CHAPITRE XIX
Que la voie de raisonnement ou de discussion n^est pas le moyen général offert aux hommes pour discerner la vraie religion.
^VJE que nous avons fle plus grand et tout ensem- 'Me de plus intime , c'est notre raison , notre entendement, cette sublime faculté de connoître qui nous rend semblables à Dieu ^ puisque par elle nous devenons participans de son être ou de sa vérité. Elevés ainsi au--dessus de là création matérielle , au-dessus des mondes qui roulent dans l'espace , au-dessus de tous les êtres qui ont reçu la vie et n'ont pas reçu Fintelligence , nous ne saurions concevoir une trop haute idée de nousmêmes. Par nôtre pensée, nous touchons de toutes parts à l'infini. Nul temps ne peut la borner, nulle étendue la circonscrire , et Dieu setd est assez vaste pour la contenir dans son iitimensité. Ce nest donc point parce qu'il se glorifie de
l52 ESSAI SUR l'indifférence
auroît suppléé à renseignement primitif, à la parole c[ui lui révéla sa propre existence , alors que a pensée , sa volonté , tout dormoit en lui ? Obligée d'agir avant d'être ou de se créer elle-même, la raison qui n'existe que par la vérité, puisqu'elle n'est que la vérité connue de nous, seroit demeurée éternellement inerte , éternellement ténébreuse ; jamais la lumière ne se fût levée sur le monde intellectuel. Et quand les esprits , emportés par le désir de l'indépendance , yeujent vivre dans cet état contre nature , quand ils refusent de croire et prétendent tout soumettre à Texamen particulier, cette brillante lumière peu à peu pâlit^ s'éteint. Représentez-vous un homme à qui Ton vient dire : w Oublie tout ce que tu as appris de » tes semblables , oublie tout ce que tu sais. Re- 3> jette de ton esprit jusqu'à la dernière idée, fais « le vide ; et puis cherche dans ce vide la vé- » rite. » N'est-ce pas comme si l'on disait à l'âme : et Meurs , et puis cherche dans le néant une vie y> qui n'appartienne qu'à toi. » Se peut-il imaginer de contradiction plus évidente ? Car sans vérité, point d action , point de volonté, point de vie ; et si la raison retient une vérité , une seule , ce sci*a nécessairement une vérité de foi , et dés lors celles qu'on en déduira n'auront d'autre fondement et d autre certitude que cette foi ellc-*méme.
E^ MATIÈAB DE RELIGION. i53
Supposera-t-on que Hiomme naît avec certaines vérités empreintes dans son entendement, les* quièlles , fécondées ensuite par la raison , deviennent le principe de sesconnoissances postérieures? Ce seroit reproduire l'hypothèse des sentimens innés 9 hypothèse absurde et complètement réfutée par l'expérience. La modification qu'on y apporteroit , en réduisant le nombre des vérités de sentiment , et accordant à la raison le privilège d'en déduire les autres vérités nécessaires, ne ■feroit qu'y ajouter des embarras nouveaux et de nouvelles contradictions : car ce système mixte , 43ns lever aucune difficulté , seroit sujet à toutes celles que présente chacun des deux autres. On demanderoit toujours au sentiment de se mani* fester d'une manière uniforme , générale , invincible , et à la raison de fournir la preuve de son infaillibilité.
Mais prenons l'homme tel qu'il est , formé par la société , enrichi des connoissances , éclairé des vérités qu'il reçoit d'elle. D n'établit pas plutôt sa raison individuelle juge de ces vérités, (ju'elles lui échappent successivement. La raison veut d'abord concevoir , et rien de plus ju^te , dès qu'on fait de la raison le fondement des croy^^ces. Delà "sa première r^le, de ne croire que ce qu'elle conçoit. Ecoutons Rousseau :
i5o BssAi SUR l'iiïdifférence
sa raison que l'homme s*^re , mais parce qu'il se méprend sur sa nature , en s attribuant ce qui n'est pas à lui. Dans son orgueil , il confond la capacité de connoître , avec la puissance de produire. 11 oublie que son intelligence , purement passive à l'origine , naît et se développe ài'aide des vérités qu'on lui* donne, et quelle ne possède que ce (ju'elle a reçu. Dgué du pouvoir de combiner ces vérités primitives et d'en tirer des conséquences , pouvoir borné comme toute action d'un être uni y il cherche en soi la certitude ou la dernière raison des choses, et nel y trouvant pas, il commence à douter. Les vérités se retirent, li nuit se fait; au milieu de cette nuit, il ces^ de se reconnoître lui-même ; seul et fier de sa solitude, il essaie de créer; il remue d'obscure souvenirs, et croit peupler d'êtres réels son eiH tendement désert, pa^ce qu'il évoque des fantomes. Mais bientôt détiompé, las de ce vain labeur , il ferme les yeux et s'assoupit dans des tenèbrés éternelles.
Hors de Dieu tout est contingent ; hors de loi rien n'existe que par sa volonté ; lui seul est nécessairement; lui seul donc possède en lui-même la certitude. Il est certain de son être , parce qu'il se connoît ; il est certain de l'existence des autres êtres , parce qu'il coimoît ses volontés ; et toute U
EN MATIÈRE D^ R£LIGIO]!i. i5d
celui-là devra rejeter ^ ne le concevant pas. Autant de raisons y autant de symboles , de morales , de religions. Cependant nous ayons vu qu'il n en existe qu'mie vraie , et qu'il n'y a point de salut hors d'elle (i). Yoilà donc la plupart des hommes perdus à jamais pour avoir usé scrupuleusement de l'unique moyen que Dieu leur ait donné de découvrir les lois auxquelles ils doivent obéir. L'objection n'auroit pas moins de force ^ quand un seul se perdioit; et supposé que la raison particulière soit la règle de la foi , on ne doit pas hésiter à dire avec Rousseau : « S'il étoit ' une x;e- » Jiigion sur la terre hors de laquelle il n'y eût » que peine éternelle, et qu'en quelque lieu^u » monde un seul mortel de bonne foi n'eût pas » été frappé de son évidence y le Dieu de cette re- » ligion seroit le plus inique et le plus cruel des w tyrans (2). »
, Or il est certain que l'homme meurt ou subit une peine éternelle, s'il viole essentiellement l'ordre moral ou les lois de sa nature intelligente (^). Il est encore certain (jue , dès qu'ils commencent à raisonner sur ces lois , à les soimiettre à leur ju-
(i) Voyez le chap. XVI.
(t) Emile , t. III , p. 9.
(*) Voyez le chapitre XVL
i56 ESSAI suu l'indifférence
^ment , les hommes se divisent et ne sont point également frappes de leilt évidence. Donc ce n'est pas par le raisonnement qulls doivent parvenir à les connoitre ; sans quoi il faudroit accuser Dieu d'absurdité ou de tyrannie.
Afin de nous eu mieux convaincre , parcourons les annales de la philosophie chex les divers peuples ; voyons de quelles lumières ils furent redevables à cette puissante raison qu'on nous présente pour guide.
