ESSAI SUR L I^D1FF£RENCE
tielle dans la seule Religion essentielle à l'homme: Etrange Religion dont le symbole peut se réduire à Tathëisme !
Secondement , le culte extérieur n^étant qu'un vain cérémonial j et purement une affaire de police, est indifférent en soi; rien n'empêche de s'en passer.
« Les vrais devoirs de la Religion sont indépenn dans des institutions des hommes (1), et le » culte que Dieu demande est celui du cœur (2) ». Or , ce que Dieu ne demande point , qui oseroit Fexiger? Pleine liberté donc* à cet égard, et tel homme pourra , dans toute sa vie, ne pas donner un seul signe de Religion , sans blesser les vrais devoirs de la Religion, Â quoi bon des cérémonies, des temples? <c Un cœur juste est le vrai temple » de la Divinité (3) m. Que depuis le commencement du monde, il n^ait pomt existé de nation ^ans culte public, peu importe. « Nous. avons mis ^ à part, dit Rousseau, toute autorité humai-
» ne (4) Pour moi , ce n'est qu'après bien des
x> années de méditation que j'ai pris mon parti; je a» m'y tiens (5) ». Cela est sans réplique, et si ses
(1) Emile j tom. III, p. 196.
(2) IJfid.p» i34*
(3) Ibid. p. 196.
(4) Ibid, p. i5i.
(5) Ibid, p. igS.
tS IfATiÈRC DE RELIGION. I7I
disciples avoient su prendre leur parti aussi déci* dément, s'ils avoient soigneusement élagué de la Religion naturelle toute espèce de cérémonial^ noos n^aurions pas vu établir en France, au dixhnitième siècle, le culte de la Raison , représentée par une prostituée. Mais n'insistons pas sur cette légère aberration ^ qui , après tout , est purement une affaire de police.
Le seul culte essentiel, et Bolingbroke l'avoue (i) aussi bien que Rousseau, est donc le cake intérieur. Or, quoi qu'on puisse penser du enlte extérieur , il est sur au moins que le premier dépend des dogmes, et doit en découler. Rousseau, combattant la Religion révélée, parle ainsi : « Cette doctrine venant de Dieu y doit por- » ter le sacré caractère de la divinité; non-seu- » lement elle doit nous éclaircir les idées confuses » que le raisonnement en trace dans notre es- » prit; mais elle doit aussi nous proposer un culte, » une morale , des maximes convenables aux ai-- » tributs par lesquels seuls nous concevons son u essence (2). »
Ou la Religion naturelle ne vient pas de Dieu , c'est-à-dire, est fausse, ou elle doit présenter les caractères que Rousseau juge inséparables d'une
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(i) Bolingbroke* S fVorks, vol. V, p. 97. (2) Emile, tom. 111 , p. 148.
Religion qui vient de Dieu : elle doit donc noi proposer un culte conçenable aux attributs par le. quels seuls nous concevons son essence, Or,.pi malheur , il se trouve que plus nous nouse/forçoi de contempler cette essence infinie , moins nous t concevons; que nous n'' avons nulle idée absolue d< attributs de Dieu; que nous les affirmons sans h comprendre , ce qui , dans le fond , est v^affimu rien (1). De sorte que « si la Religion naturel » est insuffisante, c'est par l'obscurité qu'elle lais » dans les grandes vérités qu'elle nous ensd » gne (2) » ; obscurités qui résultent de ce qu'el repose sur le seul raisonnement^ lequel ne ircu dans notre esprit que des idées confuses de i Divinité.
Je ne ferai point remarquer l'étroit enchai nement, la parfaite concordance de ces idées, < avec combien de raison Rousseau nous vante ui Religion qui laisse dans l'obscurité les grandi vérités qu'elle nous enseigne^ qui ne trace dar notre esprit que des idées confuses de la Divinité et dont les sectateurs, dans le fond j n'affirma rien , parce qu'ils ne comprennent rien. Je l'avoue pour tnoi, quelque ému que soit le bon Jean-Jac ques en nous débitant cette claire et sublime doc
(i) Emile , tom. III^ pag. 96.
