‹ Essai sur l'indifférence en matière de religion (volume 3)Chapitre 6 sur 64 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Considérations sur le second système d'indiffé^ rence^ ou sur la doctrine de ceux qui^ tenant pour douteuse la vérité de toutes les Religions positives y croient que chacun doit suivre celle où il est né^ et ne reconnoissent de Religion incontestablement vraie que la Religion na-^, turelle.

1j es consëqiiences pernicieuses du système précëdent, et les absurdités dont il abonde, en portant quelques philosophes à le modifier, ont fait naître une nouvelle théorie de Tindifference. Moins hardie que la première, sans être plus satisfaisante , on verra bientôt qu'elle ne sauroit soutenir le plus léger examen. On ne concevroit même pas Fillasion qu'elle produit sur certains esprits, si Tonnesavoit d'ailleurs avec quelle humiliante facilité Thomme admet toutes les opinious qui flattent ses préjugés et favorisent ses penchans.

Le plus habile défenseur de la doctrine que je vais combattre , est sans contredit J.-J. Rousseau. Je ne saurois donc mieux faire que d'emprunter ses propres paroles pour l'exposer. Outre que cette

XN MATlÈne D£ RCtIGION. Iiy

mëthode sera moins sèche qu'une simple analyse, elle écartera tout soupçon d'infidélité de ma part.

Montrons d^abord en quoi les principes de Rous* seau difl(Èrent des principes des philosophes réfutés dans les chapitres précédens. Ce rapprochement aidera le lecteur à se former des uns et des autres nne idée nette et précise.

Le système des indifférens politiques renferme Tathéisme , et renverse tous les devoirs et toutes les espérances de Thomme. Rousseau regarde Texis* tence de Dieu, la spiritualité de Tame, l'existence d'une vie future , comme autant de dogmes sacrés et de vérités incontestables. Il s'indigne qu'on ose les ébranler. « Fuyez , dit-il , fuyez ceux qui , sous » prétexte d'expliquer la nature , sèment dans les » coeurs des hommes de désolantes doctrines, et » dont le scepticisme apparent est cent fois plus » aflîrmatif et plus dogmatique que le ton décide » de leurs adversaires. Sous le hautain prétexte j» qu'eux seuls sont éclairés , vrais , de bonne foi ,' » ils nous soumettent impérieusement à leurs dé- » cisions tranchantes , et prétendent nous donner » pour les vrais principes des choses, les inintelli- » gibles systèmes qu'ils ont bâtis dans leur imagi- » nation. Du reste , renversant , détruisant , fou- » lant aux pieds tout ce que les hommes respec- » tcnt, ils ôtent aux affligés la dernière consolaji tion de leur misère , aux puissans et aux riches

Il8 ESSAI SUR L^INDIFFÉRENCE

» le seul frcîn de leurs passions; ils arrachent du >» fond des cceurs le remords du crime , Tespoir de » la vertu» et se vantent encore d'être les bienfai- » leurs du genre humain. Jamais, disent-ils, la >* vérité n^est nuisible aux hommes : }e le crois' » comme eux, et c'est, à mon avis^ une grande » preuve que ce qu'ils enseignent n'est pas la vé* « rite (i) '».

Selon les îndiiTérens politiques, la religion et la morale sont des institutions humaines. Rousseau soutient que » les vrais devoirs sont indépendans

» des institutions des hommes », et que « sans

» la foi , nulle véritable vertu n'existe (2) » : et comme la vertu est de devoir pour l'homme , il admet qu'il y a « des dogmes que tout homme est j» obligé de croire (3) » : proposition directement opposée au principe que la Religion n'est nécessaire qu'au peuple- Rousseau rejette donc le systèifie entier des indifTérens politiques. Il le juge, comme je l'ai jugé , tout ensemble faux et nuisible , et nuisible parce qu'il est faux; ce (jui suppose qu'en matière de doctrine, la vérité est inséparable de Tutilité , on , en d'.iutrcs termes , que toute doctrine avantageuse

(1) Eniile^ lom. III, pag. 197, édil. de La Haye, 1762. (2) //;wZ. pag. 196, 197.

(3) Ibid. pag. 187,

EN MATIÈRE DE RELIGION. I iq

au genre homain , et , à plus forte raison , toute doctrine nécessaire , est une doctrine vraie. Je prie le lecteur de se souvenir de cette observation.

Jusqu'ici Rousseau n'est que Forgane de la tradition universelle. Sa raison est d'accord avec la raison de tous les peuples, d'accord avec rcxpérience , d'accord avec toutes les autorités dignes d'être produites dans une si grande question; et, comme il arrive toujours lorsqu'on suit de pareils (guides, fort de l'excellence de sa cause et de l'assentiment des âges, la vérité prend sous sa plume un tel caractère d évidence, qu'on n'a pas même essayé de répondre à ses argumens.

