‹ Essai sur l'indifférence en matière de religion (volume 3)Chapitre 7 sur 64 · ESSAI SUR L'I^D1FFÉREI9CE · texte numérisé non relu

ESSAI SUR L'I^D1FFÉREI9CE

une Religion très-simple et irès-sainie. Or, une Religion très-sainte est une Religion très-vraie; autrement, que signifieroit ce mot sainte? L'incertitude dont Fauteur d'Emile nous effrayoit tout à rheure n'est donc pas au fond si redoutable , puisqu'elle ne l'a pas empêché de découvrir une Religion très-vraie? Les autres étant nécessairement fausses , pourquoi ne seroit-il pas permis de les quitter pour celle-là? L'unique difficulté consiste à discerner la seule bonne : or, la voilà , selon Rousseau ; il n'y a plus de risque de s'y méprendre; et quand, revenant sur ses aveux, il supposeroit toutes les Religions bonnes, mais non pas au même degré; quand la question seroit de savoir quelle est la meilleure, encore ne devroit-on point hésiter; car je ne pense pas qu'il prétendit qu'on dût être arrêté par la crainte qu'il existât une Religion plus que très-vraie.

3^ A l'en croire, il r^j a de vraiment essentiels que les dei^oirs de la morale : soit 5 c'est donc un dev'oir essentiel d'embrasser la Religion dont la morale est la plus pure? Point du tout; c'est au contraire une inexcusable présomption.

Celte conséquence est tellement absurde , qu^elIe a contraint Rousseau de modifier lui-même ses principes, mais en passant, dans une note, pour ne pas déranger apparemment la parfaite régularité du texte. Quoi qu'il eu soit, il convient que « le

M devoir de suivre et d'aimer la Religion de sou » pays, ue s'étend pas jusqu'aux dogmes contraires » à la bonne morale (i) m. Ne demandez rien de plus ; vous n'obtiendrez pas d'autre concession. Celle-ci n'est déjà peut-être que trop embarrassante; car, sans préceptes religieux, ^ns loi positive , comment distinguer avec certitude ce qui est ou non contraire à la bonne morale F Enfin chacun s en tirera de son mieux. Mais, quant au reste, fussiez'vous convaincu mille fois que tel dogme est faux, et par conséquent nuisible^ et par conséquent injurieux à la Vérité suprême, au nom de la philosophie , il vous est enjoint de V aimer ; c'est pour vous un £/^oir, et sûrement un devoir de morale, puisqu'il n'y a d'essentiels que ceux-là. L'autenr n'a-t-il pas sagement fait d'exclure d'abord la raison de son système?

Autre contradiction. Âpres un magnifique éloge <lc l'Evangile, il ajoute : « Avec tout cela, ce même u Kvangile est plein de choses incroyables, de f> choses qui répugnent à la raison, et qu*il est j> impossible à tout homme sensé de concevoir ni #• d'admettre (2) *». Cela vous semble positif? Attendez un peu; on vous dira que « le Christian nisme, non pas celui d'aujourd'hui, mais celui

(i) £milej tom. III, p. 187.

(a) Ibid.

M de VEvangile est une Religion sainte, su-

» blime , véritable ( i ) ». Ainsi le Christianisme est une Religion sainte ^ sublime, et il est impossible à tout homme sensé de l'admettre; le Christianisme répugne à la raison , et le Christianisme est une Religion véritable. Dociles admirateurs de cet inconséquent sophiste , que vous avez bonne grâce à reprocher aux chrétiens leur obéissante foi! Le Christianisme, examiné soigneusement, leur paroît, comme à votre maître, ime Religion véritable , et ils y croient : pauvres gens que les préjugés aveuglent au point de ne pas voir qu'// est itnpos^ sibte à tout homme sensé d'admettre cette Religipn sainte , sublime , véritable, attendu €^^ elle répugne à la raison !

Au reste, le système d'indifférence adopté par J.-J. Rousseau ne lui appartient pas même en propre. Jusque dans ses contradictions, il n^est que le copiste de Chubb et des autres déistes anglois. Celui-ci reconnoît « qu'on ne peut expliquer M rétablissement du Christianisme, qu'en admet- » tant la vérité du récit évangélique; que le niinis- » tcre de Jésus-Christ et le pouvoir qu'il déploya , i> ayant , au moins en général , été favorables » au bien public, il est vraisemblable que Dieu * étoit le premier agent de ce pouvoir, et en

(0 Contrai aocial, pag. 194»

dirigeoit

EN MATIÈRE DE RELIGION. l!2g

» dirigeoit Tcxercice ». Et après quelques autres réflexions de même nature, il ajoute : « Il suit • de là , ce me semble , qu'il est probable que Je- » m»-Christ avoit une mission divine ( i ) » ; ce qui pourtant n'empêche pas Chubb de penser qu'il y a aussi des motifs plausibles d'attribuer à la Relipon de Mahomet un caractère divin (2). Qu'on rapproche ces passages de celui où Rousseau parle ainsi des fondateurs des difTdrens cultes : «c Ils se « sont dits les envoyés de Dieu ; cela peut être et- » n*êtrepas » : on conviendra que Tidcntitéde principes est parfaite. La conséquence est semblable aussi , car, selon l'auteur aiiglois : « Passer du Ma- «" hométisme au Christianisme, ou du Christia- '• nismeau Mahométisnie , c'est uniquement aban- ** donner une forme extérieure de Religion pour ** une autre forme ; démarche qui n'offre pas plus * d'avantage réel , qu'il n'y en a pour un homme à " changer la couleur de ses vêtemens , en quittant , ** par exemple , un habit bleu pour en prendre un * rouge (3) » ; et ce que Chubb dit ici des Mahoïnélans , il le dit également des Païens (4) » qui eml)rassèrent le Christianisme à son origine.

lO Voyez Cluibb's Posihumous î^^orks , vol. II , p. 4 1 ^

(2) Ibid. pag. 4o.

(3) Ihid, pag. 33 , 34.

:4) Ihid. pag. 3"..

l3o ESSAI SUR l'indifférence

L'indifTérence absolae des Religions est donc le fondement de ce système , cent fois plus injurieux à la Divinité que Tathéisme, et plus humiliant pour rhomme , à qui l'on ose dire : « Être borné , » imbécile mortel , incapable de découvrir la vé- » rite , d'où te vient V inexcusable présomption de » chercher à la connoîtFe ? Qu'elle existe ou non , » que t'importe ? Elle n'existe pas pour toi. Ton » deaoir est d'obéir aveuglément à tous les fourbes « qui se diront envoyés de Dieu. Quelque erreur » qu'ils enseignent , tu dois Y aimer ; quelque culte » qu'ils établissent , tu dois le pratiquer sincère^ » ment. Le sort t'a-t-il fait naître dans une contrée » païenne? Adore les Dieux de ton pays, sacrifie >* à Jupiter « à Mars , à Priape , à Vénus ; initie » pieusement tes filles aux mystères de la bonne •» di'osstv Tu rendras, en Egypte^ les honneurs <* tKv iiviL ;9iu\ crocoïKles sacrés et au bœuf Api3 ; "» cUet l<^ rhcnicions , tu i^Triras tes enfaiis à Mo- •• Uvh ; ;im Movî^pic • tu prendras les armes pour » cxn\quorir doj^ \ictimos humaines à l'affreuse

• îdol*^ qu\m y rcvère ; ailleurs , tu te prosterneras

• humbloniont devant un tronc d'arbre, devant % des piorros « dos plantes , des débris d'animaux , » l'estos impurs de la mort. As-tu vu le jour à

• Coustantinople ? Répète du fond du cœur : Dieu

• esl Dieu . et Mahomet est son prophète! A Rome ^ ^ tu mépriseras ce même Mahomet comme un im-

EN MATIÈRE DE RELIGION. l3l

n posteur. Toutes ces Religions et mille antres , » sont autant dHnsiiiulions salutaires , qui ont » leur raison dans le climat^ dans le gouverne -

• ment , dans le génie du peuple , ou dans quelque » autre cause locale qui rend Vune préférable à » Vautre, Voilà Tunique diffiérence , et , sans se » tourmenter pour choisir, le sage s'en tient à » celle que le hasard lui a donnée ».