(2) Ibid^ p. i5o.
Irinci avec quelque véhémence qu'il ait parlé ^ je ne crois point du tout « entendre le divin Orphée » chanter les premières hymnes, et apprendre aux » hommes le cuhe des Dieux (i) ». Mon embarras, au contraire, est de comprendre comment il sortira de ces obscurités^ de ces idées confuses^ on culte quelconque.
Aussi n'aperçois^je que discordance et contradiction , en tout ce que }es déistes nous disent de ce culte mystérieux qu'ils ne définissent jamais. Si Blount le fait consister dans la prière et les louanges , Rousseau retranche . aussitôt la moitié da précepte. « Je m'exerce, nous dit-il , aux su- » blimes contemplations. Je médite sur Tordre » de l'univers, non pour l'expliquer psft de vains » Systèmes , mais pour l'admirer sans cesse , pour » adorer le sage auteur qui s'y fait sentir. Je con- » verse avec l'auteur de l'univers, je pénètre » toutes mes facultés de sa divine essence: je m'at- » tendris à ses bienfaits, je le bénis de ses dons,^ » mais je ne le prie pas ; que lui demanderois- • je (2) » ? On conçoit, en effet , que l'homme n'a rien à demander à Dieu : il est si riche de son propre fonds, son esprit est si plein de lumières , son cœur si fertile en bons sentimens !
(i) Emile, lom. III , p. ia8, (a) Ibid, p. 116.
174 ESSAI SXm L'iNDIFrÉAENCe
An reste, je ne pense pas que, dans Fënanié* ration qu'on vient de lire , Rousseau prétende faire un devoir à tous les hommes, de chaque point de sa pratique personnelle. Qu'il s*exerce^ tant qu'il voudra, aux sublimes contemplations , qu'il médite sur Vordre de l'univers ^ qu'il s'attendrisse; rien de mieux : mais on ne s'attendrit pas à volonté, et le pauvre laboureur qui cultive péniblement un petit coin de cet univers, àonX, l'ordre lui est inconnu , seroit étrangement à plaindre, s'il étoit nécessaire qu'il méditât sur cet ordre qu'il ignore, et si l'on exigeoit absolument de lui de sublimes contemplations. On doit donc croire qu'au moins le sublime n'est pas de précepte rigou-? reux. Je m'imagine également que la plupart des hommes n'ont nulle obligation stricte de pénétrer toutes leurs Jacultés de la divine essence de l'auteur de l'univers. Il fandroit d'abord leur expliquer ce que cela signifie, et ce ne seroit pas une tâche facile.
Après tant d'écrivains qui ont traité de la Religion naturelle , on ne sait donc encore à quoi s'en tenir sur la nature et la nécessité du culte intérieur qu'elle recommande, et l'incertitude augmente, quand on se rappelle qu'elle laisse une entière liberté de croyance sur les dogmes dont ce culte doit dériver, selon Rousseau. Je voudrois qu'on m'apprit, par exemple, quel motif peuvent
E19 MATIÈRE DE RELIOIOM. lyS
avoir de pratiquer un culte , soit extérieur , soit intérieur, ceux qui n'attendent point de vie future, et quel culte on peut rendre à Dieu , quand OQ ne croit pas en Dieu ?
On me répondra que Tathée est hors de la Religion naturelle. Fort bien; mais, d'après les prin-* ^dpes de la Religion naturelle, on ne sauroit condamner Fathée ; et si Fathée n'est tenu de pratiquer aucun culte, le culte n'est donc pas d'obligation pour Funiversalité des hommes. Il n'est tout au plus qu'un devoir relatif à la croyance, comme la croyance elle-même n'est qu'un devoir relatif à la raison , raison sans principe , entendement saris régie , au jugement de Rousseau , et qui n'en demeure pas moins, pour le savant comme pour l'ignorant, pour le plus imbécile des mortels comme pour Bossue! et Newton , le souverain arbitre et du culte et de la foi; car, ajoute Rousseau, « voulez-vous
• mitiger cette méthode, et donner la moindre 9 prise à l'autorité des hommes? à Tinstant vous lui
• rendez tout (i) ».
