‹ Essai sur l'indifférence en matière de religion (volume 3)Chapitre 56 sur 64 · ESSAI SUR L*1WDIFFÉREλCE · texte numérisé non relu

ESSAI SUR L*1WDIFFÉREλCE

si terribles, il les ait couvertes d'un voile impài^ trahie à nos yeux? Qu'il ait jeté dédaigneusement tant de millions d'intelligences entre la vérité et Terreur , entre le Wen et le mal , sans moyen de les discerner? Qu'il se dérobe à celui qui le cherche ; qu'il étende à ses pieds un océan de ténèbres, et repousse loin du rivage nnfortuBe qui s'efforce d'aborder ?

Mais pour comprendire toute l'absurdité de l'hypothèse que je combats , il faut s'élever encore it de plujs hautes considérations; il faut se représenter rhomme , non comme un être isolé , mais comme im chaînon de la vaste faiéi'archie des êtres, conmie un membre de l'éternelle société des intelligences. Or tout ce qui est n'existant que pour cette société, et devant concourir à sa perfection, l'homme en particulier doit acquérir toute la perfection que comporte sa nature. Il doit vivre pour que l'ordre universel soit complet, il doit vivre d'une vie parfaite pour que l'ordre lui-même soit parfait. Si l'impossibilité de connoître les lois àe l'intelligence le forçoit de les violer , ce seroii Dieu même qui attenteroit volontairement à sa sagesse et à sa gloire; ce jseroit^ dans l'Etre infini, comme un effroyable essai de suicide.

Au reste , il suffit *d'en aj^ler au témoigna^ du genre humain. Tous les peuples ont eu uq^

religion qu'ils croyaient vraie ; donc tous les peuples ont cru qu'on pouvoit connoitre la vraie religion. Aucune religion , même fausse y ne se seroit établie sans cette croyance. Or les croyance* universelles sont des décisions de la raison générale; les rejeter ou les contester , c'est détruire laraison même. Donc, quelle que soit la vraie reli-^ gion, il est possible de la reconnoitre. Si l'on prétend que tous les. peuples ont pu se tromper sur ce point y ils ont pu se tromper paiement sur l'existence du premier Etre, ils ont pu se tromper sur tout; et dès lors plus de certitude^plus de vérité, plus d'erreur, mais un doute si profond qu'il n'auroit d'autre expression que le silence.

Et qu'on n'objecte pas la multitude des cultes divers. Cela prouvé seulement qu'en religion, comme en tout le reste , l'erreur peut se mêler à la vérité; cela prouve l'ignorance et les pas^ sions de l'homme , la foiblesse de son esprit , lorsqu'il substitue ses propres pensées aux traditions autiques; cela prouve enfin la nécessité d'un examen sérieux , et rien de plus.

Pour diriger cet examen , il nous reste à chercher quel est le moyen général offert aux hommes pour discerner avec certitude , entre les dilOférentes religions , la véritable.

Ce moyen est en nous , ou hors de nous. Les

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seuls moyens de conuoître que nous ayons eo nous-mêmes 9 sont le sentiment et le raisonDe^ ment : hors de nous il n'existe que lautorité- Donc les hommes doivent parvenir à la connoissance de la vr^ie religion y soit par le sentiment ou une révélation immédiate, soit par le raisonnement j soit enfin par la voie de 1 autorite.

Avant d'examiner à fond chacun de ces trois moyens , nous ferons observer qu'il résulte de nos recherches précédentes, que la certitude n'a point de base en nous-mêmes. N'existant que par h vo* lonté d'un autre être, nos facultés s'aj^uient nécessairement sur quelque chose d'extérieur; et le degré de confiance qu'on leur doit accorder, dépend , en premier lieu , de la nature de l'être par qui elles sont, et, en second lieu, de la connoissance de ce qu'il a voulu qu'elles fussent; ce que lui seul a pu nous révéler. Cette simple considération démontre la nécessité d'un premier témoignage , et celle d'un acte de foi , avant de pouvoir raisonnablement faire usage de nos facultés. Aussi verrons -nous tout à l'heure , par l'expérience de tous les temps, que l'esprit qui s'isole ne sauroit se rien prouver; qu'à mesure qu'il s'enfonce en lui-même ses idées s'obscurcissent, ses croyances se dissipent^ sa vie s'affbiblit: ipquiet et languissant, il se tsaîne , dans des lé-

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(^îons stériles, à la lueur incertaine du doute , dernier reflet de la vérité ^ qui s éteint au bord du néant.

Cette cause générale d'erreur est surtout remarquable en notre siècle. On n'interroge que soi sur son origine , sur ses devoirs , sur ses destinées. L'homme ne demande rien aux hommes y et moins encore à Dieu : son intelligence se nourrit d elle-même; pâture bientôt épuisée ! Nul ne veut croire ou obéir : dès lors, avec le respect pour le témoignage {^), se perd la notion de la loi, la notion de lautorité et le principe de la certitude. Tout devient individuel. On ne peut plus même nommer la religion , parce qu'elle est nécessairement loi, et le lien de toute société. On dit la pensée religieuse , le sentiment religieux ^ expressions qui constatent l'indépendance de l'esprit , ou le droit de chacun d'avoir sa religion , comme chacun a son sentiment , sa pensée particulière .

