CHAPITRE XVI
Qu'il existe une vraie Religion ^ qu^il n'en existe qaune seule , et qu'elle est absolument néces" saiœ au salut.
O i^ a , depuis soixante ans , assez plaidé la cause du désespoir et de la mort : j'entreprends de défendre celle de l'espérance. Quelque chose me presse d'élever la voix, et d'appeler mon siccle en jugement. Je suis las d'entendre répéter à l'homme : Tu n'as rien à craindre , rien à attendre , et tu ne dois rien qu'à toi. Il le croiroit peutêtre enfin; peut-être qu'ouhliant sa nohle origine, il en viendroit jusqu a se regarder en effet comme une masse organisée qui reçoit Vesprit de tout ce qui V environne et de ses besoins (*); jusqu'à dire a la pouritwe y vous êtes ma mèœ ^ et aux vers ^ "VOUS êtes mes flores et mes sœurs (i) ; peut-être qu'il se pcrsuaderoit réellement être affranchi de
(*) C'est ainsi que Saint-Tjambert définit l'homme. (1) Putredini dixi : Pater meus es ; mater mea, et soror mea vernibus. Job. XYII, i4*
lOO BSSAI SUR li'lTfDIFFÉRBNCB
tout dévoir envers son auteur ; peul-étre que se* flésirs mêmes s arrêteroienl aux portes du tombeau, et que y satisfait d'une frêle supériorité ,sur les brutes , passant comme elles sans retour , il sTionoreroit de tenir le sceptre du néant. Je veux le briser dans sa main. Qu'il apprenne ce qu'il est , qu'il s'instruise de sa grandeur , aussi-bien que de sa dépendance. On s'est efforcé d'en détruire les titres ; vaine tentative , ils subsistent : on les lui montrera. Ils sont écrits dans sa nature même ; tous les siècles les y ont lus. Je les citerai à cornparoi tre, et on les entendra proclamer Texistence d'une vraie Religion. Qui osera les démentir , et opposer à leur témoignage ses pensées d'im jouï^ Nous verrons qui l'osera , quand tout à l^heure , réveillant les générations éteintes , et convoquant les peuples qui ne sont plus , ils se lèveront de leur poussière pour venir déposer en faveur des droits de Dieu et des immortels destins de l'homme.
Et pourquoi périroit-il? Qui Ta condamné? Sur quoi juge-t-on qu'il finisse d'être ? Ce corps qui se décompose , ces ossemens , cette cendre , est-ce donc ITiomme? Non, non, et la philosophie se hâte trop de sceller la tqmbe. Qu'eUe nousmontre des parties distinctes dans la pensée, alor$ nous comprendrons qu'elle puisse se dissoudre. Elle ne l'a pas fait y elle ne le fera jamais ; janoi»
Blï MÀTIÈBB DE RELIGIOlf. lOt
elle ne divisera l'idée de justice ni ne la concevra divisée en différentes portions ayant entre elles des rapports de grandeur , de forme et de distance; elle est une , ou elle n'est point. Et le désir , l'amour ^ la volonté, voit- on clairement que ce soient des propriétés de la matière ^ des modifications de l'étendue? Voit-on clairement qu'une certaine disposition d'élémens composés , produise le sentiment essentiellement simple , et qu'en mé* langeant des substances inertes , il en résulte une substance active , capable de connoître , de tou« loir et d'aimer (*) ? Merveilleux efiWt de l'or^nisa* tion ! Cette boue que \e foule aux pieds , n'attend tq[ii'un peu de chaleur, un nouvel arrangement de ses parties , pour devenir de l'intelligence , pour embrasser les cieux, en calculer les lois; pour franchir l'espace immense , et chercher par-<lel& tous les mondes, non «-seulement visibles, mais imaginables, un infini qui la satisfasse : 'atome à l'étroit dans l'univers! Certes, je plains les esprits assez foibles pour croupir dans ces basses il-
(*) L'homme , par son corps , nViisie que dans le présent ; il n'existe , par son esprit, que dans le passé et dans TaTenir; car le présent est insaisissable à la pensée. Le mode d'existence du corps et de l'esprit difEcre donc essentiellement ; l'esprit et le coi*ps sont donc d'une nature es* sentiellement diverse»
103 CSSÂI Sun L'iNblFFÉBEKCE
lusions; que si encore ils s'y complaisent, s'ils t^outent d'être détrompés , je n'ai point de terme» pom^ exprimer l'horreur et le mépris qu'inspire une pareille dégradation.