Troisièmement, les principes de la Religion naturelle ne permettant de prescrire la croyance d'aucun dogme , ni par conséquent d'exiger la pratique d'aucun culte, il s'ensuit qu'elle se réduit aux devoirs de la morale : aussi Jean -Jacques
(i) Emile j tom. III , p. 17^1.
nous assore-t-îl « qu'il n'y a d'essentiels que ceux-^ » là (i) ». Voltaire ne lui donne pas plus d'extension :
Soyez juste , il suffit y le reste est arbitraire.
Le reste, c'est simplement le culte, la doctrine , rimmortalité de l'ame , les peines et les ré* compenses futures , l'exbtence de Dieu , rien que cela.
Puisque les dogmes sont arbitraires , et que les devoirs de la mprale sont les seuls essentiels , il faut qu'ils subsistent indépendamment des dogmes. Cette conséquence est de rigueur. Aussi Bolingbroke s'élë(^e-t-il contre ceux qui « pensent que » sans Dieu il ne peut exister de loi naturelle , au i» moins obligatoire (2) » ; proposition en effet évidemment contradictoire à ses principes , comme à ceux de Voltaire et de Rousseau.
Que si Ton désire savoir ce que c'est que la loi naturelle pour les athées, on en aura quelque ncH tion en lisant ce passage de Voltaire : <( Je ne voam droispas avoir affaire à un prince athée qui troa- -» veroit son intérêt à me faire piler dans un mor- » tier; je suis bien sûr que je serois pilé. Je ne • voudrois pas, si j'étois souverain, avoir affaire
(1) Emile , tom. III, p. 196.
(2) Boiintrbrçkc's pf^orks^ vol. IV, p. 284.
EN MXTl&RE DE RELIGION. I77
^ à ^=^s courtisans athées dont Tlntérêt scroit de m^^XTipoîsonner; il me faudroit prendre au hasat^l du contre-poison tous les jours. Il est donc , aV)&^^lunient nécessaire, pour les princes et pour » \e& peuples, cfue Tidce d'un Etre suprême , créaa. icuï* , gouverneur, rémunérateur, vengeur, soit » çTofondément gravée dans les esprits (i ) ». Oui , •ans doute : mais comment se fait-il que ce qui étoit arbitraire tout à Theure , soit absolument nécessaire maintenant? La vérité varie-t-clle selon les ni(d>iles convenances de la philosophie et le besoin àt$it$ systèmes? Ouvrons Y Emile ^ et voyons si Rooaseau sera plus conséquent.
Après avoir peint Tinfluence que doit avoir sur ton élève la doctrine , nouvelle pour lui , de TexisteDce de Dieu et d'une vie future : « Sortez de là, • dit-il, je ne vois plus qu^injustice, hypocrisie et t mensonge parmi les hommes; Fintérét particu- » lier qui, Jans la concurrence, l'emporte né- » cessairement sur toutes choses, apprend à chaï cun d'eox à parer le vice du masque de la vertu. 9 Que tous les autres hommes fassent mou bien ^ aux dépens du leur , que tout se rapporte à moi 9 seul, que tout le genre humain meure, s'il le 9 faut , dans la peine et dans la misère , pour nié-
(1) Œuvres de yoltaire, lom. XXVII l, p. 12, édiyoD in^*, art. AUwisme du Dictionnaire pJùlosophiquo.
n pargner un moment de doulenr ou de faim ; te '> est le langage intérieur de tout incrédule qui rai » sonne . Oui , je le soutiendrai toute ma vie; qui » conque a dit dans son cœur : Il n'y a point d H Dieu , et parle autrement , n'est qu'un menteui » ou un insensé (i) »..