On trouve chez les anciens deux choses qui étonnent presque également y ou plutôt deux doctrines si opposées qu'évidemment elles ne sa^rôicnt avoir la même origine ; les vérités les plus hautes et les plus monstrueuses erreurs , les préceptes les plus purs et les maximes les plus dissolues, des croyances sociales et des opinions destructives de la société. I-^s unes étoient de la tradition , les autres de la raison ; et quand la tradition s'afibiblit et que la raison prit sa place « le monde s'affaissa et faillit s'écrouler dans Tabîmc.
Nous avons tant ouï, parler du paganisme, nous sommes si familiarisés , dès l'enfance, avec sa nivthologic , son culte , que cela nous enij>eche d être frappés comme nous devions l'ctre de ce grand (Rarement de l'esprit humain. Que faisoit la rai-
EN MATlÈnE DE RELIGIOM^. l6y
son pendant ces siècles? Elle croyait à Jupiter/ à Mars 9 à Vénus. On ne voit pas qu'elle ait pro^ t^é une seule vérité , ni repoussé une seule erreur. Et lorsque les passions la d^oûlèrent de ses stupides croyances , ramena-t-elle les hommes à des principes plus sûrs, à des opinions plus saines? Où est le peuple chez lequel elle ait aboli l'idolatrie , dont elle ait réformé les mœurs ? Ce peuple est encore à trouver. Que fit-elle donc ? Elle laissa les vices divinisés en possession de leurs temples, et combattit de tout son pouvoir les vérités traditionnelles, qui partout étoient mêlées aux erl*eurs locales du paganisme. Elle créa les doctrines du néant , et les mœiu's du siècle de Tibère f elle forma Pétrone et Néron.
Nous ne retracerons point ici les inncmibrables opinions des philosophes , leurs disputes , leurs contradictions sur les objets les plus importans. Quel est le dogme qu'ils n'aient pas nié ? le devoir qu'ils aient respecté (*) ? L'his-
(*) Tous les philosophes anciens ont admis l'éternité de la matière , opinion incompatible avec Texistenoe de Dieu. Les Stoïciens croy oient , en outre , à je ne sais quelle nécessité fatale , qui cntrainoit tout , et les dieu mêmes. En morale , ils soutenoient que les femmes dévoient être communes entre les sages, et que le sage étoit maître dt
i58 BSSAI Sun L*IWDlFFÉRBîïCE
|6ire de la philosophie est l'histoire du doule^ Ce n'étoient pourtant pas des esprits vulgaire»
se donner la mort. Ils réprouvoient la pitië , et nioîcDt ks maux dans V Impuissance de s'y dérober. [Foj-ez la i3* Dissent, de TTiomasius sur la Philosophie stoïcienne, d, la Remarque H sur Partie le Ckrysippe , dans le Die-» tionnaire de Bayle. Diog* Laërt. Liv, Vil, p. iiocf i3i. ) — Antisthène et ses disciples enseignoient que les . lois du mariage n*étoient qu'une Taine sujétion , qu'il n j avoit rien de honteux, etc. (Z>io^. Laèrt. L. VI, «.72.) — Arîstippe , clief des Cy rénaiques , regardoît les lois ciyfles et les coutumes comme Tunique fondement du juste et de Finjuste. Il faisoit consister le soureram bien dans la volupté. ( Ihid. , n. 87, 88 et gS. ) — Aristote ne pailc qu'en doutant de l'immortalité de Fâme et de la ProW' dence. Il prétend, comme l'observe Grotius, que Fadultère auquel on se porte pour satisfaire ses désirs, et un meurtre commis dans la colère , ne doivent pas proprement être mis au nombre des injustices. Il veut, ainsi que Lycurgue et Platon , qu'on n'élevé point les enfans qui viennent au monde avec quelque infirmité; et que si les lois défendent de les exposer, on fasse avorter les femmes enceintes , aprt^s qu'elles ont eu le nombre d* enfans que demande Fintérêtde FEtat. ( Arist. Polit. L, Fil, c. 16. Plat, de Rep. L. V. Plutarch. in Lyc.) Il justifie le brigandag^e, et, d'accord en cela avec Cicéron, il fait de la vengeance une vertu ou un devoir naturel. ( Arisl. de morib. ad Nicomach, Lib. IF, c. 2. Cicer. de Invent. Lib. Il, c, 22. ) — Je me lasse de rapporter tant d'hor-
£N MATIÈRE DE RELIGION. xSq
que ces anciens sages ; et si la raison seule devoit nous conduire à la vérité , qui pouvoit y parvenir plus aisément que Platon , le plus beau, génie de la Grèce, et plus sûrement qu'Aristote, qui a réduit à quelques r^les invariables tous les procédés du raisonnement? Cependant ils n'ont su que douter , ils nont su que détruire, comme leurs successexu*s en philosophie ; et lorsqu aban-^ donnant la tradition, ils essaient d'y substituer leurs pensées particulières , ils disent des choses si étranges qu'on en a honte pour l'esprit humain. Cicéron lui-même en fait la remarque: « Il n'est point, dit-il, d'absurdité qui n'ait été » soutenue par quelque philosophe ,(i). » Or,, est-ce de toutes ces absurdités que se composera . la religion de l'homme?
Mais quoi , notre raison n'est-elle donc qu'un instrument d'erreur? faut-il renoncer à en faire usage? Non, mais il faut la soumettre à la raison générale , qui n'est que la raison d^ Dieu même. Au lieu de commencer par le doute, il ^ faut
reurs et de folies. Voilà pourtant le fruit des travaux de* la raison a Rome et dans la Grèce , pendant les siècles les plus ëclairës.
(i) Nihil tam absurdum dici potest, quod non dicaiur ab aliquo pliilosophorum. ^
i6o ESSAI SUR l'iNDIFFÉIUBNCS
qu'elle commence par la foi y car le doute n engendre que le doute , et toute certitude repose 8ur la foi; chose si vraie > que le raisonnement même suppose la foi dans h raison > et , pour le philosophe qui ne veut écouter que la sienne , une foi sans homes comme sans preuves; sans preuves , car la raison ne sauroit se prouver diemême; sans bornes, car préférer sa raison à la raison de tous j c'est la déclarer' infaillible ou infinie.
La raison individuelle se forme et se dével(^pe à l'aide de la raison générale. Elle croit, c'est son premier acte ; et comme il n'existe en elle rien d antérieur 'à ces croyances , si elle essaie de remonter plus loin, elle rentre dans les ténèbres d'où la foi lavoit fait sortir.
Sitôt donc qu'elle aspire à l'indépendance, la raison s'en va vers la mort. M^is, en outre, telle est son irréparable foiblesse , qu'elle s'^arc presque à chaque pas , si elle n'est redressée par une raison plus haute. Ce n'est pas qu'il n'existe entre elle et la vérité une relation naturelle , puisque notre raison n'est que la faculté de connoître, ei qu'on ne connoit réellement que ce qui est vrai ou ce qui est. Mais la raison ne se trompe-t-elle jamais? Voit-elle totqours eflFectivement ce quelle s'imagine voir ? Ne peut-elle parvenir à la convie-
BU MATIÈRE DE RBLIGIOIT. l6i
tioa de l'erreur ? Et en quoi cette conviction dif- £àre-t-eUe y par rapport à l'homme , de la convier tion de la vérité? Que si la raison quelquefois nous montre comme vrai ce qui est faux et réciproquement I nos jugemens ne sont donc plus une r^le assurée de certitude; l'édifice de nos connoissances croule ; nous ne pouvons rien nier, rien affirmer absolument , et la sagesse nW plu» que le doute universel.