Telle est , dans sa simplicité , la doctrine de Jean-Jacques ; car la seule restriction qu'il y apporte est visiblement chimérique. « Le devoir de » suivre et d'aimer la Religion de son pays ne s'é- » tend pas, dit-il , jusqu'aux dogmes contraires à

• la bonne morale ». Fort bien; mais quels sont

les peuples qui , en obéissant à leurs lois reli- ^

^euses , s'imaginent blesser les devoirs de la bonne

amorale? Au contraire , en violant ces lois , ils croi-

xoient commettre un crime , et s'attirer le courrouic

^u ciel. Lorsque les disciples de Mahomet parcou-

jToient TAsie, tenant d'une main le cimeterre et

de Tautre l'Alcoran , pense-t-on qu'ils missent en

doute s'ils avoîent le droit d'égorger les rebelles

à lautorité de leur prophète ? Loin d'éprouver des

remords en les massacrant , ils se persuadoient faire

une œuvre agréable à Dieu. L'histoire est pleine

de pareils exemples. En sacrifiant leurs enfans à

Saturne , les habitans de Carthage n'étouffoient pas

apparemment les sentimens de la nature , pour le

l32 ESSAI SUR L IXDTFFÉREKCE

plabir de se croire coupables d'un crime aiTreux. Disons-le , car il n'est point de vérité plus méconnue et plus importante : la Religion des peuples est toute leur morale ; et c'est ce qui fait , en partie j le danger du système que je combats. En consacrant tous les cultes , il consacre tous les vices , et même tous les forfaits. La polygamie , la prostitution , tout , et jusqu'au meurtre , devient non-seulement permis , mais salutaire , selon le climat , le gouvernement, le génie du peuple. Grand Dieu ! où en sommes-nous , s'il est nécessaire de réfuter une telle doctrine ? Et sera-t-on quitte envers l'humanité, quand , avec un art perfide , on aura , dans de séduisantes phrases, entouré ces maximes exécrables des mots flatteurs de concorde , de tolérance et de paix ?

Remarquez en outre que Rousseau ne veut pas qu'on examine les dogmes , pour savoir s'ils sont vrais , mais s'ils sont conformes à la bonne morale; comme si cet examen étoit plus facile que l'autre , plus à la portée de tous les hommes. Combien en est-il qui soient capables d'apercevoir la liaison souvent éloignée , quoique très-réelle , qui existe entre les devoirs de la morale et des dogmes spéculatifs ? Sur quels principes , d'après quelles règles proccdera-t-on à cet examen ? D'après la règle de la conscience ? A ce compte , chacun restera tranquillement dans sa Religion ; car je ne

EN MATIÈRE DE RELIGION. l!J3

sache pas que la conscience du musulman, du Chinois , de rindou , du Taïtien , en ait jusqu'à présent dégoûté aucun de son culte. On consultera la raison , dites-vous. J'entends; on remettra la morale en problème, et cela nécessairement; car pour juger si un dogme est contraire à la bonne morale , il faut d'abord connoitre avec certitude cette bonne morale. On raisonnera donc , comme les philosophes de la Grèce et comme ceux de notre temps , à perte de vue, sur les devoirs; et las d'en chercher en vain le fondement dans de vagues abstractions , on les niera pour en finir .^Gette marche fut toujours celle de la philosophie. Qu'on me nomme une vertu qu'elle ait respectée? un vice dont elle ait rougi de se rendre Tapologiste? Depuis Âristippe jusqu'à Diderot , elle n'a jamais su que mettre les passions à l'aise, en s'efibrçant de concilier les devoirs de l'hofhme avec ses penchans, ou plutôt en faisant de ses penchans Tunique règle de ses devoirs. Aussi n'est-il point de Religion, fiit-cc celle des Druides, dont la morale ne soit préférable à la morale philosophique. Les ifhiides au moins rccommandoient les vertus qui maintiennent le bon ordre dans les familles, le respect- pour la vieillesse, la fidélité conjugale; ilsimmoloient, à la vérité, des victimes humaines à leurs divinités sanguinaires; mais depuis qu'à son tour la philosophie a trouvé bon d'en imn\pler, et en plus grand nombre, à une divinité

l3'4 ESSA! SUR LlNDlFfÉRENCE

non moins terrible, je ne vois pas qu'elle offre, même sous ce rapport , aucun avantage; à moins peut-être qu^il ne soit plus consolant, plus doux, plus conforme à la dignité de Thomme , d'être égorgé sur les autels de la déesse EVaison , que sur ceux du dieu Teutatès.

L'expérience prouve donc que, dès que l'on con^ sidère la morale indépendamment de la Religion^ la morale devient aussi problématique que la Reli* gion même. Ainsi la restriction que Rousseau met a son système, est nulle en réalité. Il exclut le raisonnement d'un côté, et il l'admet de l'autre, mai» avec des conditions qui le rendent impossible à la plupart des hommes, et dangereux pour tous; car, ôtez les promesses et les menaces de la Religion, tons ont un intérêt sensible à s'abuser sur les devoirs , ot Rousseau lui-même fournit, dans ses écrits, plus d'un exemple de la manière dont on peut obscurcir , au profit des passions , les préceptes les plus clairs et les plus essentiels de la morale.

Pour réduire la discussion à ses termes les plus simples , il n'y a que trois suppositions possibles : ou tontes les Religions sont vraies , ou elles sont toutes fausses, ou enfin il existe une seule vraie Religion.

La supposition que toutes les Religions sont vraies est évidemment absurde; des dogmes contradictoires , le oui et le non ne sauroieut être vrais eu

£5 MATIÈRE DE AELIGION. l35

même temps. Gela est de pur sens commun. « Parmi » tant de Religions diverses qui se proscrivent et » s'excluent mutuellement , une seule est la bonne , » si tant est qu'une le soit (i ) » , dit Rousseau.

ha supposition, que toutes les Religions sont fausses , renverse par le fondement le système de Fauteur d'Emile. Cair , dans ce système , la Religion est nécessaire à la société, et à tous les membres de la société. C'est un devoir de suivre et d^aimer ta JRetigion de son pays. Or, l'erreur qui, de l'aveu de Rousseau, de Chubb, de Diderot, est nuisible de sa nature , et ne peut manquer de rendre vicieuse toute créature raisonnable et conséquente ^ n'est certainement nécessaire ni à l'homme ni à la société : aimer ce qui est faux , et par cela même pernicieux, ne sauroit être un des^oir pour personne. Donc , si toutes les Religions sont fausses , la Religion , loin d'être utile , est préjudiciable ; loin d'être obligé d'en aimer et d'en suivre aucune , on doit les mépriser , les haïr , les proscrire toutes , comme le plus grand fléau de l'humanité. Qui , en effet , oseroît faire un devoir à une créature raisonnable d'aimer l'erreur , qui ne peut manquer de la rendre vicieuse? et que devîendroit cet autre principe , que les devoirs de la morale sont les seuls essentiels ? La supposition que je discute est donc incompatible

(i) Emile ^ tom. 111, p. i58.

l36 É:jSAI SLR L INDIFFÉRENCE

avec le système de Rousseau. Admettre Tune, c'est rejeter l'autre évidemment.

Reste la supposition d'une seule Religion véritable, et par conséquent seule utile , seule nécessaire , toutes les autres étant fausses , et par conséquent nuisibles. Or, quoi de plus absurde, dans cette hypothèse, que de faire à Thomme un devoir de suivre la Religion où il est né ? que de présenter tous les cultes comme indiffércns , comme également salutaires ? que d'attribuer à Terreur , source impure du vice, les mêmes droits qu^è la vérité, mère de la vertu ? que d'interdire à un être raisonnable tout usage de sa raison, sur l'objet qui l'intéresse le plus? que de le contraindre à respecter, à airnerdcs extravagances qui répugnent invinciblement à son esprit? Est-ce donc là ce qu'on appelle de la philosophie? <c Un fils, dit-on, n'a jamais » tort de suivre la Religion de son père ». Ainsi, en matière de Religion , la naissance décide de tout. Ici c'est un devoir d'être polythéiste , et là c'est un deçoirde n'adorer qu'un Dieu. La foi doit changer avec les climats , varier selon )es degrés de latitude : autant de pays , autant de devoirs opposés. Chrétien en Europe , musulman dans la Perse, idolâtre au Congo , vous rendrez, sur les bords du Gange, les honneurs divins à Vîshnou. Votre père, un peu crédule, adoroit une pierre, un ognon, conservez ce culte domestique : Un fils n'a jamais

EN MATIÈRE DE RELIGION. l3j

tort de suivre la Religion de son père. Mais cette Religion est indigne de Dieu et d^raâante pour l'homme. N'importe; vous y êtes ne; en professer une autre serait une inexcusable présomption.