^impossibilité de faire à tous les hommes uni obligation de croire quelque dogme que ce soit même Texistence de Dieu , a forcé Rousseau di soutenir que les détroits de la morale sont les seul essentiels ; et l'impossibilité non moins complèb de trouver dans l'athéisme un fondement aux devoirs de la morale , l'a contraint d'avouer que sam la foi nulle véritable vertu n 'existe , et qu Hly a éfe dogmes que tout homme est obligé de croire. Qu( penser d'un système d'où sortent inévitablemen tant et de si grossières contradictions?
Mais, supposé l'existence de Dieu, par quel moyens et diaprés quelles règles découvrironsnous avec certitude les devoirs essentiels dont parh Rousseau? Personne n'étant dispensé de les pratiquer , il n'est personne qui ne doive aisément 1& reconnoitre : et comme , à Tégard du salut , Jean- Jacques dit de la morale ce que le Chrétien dit de la Religion , les conséquences qu'il déduit de h doctrine du Christianisme par rapport à la foi,
(i) Emile , lom. III , p. 206^
EK MATîÈnË DE heligion. 179
nons pouvons les déduire de la sienne par rapport aox devoirs. Il faut donc que la vraie morale ait des caractères « de tous les temps et de tous les lieux , également sensibles à tous les hommes , grands et petits , savans et ignorans , européens , indiens , africains , sauvages. S'il étoit une morde sur la terre , hors de laquelle il n'y eût que peine étemelle (♦), et qu'en quelque lieu du inonde un seul mortel de bonne foi n*eût pas été frappé de son évidence , Dieu (**) seroit le plus inique et le plus cruel des tyrans ( i ) ». Tous les déistes conviennent de ceci; et , en effet , il seroit absurde de rejeter la révélation sous prétexte des obscurités qu'elle renferme , si l'on n'y sobstitnoit que des obscurités d'un autre genre. Bolingbrokc l'a fort bien senti; aussi soutient-il que la loi naturelle ^ qui, dit-il, n'est que ta loi de h raison (2) , « également intelligible dans tous les » temps et dans tous les lieux , et proportionnée * aux plusfoibles intelligences (3), a toute la clarté
{*) Rousseau laisse en doute réternitc des peines ; mais qnand il la nieroit formellement, il sufTii quUl admette des châlimens futurs ^ pour que notre raisonnement conserve toute sa force.
(**) Rousseau dit : Le Dieu de cette Religion.
f i) Emile , lom. 111, p. i3g,
{2) BoL'ngbroke's l^orks, \ol Y, p. 83.
(3) lùid, p. 94-
l80 ESSAI SUR l'indifférence -
» toute la précision que Dieu peut donner, ou que j» rhomme peut désirer ( i ) ».
Telle est la loi en elle-même ; il ne s'agit plus que de savoir où elle existe , et par quelle voie rhomme parvient à la connoitre. Ecoutons Rous-' seau :
« Tout ce que je sens être bien est bien , tout ce » que je sens être mal est mal ; le meilleur de tous » les casuistes est la conscience, et ce n'est que » quand on marchande avec elle qu'on a recours n aux subtilités du raisonnement.... (2). Trop sou- ^ vent la raison nous trompe , ifbus n'avons que » trop acquis le droit de la récuser {*) ; mais la con- » science ne nous trompe jamais; elle est le vrai »> guide de Thomme ; elle est à Fâme ce que Tinsi» tinct est au corps; qui la suit obéit à la nature, 9 et ne craint point de s'égarer.... (3). Conscience! , • conscience! instinct divin ; immortelle et céleste » voix; guide assuré d'un être ignorant et borné,
(i) Bolingbroké*s TVorks^ vol. V, p. 26.
(a) EmUe , tom. III , p. 97.