Mais peut-être exagérons-nous la foiblesse de Fesprit humain. Hélas! nous savons tous s'il est facile de l'exagérer , ict chacun n'a besoin que de son expérience pour l'apprendre (*).
Examinons néanmoins ce qu'en ont pensé les hommes en qpii l'on s'accorde à reconnoitre la plus haute supériorité de raison. Je veux même qu'on entende de préférence , parmi les anciens , les chefs du dogmatisme. Voici d'abord Platon qui y attribuant à Dieu seul la plénitude de l'intelligence y déclare qu'à peine en possédons - nous lui petit fragment (i). Mais cette intelligence si courte y au moins pourra-t-elle saisir d'une prise
('*) Il est à remarquer qu'une grande confiance en sa raison, a toujours été regardée comme un signe de stupidité, et le mépris de la rai^n générale, comme une folie.
(l) B^«;t;y «. In Tint.
l62 ESSAI SUR L'iNûlFFÉnfiNCS
ferme cpi^que vërité , et de la éontempler en face? Non y repond Âf istote : « De même que certaioi i> oiseaux ne peuvent supporter Téclat du soleil i » notre esprit s'âblonit à la lumière de la ?&* » rite (i)« » Nous avons rapporte ailleurs le sentiment de Pline (2). Il seroit aisé de citer beaucoup de passages semblables ; car quiconque exerce sa raison ne tarde pas d'en trouver les bornes, et trompé dans l'espérance qu'il avoit conçue d'elle ^ presque toujours sa dernière pensée est une pensée de dédain , et sa dernière parole une ]dainte amère.
.Cbose remarquable : les siècles s'écoulent , le» vérités primitives se développent et dissipent les erreurs contraires , la société fait d'immenses progrès, et l'homme individuel ne change point; sa raison, éclairée d'une nouvelle lumière , demeure paiement foible, paiement impuissante, tant elle n'est rien d elle-même ! On vient d'entendre.Aristote et Platon déplorer cette impuissance ; qu'on écoute maintenant Pascal et Bossuet.
ce La nature confond lespyrrfaonîens, et la rai- » son confond les dc^matistos. Que deviendrez- » vous donc , ô homme , qui cherchez votre véri-
(i) Métaphys. lib. II, c. -i.
(2) Chap. XIII, p.
£N MATIÈRE DE BELlGiON. i65
M table condition par votre raison naturelle? Vous » ne pouvez fuir une de ces sectes , ni subsister » dans aucune. Dira-t-il qu'il possède certaine- » ment la vérité , lui (jui , si peu qu'on le pousse , »> n'eu peut montrer aucun titre , et est forcé de » lâcher prise (i) ? »
Ainsi f dans la guerre continuelle que nous avons à soutenir contre l'ignorance et l'erreur , la raison qui combat seule, succombe infailliblement. Car y lui arrivât-il quelquefois de vaincre f qu'importe? puisqu'elle ne peut être certaine d'à* voir vaincu , et qu'ime nuit funèbre enveloppe ses triompl;ies comme ses défaites. C'est là ce qu'ont vu les plus forts esprits , et c'est ià ce qui les consterne , lorsque rentrant en eux-mêmes, ils se regardent attentivement. Alors, du fond de ces grandes âmes , s'élève comme un cri de détresse : « Con- M noissons-nous la vérité parmi les ténèbres qui M nous environnent? Hélas! durant ces jours de M ténèbres, nous en voyons luire de temps en n temps quelque rayon impai*faiL Aussi notre ^ raison incertaine ne sait à quoi s'attacher ni à n quoi se prendre parmi ces ombres. Si elle se » contente de cuivre ses sens , elle n'aperçoit que
(i) Pensées de Pascal* dup. XXI. £dit. de Paris, în-ia.
iJ.
ï64 ESSAI SUR l'indifférence
» l'écorce ; si elle s engage plus avant , sa propre 7> subtilité la confond. Les plus doctes, à chaque » pas , ne sont-ils pas contraints de demeurer » court?.... <Jue ferai-je, où metoumerai-je, a*- » si^é de toutes parts par l'opinion ou par l'er- » reur? Je me défie des autres, et je n'ose croire » moi-même mes propres lumières. A peine crois-je » voir ce que je vois et tenir ce que je tiens , tant » j'ai trouvé souvent ma raison fautive (i). »
Qu'on ne l'oublie pas , c'est Bossuet qui se plaint ainsi de sa raison. Et ce sera la raison de c^que homme , la raison de celui qui ne l'exerça jamais, laraison du pauvre tout occupéde pourvoir aux besoins du corps , la raison du mortel le plus igno.rant ou le plus stupide , qui devra sonder la nature de Dieu et celle de l'homme , 'chercher les rapports qui les unissent^ et découvi'îr les lois de la vie intellectuelle î
Enfin la philosophie lui confie ce soin. Elle veut qu'en matière de religion elle soit l'arbitre suprême , le souverain juge de la foi. « Ne don- » nons rien, dit-elle, au droit de la naissance et » à l'autorité des pères et des pasteurs ; mais rap- >> pelons à l'examen de la conscience et de la rai-
(i) Bossnet, Sermon pour la fête de Tons les Saints, tom. I, pag. 69 et 70. Edit. de Versailles.
EN MATIÊIIB DE RELIGIOST. l65
w son tout ce qu'ils nous ont appris dès notre en- » fance. Ils ont beau me crier , soumets ta raison ; » autant m'en peut dire celui qui me trompe ; il » me faut des raisons pour soumettre ma raison.... » Nul homme n'étant d'une autre espèce que moi , » tout ce qu'un homme connoît natiu-ellement , » je puis aussi le connoitre , et un autre homme » peut se tromper aussi-bien que moi : quand \c » crois ce qu'il dit ^ ce n'est pas parce qu'il le dit , » mais parce qu'il le prouve. Le témoignage des M hommes n'est donc au fond que celui de ma » raison même, et n'ajoute rien aux moyens na- » turels que Dieu m'a donnés de connoître la vé- » rite. Apôtre de la vérité, qu'avez-vous donc à » me dire dont je ne reste pas le juge (i)? »
Un apôtre de la vérité attendroit probablement pour répondre , que le paroxysme de l'orgueil fût calmé ; après quoi il n'auroit d'autre peine que de choisir , parmi le& absurdités 4ont ce discours abonde , celles qu'il seroit moins humiliant de réfuter. Pour nous, en ce moment , nous ne voulons que constater le principe philosophique , selon lequel chaque homme doit discerner la vraie religion par la raison seule.
Et cela posé , qui ne penseroit que la philosor-
•^» I ^"— ^^— ^— i^-^— ■— ^— ■— ■^■^^— ■^■^iMiM-.i^.— ^ii^»— ^-^■^■«■^— »••.