Disciples de Jean-Jacques , reconnoissez les paroles de votre maître , et dites si , dans Thypothèse d\me Religion véritable, il est possible de porter plus loin rinconséquence; tranchons le mot , la folie. Quoi , il existe une vraie Religion , et la plupart des hommes seroient tenus d'en professer sincèrement une fausse! Ce sera pour eux un devoir d'outrager la Divinité par un culte qu^elle réprouve! Toot devoir, et Rousseau Tavoue , dérive de la volonté de Dieu (*) : c'est donc la Vérité suprême qui impose aux trois quarts du genre humain l'obligation de professerVerreuT et de Yaimer? C'est Dieu qui fait à certains peuples un devoir d'adorer le vice? Convenez qu'il y a de bizarres articles dans le symbole de l'indifférence.

Quelque supposition qu'on adopte, le système de Rousseau répugne donc au sens commun. En théorie, il implique contradiction, et dans la pratique, il est impossible : car Jean-Jacques exige deux choses manifestement inalliables. Il veut qu'on croie toutes les Religions également bonnes , et

(*) « Toute justice vient de Dieu, lui seul en est la 0 sotu'ce. Contrat social^ liv. II ^ chap. vi ». ^

l38 ESSAI SLR L^NDIFFÉnEKCE

qu'on professe sincèrement celle du pays où Ton est né. Mais lui même n'observe-t-il pas que Ici Religions diverses se proscrweni et s'excluent mutuellement? En professer sincèrement une^ c'est donc exclure et proscrire toutes les autres? Un Juif sincère abhorre nécessairement le Christianisme, comme un sincère Chrétien rejette la Religion -juive. Ainsi d'un mahométan, ainsi d'an païen, ainsi des sectateurs de tous les cultes opposés. On ne change pas ta nature des choses avec des phrases de rhéteur ; on ne fait pas que Thomme paisse croire la même doctrine vraie et fausse en même temps; et cette prétendue foi sincère en des dogmes qui s'excluent mutuellement^ n'est au fond qu'une is» crédulité, on une indifférence absolue.

Des considérations développées dans ce chapitrCf )'ai droit de conclure , ce me semble, que les principes de Rousseau , dépouillés des prestiges d'une éloquence mensongère , n'offrent qu'un informesssemblage d'incohérences , d'absurdités et de contradictions. C'en seroit assez peut-être pour qa'on dût les abandonner sans phis d'examen; cependant * tout ce que je demande, c'est qu'on les examineatteotivement. Ne vous hâtez point de juger, dirai-)C aux partisans de ces maximes , convenez seulement qu'il y a depuissans motifs d'en tenir la vérité pour douteuse. Dégagez-vous de toute prévention; cherchez sincèrement ce qui est vrai; étudiez tes preuves

EU MATIÈRE DE RELIGION; iSg

do ChrisUanisme avec le même soin , avec la même bonue foiqae vous étudieriez une science humaine. Sûrement il vous importe autant de savoir si le Chrûliauisme est véritable , que de connoître la théorie de Télectricité , ou les lois de la pesanteur. Faites une fois pour Tiotérêt de votre sort étemel , ce que vous faites tous les jours pour satisfaire votre curiosité. Pour peu que vous attachiez de prix à la vérité 9 à la raison , à la vertu, vous êtes plus que persopne obligés de chercher une règle fixe de croyance et de conduite; car cette règle vous manque plus qu'à personne. Celle que vous vous flattez de posséder est nulle , fausse , illusoire. On Fadniet en spéculation , et on la rejette dans la pratique. En effet, je vous le demande, à vous particulièrement qui êtes nés en pays catholique , de parens catholiques, professez-vous sincèrement ^ comme Rousseau le veut, la Religion de vos pères? Vous voit-on pratiquer les devoirs que la Religion catholique impose à ceux qui font profession de la suivre ? Assistez-vous régulièrement , dans nos temples, aux ollGces publics, aux instructions des pasteurs? Obéissez-vous aux lois de TEglîse? Gardez-vous scupuleusement les préceptes de Tabstînence et du jeune? Fuyez-vous les spectacles dangereux ? Fréquentez- vous les tribunaux de la pénitence? Vous souriez de ces questions, et vous n'avez pas tort. Persuadés que toutes les Religions

l4o ISSA.I SUR L'iNDIFPÉRENCBf

sont indifférentes, ignorant s'il en est une vraie,' et quelle est cette vraie Religion , pourquoi , dans rincertitude , vous astreindriez-vous à tant de gène, à tant de pratiques pénibles? Vous le devei cependant d'après vos principes; mais ces principes contradictoires exigeant et supposant l'impossible, vous forcent, et c'est Tunique profit que vous en tiriez, d'être inconséquens, même dans l'erreur.

Le système de Rousseau , compatible en apparence avec toutes les Religions , les détruit donc toutes par le fait. Il détruit donc aussi toute vertu; car , dit Rousseau : « Je n'entends pas qu'on puisse » être vertueux sans Religion; j'eus long-tempi » cette opinion trompeuse dont je suis bien désa- . » busé (i) M. Or, en détruisant la vertu, en détruisant la Religion , il détruit nécessairement la société; et c'est encore Rousseau qui le dit : « Ja- » mais Etat ne fiit fondé, que la Religion ne loi » servît de base (2) ». Otez la base, que devient Fédifice? Hélas! nous ne le savons que trop; et si l'on s'y trompoit aujourd'hui, ce ne seroit pasds moins faute d'expérience.

Fondé sur cette expérience à jamais mémorable; ne m'est-il pas permis de juger la doctrine de

(1) Lettre à d'Alembert sur les spectacles, (a) Contrat social, liv. IV , chap. vuu

EN MAlTIÈRC de aELIGION. 1^1

Roussean comme il juge lui-même celle des philosophes que j'ai réfutés précédemment , et de lui adresser ses propres paroles : « Jamais , dites-vous , » la vériië n'est nuisible aux hommes; je le 'crois » comme vous, et c'est, à mon avis, une grande » preuve que ce que vous enseignez n'est pas la » vérité ».

n tombe , aussi bien que Hobbes , de tout le poids de ses principes , dans l'indifférence absolue des Religions. L'un les déclare toutes fausses ou d'institution humaine; l'autre ne sait pas s'il en est une vraie, et , supposé qu'il y en ait une, il pré* tend qu'il est impossible de la découvrir. Dans les deux hypothèses, il est également absurde de croire , et inutile d'examiner. Ainsi la conclusion est la même ; les prémisses seules sont différentes. Je ne conndère ici que les maximes avouées; car, an fond, Rousseau n'évite l'athéisme , où le conduit son système, qu'en multipliant les contradictions. Quoi qu'il en soit, en prouvant qu'il existe une véritable Rdigion, î'acheverai de réfuter les iiidifférens politiques; et je réfuterai Rousseau, en montrant que Dieu a donné à tous les hommes un moyen sûr , fa- |, I cile, infaillible, de discerner la vraie Religion des Religions fausses.

Que si le lecteur éprouvoit de la répugnance à me suivre dans ces discussions importantes; si, insouciant de la vérité , il refusoit de consacrer à de

ei:

sérieuses méditations quelques-uns de ces înstam dont il est si prodigue pour les plaisirs, il faudroit gémir profondément sur la misère de l'homme, que tout attache, remue, intéresse, hors ses éter* nelles destinées.