(*) Voici comme Rousseau parle un peu plus loin de ce droit que nous rC avons que trop acquis : « M'apprendra n que ma raison me trompe , n'est-ce pas réfuter ce qu*elle n m'aura dit pour vous? Quiconque veut récuser la rai« » 6on'^ doit convaincre sans se servir d'elle ». EmHe Xoxa. III 9 p. i53, i54*
(3) Emile ^ tom. III , p. 98^
EN MATIÈRE DE HELIGION. l8l
» roaîs intelligent et libre; juge infaillible du bien
> etdu mal, qui rends Thomme semblable à Dieu; » c'est toi qui fais Texcellence de sa nature et la » moralité de ses actions; sans toi je ne sens rien en » moi qui m'élève au-dessus des bétes , que le triste » privilège de m'égarer d'erreurs en erreurs , à l'aide
> d un entendement sans règle et d'une raison sans » principe (i) »>.
Suivant Rousseau , la loi naturelle n'est donc
pas ia loi de la raison , puisque cette raison sans
principe^ que nous n 'avons que trop acquis le droit
de récuser ^ ne nous élèçe au-dessus des bêtes que
par le triste priçilége de nous égarer d'erreurs en
^eurs. Au reste, on a vu plus haut que les plus
grandes idées que nous ayons de la Divinité nous
viennent par la raison seule , c'est-à-dire , par cette
noble faculté qui, nous égarant (Terreurs en erreurs,
ne nous élès>epas au-dessus des bêtes; car l'igno-
raoce est moins dégradante que Terreur , mais nous
ravale au-dessous d'elles. Cela ne laisse pas d'être
singulier; cependant, puisqu'il est ainsi, passons.
Nous cherchons la règle des devoirs, et Rousseau
nous la montre dans la conscience, guide assuré
d'un être ignorant et borné ^ juge infaillible du bien
et du mal. Trop somrnt la raison nous trompe ,
niais la conscience ne nous trompe jamais ; elle est
à rame ce que t instinct est au corps.
l82 ESSAI SUR l'indifférence
Cette doctrine rassurante semble nous faire entrevoir la certitude que nous désirions. Malheareosement je ne trouve point , parmi les sectateurs de la Religion naturelle , Funanimitë de sentiment à laquelle on devroît s'attendre sur un point d'une telle importance. Bolingbroke, par exemple , traite A^ enthousiastes et de gens qui rendent la Religion naturelle ridicule , ceux qui prétendent qu'il existe » un instinct ou sens moral , au moyen duquel les M hommes distinguent ce qui est moralement bon » de ce qui est lYioralement mauvais, de sorte qu'il » en résulte une sensation intellectuelle agréable » ou pénible ( i ). Cela peut , ajoute-t-il , s'acquérir, » jusqu'à un certain point , par une longue habi- *> tude, et par une sorte de dévotion philosophi- » que ; mais d'en faire une faculté naturelle , c'est » une fantasque illusion (2) ».
Qui croire de Bolingbroke ou de Rousseau ? et à quoi s'en tiendront les disciples, quand les maîtres sont si peu d'accord? Ce que l'un regarde comme un principe inné (3) , est pour l'autre une chimère, une illusion fantasque. Si l'un nous dit que la loi naturelle est la loi de la raison^ l'autre nous assure
que par la raison seule on ne peut établir aucune
(i) Bolingbroke' s FForks y vol. V, p. 86. ' (a) /Z^zrf. p. 479.
(3) Emile y loni. III, p. 107.
EN MATIÈRE DE HEUGION. l83
loi naturelle ( i ). Et n'oubliez pas que la morale claire ^précise j également intelligible , dit-on , dans tous les temps et dans tous les lieux , et proportionnée aux plus foib les intelligences , se trouve entre ces assertions opposées.