(i) Emile ^ tom, III, pag. g et lo.
l66 CSSAI SUR L'iHDifTÉREirCB
phie a dans la raison une confiance sans bornes? qu'elle la croit capable de discerner avec certitude le vrai du faux, et de découvrir clairement tout ce qu'il importe à l'homme de <x>nnoître ? On en va juger.
« Notre raison , c'est Bayle qui parle , n'est » propre qu'à brouiller tout , qu'à faire douter de '> tout ; elle n'a pas plutôt bâti un ouvrage qu'elle » nous montre les moyens de le ruiner. Cest une M vëritible Pénélope qui , pendant la nuit , défait » la toile qu'elle avait faite pendant le jour. Ainsi » le meilleur usage qu'on puisse faire de la philo- » Sophie , est de connoître qu'elle est une voie » d'égarement , et que nous devonij chercher un » autre guide, qui est la lumière révélée (i). »
Selon Voltaire , « tout ce qui nous environne » est l'empire du doute (2). » IKAlcnibert lui écrivoit , à propos du Système de la Nature : « Cest M un terrible livre. Cependant je vous avoue que, >' sur l'existence de Dieu , l'auteur me paroît trop » ferme et trop dc^matique , et je ne vois en cette » matière que le scepticisme de raisonnable. Qu'en
(i) Diction, crit. , art> Bunel, pag. 740, col. i. Edit. de 1720.
(2) Lettre de Voltaire à d'Alembcrt, du la octobre
-» savons-nous ? est , selon moi , la réponse à pres- » que toutes les questions métaphysiques (i). »
Le même philosophe regardoit comme insolubles les objections de Barclay contre l'existence de la matière , qui paroissoit Clément douteuse à Helvétius et à Gondorcet. Diderot nie tout, crpit tout et doute de tout y au gré de son imagination ardente et mobile.
Mais, pour ne citer que les seuls déistes, et parmi ceux-ci y que les chefs y de quel symbole commun , de quelle morale commune > ont-ils jamais pu convenir? Qu'on se rappelle ce que nous avons dit de leurs contradictions et de leurs incertitudes y en examinant les fondemens du second système d'indifférence (2). Us ne peuvent pas même s'assurer des deux principaux dogmes sur lesquels repose nécessairement toute religion. « La M raison y dit Rousseau, peut douter de l'immor^ » talité de l'âme (3). » Voltaire va plus loin ; à son aviS| « ce système, il n'y a point d'âme, le plus M hardi et le plus étonnant de tous, est au fond » le plus simple (^). »
(i) Lettre du 35 juillet 1778.
{1) Fide tom. I , chap. IV et V.
(5) Lettre à Voltaire, du 18 août 1756* (4) Lettre de Memmius.
l68 ESSAI SUK L'lin>IFF£RENCE
L'auteur d'Emile admeltoil deux principes coexistans de toute éternité. Dieu et la matière. Jamais il ne se départit de cette opinion (i), qui mène directement à l'athéisme. Du reste il n'étoit pas peu frappé de la difficulté d'établir l'existence de Dieu par la raison. « Ce n'est pas y dit-il , une » petite affaire de connoître enfin <pi'il existe; et » quand nous sommes parvenus là , quand nous » nous demandons I quel est-^il ? où est-il? notre 3> esprit se confond , s'^are^ et nous ne savons 3» plus que penser (2). »
Si notre esprit se confond, s'^are, quand nous nous demandons ce qviest Dieu y nous ne pouvons nous former de lui aucune notion certaine. Comment affirmerons-nous qu'il est bon , juste > puissant, intelligent, si nous ne savons qu'en pensera Le raisonnement ne trace dans notre esprit que des idées confuses de la Divinité (3), c'est vous qui le dites ; vous ajoutez que notre esprit s'^are lorsqu'il cherche à résoudre, cette question , qu'est-ce que Dieu ? qu'ainsi nous ne pouvons connoître aucun de ses attributs. Ces
( i ) Voyez ses Confessions. Dans l'Emile , il laisse cette question en doute.
(a) Emile, tom. Il, pag. 255.
(3) Ibidny tom. III, pag. i6.
£N HATIÈRB t>£ RELlGlOIf. 169
attributs font cependant partie des vérités éternelles que votre esprit conçoit y puisque, selon VOUS; c^est par eux seuls que nous concevons r essence divine (i). Que conclure donc de vos principes? Je vous laisserai répondre vous-même: « Si les vérités éternelles que mon esprit con- » çoit) pouvoient souffrir quelque atteinte, il n'y X» auroit plus pour moi nulle espèce de certitude, » et loin d'être sûr que Vous me parlez de la part » de Dieu, je ne serois pas même assuré qu'il » existe (2). » Ainsi la logique l'emporte , et , en dépit de votre résistance, elle vous pousse jus^ qu'au scepticisme absolu.
Au reste , pour réfuter votre système, nous n'avons pas besoin de longs raisonnemens ; il suffit de vos aveux. Que prétendez-vous? Que nous rap^ pelions à F examen de la raison tout ce qu'on nous enseigna dès notre enfance. Voilà ce que vous demandez , et voici ce que nous répondons : K Trop souvent la raison nous trompe ; nous n'a- » vons que trop acquis le droit de la récuser (3).
ce Me dire , ajoutez-vous , de soumettre ma rai-
(i) Emile , tom. m , p. 16.
(3) Ibid.y tom. m, pag. a4.
(5) Ibid., tom. Il, pag. 343.
170 ESSAI SUA L IUDIFFEBBNCB
M son, cest outrager son auteur (i). D me iaat a» des raisons pour soumettre ma raison (a). La » foi s'assure et s'affermit par l'entendement (S). » Vous n'y prises assurément pas : « Sans la con- » science je ne sens rien en moi qui ni'âeve au- » dessus des bétes , que le triste privil^e de mé- » garer d'erreurs en erreurs à l'aide d'un enten- » dément sans règle, et d'une raiscm sans prin- » cipe (4.)- »
Ne voilà-i-il pas deux guides admîraUes pour nous diriger dans les importantes recherches d'où dépend notre sort éternel? Car enfin , « panm » tant de religions divises qui se proscrivait et » s'excluent mutuellement, ime seule est la bonne, » si tant est qu'une le soit. Pour la reconnoître, » il ne suffit pas d'en examiner une , il &ut les » examina* toutes; et dan& quelque matière que » ce soit , on ne doit point condanmer sans en- » tendre ; ii £iut ccHnparer les objections aux M preuves; il faut savoir ce qua chacun oppose » aux autres , et ce qu'il leur répond. Plus ud » sentiment nous paroît démontré , plus nous
(i) Emile, tom. III, pag. 18.
(a) Ihid. , pag. 9.
(3) Ibid., pag. 18.
(4) Aû2.,tom.n,
pag. 556.