Mais sitôt qu'il commence à n'écouter que son propre esprit, et que, resserré entre le Christianisme où le conduisent ses principes , et les doctrines désolantes qu'il a réfutées si éloquemmcnt , il tache de se frayer une route chimérique qui n'aboutisse à aucun de ces deux termes extrêmes ; ses idées se troublent, et, s'égarant de sophisme en sophisme, il tombe presque à chaque pas dans de grossières inconséquences, que toutes les subtilités d\ine adroite dialectique ne s«')uroIent parvenir à déguiser.

On a vu qu'il convient de la nécessité d'une Religion pour tous les hommes. Or, cela posé , <jue rcste-t-il, qu'àsedécider entre les diverses Religions, après uu examen suiTisant pour déterminer nu

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choix qoe la sagesse puisse avouer ? Mais c^est posir tivenient ce que Rousseau ne veut pasi « Si Ton » s'égare, dit-il, on s'ôte une grande excuse aa u tribunal du souverain juge. Ne pardonnera-t-il » pas plutôt Terreur où Ton ftit nourri, que celle » qu'on osa choisir soi-même ( i ) » ?

Ou ce discours n^a aucun sens, ou Fauteur suppose qu'il existe une Religion véritable ; car s'il n'en existoit point, où scroit le danger de s* égarer en la cherchant? S'égarer, c'est s'éloigner du but où Ton tend ; or, si ce but est imaginaire , comment concevoir qu'on s'en éloigne? S'éloigne-t-on de ce qui n'est pas ? Observez d'ailleurs que Rousseau avoae qu'en matière de Religion , l'erreur peut être criminelle aux yeux du souçerain Juge; il faut donc qu'il avoue aussi qu'il existe une Religion vraie ; car, s'il n'y avoit point de vérité, l'erreur seroit inévitable , et une erreur inévitable n'a besoin ni èi excuse ni de pardon.

De plus , deux doctrines contraires ne pouvant être vraies en même temps, dès qu'il existe une vraie Religion , il ne peut en exister qu'une , et Jcan-Jacqnes l'avoue en termes formels : « Parmi » tant de Religions diverses qui se proscrivent et » s'excluent mutuellement , une seule est la bonne^

(i) Emile y tom. III, p. 196.

EU. MATIÈRE DE REUGI05. l'jr

» si tant est qu'une le soil (i) ». Toutes les Religions, horsune , sont donc fausses nécessairement; toutes les Religions, horsune, sont donc nuisibles; selon Rousseau , dont j'ai cité plus haut les paroles. Or, des Religions nuisibles ne sont certainement pas nécessaires à Fhomme : si donc une Religion est nâ:essaire , comme le soutient Rousseau , ce ne peut être que la seule Religion véritable. Par cela même qu'elle est la seule vraie , elle est la scnlc bonne, la seule nécessaire , la scnlc qui vienne de Dieu. Or est- il croyable , qu'en imposant aux hommes le devoir de la suivre, il leur ait refusé les moyens de la discerner ? Cela répugne , et néanmoins il faut que Rousseau le dise, ou qu'il abondonne ses maximes; et il ne peut le dire sans tomber , comme on vient de le voir , dans de palpables contradictions.

Pour sortir d'embarras , il se jette dans des contradictions nouvelles. Il résulte de ses aveux , qu'il y a une vraie Religion , et qu'il n'y en a qu'une : la conséquence, c'est que tous les hommes sont tenus de l'embrasser. Mais cette conséquence le meneroit directement au Christianisme , qu'il sVfforce de renverser. Que fait-il donc? Il prétend qu'on ne sauroit discerner la vraie Religion. Et comme il reconnoit d'ailleurs la nécessité d'une Religion

(i) Emile , iom. III j p. i58.

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pour tous les liouimcs, il conseille à chacun de suivre celle où il est né. Dans Fimpuissance réelle de découvrir la véritable, ce seroit sans doute le plus sage parti , pourvu qu'elles remplissent toutes Tobjct pour lequel Rousseau les juge nécessaires. Orrerreur étant, selon lui, essentiellement nuisible, cet objet ne pourroit être rempli par des Religions fausses. Il est donc contraint de sou-* tenir que toutes les Religions sont indiiTérentes, c'est-à-dire, également bonnes, ou également vraies; car ces deux choses sont inséparablement liées dans ses principes : laissons*le s'expliquer lui*' même.