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ES MATIÈRE DE nElIGIOM. l43

CHAPITR E V.

Suiie des considérations sur le second système d'indifférence, et réflexions sur la Religion naturelle.

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La seale difficnlté qo^on rencontre en combattant les doctrines philosophiqnes , est de les réduire à des maximes fixes et précises. Quand on y est parvenu, tout est fait; elles se réfutent d'elles-mêmes. L'erreur n'est embarrassante que lorsque , revêtant mille formes diverses , et se dérobant , par sa mobile inconséquence , à Tesprit qui veut la saisir , ello échappe, à force de variations, aux prises du raisonnement. C*est le grand art de Rousseau , et sa constante méthode. Trop pénétrant pour s'abuser sur le vice de son système, apercevant à chaque pas les objections qui accourent en foule , il cher- I che à les prévenir ou à les éluder, soit par des discouns ambigus, soit par des concessions formelles, qu'il révoque bientôt tacitement ; et sûr d'en im-poser , à l'aide d'une souple dialectique et d'un ton passionné, au lecteur inattentif, il change à tout

l44 E^S^I SUR L^lNDIFFÉRENCfi

instant de principes et de question; passe adroite* ment , selon le besoin , d'une hypothèse à une! autre , établit une supposition, Tabandonne , y revient ensuite pour Tabandonner derechef; entremêle artificieusement l'erreur avec la vérité , prête à ses adversaires des argumens ridicules , des sentiroens qu'ils rejettent, pour se ménager à propos un triomphe brillant; échauffe, éblouit, fascine par des phrases , quand il ne peut convaincre par des preuves, et réussit ainsi à opérer une illusion qu'il ne partage pas. Jamais homme ne fit un plus habile usage des mots. Sans presque aucune pensée qui lui appartienne , il semble se plaire à recueillir des rêveries oubliées depuis long-temps, et à surprendre l'esprit en les lui offrant embellies des grâces d'une élocution enchanteresse. Tel est le charme de son style, qu'il s'empare des sens, comme une douce et suave mélodie : et cependant l'ame s^ enivre des séduisantes maximes d'une philosophie qui promet une flatteuse supériorité de lumières à l'orgueil , l'indépendance à la pensée, et ne produit en effet que la servitude de la raison , et la mort de l'intelligence.

La principale cause des contradictions qui nous ont étonnés dans Rousseau, vient de ce qu'intimement convaincu qu'on dctruiroit la société en abolissant les Religions positives, ses principes néanmoins le forçoient de les rejeter comme fausses,

et

EN MATIÈRE DE RELIGION. l45

et par conséquent nuisibles, n Leurs révélations, c*est lui qui parle, ne font que dégrader Dieu, en lui donnant les passions humaines. Loin d^é* chircir les notions du grand Etre , je vois que les dogmes particuliers les embrouillent; que loin de les ennoblir, ils les avilissent; qu'aux mystères inconcevables qui Tenvirohnent , ils ajoutent des contradictions absurdes ; qu'ils rendent rhomme orgueilleux , intolérant , cruel ; qu'an lieu d'établir la paix sur la terre, ils y. portent le fer et le feu. Je me demande à quoi • bon tout cela , sans savoir me répondre. Je n'y » voisqae les crimes des hommes et les misères du » genre humain (i) ».

A s'en tenir strictement à ce tableau, il eût été difficile défaire à chaque homme un det^ir d'aimer ei de suiyre la religion de son pays^ c'est-à-dire, de cruire des contradictions absurdes^ d'être orgueilleux, intolérant , cruel ; de suii^re et d'aimer des doctrines qui, au lien d'établir la paix sur la terre, y portent le fer et le feu, et dans lesquelles enfin Rousseau ne voit que les crimes des hommes et les misères du genre humain.

D'un autre côté, il sentoît qu'en proscrivant les cultes dont il trace ce portrait peu flatté, on ancaiitiroît toute Religion parmi les hommes; et une Re-

(i) Emile y lam. III^ pag. i33.

l4G ESSAI SUR l/lNDlFFÉKENCE

ligion est absolument indispensable aux hommes ; dans son système. N'ayant , en conséquence , que le choix des contradictions, il a sagement préféré celle qui liii étoit utile dans le moment; et, cess^fnt de représenter les Religions positives comme fausses et pernicieuses, il les a déclarées toutes également saiutaires ou également vraies. Le devoir de profts^ ser sincèrement celle où Ton est né , se dédoisoit de là sans peine , et c'est tout ce qu'il falloit à Jean* Jacques pour Finstant.

Toutefois, ne pensez pas qu'il abandonne pour cela ses premières maximes. Non ; y renoncer, ce seroit admettre la révélation qu'il combat. Il pose des principes pour le besoin , les laisse là quand il n'en a plus que faire, et reproduit gravement ses précédentes assertions.

Ainsi, après avoir avancé qu'un jfî/^ n'a jamais iort de suivre la religion de son père , il ajoute : « Cherchons-nous donc sincèrement la vérité? Ne » donnons rien au droit de la naissance, et à Tau- » torité des pères et des pasteurs, mais rappelons à u l'examen de la conscience et de la raison tout ce » qu'ils nous ont appris dès notre enfance ( i ) *» : d'oXi il résulte, ou que Jean-Jacques se contredit grossièrement , ou qu'un^/y n'a jamais iort de ne pas chercher sincèrement la vérité.

(i) Emilej lonr. III, pag. iSg.

EN MATIÈRE DE RELIGION* l/^'J

Après avoir promulgue , développé le précepte d'aimer ei de suii^re la Religion de son pays ^ il nous dit du plus grand sang-froid: «c Tant qu'on ne donne » rien à Fautorité des hommes, ni aux préjugés du » pays où l'on est né , les seules lumières de la raison » ne peuvent, dans l'institution de la nature , nous N mener plus loin que la Religion naturelle (i) ». N'est-ce pas fortifier singulièrement le précepte dont il s'agit , que de nous apprendre qu'il n'a aucone espèce de fondement dans la raison ?

Et cette proposition, Rousseau déjà l'avait expre»émeut établie au commencement de la seconde partie de la Profession de Foi : « Vous ne voyez , » dans mon exposé , que la Religion naturelle : il » esl bien élrange quHl en faille iine autre /Var oi\ » connoitrai-je cette nécessité ? De quoi pnis*je être » coupable en servant Dieu selon les lumières qu'il » donne à mon esprit , et selon les sentimens qu'il « inspire à mon cœur? Quelle pureté de morale , •* quel dogme utile à l'homme, et honorable à son " auteur, puîs-je tirer d'une doctrine positive, que '> je ne puisse tirer sans elle du bon usage de mes » facultés? Montrez - moi ce qu'on peut ajouter » pour la gloire de Dieu, pour le bien de la société, » et pour mon propre avantage , aux devoirs de la >' loi naturelle, et quelle vertu vous ferez naître

(i) Emile , loin. III, pag. ao/f.

lO,

^jlS ESSAI SUR L^NDIFFÉREKCB

>» d'un opuve^u culle , qui ne soît pas ane consé^ » quence du mien? Les plus grandes idées de la » Divinité nous viennent par la raison seule. Voy ez* » le spectacle de la nature , écoutez la voix inté- ^ rieure. Dieu n'a-t-il pas tout dit à nos yeux , à » notre conscience , à notre jugement ? Qu'est-ce M que les hommes nous diront de plus ?

» Il falloit un culte uniforme; je le veux bien; M mais ce point étoit-il donc si import^uit qu'il » fallût tout Fappareil de la puissance divine pour M rétablir ? Ne confondons point le cérémonial de » la Religion avec la Religion. Le culte que Dieu >» demande est celui du cœur; et celui-là , quand il » est sincère, est toujours uniforme; c'est avoir nne M vanité bien folle de s'imaginer que Dieu prenne » un si grand intérêt à la forme de Fhabit du prêtre, » à Tordre des mots qu'il prononce, aux gestes qu'il » fait à l'autel y et à toutes ses génuflexions. Eh! » mon ami, reste de toute ta hauteur, tu seras tou- )i jours assez près de terre. Dieu veut être adoré en » esprit et en vérité : ce devoir est de toutes les Re- !> ligions, de tous les pays, de tous les hommes. r> Qilant au culte extérieur, s'il doit être uniforme » pour le bon ordre ^ c'est purement une affaire de » police; il ne faut point de révélation, pour )• cela (i) ».