EN MATIÈRE DE nBLIGlON. 17I
s» devons chercher sur quoi tant d'hommes se » fondent pour ne pas le trouver tel. Il faudroit » être bien simple pour croire qu'il suffit d'en- » tendre les docteurs de son parti , pour s'ins- » truire des raisons du parti contraire.... Chacun » brille dans son parti ; mais tdi au milieu des » siens est fier de ses preuves, qui feroit un fort » sot personnage avec ces mêmes preuves parmi » des gens d'un autre parti. Voulez-vous vous ins- ^ truire dans les livres? quelle érudition il faut » acquérir, que de langues il faut apprendre, » que de bibliothèques il faut feuilleter , quelle » immense lecture il faut faire ! Qui me guidera » dans le choix ? Difficilement trouvera-t-on dans » un pays les meilleurs livres du parti contraire , » à plus forte raison ceux de tous les partis ; »> quand on les trouveroit, ils seroient bientôt » réfutes. L'absent a toujours» tort, et de mau- » vaises raisons, dites avec assurance, effacent » aisément les bonnes exposées avec mépris. D'ail- » leurs souvent les livres nous trompent , et ne » rendent pas fidèlement, les sentimens de ceux
» qui les ont écrits Pour bien juger d'une re-
» ligion, il ne faut pas l'étudier dans les livres de » ses sectateurs, il faut aller l'apprendre chez eux ; » cela est fort différent. Chacun a ses traditions , » son sens , ses coutumes ^ ses préjugés , qui font
172 ESSAI SUR l'u^DIFFÉRENCE
» l'esprit de sa croyance , et qu'il y faut joindre M pour en juger.
M Combien de grands peuples n'impriment point » de livres, et ne lisent point les nôtres ! Gom" u ment jugeront-ils de no& opinions? Comment » jugerons-nous des leurs? Nous les raillons , ik » nous raillent : ils ne savent pas nos raisons, >> nous ne savons pas les leurs ; et si nos voya- » geurs les tournent en ridicule^ il ne leur manque » pour nous le rendre, que de voyager parmi nous. » Dans quel pays n'y a-t-il pas des gens sensés, des » gens de bonne foi , d'honnêtes gens amis de li » vérité, qui, pour la professer , ne cherchent » qu'à la connoître? Cependant chacun la voit » dans son culte, et trouve absurdes les cultes des ï> autres nations ; donc ces cul tes étrangers ne w sont pas si extravagans qu'ils nous semblent, >j ou la raison qup nous trouvons dans les nôtres
M ne prouve rien D'où il suit que s'il n'y a
» qu'une religion véritable, et que tout homme " soit obligé de la suivre sous peine de damna- " tion, il faut passer sa vie à les étudier toutes, M à les approfondir , à les comparer , à parcourir » les pays où elles sont établies. Nul n'est exempt » du premier devoir de l'homme , nul n a droit » de se fier au jugement d'autrui. L'artisan qui » ne vit que de son travail , le laboureur qui nfr
EN MA.TIÈRS DE RELIGIOIT. IjS
» sait pas lire, la jeune fille délicate et timide, b l'infirme qui peut à peine sortir de son lit , » tous , sans exception , doivent étudier , mé- » diter , disputer , voyager , parcourir le monde : » il n y aura plus de peuple fixe et stable ; la terre » entière ne sera couverte que de pèlerins allant, u à grands frais et avec de longues fatigues y véo rifier , comparer , examiner par eux-mêmes les » cultes divers qu'on y suit. Alors adieu les méo tiers j les arts , les sciences humaines et toutes o les occupations civiles ; il ne peut plus y avoir » d'autre étude que celle de la religion; à grand - » peine celui qui aura joui de la santé la plus tt robuste , le mieux employé son temps, le mieux » usé de sa raison , vécu le plus d'années , saura- » t-il dans sa vieillesse à quoi s'en tenir , et ce » sera beaucoup s'il apprend avant sa mort dans » quel culte il auroit dû vivre (i). »
Que chacun soit contraint de chercher la vraie religion par sa raison seule , c'est là sans doute ce qui arrivera , et Rousseau ne pouvoit faire mieux sentir les inconvéniens , tranchons le mot , l'extriavagance du système qu'il défend. Imaginez-vous, en effet , un apôtre de ce système , pénétré de son importance , et plein de zèle pour le propager. Le
(i) Emile, tom. a5, a6, ^27, 26, 36 et 37.
1^4 BSSirI SVJBL L'iNDlFPé&fiBGB
voilà qui s'en va de ville en ville y de chaumière en chaumière, tenant à tous ceux qu'il rencontre, riches y pauvres , savans , ignorans , ce pathétique discours :
<c Jvaqulci vous avex cru à certains dogmes , k » certains préceptes, qui, pour ce que ^'en sais, 9» peuvent être vrais ou faux, bons ou mauvais; -» mais qu'en aucun cas vous n'avez dû admettre M sur V autorité de vos pères et de tfos pasteurs. » Hâte^vous donc de rappeler à ^examen de la » raison j tout ce qu'ils vous ont appris dès votre » enfance. Supposez un moment que vous ne M croyez rien , que vous ne savez rien , et afin de » savoir, raisonnez , et concevez avant de croire. » La foi s'assure et sqj^^rmit par F entendement. » En conséquence, remontant aux premi^s prin- » cipes des choses , vous examinerez d'abord s^il ^^ jr a quelque chose (i)^ si vous êtes et ce que » vous êtes, s'il existe d'autres êtres hors de vous. » De là vous passerez à la grande question de » l'existence de Dieu; vous vous demanderez, » quel est-il? où est-il? et votre esprit se con- » fondra^ s' égarera y et vous ne saurez plus que » penser. Revenant ensuite à vous-mêmes, il sera
(i) « Y a-t-U quelque chose? Terrible question, ti J9 dont les philosophes ne sont pas assez effrayés », dit d^Alembert. Mélanges de Philosophie,
EST MATIÈRE DE RELIGIOlif. 175,
» conrenable d'examiner si voiis avez une âme;
M car si par hasard vous n'en aviez pas , cela
» abr^eroit beaucoup vos recherches sur la re-
» ligion, qui 9 après tout» n'intéresse guère que
» l'état futur de cette âme problématique. Or le
» système le plus simple est qu'il n'jr a point
M if âme j et quand il y en auroit, la mUsonpeut
» douter de son immortalité. Cependant, comme
» personnellement j'admets l'existence de Dieu et
» celle de l'âme , immortelle ou non, je pré-
» sume que vous les admettrez aussi. Mais quelles
» conséquences en doitK)n dâluire? Que faut-il
n croire de plus? Dieu a-t-il imposé des devoirs
» à l'homme? et quels sont ces devoirs? C'est sur
M quoi vous devez raisonner de nouveau. Vous
» êtes nés chrétiens , et moi aussi ; mais c'est lui
n motif de plus pour nous défier de ce qu'on
» nous enseigna dans notre enfance. Ainsi , je le
» répète j raisonnez , examinez. Je vous ai^oue
n que la majesté des Ecritures ni étonne, la sain--
» teté de V Evangile parle à mon cœur. Avec
» tout cela ce même Evangile est plein de choses
» incroyables y de choses qui répugnent à la rai-
» son et qu'il est impossible à tout homme sensé
» de concevoir ni d'admettre (i). Au surplus ,
(i) £mile> tom. QI» pag. 4o et 43.