Et que disent-ils cependant? Ils appellent les sens en témoignage ; ils veulent que la vie s'arrête là où s'arrêtent les yeux'; semblables à des enfans qui y voyant le soleil descendre auMicssous de Iliorizouy le croiroient ù jamais éteint. Mais quoi j soDt*» ils donc les seuls qu'ait frappés le triste spectacle d'organes en dissolution? Sont -ils les premiers qui aient entendu le silence du sépulcre? Il y a six mille ans que les hommes passent comme des , ombres devant l'homme ; et néanmoins le genre humain j défendu contre le prestige des sens par une foi puissante et par un sentiment invincible ^ ne vit jamais dans la mort qu'un changement d'existence , et , malgré les contradictions de quelques esprits dépravés , il conserva toujours , conune un dogme de la raison générale , une haute tradition d'immortalité. Que ceux-là donc qui la repoussent se séparent du genre humain , et s'en ail lent à l'écart porter aux vers leur pâture, un cœur palpitant d'amour polir la vérité, la justice, et tme intelligence qui connoît Dieu.
Mais laissons ces discussions superflues. La Religion prouvée, tout sera prouvé.
l:^' MATIÈHE DE RELIGIO.. lOO
Dieu ayant créé riiomme être intelligent , il existe entre Dieu et l'iionune des rapports nécessaires.
Tout rapport entre les êtres dérive de leur natui'e; car s'il n'en dérivoit pas, il leur seroit étranger ; ce ne seroit donc pas un rapport , ce ne seroit rien.
Donc les rapports enti*e Dieu et lliomme dérivent de la nature de l'homme et de celle de Dieu.
Ces rapports constituent, à proprement parler, la Religion. Donc il existe ime vi*aie Religion, ou une religion nécessaire.
Tout a riieure j'éclaircirai ces propositions en les développant. J'ai-rivc aux conséquences immédiates qui s'en déduisent.
La Religion élan t l'expression des rapports qui dérivent de la nature de Dieu et de celle de l'homme , il s'ensuit , premièrement, qu'il ne peut en exister qu'une seule , puisque ces rai)ports sont invariables; secondement, que toute religion fausse est opposée à la nature de Dieu et à celle de llionmie , qu'elle les sépare , par conséquent , au lieu de les unir, les détruit au lieu de les conserver : ainsi l'erreur dans la foi sépare l'homme de Dieu considéré comme vérité suprême; l'erreur dans les actions, ou le crime , sépare Thonmie de Dieu considéré comme auteur de l'ordre.
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Donc l'homme ne peut se sauver que dans la vraie Religion ; car le salut n'est autre chose qu'une union éternelle avec Dieu ^ comme la réprobation n est qu'une éternelle séparation de Dieu.
A moins de nier Dieu et de se nier soi-même, il faut adnàettre ces principes; il faut les admettre , ou renoncer à toute philosophie. Si Ion en dootoit , qu'on y substitue les propositicms contradic* toires : \t ne crains point de le dire , pressée de les avouer y k raison consentiroit plutôt à sa destruction ; et c'est pour cela , c'est parce qu'elle est faite pour la vérité , ou pour Dieu même y qu après avoir rompu cette mirifique alliance y vile adultère de l'erreur , et bientôt délaissée , elle se condamne elle-même à mort , et se précipite dans le* scepticisme.