(i) Emile ^ tom. III ^ png. i3a-i35.

tN MATIÈRE DE RELIGION. l49

En partant de ces principes et en les suivant jusqn^aa bout, on arrive à nn résultat opposé aux conclusions de Rousseau; mais ces conclusions étant, comme ]t Tai montré, contradictoires dans les termes, ses disciples sont nécessairement poussés dans le système pur et simple de la Religion naturelle ^ c^est-ànlire, qu'envisageant toutes les religions positives comme inutiles, absurdes, funestes, ils les rejettent toutes sans distinction , et se dispensent d'en pratiquer aucune.

Jean-Jacques, il est vrai, distingue le eérémontôl de la Religion de la Religion même , regarde le colle extérieur comme une pure affaire de police, et dans le cas où il doiçe être uniforme , ce qti'au reste il ne décide pas, semble trouver bon qu^on s'y conforme pour le bon ordre. Mais cette condescendance est manifestement illusoire; car, en toute Religion, le culte , intimement lié au dogme, n'en est , pour ainsi dire, cfue l'expression , en sorte que l'on ne peut raisonnablement nier l'un et pratiquer Tantre. Ainsi, dans la Religion catholique, le sacrifice de la messe suppose la présence réelle de Jé< sus-Christ , sa divinité , etc. La confession suppose^ dans les prêtres > le pouvoir de lier et de délier, et de même des autres sacremens. Pour pratiquer un tel culte , il faut donc être , ou catholique de bonne foi, ou le plus vil des hypocrites et le plus lâche des imposteurs : point de milieu. Or, Rous-

l5o ESSAI SUR L'iMDlFfÉAEMCE

seau ne dira sûrement pas que le mensonge , Timposture, rhypocrisiesont compatibles avec la bonne morale. D'ailleurs , quand il le diroit , Tembarras ne scroit pas moindre : car le philosophe qui se montreroit extérieurement catholique contre sa conscience , contribuant , par son exemple , à conserver et à propager des dogmes qui, selon Rousseau , rendent l'homme orgueilleux , intolérant , cruel^ et portent le fer et le feu par toute la terre t commettroit un des plus grands crimes que la justice de Dieu puisse^punir.

Four donner le change au lecteur, Rousseau feint de confondre le culte avec ce qui n'en est qu'un très-léger accessoire, la forme de l'habit du prêtre , ses gestes ^ ses génuflexions. Mais cette méprise volontaire prouve seulement qu'il a pressenti^ l'objection , et qu'il lui a semblé plus facile dp la dénaturer que d'y répondre.

Son système , dégagé des contradictions hétérogènes dont il le surcharge , n'est donc que le pur déisme , espèce de secte qu'enfanta le socinianione, vers le commencement du seizième siècle. Témoin des rapides progrès de la licence de penser parmi les protestans, Mélanchthon prévoyo/t avec effroi deplus grands désastres, et qu'aucune vérité , aucun dogme n^arréteroit les innovateurs ( i ). Luthar avoit

(i) Lib. lY y Epist. xiv.

M MATIÈIIE DE RELIGION. l5t

donoé nmpalsion fatale; Fesprit humain ëtolty pour ainsi dire, précipité; rien ne pouvait désormais, ni le retenir, ni modérer sa chute ; il falloit cpi'il allât toujours tombant, jusqu'à ce qu'il eût atteint le fond de Tabime. Quoique le calviniste Yiret soit le premier qui, dans un ouvrage publié en i563, fasse mention de certains sectaires qui prenoient le nom de Déistes ( i ) , leur origine remonte plus haut; et Ton voit dans les écrits des fondateurs du protestantisme, et surtout dans leurs lettres confidentielles, que la Réforme se sentoit dès lors intérieurement travaillée de je ne sais quelle maladie terrible qui Tépouvantoit elle-même. De noirs pressentimens agitoient ses chefs: ils ne dccouvroient, dans Tavenir, que d'affreux combals à* opinionsjei des guerres plus impitoyables que celles des Centaures, Bon Dieu^ s'écrioit Tun d'eux, quelle tragédie verra la postérité {i)\ Cependant la contagion se répandoit de proche en proche : la sainte liberté éçangélique préparoit infatigablement la destruction de l'Evangile; car la liberté étoit alors le cri de ralliement des sectaires , comme elle Ta été depuis des factieux ; et la liberté d'agir^ qui a renversé Tordre politique , n'étoit qu'une conséquence de la liberté de penser ^ qui avoit renversé Tordre religieux.

(i) Voyez le Diciionnaire de Bayle , art. f^iret. (2) Histoire des p^arial. Liv. V^ ir. 3i*

"égner. L'exemple da prince, la vanité, ' ht libertinage , remplirent leurs rangs Ititade de prosélytes , sortis ptrar la plalaotes classes de la société. Lear audace , rlè succès, franchît les dernières bornes; brent de front toutes les croyances et tonlibiUom religieuses. Toussaint donna le I ion livre Des mœurs , qui souleva con- ■ Virànce chrétienne. 'Mais des scandales % firent bientôt oublier ce premier scanllMome d'un esprit inânï , mai» dépravé , dà que sa renommée seroit incomplète , t^mteroit à Jésus-Christ un adorateur.

|Né Activité de cet homme , ses rares tapine implacable contre la Religion , tout Hlfl placer à la tête du parti phtloso- |ijU contribua plus que personne à gros- Ittifier. La foule se pressa autour de sa l'vde violente conjuration s'ourdit publi- ! le Christianisme. Elle exïstoït en •

iSa ESSAI SUR L'lNDIFFÉnB^CE

Un siècle après Sociii, le poison àa <lëûme circnloit dans toutes les veines de la Réforme, ft ses théologiens rigides , déjà peu nombreux à cette époque , ne parlent que des efTayans procès de rindifTërence des Religions dans son sein. Mais ils déploroient le mal et ne pouvoient y appliquer de remède. L'arbre portoit son fruit ; et bien que ce fruit parût chaque jour plus amer et plus dangereux, comment l'empêcher de naître et de mârîr, tandis que l'on congervoit , que l'on cultivoit avec amour l'arhre dont il étoit la production naturelle et nécessaire.

Aussi l'Angleterre et la Hollande, impurs réceptacles où fermeiitoît la lie des sectes qu'enfantoit incessamment l'ardeur d'innover, se peuploient d'une nouvelle espèce d'honmies qui , mus le nom àe tolérons, de libres penseurs, sapoient tous la appuis de la société, et toutes les bases du Cbri»tianisme. Contenus par la crainte des lois, en France , où ils prenoient le titre à' esprits Jbrts^ ils s'y multiplièrent lentement, et s'environna:<eal d'ombres épaisses, pendant que Iiouîs XIV vécoL Si un bruit sourd d'impiété venuit de temps fl temps alarmer l'oreille attentive de BosiuH , <i indigner sa gmntle aine, ce liruit n'étoit (>dco] pour ainsi dire , que' souterrain , et la treml^ incrédulité se dëruboit aux regards de»j et des magistrats , gardiens de« saines i

EN MATIÈRE DE RELIGION. l53

Ce siècle fut^ pour la France, celui de la gloire et de la Religion. Avec la régence s'ouvre un période bien différent. Les mœurs de Philippe et ses opinions connues avoient de bonne heure promis aax esprits forts un protecteur digne d^eux. A peine le vice eut*il saisi le pouvoir , qu'ils sentirent qu'ils alloient régner. L'exemple du prince , la vanité , ^ Tattrait du libertinage, remplirent leurs rangs d'une multitude de prosélytes , sortis pour la plupart des hautes classes de la société. Leur audace , accrue par le succès, franchit les dernières bornes; ils attaquèrent de front toutes les croyances et toutes les institutions religieuses. Toussaint donna le \ signal par son livre lies mœurs , qui souleva con«tre lui la France chrétienne. 'Mais des scandales plus grands firent bientôt oublier ce premier scan* dale. Un homme d'un esprit infini , mais dépravé, se persuada que sa renommée seroit incomplète , tant qu'il resteroit à Jésus-Christ un adorateur. L'incroyable activité de cet homme , ses rares talents, sa haine implacable contre la Religion , tout concourut à le placer à la tête du parti philosophique , qu'il contribua plus que personne à grossir et à fortifier. La foule se pressa autour de sa gloire, et une violente conjuration s'ourdit publiquement contre le Christianisme. Elle existoit en • secret depuis long-temps, au rapport de Jarieu,

l54 ES9AI SUR L^lNDIFFÉRENCfi

qui nous apprend que plusieurs des ministres réfiigiés en Hollande, après la révocation de Fédit de Nantes, étoient de ces indifTërens cachés qui « for- ^ moient , dans les églises réformées de France , de- » puis quelques années, ce malheureux parti où )» Von conjuroit contre le Christianisme (i) ». Le témoignage n^est pas suspect , et nous savons maintenant à quelle école appartenoient les premiers auteurs de la guerre contre la Keligion révélée.