.1^6 ESSAI SUR L'll!n>IFF£llEB[C£
» VOUS eu jugerez ; car que peut-on vous dire » dont vous ne restiez pas les juges? Mais n ou- 1» bliez pas ce poiut essentiel. Parmi tant dere* n ligions dis^rses qui se proscrivent et s^eaccluent » mutuellement^ une seule est la bonne, si tant » est qu*une le soit. Pour la reconnaître y il ne » suffit pfts d^ en examiner une, il faut les exor » miner toutes j il faut comparer les objections » aux preuves j il faut savoir ce que chacun op- » pose aux autres, et ce qu^il leur répond (i). 3> Laissant donc de côte tout autre soin , car nul » n^est exempt du premier devoir de V homme, » nul n^a le droit de se fier au jugement d^aur » tnù j formez des bibliothèques , asseyez-vous , » et lisez. Vous ne savez pas lire y dites-vous : » apprenez , je n'y vois que cela. Puis , quand » vous aurez lu quelques milliers de livres dans » la langue où ils furent originairement écrits ; » car qui vous assure/oit que ces livres sont f de- » lement traduits , quUl est même possible qu'ils M le soient (2) ? après cela , dis-je , allez-vous-en » de peuple en peuple , de royaume en royaume, 5> vous enqueraut , en chaque lieu , des tradi- » tions , du sens, des coutumes, des préjugés
(i) Emile, toni, III, pag. 25.
(a) Ibid., tom. III, pag. 29.
sir MATIÈRE DE RELIGION^ Ijl
» qui font V esprit de la croyance^ et qu^ il y faut » joindt^ pour en juger {\). Et prenez garde de M négliger la plus obscure peuplade j le plus petit » coin de terre habité ; on ne doit point con^ » damner sans entendre^ et c'est là peut-être » qu'est la vérité. Je voudrois de tout mon cœur, » s'itétoit possible, vous épargner une partie de » ces courses. Mais vous sentez bien quHlfauJt » nécessairement que 7H)us alliez en Europe ^ en » Asie, en Palestine, examiner tout par vous- » même j ilfaudroit que vous fussiez fous pour M écouter personne aidant ce temps-là (2). Que M si cela vous paroit un peu long et fatigant , je » n'y saurois que faire. Je dois même vous avertir » qu'au moins la plupart d'entre vous perdront » certainement leurs pas, leurs frais de voyage » et de raisonnement, yà grand' peiîie celui qui » aura joui de la santé la plus jx)buste, le mieux » employé son temps, le mieux usé de sa raison, » t^écu le plus d\innées, saura-t-il dans sa vieil- » lesse à quoi s^en tenir, et ce sera beaucoup s'il » apprend assaut sa mort dans quel culte ilauroit » dû vivre. J'avoue que c'est un peu fâcheux, » et qu'après avoir examiné , couru le monde pen-
(i) Emile, pag. 27.
(;\) Ibid., pag. 56.
178 BssAi $im l'indiffbrencb
» dant cinquante à soixante ans , on aimeroit , X» sur ses vieux jours ^ à se reposer dans une » croyance ifixe et certaine. Que cela cependant » ne vous décourage pas ; demeurez ferme dans » les Trais principes ; lisez 9 raisonnez y voyagez. » youdrezrvous mitiger cette méthode y et donner » la moindre prise à ^autorité des hommes, a I» P instant ifous lui rendez tout (i). »
Qui croiroit qu'on pi\t se jouer k ce point des premieiis intérêts d'un être immortel ? qu'on pih descendre avec orgueil à cet excès d'ahsurdité ? Mais il falloit que la raison y au moment où elle se déclaroit souveraine , se montrât si imbécile qu'un enfant à peine né à l'intelligence en eût pitié.
La reUgion est ime loi y et la première de toutes les lois. L'erreur des déistes est de n'y voir qu'une opinion ; et cette erreur , qui s'étend consjne de vastes ténèbres sur l'entendement humain , nest qu'un développement du principe fondamental de la réforme.
De même que , chez les anciens , quand la rai" son abandonna la tradition universelle ou cessa d'obéir à l'autorité du genre humain , on vit paroître des multitudes de sectes qui nièrent successivement tous les dc^pmes et tous les devoirs;
(i) Emile, tom. m, pag. 57.
BN MATIERE DE ItELIGION. I79
ainsi , plus tard , quand certains hommes aban-> donnèrent la tradition du christianisme ou ces« surent d obéir à l'autorité de TEglise catholique , des sectes innombrables naquirent les unes des autres y et nièrent successivement tous les dogmes et tous les devoirs.
La règle de foi brisée ^ il en fallut chercher une autre ; il fallut savoir comment les hommes f au milieu de tant de doctrines diverses , reconnoitroient la véritable , comment ils parviendroient à s'assurer qu*ils étoient chrétiens. Quelques-uns , comme nous l'avons vu , imaginèrent la règle de sentiment 9 que son extravagance et ses dangers £rent bientôt abandonner. Alors il ne resta plus que la raison , et chaque homme fut contraint de remettre à la sienne le jugement de toutes les questions agitées et de lui confier son sort éter* nel. Dire qu'il avoit l'Ecriture pour règle, c'étoit oublier que l'Ecriture n'étoit pas moins soumise que tout le reste à son jugement ; qu'il devoit en exanii'ncr par lui-même l'authenticité, l'inspiration^ et qu'enfin il en demeuroit l'unique interprète (*).
(*) Aussi ceux des protestans qui ont le mieux tu les conséquences de leur doctrine , sont-ils forcés de soutenir, que « les Uvres de TEcriture ne sont pas l'objet de D leur foi, et qu'un bomme peut être sauvé sans croira
l8o ESSAI SUR L'iIfDIFFÉEENGE
Cest oe que Bossuet, avec la force de son atter* rante logique, ne cessoil de remontrer aux prote»tans. « Chacun , disoit^-il , s'est fait à soi-même I» un tribunal , où il s'est rendu l'arbitre de » » croyance : et encore qu'il semble que les nova- M teui's aient voulu retenir les esprits , en les rcn- » fermant d.ins les limites de l'Ecriture sainte; >» comme ce n'a été qu'à condition que chaque » fidèle en deviendroit l'interprète , • . • il n'y a M poiht de particulier qui ne se voie autorisé par » cette doctrine à adorer- ses invenlions , à consa- » crer ses erreurs y â appeler Dieu tout ce qu'il I» pense (i). »
La réforme le sentoit bien. Aussi, pendant qu'elle tint à quelques vérités , elle se débattit contre son propre esprit, et refusa d'avouer pour son guide la raison qui , la saisissant nia]grc ses efforts , la trainoit toute vivante dans rabime de
» que ces livres sont la parole de Dieu. The books of » Scriptui'e are not ihe objects ofourfaith, . . . anâ » a nian may be saved , w/io should not belie\*e thtm j) to be ihc word of God. j» Chillingworth , lieUg. of Protest., ch. 2. Nous ayons cite ailleurs ces paroles du même écrivain : « La Bible , la Bible seule est notre reli- » gion. » Ainsi y selon lui, la Bible est toute la religion» et Ton peut se sauver sans croire à la Bible.
(i) Oraison funèbre de la reine d'Angleterre.