Qu'il y*ait des rapports naturels entre Dieu et l'homme , c'est une suite nécessaire de leur existence simultanée , et de la dépendance absolue oà nous sommes du premier Etre. S'il n'y avoit point de rapports entre nous et Dieu, il ne pourroit rien sur nous , il ne nous connoîtroit pas , nous ne le connoitrions point; un voile impénétrable, éternel , le déroberoità nous, et nous à lui. L'idée même de l'homme lui seroit totalement incompré* hensible ; car s'il le coneevoit seulement comme possible, dès lors il y auroit des rapports possi-
EN MATIÈHE DE EELIGIOIT. lo5
bles entre Dieu et l'homine , et au moment où l'homme commenceroit d'exister y des rapports réels , ou , pour parler avec une précision rigoureuse, des rapports réalisés. Ce n'est pas sans répugnance que j'emploie le temps à développer des notions si simples y et que je ramène Thommc aux clémens de la raison humaine. Enfin il est néce»* saire, et peut-être encore ne convaincrai-je pas plusieurs de ceux qui me liront ; tant les ténéhres se sont épaissies autour de nous ! Répondez cependant : La suprême vérité n'est-ellc pas enharmonie avec votre intelligence , le bien infini avec vos dé* sirs et votre amour ? Ne sentez-vous pas en vous quelque chose qui vous avertit de votre dépenr dance ? Ne devez-vous rien à celui par qui vous existez? N'avez- vous été créé pour aucune fin? N'^a^t-il aucune relation entre vos facultés et leur auteur , entre votre être et le principe de l'être? Que dis-je ? Nous ne pouvons parler de Dieu sans exprimer quelqu'un des rapports qui nous imissent à lui y et notre pensée elle-même est un de ces rapports, et le plus noble , puisqu'elle n'est au fond que la vérité , ou Dieu même connu de nous* Puissance, sagesse, bonté, justice, tous ces attributs de l'Etre divin, inhérens à sa nature , ne nous sont concevables que par leur liaison avec la nôtre ] conune aussi nous ne parvenons à nous con-
lo6 ËS^AI SrK L*lNDlFFÉtlliKCB
ccToir nous-mêmes , qu'en remontant à la pte* niière cause de toutes les existences , qu'en découvrant nos rapports avec Dieu.
Et partout ne voyons -nous pas des relations analogues? Ainsi l'enfant a des rapports naturek avec le père , les sujets avec le sou^Erain. Ces rapports constituent la jEamille et la société ; et la Religion n'est non plus que la société de Dieu et de l'homme. Si nos devoirs envers nos semblables en font partie , c'est qu'ils dérivent nécessairement de nos devoirs envers Dieu , de la volonté du pouvoir suprême , à qui nous devons obéissance par cela seul que nous existons.- Nulle société donc , nul ordre sans religion. Aussi remarquez que 9 sitôt que l'on nie les rapports entre Dieu et l'homme , on est contraint de nier également les rapports entre le souverain et le sujet, entre lep^ivetrtaifant; on est contraint de détruire toute société, et l'élément même de la société , qui est la famille.
En généralisant ces observations , il est aise de comprendre que tous les êtres , intelligens ou matériels, ont entre eux des rapports déterminés par leur nature. Les lois physiques , morales , politiques et religieuses sont l'expression de ces rapports , dont l'ensemble constitue Tordre : et comme il n'est pas au pouvoir des êtres de changer leur nature, il faut qu'ils meurent, ou qu'ils se con-
forment aux lois qui en dérivent; et le désordre dont toutes les langues ont fait le synonyme de ' maladie^ et que tous les peuples, avertis par la liaison et rexpérience , regardent comme un symp* tome de mort, n est que la violation des lois naturelles.
De lt\ cet effroi qui s'empare des hommes , quand ils croient apercevoir un dérangement dans les lois du monde matériel. L'univers leur semble toucher à sa fin. L'esprit un moment a douté de l'ordre , et l'épouvante consterne les cœurs.
Rien d'indépendant , rien d'isolé dans la création : expression, si je l'ose dire, d'une magnifique pensée de Dieu , les êtres s'y lient aux êtres, tît les mondes aux mondes , comme les mots s'enchaînent dans le discours ; mais la liaison la plus iniîme , la plus nécessaire , est sans doute celle de cette pensée même avec la puissante raison qui l'a produite. Et nous savons qu'en s'élevant encore plus haut , et ,' comme parle Lcûbnitz , jusque dans la région ijifinie des essences, on découvre, à Iravers un voiJe do lumière , trois personnes liées par des rapports ;i jamais immiuihles; en sorte que, dans le fond le plus secret de son être, Dieu luimême est une grande et éternelle société.