Cette école n'a pas un moment cessé de fournir des auxiliaires à la méipe cause. Bayle étoit protestant ; Rousseau , né protestant , n'a fait que déve- . lopper les principes des protestans; les déistes an- ^ois , de qui Voltaire et ses disciples ont empnmté presque toute leur science anti-chrétienne , étoient protestans , et des protestans plus conséquens que les autres , comme je le prouverai. Ainsi Ton avoit commencé par réformer ou abolir certains dogmes, et Ton finit par les réformer tous , y compris la ré» vélation. C'est à ce point que les modernes philosophes saisirent le protestantisme; et toujours réformant, ils en vinrent jusqu'à réformer Dieo même, et à vouloir réaliser la monstrueuse fiction d'un peuple athée , inventée par Bayle, et si- chère à Diderot et à tous les sages de son école. On put se

(i) Tableau dii Socinianisme jlàtU l, pag. 5.

£K MATIÈRE DE RELIGION. 'l55

C0nvaincre alors que l'impiété , si humaine et si dooce dans sesparoles, sait, au besoin, s'aider également de la hache du bourreau et de la plume du sophiste.

Pendant les premières années qui • suivirent cette sanglante époque, la philosophie , à peine des^ cendue des échafauds où elle tenoit ses assises, et encore, si je Fose dire, pleine de mort , ne fut guère qu'un hideux et fanatique athéisme. Peu à peu cependant Ton s'accoutuma à entendre, sans frémir, prononcer le nom de Dieu. Robespierre avoit donné

l'eiemple de tolérer l'Etre suprême et l'immorialitë del'ame, et Ton jugea sensément que personne n'avoit le droit de se montrer moins tolérant que Robespierre.

Aujourd'hui , Topinion penche vers rindifférenee universelle. Les gouvememens la favorisent de tout leur poqvoir, et, chose inouïe, s'efforcent d'entrat* ner le Christianismedansce système; nouveau genre- ' de persécution , dont nous sommes loin de connoître encore tous les effets. Le temps les développera, et , en décidant du sort des doctrines sociales , décidera du sort de la société et de l'existence du genre humain. Rentrons dans la dbcussion.

La souveraineté delà raison humaine en matière de foi, dogme fondamental du protestantisme , est aussi le fondement du déisme , et son caractère distinclif est l'exclusion absolue de toute révélation.

l56 ESSAI sua L^lIfDIfFÉRBNCft

<r Le dëisme, dit un dateur anglois, n^est antre » chose que la Religion essentieUe à rhommey la » vraie Religion de la nature et de la raison (i) ». Rousseau tient le même langage* « Les plus » grandes idées de Dieu nous viennent ^Mir/urmniii » seule. Voyez le spectacle de la nature, écoutez la n voix intérieure. Dieu n*a-t-il pas tout dit à nos » yeux, à notre conscience, à notre jugement? » Qu'est-ce que les hommes nous diront de plus? a Leurs réçélaiions ne /ont que dégrader Dieu , en » lui donnant les passions humaines (2) ».

Reste maintenant à savoir en quoi connste crtte Religtoû de la nature et de la raison , cette Religion essentielle à l'homme ^ et dont néannKnns rhomme n^a jamais su se contenter ; car c*est on £dt remarquable , qu^il n'exista dans aucun tempi ' de peuple déiste, que tous ont en des relignmi qu'ils croyoient révélées , des religions par conséquent opposées à la raison et à la nature; ce q^ n'empêche pas Rousseau de faire aux hommes xxû devoir de les suiçre et de les aimer. N^importe, passons sur ce judicieux précepte; mettons-le, i l'exemple des disciples de Jean- Jacques , en onUi^ Toute Religion se compose essentiellement de dogmes, de culte et de morale. Examinons la R^ gion naturelle sous ce triple rapport.

(i) Deismfairly stated, and/ully vindicaied^ p. 5» (2) Emile , tom. III , pag. i32-i 33.

BN MATIÈRE DE RELIGION. tSy

PremièremeDl y pour ce qui. est des dogmes, la Religion de la nature semble laisser à chacun une pleine et entière liberté de choix ; et nous verrona bientAt que cela ne peut être autrement. Autant de déistes» autant de symboles. Celui de lord Cher-* bury , le patriarche des déistes anglois , se réduit à tinq articles : i® Qu'il existe un Être suprême; ^^ que nous devons lui rendre un culte; Z^ que la piété ei la vertu forment la partie principale de ce culte; 4* que nous devons nous repentir de nos dates y et qu'en ce cas Dieu nous les pardonnera ; 5* que les bons seront récompensés et les méchans punis dans une vie future (i).

On poorroit demander à lord Cherbufy mille «xplicalions sur ce court symbole. Qu'entend-il par piété ? Qu'entend-il par vertu ? Comment sait-il avec certitude que Dieu pardonnera au repentir? Il insinoeque la Religiqn chrétienne est trop indulgente sur ce point (2); il connoit donc la mesure précise de repentir qui mérite le pardon : comme si un sentiment quelconque avoit une mesure appréciable. Aussi n'essaie-t- il pas de la fixer ^ et il laisse rhomme dans l'ignorance la plus terrible où une créature raisonnable et foible se puisse trouver. Le symbole cjui précède vous paroit-il insuffi*

( I ) De Religionc Gentilium.

{1) Jppendixadop' de Relig. Uucù fju, 6.

]58 ESSAI SUR L^INDIFFÉACNCE

s«')nt , Blount vous en oflre un en sept articles , qne voîcî : i« Qu'il existe un Dieu étemel, infini, créateur de tontes choses; 2^ qu'il gouverne le monde par sa providence; 3<» qu'il est de notre devoir de lui rendre un culte , comme à notre créateur et à notre maître, 4° que ce culte consiste, dans la prière et les louanges, 5<* qu'obéir à Dieu, c'est se conformer aux règles de la droite raison par la pratique des vertus morales; 6^ que nous devons attendre , dans un état futur , des peines on desi «compenses, suivant que nous aurons agi durant cette vie , ce qui renferme l'immortalité de l'arae ; 7^^ que lorsque.nous nous sommes écartés des règles du devoir, nous devons nous en repentir , et^ nous confier , pour le pardon , dans la miséricordede Dieu (t).

La raison de Blount est , comme on voit , un peu plus exigeante en matière de foi que la raison. de lord Cherbury. Gelui-^i n'admet point explicitement l'immortalité de l'ame dans son symbole ; peut-être est-ce par oubli: on nesauroit penser à tout.

Au reste, tout en argumentant contre la révéla* tion, Blount écrivoit à Sydenham : « Dans notre » voyage vers l'autre monde , la route commune » est , sans aucun doute , la plus sûre ; et , quoique f} le déisme soit une bonne préparation pour la con-r

(1) Tlte Oracles 0/ Reaspn , P' 157.