S9 MATIERE DE RELIGION. l8l
Tirrëligion. On avoit établi l'homme juge de la foi ; et la foi disparoissoit. On lui avoit dit, examinez; et nulle doctrine ne rësistoit à cet examen. On marchoit rapidement dans imc route couverte de débris , pour arriver à la dernière ruine , celle de Dieu même. La réforme alors s'effraya des consécpiences de ses maximes, et l'on vit ses chefs enseigner 'que la discussion n'est nécessaire ni à ceux qui sont déjà dans l'Eglise, ni à ceux qui veulent y entrer, et qu^ils ne peuvent laconseiller ni aux uns ni aux autres (i). Jurieu ajoute même en termes formels , qu^;/w simple n^en est pas carpable (2) ,• et encore plus expressément : Cette voie de trousser la vérité n^est pas celle de l'examen j car je suppose a^ec M. Nicole qu'elle est ahswde^ impossible y ridicule ^ et qu'elle swpasse entière^ ment la portée des simples (3). j
On retrouve le même aveu dans un grand nombre de théologiens protestans. Nous ne citerons que le docteur Balguy , archidiacre de Winchester , et l'un des écrivains les plus distingués que l'Eglise anglicane ait produits dans ces derniers
(i)'Le vrai Syst. de l'Eglise, liv. H, ch. 22, pag. 4oi, 4o5 et suiv.
(a) I6id,j liv. III , chap. 5, pag. 47a. ' (5) Ibid. , lir. II, chap. 1^, pa{(. 53y*
l8a ESSAI SUR L'ilfDIFFéREICCS
temps. « Les opinions du peuple , dit-il , sont et » doivent être fondées sur Tautorite plus que sur » la raison. Les parenS) les maîtres, les supérieurs^ y» déterminent , en grande partie , ce qu'il doit 3» croire et ce qu'il doit pratiquer. Les mânes » doctrines enseignées uniformément y les mémet » rites constanunent observés , font une telle im- « pression sur son esprit ^ qu'il hésite aussi peu » à admettre les articles de sa foi , qu a recevoir 30 les maximes les mieux établies de la vie eom- » mune. — Youdriez-vous qu'il pensât pour lui* » méme?youdriea&-vous qu'il entreprît d'examber » et de décider les controverses des savans ? Vou- » driez-vous qu'il entrât dans les profondeurs de » la critique y de la logique , et de la théologie » scolastique? Autant vaudroit le chai^r de cal- » culer une éclipse, ou de décider entre la philo- *> Sophie de Descartes et celle de Newton. J'irai » plus loin ; j'oserai dire que plus d'hommes sont » capables d'entendre, à un certain degré, b » philosophie de Newton, que de former un juge- M ment quelconque ^ur les questions abstruses de » la métaphysique et de la théologie (i). u Or
( 1 ) The opinions of tbe people are and mus t be fouodo! more on authoritj than reason. Their parents , tlrcir teachers, their govemors, in a great measnre, detennin^
£N MATIÈRE DE RELIGIOTf. l83
voici quelques-unes de ces questions abstruses ^ sur lesquelles la plupart des hommes ne sauroient former aucun jugement, « Le Christ est-il , ou » non y descendu du ciel ? Est-il mort j ou n'est-il M pas mort pour les péchés du monde ? A-t-il , ou » non j envoyé son Saint-Esprit pour nous assister *• et nous consoler (i) ? » Qui ne reconnoit ici les
for thcm, wliat they arc to believe and what to practise. The same doctrines, uniformly taught, the same rites constantly performed , make sucli an Impression on their minds, tliat they hesitate as litde in admitting the articles of their faith , as in receiring the most established maxims of common life. — Would you hare them ( the people) think for theniselves ? Would you hâve them hear and décide the controversies of the leamed ? Would you hâve them enter into the dephts of criticism, of logic, of scholastic divinity ? You might as weU expect them to computè an éclipse , ôr décide bctween the Cartesian and Newtonian philosophy. Nay I will go farther : for 1 take upon-myseif to say , there are more men capable , in some compétent degree , of understanding Newton's philosophy, than of forming any judgment at ail concerna ing the ahstruser questions in metaphysic and theology. Discoiwsfis on various subjects, by T. fiajguy , D. D, ,
(1) Whether Christ did, or did not , corne down firom heaven ? Whether he died, or did not die, for the sins of the world ? Whether he sent his holy spirit to assist and comfort us, or whether he did not send him. Ibid.
l84 £SSAI Stft L'mDIFFÉRENCE
principales hases du christianisme, les dogmei sans lesquels on ne le peut concevoir ? Et voilà ce dont le peuple est incapable dei juger y même avec le secours de l'Ecriture ; car écoutez ce qu'ajoute le docteur Balguy : « Ouvrez vos Bibles; prenez la 3» première page qui s'offrira soit de l'ancien soit » du nouveau Testament y et répondes avec fran- » cbise : n'y trouvez-vous rien qui soit au-dessus M de votre intelligence ? si tout y est pour vous » clair et aisé , vous pouvez rendre grâce à Dieu » de vous avoir donné un privil^e qu'il a refusé V à des milliers de sincères croyans (i). »
Pour combattre les dissidens , il faut qu'il renonce au principe fondamental du protestantisme. « Depuis long-temps ils tiennent, dit-il| » que l'Ecriture est la règle pour discerner ce que » prcscritlarcligion, etquel'autorité bumainedoit ^ être entièrement exclue. Leurs ancêtres n'aui> rqient pas été, je crois, médiocrement eniLai*- » rassésavec leiu* maxime, s'ils n'avoient possédé un » talent singulier poiu- voir dans l'Ecri ture ce qu'ils
(i) Open jour Bibles : take the first page tbat occurs in either Testament, and tell me, without dîsguise, is there nothing in it too Lard for your understanding ? If you find ail before you clear and easy , you may tbank God for giving you a privilège which he bas denied to many tbousand of sincère believers. Ibid* ^ pag. i33«
EN MATIÈRE DE RELIGION. l85
>> avoient envie d y voir. Presque toutes les sectes y » trouvoient leur forme particulière dp gouverne- M ment ecclésiastique; et tandis quelles ne fai- M soient que réaliser leurs imaginations, elles » croyoient exécuter les ordres du ciel (l). »
Ainsi , dès qu on adopte la voie d examen , quelques esprits inquiets se font une religion selon leurs caprices; et le peuple suit au hasard le premier qui rappelle.
Cependant^ loin de sortir de cette voie absurde^ impossible y ridicule^ la réforme ne cesse de t'épéter à ses disciples : « Sondez les Ecritures y examinez^ M réfléchissez y jugez vous-mêmes de ce que je M dis (2); ne vous laissez jmposer par aucune au-
(i) It has long been held among them that Scripture only is the rule and test of ail religious ordinances ; aud tliat liaman authority is Xo be altogctber excluded. Tbeir ancestors, 1 belieVe, woold baye been not a little embarrasscd witb tbeir own maxim , if tbey bad not possesa* ed a singular talent of seeing every tbing in Scripture wbicb tliey bad a mind to see. Almost every sect could ûnd tbere its own peculiar form of cburcb-goyernment ; and wbile tbey enforced only tbeir own imaginations^ tbey believed tbemselves to be executing tbe decrees ol' beaven. /^id^. > pag. 126.