Mais, pour considérer llionuiie en particulier, le corps n'a-t-il pas les lois de sa \'uj , expressioa
108 ESSAI SUR L'iKDiFFÉBBRCE
de ses rapports avec les autres corps , et de ses différentes parties entre elles? Que ces lois soienl troublées , le corps souffre ; qu elles soient totale- ment interverties y il périt. En qualité d*étres physiques, la plupaia des substances matérielks, brutes ou organisées, lair, b lumière, Teau, les plantes, nous sont immédiatement nécessaires pour nous conserver ; nous vivons dans une dépendance absolue de tout ce qui nous environne, et pour nous assurer un seul moment d'existence , des millions de rapports, dont la chaîne s'étend du grain de sable imperceptible jusqu'au soleil le plus éloigné de notre système, doivent se maintenir ins^ riables.
Mais qu'est-ce que ces rapports purement physiques , comparés à ceux qui nous unissent a\ec les êtres intelligens? et coml>ien j'ai pitié de ces esprits bassement ciu*ieux, qui, oubliant toutle reste, se réjouissent en eux-mêmes et s'admirent quand ils ont aperçu quelque relation nouvelle entre les corps. N'apprendront-ils donc jamais à s'élever audessus des organes , et à connoitre des lois plus nobles que celles du mouvement et de la pesanteur? Des rapports de l'homme avec ses semblables, je vois naître l'ordre moral , la raison , la société, si nécessaire que, hors d'elle, Iliomme ne ])eut ni se perpétuer , ni se conserver , comme elle-même
ne 8e conserve et ne se perpétue qu'en se conformant auK lois qui rësul tent de la nature de l'homme. Point de salut pour elle que dans la possession de la vérité et la soumission à l'ordre ; et y pour nous y point de vie que celle qu'elle nous communique. Qu'importe qu'on cite trois ou quatre animaux à face humaine trouves dans les bois , où , sans idées , sans langage y mus par d'aveugles appétits ^ ils partageoient la pâture des bétcs : certes, ce n'est pas là l'homme. Et encore ^ ces êtres imps^rf ai ts appartenoient originairement à la société , et lui dévoient, avec la naissance, une première éducation ; car on ne prétendra pas qu'un enfant , jeté dans les forets en sortant du sein de sa mère , privé de force et d'expérience , ait pu subsister deux jours.
Mais , je le répète , ce n'est pas là Thomme ; man* ger , digérer , dormir , ce n'est pas toute sa destili'née, et l'on consentira peut-être à lui permettre d'autres fonctions : ce seroit aussi trop lui ravir, que de le deshériter à la fois de la pensée, de la jjarole , delà vertu . de l'espérance et de l'amour. Or j'ai prouvé que toutes ces choses sont des dons de la société. Pour aimer il faut connoître, pour connoîtrc il faut avoir entendu ou vu parler ; car on parle aux yeux comme à l'oreille , et l'écriture n est qu'une parole figurée. Ainsi , hors de la société , la vie
liO ESSAI SUR L INDIFFLIVE]NCC
morale et intellectuelle s éteint de mémo cjiic la vie physique, et, séparé de ses semUlaLles, Tlionuiie meurt tout entier.
Que sera-ee donc séparé de Dieu , de la vérité suprême et du souverain bien? La violation d'une seule loi du corps , un l(%er désordre dans nos or* ganes , devient pour nous une cause de souffrances et de mort ; et nous violerions impunément les lois de la raison, la règle éternelle des devoirs, Tordre conservateur des intelligences ! Nos désirs ignorans et notre volonté pervertie prévaudraient . contre la sagesse , la justice et la toute-pui.vsance! Que ceux-là s'en flattent , qui se sentent assez forts pour vaincre Dieu.