« Je regarde toutes les Religions particulières » coinmeautant d'institutions salutaires, qui près- » Clivent, dans chaque pays, une manière uni- » forme d'honorer Dieu par un culte public, et » qui peuvent toutes avoir leur raison dans le cli- » mat, dans le gouvernement, dans le génie du >i ]HHiple, ou dans quelque autre cause locale qui » rend l'une préférable à l'autre (i) ». Et encore; « Honorez , en général , tous les fondateurs de vos i> cultes respectifs; que chacun rende au sien ce » qu'il croit lui devoir; mais qu'il ne méprise point 3> celui dos autres. Us ont eu de grands génies et >» de grandes vertus; cela est toujours estimable.

(i) jLmîli'y lom. III, p. 184.

» Ils se sont dits les envoyés de Dieu; cela peut M être et n'être pas (i ) ».

C'est la première fois que j'entends parler des grandes vertus de Mahomet. Au reste, comme il seroit absurde de supposer que des Ençoyés de Dieu enseignassent Terreur, et que, d'autre part, une Religion fondée sur Timposture nesauroit être une vraie Religion, la dernière phrase que j'ai citcc signifie littéralement : Il est possible que toutes les Religions soient vraies; il est possible qu'elles soient toutes fausses. Ainsi Ton peut choisir entre cette proposition et ces deux autres, qui ne se déduisent pas moins naturellement des principes de Rousseau : Toutes les Religions sont également vraies; il n'existe qu'une seule vraie Religion.

Pour uu lecteur qui veut s'entendre, ce n'est pas un léger travail que de chercher à mettre Tauteur d'Emile d'accord avec lui-même. Cotte lâche a de quoi rebuter le plus subtil argumentaleur. Ainsi, à quelques pages de distance, Uoussoau nous apprend qu'il y a » des dogmes que tout » homme est obligé de croire (2) », et « qu'il n'y a » de vraiment essentiels que les devoirs de la mo- *» raie (3) ». Et, comme pour rendre la contra-

(i) Lettre à 31. de Bcnumont , pag. 184. (3) Emile jiom. lit, p. 186.

f3) Ibid.

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diction plus sensible, il ajoute immédiatement que « le culte intérieur est le premier de ces de- » voirs », et que « sans la foi, nulle véritable vertu » n'existe ( i ) ». Quelle étrange confusion d'idées! Le culte intérieur est-il la morale? La foi est-elle la morale ? Et si nulle vertu n'existe sans la foi, comment la vertu peut-elle être un deçoir essentiel^ sans que la foi le soit aussi?

Dès qu'on s'écarte du vrai , la raison , dépourvue de point d'appui , et semblable à un vaisseau qui n'est plus maître de ses mouvemens , flotte au hasard, et suit tour à tour les directions les plus opposées. L'inconséquence est toujours la compagne de l'erreur , parce que l'homme ne se détache jamais de toutes les vérités à la fois, et que celles qu'il retient , incompatibles avec l'erreur , le forcent de se contredire inévitablement. C'est ce qui arrive à Rousseau presqu'à chaque page. « Dans l'incertitude où nous sommes , dit-il , c'est » une inexcusable présomption de professer , une » autre Religion que celle où l'on est né , et une » fausseté de ne pas pratiquer sincèrement celle » qu'on professe (2) «. Quelques lignes auparavant, il fait ainsi parler son personnajçe fictif: « Reprenez la Religion de vos pères ( la Religion

(i) Emile ^ tom. III, pag. igS.

{1) Ibid.

EW MATIÈRE DB HELIGIOIT. laS

» de Calvin ) elle est très - simple et très -

» sainte; je la crois, de toutes les Religions qui

• sont sur la terre, celle dont la morale est la > plus pure, et dont la raison se contente le

• mienx(i) ».

I» Il y a donc, à son jugement même, divers degrés d'Incertitude , et par conséquent des motifs de préférence , puisqu'il existe une Religion doni h raison se contente le mieux. Or, sur quel fondement seroit-on obligé de vivre dans une Religion dont la raison se contenterait moins ? Jean -Jacques reproche faussement au Christianisme d'exiger le sacifice absolu de la raison , et voici qu'il fait un devoir aux hommes d'agir contre les lumières de kor raison. A quoi donc sera-t-elle bonne , si nous ne devons pas la consulter sur un point d'où dépend notre sort éternel ? Rousseau nous apprend , dans ses Confessions, qu'il s'est fort bien trouvé de jeter son salut à croix ou pile; et il conseille, en conséquence, à tout le monde d'en faire autant. De peur d'être trompé ou de se tromper, il exclut tout ensemble l'autorité et la raison ; c'est beaucoup aussi : ne pourroit-on pa;5 composer ? Le hasard a son prix sans doute; cependant la philoso-^ phie me semble surfaire un peu.

2» Aux yeux de Rousseau, le calvinisme est

(i; Emile, tom. 111, p. igS.

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