(2) Causes qui retardent, cbez les réformés, les progrès de la tbéologie. ^ar M. Gbenevière , pasteur , et professeur de tbéologie dans Facadéime de Genève. 1819.
l86 £S8A1'5U& L'iUDOrPÉaCNCB
» torité , ni par les Pères ,, ni par les conciles, ni » par vos aïeux , ni par les réformateurs mêmes, » imp€uf mis comme vous y faillibles c€>¥nme vous f » ni par leurs confessions de foi et leurs sy » nodes (i); quand il s^agit de soi^ de ses ré- » flexions y de son jugement y de sa propre res- » ponsahilité y que signifle ce respect irréfléchi » pour V antiquité (2) ? » Tel est le langage de la réforme. IVIais considérez ]a suite : à peine a-t-eUe déféré à la raison individuelle le jugement de toutes les vérités et de tous les devoirs , que la religion, perdant son caractère de loi , n'est plus à ses yeux qu'u/ze science toujours susceptible à& perfectionnement y et sujette à toutes les réformes que le bon sens et le talent opèrent (3). Dès lors il lui faut reconnoître que la religion , ainsi conçue , est hors de la portée delà plupart des hommes (4) , etcon-
(i) Causes qui retardent, cli£z les réformés, les progrès de la théologie, pag. 24 et suiy.
(2) Jbid,, pag. 32.
(3) Ibid., pag. 29.et4i*
(4) Un ëvêque anglican, le D' Watson, s^adressantà son clergé, confesse ingéniunent qu^il ne lui est pas aisé de dire quelle est la rraie doctrine chrétienne ; il n en sait rien , non plus que ï Eglise ; et tout ce qu^il semble craindre , c'est que les pasti>urs , qu'il doit diriger, s'inoginent en savoir davantage. Ses paroles méritent d'être citées : « Je crois plus siir de vqus dire où la doctrine
BN MATIÈAE DE RELIGIOW. 187
damner J. C. dont les enseignemens s adressoient à tout le peuple sans distinction ^ en s élevant contre les théologiens qui se font des partisans dans les classes les moins instruites et parmi des gens incapables déjuger , et lyeulent faire prendre parti sur des doctrines qui touchent à des abîmes y le simple artisan y Vhomme non lettré y lesquels répètent des mots qu^ih nepeus^ent comprendre (i). Qu'ajouter à ces aveux , et que pourrions-nous dire de plus fort pour montrer Timpuissance où est la raison de conduire les hommes à la connois^
» cLrëtîenne est contenue , que ce qiCelle est. Elle est » contenue dans la Bible; et si, en lisant ce livre, vos » sentimens concernant les doctrines du christianisme , » diffëroient de ceux de votre voisin , ou de ceux de » TEglise , soyez persuadé, dé votre côté, que Finfaillibi"* » lité vous appartient aussi peu qu'à l'Eglise. « — « / think » it safer to tell y ou, where thejr are conlained (tlie » Christian doctrines) , than , what thcy are. They are 39 contained in Oie Bible , and if, in reading that book, » your sentiments concerning the doctrines qf Christian" » ity should be différent of those of your neighbour , * orfromthose ofthe church, be persuaded , on your 9 part, that inf^llibility appertains as Utile to you, r » as it does to the church. n Bishop Watson's charge to hisclergy, in 1795.
(1] Causes qui retardent , chez les réformés , etc. Par M. Qienetière, pasteur, etc. , pag. 5o et 5i.
l88 E6SA.I SUR L'ufDIFFÊREKCS
sance de la vraie religion et de la véritable Eglise? Et qu'on ne s'étonne pas d'entendre la réforme parler ainsi. Les novateurs y en se séparant de l'Eglise catholique , dévoient nécessairement nier toute autorité spirituelle , et, par une conséquence immédiate , fonder leur foi sur la discussion , ou soumettre la loi divine au jugement de chaque iu-^ dividu. Aussitôt les opinions se multipliant à l'infini , et les plus doctes ne pouvant convenir entre eux d'aucun symbole , il devenoil évident qu'au milieu de tant de disputes et de ténèbres, le peuple incajiable dcxaminer l'étoit également de juger y ou , en d'autres termes , que la religion étoit inaccessible au peuple : terrible , mais inévitable conséquence du système dos déistes et des protestans.
Il résulte de ce qui précède , que la- raison individuelle abandonnée à elle-mcmc , va nécessairement s'éteindre dans le sceptici«me absolu; que les plus forts esprits ont , dans tous les siècles , unanimement reconnu son impuissance , et l'impossibilité d'arriver par elle à aucune certitude siu* les objets qui nous intéressent le plus ; que ceux mêmes qui soumettent la religion a son jugement, avouent qu'elle n'est propre qu'à créer des doutes , comme le démontre d'ailleurs lexpérience universelle , et confessent en outre que le
|>eifple est incapable de juger : d'où il suit que la voie de raisonnement y d'examen ou de discussion i ahsiunle y impossible y ridicule y selon Jurieu ct.selon Rousseau lui-même qui fait eu d'autres termes le même aveu , n'est pas le moyen géacral offert aux hommes pour discerner avec certitude ia. vraie religion.
.JNous ne craignons pas de le dire ^ on ne répondra point aux preuves sur lesquelles nous avons établi. cette vérité. Mais on Jies contestQroit toutes^ que la question seroit encore péremptoirement décidée par le témoignage du genre humain. Quel peuple pensa jamais que la religion fût soumise au jugement de chaque homme ? qu'on put l^itimement mettre en. doute ses dogmes et ses préceptes? Citez une religion qui i\e repose pas , dans l'opinion de ses sectateurs, sur une révélation. divine, et par conséquent sur une autorité à laquelle la raison humaine doit se soumettre; une religion où l'on ne dise pas/e crois y avant d'avoir conçu , avant d avoir examiné; une '.religion qui se propage et se conserve par d'autres moyens qu'un enseignement positif ( i ) , lequel détermine les i:royances du peuple? Cet enseignement exista
(1) Le culte des dieux, dit Sénëque, est réglé par des lois : Quomodo sint dii colendi, solei profcipi. £p. 95.
igo fissAi SUR l'indifféres^cb
dans les sectes les plus indépendantes , sans quoi elles n'auroient pu se former; il y existe tant qu'elles durent : et quand le principe contraire vient à prédominer y toute religion cesse , comme on le voit aujourdliui parmi les protestans.
Accuserei&-vous d'erreur toutes les nations et tous les siècles? Direi^vous au genre humaui: Tu t'es perpétuellement trompé depuis ton origine ? Aloré ne cherches plus la vraie religion , déclarez qu'elle n'existe point , ou qu'il est impossible de la reconnoîfre ; déclarez que la raison i qui vous en appelez n'est qu'un mot , qu'on ne peut en croire ni celle de tous les peuples , ni i bien moins encore^ la sienne même ; niez Dieu, niez l'homme et les rapports qui les unissent ; ou plutôt taisez-vous; qui rejette la raison, n'a pas même le droit de nier ; il ne lui reste que le doute. Le doute seul donc vous appartient ; jouissez-en , épaississez ses ténèbres autour de votre intelligence repoussée loin de tout ce qui est , et que ^ relouée en elle-même , s'interrogeant en vain sur sa propre vie , elle s'endorme de lassitude entre Dieu qu'elle a perdu et le néant qu'elle ne sauroii retrouver.