Deux sortes de rapports nous unissent ù lui » ■ parce qu'il est tout ensemble et le princijx? de notre vie , et le pouvoir de la société à laquelle nous appartenons comme êtres intclligens. Violer ces rapports, c'est donc, premièrement, violer notre ^ nature , et nous constituer dans un ctîit de ruine; en second lieu, c'est violer les lois de II société' dont nous sommes membres , et la loi foudanieiir taie de toute société , qui est l'obéissance au pouvoir. Or, si dans ce monde d épreuve, image fugitive de notre vraie patrie , celui-là est retranché de la société qui en viole les lois , qui désobéit . au pouvoir , prnse-t-on que , dans la société par-
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faite dont Dieu- est le monarque, ce rapport de justice ou cette grande loi de l'ordre demeure Sims exécution? Pense-t-on qu'il ne sache pas défendre son royaume et se défendre lui-même ? Il n'a pas besoin pour cela de sortir de son repos ;^ Tordre qu'il a établi se maintient ou se répjire de soimême. Ici-bas la société rejette de son sein ^ ou punit de mort ceux qui la troublent ; ellfe les dépouille de tous les biens qu'ils tenoienil d'elle ; car la vie même est un bienfait de la société , et eu lotant à qui en abuse contre elle , elle ne fait que reprendre ce qu'elle avoit donné* De même , être retranché de la société éternelle , c'est être éternellement pimi de mort j ou privé à jamais de tout bien , puis(|ue Dieu les renferme tous. Slais ce retranchement terrible , ce n'est pas Dieu qui Topère par un acte pa^^ier ; il est la suite , l'effet nécessaire de la violation des rapports qui nous unissent à lui ; nous mourons à la vérité y à l'amour, à l'espérance y comme le corps meurt quand npb violons volontairement ses lois y et jamais l'ame n(y périt que par un suicide.
Pour bien comprendre la misère d'ime créature ainsi séparée de Dieu , il faut nous souvenir qu'il est notre lumière , le principe et le terme de notre amour y en sorte que nous ne nous aimons nousmêmes que par le mouvement qui nous porte vci^
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le souverain bien ou la souveraine vëri té. Ici nous n'en sommes jamais sépares totalement. L'athée même participe aux vérités que la société conserve; protégé quelque temps par l'ordre même qu'il viole > il vit de la foi sociale et des biens qui en sont le fruit , connue un étranger s'assied en passant à la table de la famille. Mais, au moment du départ , il n'emporte que ce qui est h lui ; et qu a-t-il en propre que les ténèbces , avec je ne sais quelle faim dévorante d'un bonlieur que rien de créé ne peut lui offrir? Vide de tout lAenf et ne pouvant aimer que le bien , il se hait, dés lors, d une haine infinie ; car l'amour du souverain bien implique la haine du souverain mal ; et conçoit-on un mal plus grand que d'être à jamais privé de sa nn ? Je dis à jamais ; car connnent l'homme rentreroit-il en société avec Dieu^J)e lui-même il ne le piMit pas , puisqu'il ne peut forcer Dieu de l'éclairer , de l'aimer , de s'unir à lui ; et Dieu non plus ™ le peut pas, parce qu'il ne peut aimer le mal , ^ ni vouloir le désordre , ou sa propre destruction. Donc , aussi long-temps que Dieu sera Dieu , aussi long-temps qu'il s'aimera comn;^e le principe de toute perfection et de tout oitlre, il ne peut aimer im être mauvais , ni s unir à lui ; donc leur séparation, une fois consommée , est éternelle.
