaliissant jusqu'au fonds le plus intime de leur être , il ne leur reste pour toute science y pour tx>uie vcrité , que cette parole , qu'encore j s'ils 1 entendent bien , ils ne prononceront qu'avec défiance et -eu hésitant : Il est probable que je suis.

Le sentiment , et sous ce nom je comprendsrévidence , n'est i>as une preuve plus certaine dé vérité que les sensations. De combien de manières divci^ses la même idée n'aflecte^t-elle pas les hommes^ et quelquefois le même homme en differens temps? Le sentiment du vrai et du faux, du bien et du mal , varie selon les circonstances , les iulérêts , les passions. Rien ne nous est aujourd'hui si évi* dent, que nous puissions nous prometti*ede ne le pas trouver domain on obscur ou erroné. Je ne sais cpioi emporte au hasard notre acquiescement , et nous roule , d'im mouvement aveugle , dans un cercle éternel d'évidences contradictoires. H arrivera , nous ne-savons comment , que , dans notre foiblesse et nos ténèbres , une idée , dont la natui*e et l'origine rions sont inconnues , dompte soudain notre ame et s'en empare ; aussitôt nous nous prosternons en esclaves devant celle idée qui nous a

existe. Ceux qu'étonneroit un pareil excès d^exlraTagance^ Terroiit plus loin que cVst le résultat nécessaire de tout^ pliilosophie , qui ne cousidore que rhomme seul«

liN MATIÈRE DE AELIGION. 9

conquis y et parce /jue nous n'ayons pas su lui résister , nous la déclarons irrésistible ; nous la couronnons , si je l'ose dire , et la sacrons reine de notre entendement. Tout ce qu'on appelle axiome n'a pas d'autre droit à la soumission de notre esprit.

La force avec laquelle le sentiment nous entraine , ne prouve rien en faveur des principes que nous adoptons sur son autorité; car qui nous a^ sure qu'il soit une r^le infaillible du vrai ? Au contraire y nous savons qu'il nous (^are souvent , puisque souvent il se contredit y paiement invincible de quelque côté qu'il incline. Qu'est-il d'ailleurs en lui-même? Quelles sont les causes qui le déterminent? Sont-elles en nous ou bors de nous? changeantes ou immuables? aveugles ou intelligentes ? Toutes questions que le sentiment ne résout pas j et de la solution desquelles dépend néanmoins la certitude des premiers principes. Kou^ nous y reposons par foiblesse , plutôt que par un jugement éclairé; et nous ne savons pas môme si , nous paroissant invariables , ils ne varient cependant point sans cesse y ainsi que nous : comme la disposition des objets doit varier pour produire le même phénomène d'optique y selon la position de l'observateur, et les diverses modifications de ses ' organes ; considération qui nous conduit à concevoir la possibilité que nos scntimens les plus in-^

10 ESSAI SUR Jj'llSDlFrÉMLSCS

limes et nos principes les plus^videns-, ne soient qiie de pures illusions.

Je consens toutefois à y reconnoître , par rap* port à nous 9 quelque réalité; je veux que noussen* lions véritablement ce que nous nousiniaginonssen* tir : qu'en conclure , et en sommes-nous plus^près (hi hut où nous tendons ? Ce que nous sentons ^ lious le sentons en nous ; nos sentimeiis n'ont de rc'lation nécessaire qu'à noyis ; rien ne démontre qu'ils ne soient pas de simples modes • de notre être ; rien ne démontre que la conscience du bien et du mal y du vrai et du faux , soit déterminée par ime cause externe y immuable , et ne dépende pas uniquement de notre nature particulière; rien ne démontre, en un nj6t, qu'il y ait des vérités essentielles , qu'il y ait quelque chose hors de nous.

Qui ne seffraieroit de se voir égaré dans celte vaste ignorance , incertain de tout et de soi-même? Car encore n ai-jc admis , à quelques ^ards , ]i réalité de nos sentimens, que par une supposition toute gratuite. Au fond, nous n'en avons aucune preuve. \jc sentiment n'en est pas une, puisque c'est lui qu'il faut prouver. Ainsi nous ne sommes pas plus assures de nos sentimens que de nos sensations , el noire êtie tout entier nous échappe,. .sanSv,qué nous puissions le retenir. Nous avons

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Xeau dire je sens, nous avons beau dire jie suis, nous n'cm demeurons pas moins dans l'impuissance éternelle de nous démontrer à nous-mêmes ^e nous sentons et que^nous sommes : tant le néant nous est naturel , tant il nous presse de toutes parts !

En vain appelons-nous le raisonnement à notre .secours : fragile harriére contre le douté! ou pliir^, tôt impétueux torrent qui brise toutes les digues , emporte et submerge toutes les certitudes , quand il vient à se déborder sur nos connoissances. Rien ne 1 arrête, rien ne lui résiste; il ébranle la na« ture même. Quelle est la vérité que le raisonne*ment ait laissée intacte 7 Que ne Aie4-*on pas à son aide y et que n afiBrme-t-on point ? Il sert et trabit indilTéremment toutes les causes; il ôte tour à tour et donne l'empire à toutes les opinions. Cbaque siècle , cbaque pays , cbaque bomme a les sieimes, aussi inconstantes que les rêves du sommeil, et souvent opposées entre elles. On les voit , comme de légers météores , briller un insrtant , et se replonger dans une nuit étemelle. Nous nous rions des idées de nos pères, comme ils s'étoient ri des pensées des leurs , et comme nos enfans se riix)nt de nos opinions. Qu'est-ce donc que le vrai , et qu'est-ce que le faux? Cela est coniraincant, dit l'un^ rien de plus absurde, répond

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