TB ItiTlÈRB DE RELIGION. iSg

9 KÎence « si Ton y sème le Christianisme , ellepro* » doira nne bien plos abondante moisson ( i ). »

Bolingbroke, peo satisfait des symboles de ses devanciers , élargit étrangement la voie de la Reli* giofi naturelle. Il nie que Dieu puisse être offensé par rhomme , et attaque en conséquence la doc* trine des peines et des récompenses futures (2): Tout se perfectionne avec le temps.

Si Famé est immatérielle ou matérielle , si elle est distincte du corps , et si , dans ce cas , elle est périssable comme le corps , ou doit lui survivre : Chubb ne décide point ces questions , parce qu^il n'aperçoit rien sut quoi on en puisse fonder la déciuon (3). Toutefob il parolt fortement incliner ▼frs le matérialisme (4) ; et en supposant qu^il 7 ait des châtimens et des récompenses futures , chose au moins fort douteuse à soq avis , la masse du genre humain n'a pas lieu de s'en inquiéter beau-coup ; car ces récompenses et ces peines ne seront que pour les hommes dont les actions auront puissamment influé sur le bonheur ou le malheur du genre humain. Les autres n'ont rien à espérer ni

(1) TAe Oracles ofRcason , p. 91- (1) Bolingbroke^s ff^orks , vol. V, pag. 209, 356, 493, 495,498,507, 5o8,5io.

(3) Chubb's Posthumoiis Works, vol. I , p. ^12, 3i3,

(4) Ibid. pag. 317 , 318,324, 326.

l6o ESSAI SUA L^INDIFFÉRENOB

à craindre. Leur vie est trop insignifiante , poor qne Dieu daigne leur en demander compte. Autant vaudroit s'imaginer, dit Chubby qu^un jour il jugera tous les animaux ( i ).

L'existence de Dieu est donc le seul dogme qu ^admettent formellement les .deux derniers auteurs dont je viens de parler. Cette grande et sublime vérité, au milieu des débris de toutes les doctrines religieuses, est demeurée debout dans leur esprit, comme une colonne d'un temple antique que le temps ou les barbares ont renversé.

Jean-Jacques étend un peu davantage le symbole de la Religion naturelle; mais je montrerai tout à .Vheure qu'il n'a pas droit , dans ses principes , d'exiger que qui que ce soit en adopte un seul article. Il admet l'existence de Dieu , la distinction de Tame et du corps, et une vie future , où chacun se rappellera cejqiCil aura senti , ce qu'il aura fait durant sa*vie ; et il ne doute point que ce soutenir ne fasse un jour la félicité des bons et le tourment des méchans, « Ne me demandez pas , ajoute-t-il , » s'il y aura d'autres sources de bonheur et de pei- » nés; je l'ignore (2) «.

Cette doctrine est assez satisfaisante pour le méchant, surtout si l'on y joint l'espoir que ses

(i) Chuhb^s Posthumous F^orks y vol. I , p- SgS, 4<>o» (1) EnUk, tom. III, pag. 87, 88.

souçenirs

EN MATIÈRE DE RELIGIOl^. l6t

souvenirs s^éteindront avec son existence. Or, c'est ce que Rousseau lui fait espérer, comme il laisse aux bons la crainte d'arriver un jour au terme fatal, de la vie heureuse qu'il leur promet. « Quelle est cette vie» se demande-t-*il , et Tame est-elle immortelle par sa nature ? Mon entendement borné ne connott rien sans bornes; tout ce qu'on appelle infini m'échappe. Que puis-je nier, affirmer, quels raisonnemeus puis-je faire sur ce que je ne puis concevoir? Je crois que l'ame survit au corps assez pour le maintien de l'ordre ; qui sait si c'est assez pour durer toujours (i) » ? C'est ainsi que Dieu a tout dit à ses yeux y à sa conscience, à son jugement. Remarquez en outre qa'il déduit le dogme d'une autre vie de la notion des attributs de Dieu. Or, dit-il, « si je viens à dé- » couvrir successivement ces attributs dont je n'ai • nulle idée absolue , c'est par le bon usage de ma » raison , c'est par des conséquences forcées (♦) ;

(i) Emile, tom. III, pag. 86.

(*) Kousseau se sert ici, et peut-être à dessein, d'un mot équivoque. Dans le langage ordinaire, on entend par consëquencesybrcéiç*, des conséquences fausses, ou au moins douteuses. On pourroit dire aussi que ce sont des conséquences nécessaires , que Tesprit tsi forcé d'admettre. Le bon usage de la raison y dont parle llousseaa, favorise ce dernier sens : le reste de la phrase le contredit; car, tirer une conséquence, c'est affirmer quelque

i62 ESSAI SUR l'indifférence

j» mais je les af&nne sans les comprendre , et, dans » le fond , c'est n'affirmer rien« J'ai beau me dire : » Dieu est ainsi; ]e le sens, je me le prouve; je .1» n'ep conçois pas mieux comment Dieu peut être » ainsi. Enfin, plus je m'efforce de contempler soa ' j» essence infinie , moins je la conçois; mais elle » est , cela me suffît ; moins je la conçois plus je

9 l'adore (i) »•

Ainsi Rousseau fonde V espérance du juste sur des attributs dont il n'a nulle idée absolue^ qu 'i/ affirme sans les comprendre^ de sorte que, dans le fond^ c*est n'affirmer rien. Ne voila-t-il pas une merveilleuse certitude, et une espérance bien consolante? Plus il s'efforce de contempler l'essence infinie de la Divinité ^ moins il la conçoit; il ne la connott ni en elle-même , ni dans ses attributs :

chose 'y et qui v^affirme rien , ne conclut pas. De plus, Rousseau tombe dans una erreur grave, en supposant qu'il faut comprendre, pour affirmer réellement; cela n'est pas, il suffit d'avoir une idée nette de ce qu'on affirme. Ainsi le TaKAaliraction réveillant en nous une idée, et en chacun de nous la même idée, nous pouvons affirmer ou nier l'existence de cette force occulte , que nous ne comprenons pas en elle-même. Au reste, le passage auquel cette note appartient, n'est pas le seul oii Rousseau cher* che à cacher l'inconséquence et le vague de S9S doclriae& sous l'ambiguité des expressions, (i) EmUe^ tom« III, pag. g6.

EN MATIÈRE DE RELIGIOH. l63

et c^est de la sorte que les plus grandes idées de la Diçiiliié nous viennent par la raison seule. Chose admirable, et que la philosophie seule pouvait nous apprendre; la plus grande idée que uousr ayons de la Divinité , est de n'en avoir aucune idée !

Maisenfin, dira-t-on, elle esi, cela nous suffit: son existence est un dogfne admis par tous les sectateurs de la Religion naturelle. Soit ; mais je soutiens que, dans leurs principes , on peut légitimement nier ciç dogme , et même qu'on le doit quelquefois.

En efTet , la première règle de Jean-Jacqués et de tous les déistes , leur principe fondamental est de former sa foi sur les seules lumières de la rabon, et par conséquent de ne rien ctoire que ce que Ton conçoit clairement. Or, je suppose un philosophe qui ne conçoive pas plus clairement Texistencc de Diea que Rousseau ne conçoit son essence et ses attributs, il pourra et devra la nier, s'il est conséquent , Car de demeurer indécis sur une telle question , Rousseau nous apprend qu'il est impossible : « Le » doute sur les choses qu'il nous importe de conj> noitre est un état trop violent pour l'esprit hu- » main; il n'y résiste pas long-temps, il se décide, » malgré lui , de manière ou d'autre (i) >».

Réalisons un moment le fait supposé; mettons dans la bouche de Rousseau ses propres paroles, et

rfai <

(i) Emile, lom. III, pag. 37.

i64. ESSAI SUA l'indifférence

voyons ce que lui * répondroit le philosophe en' question, à qui d'ailleurs je ne prêterai que des opinions défendues par un célèbre partisan de la Religion naturelle.

BOUSSEAU.

Je vous plains sincèrement de ne pas croire à rÊtre infini. Vous ne concevez pas qu'il existe; mais je ne conçois pas davantage ses attributs, et j*y crois : « Le plus digne usage de ma raison est de s^anéan- » tir devant lui (i) » : suivez mon exemple.