Mais voici quelque chose de plus fort : Rousseau lui-même va détruire la consolante sécurité dont il nous flattoity en nous révélant que la conscience , ce guide assuré , ce vrai guide de l'homme , ne marche qu'appuyé sur la raison. « La raison seule » nous apprend à connoître le bien et le mal. La * conscience, qui nous fait aimer Tun et haïr Tau- » tre, quoique indépendante de la raison, ne peut > donc se développer sans elle (2) », E)t encore : « Connoître le bien , ce n'est pas l'aimer : l'homme » n'en a pas la connoissance innée ; mais sitôt que » sa raison le lui fait connoître , sa conscience » le porte à l'aimer ; c'est ce sentiment qui est » inné (3) «.
L'unique juge des devoirs comme de la foi , est donc Y en dernier ressort , la raison : la conscience ne viçnt qu'après elle , ne peut se déi^elopper sans elle ; elle aime ce que la raison lui fait connoître conxme bien ; elle hait ce que la raison lui fait con-
(1) Eniilc^iom. H , p. 263.
{1) Ibid, tom. I, p. 111, (3) Ibid, p. 75.
184 ESSAI SUR Llîf DIFFERENCE
noîtrc comme tnal ; esclave passive de Tenlendcnient , ses fonctions se bornent à )oindre à chaque idée qu'il lui offre, un sentiment dont la nature est déterminée d'avance par le jugement de la raison. Elle seule connoît le bien et le mal; elle seule aussi peut donc nous instruire de nos devoirs, et Rotjsseau semble en convenir, iorsqu'après nous avoir avertis que « les actes delà conscience ne sont » pas des jugemens {*) , mais des sentimens ( i ) » , il ajoute : « Toute la moralité de nos actions est dans » \g jugement que nous en portons nous-mêmes ( 2) » . Et plus expressément : « L'homme choisit le bon , » comme il a jugé le vrai; s'il juge faux, il choisit » mal (3) ».
Il est vrai qu'il place ailleurs dans la conscience la moralité de nos actions ; mais c'est qu'alors il avoit besoin d'y trouver la règle infaillible des devoirs. Cette règle , au reste, est si loin d'être universelle, et suffisante à tous les hommes, grandis et petits y savons et ignorons, qu'au contraire, de Taveu de Rousseau , elle est complètement nulle pour le pauvre, c'est-à-dire, pour les trois quarts
C^) Ainsi la conscience ne pige point; et la conscience est un juge infaillible, (i) Emile , tom. lll , p. m * (i) Ibid. p. 100* (3) Ibid. p. 75.
E9 MATIÈRE DE RELIGION. l85
do genre humain. « La voix intérieure, ce sont ses » paroles, ne sait pas se faire entendre à celui qui » ne songe qu'à se nourrir ( i ) ».
Que conclure, sinon que , dans le système de la Religion naturelle, les devoirs ne reposant que sur la raison qui souvent nous trompe , n'ont aucune règle certaine, et que la morale du déisme est aussi Vagae, aussi indécise, aussi peu fixe que ses dogmes? Chacun aura la sienne , comme chacun a.son symbole, et il suffira de quelques-uns de ces sophismes si familiers aux passions, pour que la raison, s'abusant sur les véritables devoirs , abuse à son tour la coDscience, en parant le vice du masque de lavertu. En veut-on une preuve de fait ? Bolingbroke , en raisonnant sur la loi naturelle, si claire, si précise^ à son avis, est conduit, je me dis pas à justifier la polygamie, le libertinage, Fadultère, l'inceste, mais à les mettre , en certains cas , au rang des devoirs (2). Si les Romains, les Grecs et d'autres peuples défendirent la pluralité des femmes, et encouragèrent la monogamie, c'est, dit-il dans son langage cynique, « parce qu'en contractant de tels mariages, rien, » excepté le défaut d'occasions , n'empêchoît les » maris, non plus que leurs femmes, de satisfaire m librement leurs appétits, malgré les nœuds sacrés
(i) Emile , lom. III, pag. 11.