Tandis que nous vivons dans la société pré-
EN MATIÈRB DE RELV^ION. 1 1 3
«ente , nous tenons encore à Dieu par elle ; nous pouvons nous replacer dans nos vrais rapports avec lui ; nous pouvons le connoître , l'aimer , oLeir à l'ordre qu'il a établi ; car en toute société humaine 9 même la plus imparfaite , il y a connoissance , amour ou crainte de la Divinité, et un ordre moral auquel l'iiommc est libre de se soumettre. Mais après cette yie^ une autre vie commence dans ime autre société ; société du bien , ou de vérité et d'amour , si nous sommes demeurés volontairement unis à Dieu ; société du mal , ou de ténèbres et de haine y si nous nous sommesséparés volontairement de Dieu ; et tout changement dès lors estimpossible^ parce que l'homme ne peut plus ni aimer Dieu , ni s'aimer lui-même ; ni par conséquent se repen« tir : il ne peut s'aimer , parce qu'il ne voit en lui aucun bien; il ne peut aimer Dieu , parce que pieu le repoussant de toute sa justice , ne peut vouloir lui imprimer aucun mouvement vers lui. Bien plus , quand le souverain Etre , s'oubliant lui* même , lui ouvriroit les portes de l'abîme ou il s'est précipité y sa conscience l'arréteroit sur le seuil : il refuseroit une autre demeure; car, en celle qu'il a méritée , il est dans l'ordre, et l'ordre même dont nous souffrons est plus conforme à notre nature , il est pour nous une moindre souffrance €{ue ne le seroit sa violation. Tel est, même ic;<*- 2. 8
ïi4 BSSAI SI7R L'ilTDIPFEitÊRCÈ
t>as y 1 empife de la justice siir l'homme , (fofi f pressé du remords , on Ta vu solliciter la punition comme une grâce : le supplice soulage quelquefois* Ainsi Dieu ne concoui't au châtiment de l'homme coupable ^ qu'en le laissant là où il s'est placé et où il demeure volontairement<
Et qu'on ne se flatte pas que la longue durée da châtiment efface la faute, da punition ne rend pas plus l'innocence , que la mort , punition aussi des désordres corporels, ne rend la santé : et certes i si nous n'accusons pas Dieu ^ si nous ne nous étoii* nous pas en voyant cette punition terrible^ im« muable, de la violation*, même involontaire, des lois physiques , je ne sais pourquoi nous nous ëton* nerions de ce qu'un semblable châtiment soit la suite de la violation volontaire des lois de Tintelligence*
Aussi prévue toujours ne feint-on d'en douter que pour s'étourdir soi-même. L'idée d mie peine infinie consterne l'imagination. Cette idée néanmoins est si naturelle à l'homme , elle le remplit d'une si vive terreur , qu'il embrasse avec joie , pour s'y dérober , l'espoir d un anéantissement éternel. Otez la crainte de l'enfer , cet effroyable amour du néant seroit inexplicable ; car l'homme hait iniânciblement sa destruction. Il ne pourroit songer sans horreur qu'il cessera d'être , s'il ne redoutoit d'^
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À jamais misérable. La mort même n'est si affreuse que parce qu'elle est une image du néant. ]Nul doute que y si l'on proposoit aux hommes y du prix . de longues souffrances dans l'autre vie, une félicité sans terme et sans mesure , ils ne l'acceptassent avec empressement à cette condition , de préférence au néant. Donc , quiconque désire le néant , craint l'enfer.
Je crois avoir prouvé qu'il existe une religion véritable , ou des rapports nécessaires entre Dieu et l'homme ; que ces rapports étant invariables comme la nature de l'homme et celle de Dieu , il n'existe qu'une seule vraie religion ; et enfin quHl n'y a de salut, ou de bonheur et de vie, que dans son sein , puisque aucun être ne peut vivre qu'en se conformant aux lois qui dérivent de sa nature.
Ces conséquences se déduisent si évidemment de l'existence simultanée de Dieu et de l'homme , que je ne pense pas qu'on les conteste. Mais quand on les nieroit , il m'importeroit peu , et voici ma réponse à ceux que le raisonnement n'aura pas convaincus : Mon dessein n'est pas de disputer ; je ne viens point m'engager avec vous dans des controverses interminables. Ce n'est ni votre raison , ni la mieime qui doit décider ces grandes questions I mais la raison générale. Reconnoissez son
Il6 ESSAI SUR l'indifférence
autorité 9 ou abjurez votre propre raison , car elle a a pas d'Autre fondement. Ne dites point , Je ne comprends pas : il sufi^t que tous les peuples aient compris y il suffit qu'ils aient cru. Me dites point , Cela répugne à mon jugement : qu'estHsc que votre jugement I et de quel droit osez-vous l'allouer? De qui avezr-vous reçu l'intelligence , sinon de la société ? Elle vous a donné la parole , elle vous a donné la pensée > et avec cette pensée d'emprunt, vous prétendriez réformer les siennes ! Kc voyezvous pas que , sur aucun point , vous n'êtes assuré de la vérité que par son témoignage? Croyez4a donc . qu ne croyez rien. Croyez tous les peuples y lorsqu'ils attestent qu'entre l'homme et son auteur, il existe des rapports naturels immuables, ou renon" cez à toute certitude. Si , une seule fois , vou6 vou5 élevez contre l'autorité du genre humain , h l'instant, comme je l'ai fait voir , vous perdez le droit de rien affirmer ; et l'acte par lequel un esprit créé se constitue roi de ses pensées , n'est qu'une effrayante abdication de la vie.