(^) Notre jurisprudence criminelle attache beaucoup moins de force que l'ancienne au témoignage. L'esprit fie la législation est d'accorder le plus de pouvoir possible a la pensée particulière et au sentiment particulier de chaque juré. C'est une conséquence naturelle de la souveraineté de la. raison individuelle. On se défie de tout ce qui est général ou social , ou plutôt on ne le comprend plus. Chaque homme es^ toute la société.

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Mais qu'est-ce enfin que ce senti ment religieux ? Nous rapprendra- 1 -on ? Profonde misère de l'homme! Ce sera tout ce qu'on veut, jusqu'aux fo;blesses et aux infirmités de notre nature ^ les craintes sans objet y les vagues rêveries du cœur • lamclancolie, l'ennui même et le d^oût d'être (* ). Il en faut bien venir à ces extravagances , quand on n'admet d'autre régie de vérité que ce qu'on sent. Et remarquez que personne n'est maître de communiquer le sentiment qu'il éprouve; que c'est quelque chose de si indéfini dans sa nature et dans ses nuances , qu'on ne sauroit même en donner d'idée nette par le discours. Nul honune ne se représentera jamais un sentiment dont il n'a pas été affecté : or , rien ne dépend moins de l'homme que de s'affecter d'un sentiment quelconque. Ainsi une religion de pur sentiment, seroit une religion sans langage, sans voix, songe fugitif qui échapperoit éternellement à Imtelligence.

Que si l'on se borne à considérer le sentiment comme un moyeu de reconnoître la certitude de*

(*) On ne dit rien ici qui n'ait été fiérieusement avâDCti par des gens d'esprit. Selon leurs idées, pour faire en* tendre qu'un homme a de la religion, on dîroit qu ile<t mélancolique , et trcs-endin à la rêverie. Ne croit-on pas rêver soi-même ?

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dogmes et des devoirs y on ne s'abuse pas moins grossièrement; car le sentiment ne prouve que Texistencede la pensée qui le détermine. J ai l'idée d'un être puissant ^ il en résulte un sentiment de crainte; j'ai l'idée d'un être puissant et bon> il en résulte un sentiment d'amour« Mais l'amour > effet naturel de l'idée que je me forme de cet être y ne prouve nullement sa bonté; car, si je me trompois, le sentiment ne laisseroit pas d'être le même*

Allons plus loin y le sentiment y passif de sa xiature y ne nie rien , n'affirme rien y parce qu af-firmcr ou nier y ce n'est pas sentir y c'est juger. Ain^L quiconque dit ; je sens, prononce un juge« ment dont la vérité repose sur la même base que la vérité de nos autres jugemens.

n faut donc nécessairement remonter h. la raison pour ti*ouver la certitude ; mais à la raison géné^ raie manifestée par le témoignage , c'est-à-dire , à une autorité hors de nous. Toute raison indivi** duelle est faillible, parce qu'elle est finie; elle ne peut avoir que des opinions; les dogmes appartiens ilpnt à la société : aussi y quand la société se dis* sont , à l'instant les opinions succèdent aux croyan^ces. Il n'y a donc de certain que ce qui est de foi j et la seule foi certaine est celle qui repose, selon le genre de vérité qui en est l'objet y sur la plus grande autorité ou sur la raison la plus générale.

l5o ESSAI SUR L^INOlFFÉhENCE

Placez dans le sentiment le principe de certitude, Vous consacrez tous les genres de fanatisme et de superstition , tous les désotdres et tous les crimes; car il n'en est point qui he-sdit déterminé par un sentiment , que produit quelque erreur de Tesprit Ainsi prétendre que le sentiment décide de la tôtifé , et par conséquent de^ devoirs , c'est offrir à celui qui hait , la vengeance pour r^le de justice , et l'adultère pour morale , à celui qtii convoite la femme de son ami.

Placez dans la raison individuelle le principe de certitude, aussitôt vous voyez renaître tes mêmes rnconvéniéns. L'homme , maître de ses croyances, Test paiement de ses actions. Il peut tout nier , en disant : Je ne comprends pas ; H ensuite tout se permettre , en disant : Je ne crois point.

Il suffiroit peut-être de ces réflexions pour se convaincre que ni le sentiment ni le raisonnement ne sont le moyen général offert aux hommes pour discerner la vraie Religion. Mais Timportance de cette vérité exige qu'on eii développe les preuves davantage. C'est ce que nous essaierons de faire dans les chapitrés suivans.

EN MATIÂRB DE RELIGION. l3l

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