CHAPITRE XVII
Réflexions générales sur la possibilité et sur les moyens de discerner la vraie religion.
iJjLEVOirs-ifOus un moment au-dessus de la terre, et de tout cet univers visible y pour entendre œ que c'est que lliomme , et le contcnripler dans sa grandeur* À peine s'est-il reconnu lui-même , qu'il se sent à l'étroit dans l'immensité. Roi de la création j il jette un regard sur son empire, et le dédaigne. Sa pensée y son amour , s'élancent dans l'infini ; il y cLercrhe l'Etre étemel , il le découvre ; et alors , seulement alors , ses anxiétés s'apaisent et ses désirs se reposent. L'ordre universel lui apparoît dans son immuable magnificence ; il y voit sa place fixée à jamais par la sagesse suprême ; il y voit les rapports qui l'unissent avec toutes les intelligences, avec Dieu même, leur principe et leur centre , avec la vérité souveraine et le souverain bien. À cette hauteur , il s'appuie sans étonnement sur ses destinées immortelles , et il aspire avec calme au rang qui lui est promis dans la su-
£N MATIERE DE RELIGION. 12Jk
Llime société dont le Tout-puissant est le monarque.
■ VoxxT obtenir ce rang ou pour atteindre sa fin , il faut qu'il obéisse aux lois de son être; car tout être, comme nous lavons vu , a ses lois ou sa manière propre d'exister : îl vit en s'y conformant , il périt s'il les viole. Relatives à notre nature, les lois de notre être embrassent nécessairement toutes nos facultés ; et il est étrange que , reconnoissànt les lois de la matière et de notre organisation physique, on se persuade quéi l'intelligence , l'amour, ou ce qui constitue véritablement Thomme, ne soit soumis à aucune loi.
Alais si , comme on n en sauroit douter , il existe entre notre intelligence et la vérité , entre notre amour et le bien , des rapports indépendans de notre volonté , ces rapports sont , pour l'homme moral et intelligent , les lois naturelles de la vie; et il ne peut pas plus les enfreindre impunément que les lois du corps.
On ne dira pas que nous avons la connoissance innée de celles-ci , ni que nous les découvrons par le raisonnement. Nous apportons, il est vrai, la faculté de connoitre , mais nous ne connoissons rien en naissant. 11 en seroit ainsi , de l'aveu de Rousseau , quand nous naîtrions avec des oi^anes pleinement développés. Dans les premiers temps
122 ESSAI SUR l'iRDIFFÉKBNGB
de notre existence , on nous force d'obéir aveoglcment aux lois physiques., les seules auxquelles nous soyons alors soumis , parce que nous ne sommes .encore cpi êtres physiques. Ix)rsque nous devenons capahles de pensée , on nous instruit de ces mêmes lois y on nous les notifie j pour ainsi dire, sans se mettre en peine de les expliquer , et nous y croyons sur le témoignage des autres hommes ou de la société. Ainsi se fprme la foi , ainsi la vie se conserve. Ni la raison , ni l'expérience ne sauroient , à cet ^ard y suppléer l'autorité ; car , avant que la raison ait commencé de poindre j avant que nous ayons pu acquérir aucune expérience , il faut nécessairement ou mourir, ou se conformer aux lois du corps.
Mais rhomme moral et intelligent doit vivre aussi de sa vie propre; il doit connoitre, aimer, sans quoi il n'existeroit pas; et la religion nest autre chose que la loi naturelle de l'iatelligence, rensemblc des rapports ou des vérités qui dérivent^ de notre nature et de la nature de l'Etre souverainement intelligent. Nous vivons donc plus ou moins de la vie spirituelle , selon que la vérité nous est plus ou moins connue ; et le plus haut degré de vie ou de bonheur consiste à connoitre pcirfaitement la vérité infinie, et à en jouir pleinement par l'amour. L'ignorance absolue est
Fëtat qui précède la naissance , un profond sommeil de nos facultés ; l'ignorance partielle en est le développement imparfait. Elle diffère de l'erreur en ce que celle-ci n'est pas simplement une privation y mais un désordre , une maladie quelquefois mortelle.
Or combien n'est-il pas absurde de supposer qu'ayant une fin qu'il ne peut atteindre qu'en obéissant à des lois naturelles ou nécessaires > l'homme intelligent n'ait aucun moyen de conlioitre ces lois ; et que , par des volontés contradictoires, ou par une haine insensée pour l'être qu'il venoit de former à son image , Dieu lui eût montré la vie comme un leurre > et ne lui en eût donné le désir que pour être son tourment éternel? Ne blasphémoils point la Divinité ; elle veut le honheur de ses créattu'es ; car la gloire d'un être bon est de manifester sa bonté; il se doit à luimême cette haute justice. Qu'est-ce que le bonheur? le repos de l'ordre ; et de quel désordre l'Etre parfait peut-il être auteur? Comment le mal seroit-il l'objet direct de ses volontés? Non, Dieu n'existe pas , ou il veut le salut de tous les .hommes. U ne les punit point d'être sortis de ses mains , et ce n'est pas la haine qui a fécondé le néant. Qui oseroit dire, qui oseroit penser qu'en nous imposant des lois dont rinfiraction a des effets