Or , quel est le peuple qui n'ait pas cru à l'existence d'une vraie religion, qui n'ait pas repoussé comme fausses toutes les i-eligions contraires k h sienne , et regardé comme un crime la violation des devoirs qu'elle impose? Qu'on nous montre ce peuple étonnant , sans Dieu , sans foi , sans culte.
EN MATIÈRE DE iŒLTGlON. II7
•On ne le tentera ménie pas. Dîppuis l'oyigine des* sociétés , un pouvoir supérieur , qui nVst que la raison sociale , éclairée phi* une raison plus haute encore , prosterne le genre humain au pied des autels; et de tous les points de la terre, une voix puissante n*a cessé de monter vers lès ciéux, pour y porter les prières et les adorations de^ îribttéls. (Qu'importe , dans ce magnificîpie concert , le silence de quel([ues hV)mmes ? Qu'importent Wirs opinions et leurs doutes solitaires ? En accusant d'erreur toutes les nations et io\ïs lés siécïcs , ils se convainquent eux-mêmes de folie ; car (Quelle folie plus extrême que d\)ppo!fer à la raison générale , SSL propre raison , incapable dès lots de ste prouver à ellc-mênie qu elle est ? *
Enfm , il se trouvera Vfcs intelligences rebellés qui en viendi'ont jusque-là. Elles knettrûnt lèuv gloire à se séparer de la so^ciété où elles puisent la -vie , et on les entendra chanter en triomphe leur hymne de mort. Etran^ dégradation ! Et qùî petit donc inspirer à quelques insen^ cette monstrueuse répugnance pour leur auteur? lîs s en vont cherchant ardemment de nouveaux rapports entre eux et les créatures , entre leurs organes et lès substances brutes; même ils en rêveront aVec joie entre la matière et leur pensée , entre Îear3 dèstinées et le néant ; et les voilà qui s'indignent quand
ii8 ESSAI SUR l'iivdifferencb
on leur parle de leurs rapports avec la DWinite! Gela confond; mais il est ainsi : Dieu les fatigue , Dieu leur déplaît ; ils lont pris à d^oût. Us pourront supporter toutçs les lois, hors les siennes. Ah ! j'en aperçois la raison. Pénétrez au fond de ce cœur, qu'y découvre^vous? des penchans que la religion réprouve ; il faut les vaincre , on ne le veut pa3 : un orgueil démesuré , qui aspire à une indépendance sans bornes, et refuse d'obéir même à Dieu; il faut le soimicttre, on ne le veut pas. Donc c'est la volonté qui déprave l'entendement ; et j'en comprends mieux encore cette grande loi de clwtimcnt portée contre l'impie. Oui , ime effroyable punition est due à ce d^ordre effroyable. Qui se soustrait au sceptre du monarque , trouvera tôt ou tard le glaive du juge. J'en atteste la foi du genre humain , la raison de toutes le^ sociétés. Une autre vie au delà de cette vie , des peines et des récompenses inHuiesendiu-ée, tel est le symbole de la tradition. Partout vous rencontrerez la crainte et l'espérance à l'entrée du tombeau ; |)artout on vous dira que , de ses profondeurs mystérieuses^ partent deux routes à jamais séparées, dont l'une conduit au royaume des ténèbres , des souffrances et de la haine, et l'autre aux régions de la lumière y des joies immortelles et de l'amoun Mais nous n'avons pas même besoin de recourir à
cet infaillible témoignage. Lorsqu'au milieu des religions diverses , nous aurons découvert la véritable, il suffira d écouter ce qu'elle nous apprendi'a sur ce point. Cherchons donc par quel moyen nous parviendrons à la reconnoître ; et d'avance , nous dégageant de tout préjugé contraire à ses ea- ^eignemcns y de toute passion contraire à ses lois , préparons notre esprit à lui obéir et notre cœur à l'aimer»
120 ESSAI SUR X^'hlDTFFÊRSNCS