LE PHILOSOPHE

« Me dire de soumettre ma raison, c'est outrager » son auteur (2) : autant peut m'en dire celui qui ». me trompe; il me faut des raisons pour soumettre V ma raison (3) ».

ROUSSEAU

Eh bien , « voyez le spectacle de la nature : c'est » dans ce grand et sublime livre que j'apprends à tt servir et à adorer son divin auteur. Nul n'est ex- » cusable de n'y pas lire , parce (|u'il parle à tous » les hommes une langue intelligible à tous les es* » prits(4) »• Répondez : « Dieu n'a*t-il pas tout dit i> à nos yeux » ?

(i) Emile^lom. III ^ p. 96.

(2) IbiiLf. 180.

(3) Ibid, p. iSg.

(4) Ibid^ p. 177.

EN MATIÈRE DE RELIGION. l65

LE PHILOSOPHE

Aax vôtres , il se peut, aux mîeus, non ; et de plus, je ne sanrois vous dissimuler que vous me semblez raisonner fort mal. « Arguer du cours de la nature » pour en inférer Texistence d'une cause intelli- » gente qui a établi et qui maintient Tordre dans » Tonivers, c'est embrasser un principe incertain > tout ensemble et inutile; car ce sujet est entière - » ment hors de la sphère de Fexpérience hu- » maine (i)».

ROUSSEAU

Au moins conviendrez-vous que «< Dieu a tout dit » à notre jugement » ? Vous ne nierez pas rétemelle correspondance de TefTet et de la cause, dont j'ai déduit si nettement l'existence du premier Être ?

LE PHILOSOPHE

Pourqpoi non? A mon sens, « on ne sauroit tirer » un argument, même probable, de la relation de » la cause' à l'efTet, ou de l'effet à la cause (2); la j> liaison de l'effet avec sa cause est entièrement arj» bitraire, non-seulement dans sa première notion >» àpnori, mais encore après que cette notion nous » a été suggérée par l'expérience (3) ». Vous voyez que nous sommes loin de nous entendre. Vos preuves

(1) Humes' s Philosophical Essays^ p. 224»

(2) Ibid. p. 62,63.

l66 ESSAI SUR L^INDIFFÉRÈNCE

fout sur mon esprit une toute autre impression que sur le vôtre : je n'y aperçois que des sophismes, et des sophismes ne me convainquent pas. D'ailleurs vous me parlez d'un Dieu qn^ençironnenldes mys-- (ères inconcevables ( i ) : or, si )e commence une fois à croire des mystères inconcevables, où m'arrêterai-je? Qui me g;uidera dans Je choix que j'en dois faire ? De quel droit rejetteraî-je la révélation ? Vous l'avez dit vous*méme : « Celui qui charge de m^^- » ières^ de contradictions, le culte qu'il me prêche, » m'apprend par cela même à m'en défier (2) ».

ROUSSEAU

« Je vous ai ouvert mon cœur sans réserve ; ce » que je tiens pour sûr, je vous l'ai donné pour tel : » je vous ai dit mes raisons de croire. Maintenant » c'est à vous de juger (3). Je h'ai pas la prétention n de me croire infaillible : d'autres hommes peun vent » trouver douteux ce qui me paroit démontré, faux ce qui me paroit vrai : « je rai^nne pour V moi et non pas pour eux; je ne les blâme ni ne les » imite : leur jugement peut être meilleur que le » mien ; mais il n'y a pas de ma faute si ce n'est pas

>» le mien (4) »• L'existence de Dieu m'est attestée

( I ) Emile , tom. III^ p . 1 33.

(2) Ibid. p. i5o.

(3) Ibid. p. 19a.

(4) Ibid. p. 179.

m MATIÈRE DE RELIGION* iG^

parses œuvres: Nul, wons d\so\s-]ey n'est excusable de ne pas lire dans ce grand et sublime li^re : cette maxime , j'en conviens , est trop générale ; elle m'est échappée, comme tant d'antres, sans trop de réflexion. Au fond , cependant, vous avez dû voir que ce n'étoit là ni ma première ni ma dernière pensée. La preuve en est dans ces paroles qui précèdent de tout un volume<:elles que je rappelois à l'instant , et les modifie déjà beaucoup : « Le phi- » losophe qui ne croit pas a tort , parce qu'il use » mal de la raison qu'il a cultivée , et qu'il est en 9 état d'entendre les vérités qu'il rejette (i) ». J'avoue que ce texte est encore bien dur : il met , \\ est vrai , le peuple à l'abri , mais iL laisse le philosophe dans l'embarras; Cela me peine, et pour vous que je damne philosophiquement ; et pour moi, qui abhorre la barbare intolérance. Après tout, « ce* » n'est pas une petite affaire de connottre que Dieu » existe ; et quand nous sommes parvenus là, quand » nous nous demandons, quel est-il? où est-il? » notre esprit se confond , s'égare , et nous ne sa- » vons plus que penser (2) ». Voilà justement ce qui vous arrive, «r Les idées de création , d'annihi- 9 lation, d'ubiquité, d'éternilé, de toute-puissance^,

(i) Emile ^ tom. II, p. 35o, (3) Ibid, p. 34 1*

i68 ESSAI SUR l'indifférence

"^ » celle des attributs divins , toutes ces idées qu'il » appartient à si peu d'hommes de voir aussi con« 9 fuses et aussi obscures qu'elles le sonty se présent- » tent à vous dans toute leur force , c'est-à-dire , » dans toute leur obscurité ( i ) ». Or, il seroit cruel d'être danmé pour avoir eu plus d'esprit que les autres hommes: et se pourroit-il qu'il n'y eût de salut que pour les sots? Posé ce que je viens de dire, c'est pourtant ce qui résulteroit du principe vulgaire : «( Il faut croire en Dieu pour être sauvé ». A la philosophie ne plaise que \e m'obstine à soutenir cette maxime impitoyable; j'en vois trop clairement les conséquences. « Ce dogme mal en- >* tendu est le principe de la sanguinaire into- » lérance , et la cause de toutes les vaines instmcn tions qui portent le coup mortel à la raison hu- » maine, en l'accoutumant à se payer de mots (2) ».

Votre cause est donc celle de la raison humaine ;

et vous ne devez pas craindre que je lui porte le coup mortel. « Il est clair que tel homme, parvenu s» jusqu'à la vieillesse sans croire en Dieu , ne sera » pas pour cela privé de sa présence dans l'autre » vie, si son aveuglement n'a pas été volontaire , » et je dis qu'il ne l'est pas toujours (3) ». Vieillissez

(1) JE'm^/tf, tora. II, p. 346.

(a) Ibid, p. 35o.

(3) Ibid. p. 352.

donc en paix dans votre croyance : bien différent de ceax qui se persuadent qu^ il faut confesser tel ou tel article j « moi je pense, au contraire, que Tes- 9 sentiel delà Religion consiste en pratique; que » non-seulement il faut être homme de bien , » miséricordieux, humain, charitable, mais que » quiconque est vraiment tel, en croit assez pour 9 être sauvé (1) ».

•r Vous avez fait ce que vous avez pu pour attein* j» dre à la vérité , mais sa source est trop élevée : » qoatid les forces vous manquent pour aller plus » loin , de quoi pouvez-vous être coupable? c^est » à elle à s'approcher (2) ».

Qu'est-ce donc que la Religion naturelle , qu'un gouffre où viennent s'engloutir tous les dogmes, même celui de l'existence de Dieu? et Bossuet l'a définie complètement , lorsqu'il a dit que le déisme n'est qu'un athéisme déguisé. Parmi ses sectateurs , l'un admet ce que l'autre rejette , nie ce qu'il affirme , et réciproquement. A grand'peine en trouveroit-on deux qui professent la même doctrine. Nul n'a le droit d'exiger qu'on se soumette à ses enscîgnemens. Suprême juge de sa foi, chacun jouit de la faculté de l'étendre ou de la restreindre comme il lui plaît; et aucune croyance n'est essen-

(i) Lettre à M, de Beaumont , p. Sg.

(2) Erniie, tom. Ill, p. 128.

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