{p) Bolingbroke' s Tf orks, vol. V, p. i63, 172, 176.
l86 ESSAI Sun L^INDIF^ENCE
» qni les anîssoient, et le droit réciproqae de pro- » priëtë que la loi leur accordoit sur la personne M Fun de Tautre (i) ».
Rousseau, quoique grand parleur de vertu, n'est guère plus sévère que Bolingbroke. H avoue, à la vérité, que la continence est un devoir de morale , mais , ajoute-t-il , les devoirs moraux ont leurs modifications^ leurs exceptions {2) ; et il ne manque pas d^en trouver au devoir de la continence^ fondé sur ce que lafoihlesse humaine rend quelquefois le crime inévitable. Ainsi il suffit iHkXx^foihle pour avoir le droit de faillir; les devoirs n^obligeant qu'en proportion de la facilité qu'on a de les remplir, il y a autant de morales différentes que d'individus, et tout est licite au scélérat consommé , à qui le crime est devenu tm besoin presque invincible. Je baisse les yeux, et rougirois d'être homme, si je ne me souvenois que je suis chrétien.
Je ne crains point de l'affirmer, le déisme, qu'on nous représente comme la Religion de la nature^ la seule Religion essentielle à l^homme:^ est la destruction de toute doctrine, de tout culte, de toute mo-« raie ; et , quoi qu'en ait dit La Harpe , alors philosophe , Condorcet avoit raison de nier qu'il existât
(i) Bolingbroke' s Works ^ y ol. Y. p. 167. (3) Emile, tom. III , p. a8o.
noe Religion purement naturelle (*); à moins qu'on ne prétende que des phrases sont une Religion, des doutes une Religion, V athéisme déguisé une Religion.
Or, un système où tout entre jusqu'à Tathëisme, quelle en est la base , si ce n'est rindifférence la pins absolue pour la vérité ? Telle est l'essence du déisme , comme Texclusion de toute révélation en est le caractère distinctif. Je le réfuterai donc en prouvant la nécessité et Texbtence d'une Religion révélée.
Mais, avant de quitter ce sujet, qu'on me per» nielte d'ajouter aux considérations qu'on vient de lire une dernière observation. Qui le croiroit ? le déisme, fondé sur le seul raisonnement, conduit la raison à se renier elle-même. C'est que la philosophie, orgueilleusement abjecte, n'a jamais su com* prendre en quoi consiste la vraie grandeur de cette
(*) Voyez sa Vie de Voltaire, Dans son Plan d'Educa tion présenté à l'Assemblée législative, les 21 et 2a avril l79i,Gondorcet, observant que «les philosophes théistes ji ne sont pas plus d^accord que les théologiens sur l'idée n de Dieu, et sur ses rapports moraux avec les hommes », en conclut que « la proscription doit s*étendre sur ce » qu on appelle Religion naturelle » . Il sentoit l'impossibilité de s'arrêter dans ce milieu vague ; et pour assurer le triomphe de la philosophie sur le Christianisme , il ne voyoit d'autre moyen que de proscrire Dieu.
l88 ESSAI St'R LlNDlffÉRÉKCB
noble faculté, que tantôt elle abaisse au-dessous de^ rînstinct de la brute , et tantôt elle élève au-dessus de Dieu même. Nous avons vu Rousseau tomber alternativement dans ces deux excès; envier presque le sort des bêtes j dont il ne se jugeoit distingué que par le triste prwilége de s'égarer d'erreurs en erreurs ^ à l'aide dun entenderfient sans règle et dune raison sans principe ; et vouloir que cette même raison, sans aucun appui, sans aucun guide, sans aucun enseignement étranger , décidant elle seule des plus hauts dogmes, soit l'arbitre exclusif de }a foi. Or, prendre notre propre esprit pour unique règle de croyance , repousser avec dédain les vérités qu'il n'auroit pas découvertes immédiatement, interdire à Dieu le droit de nous révéler j par une autre voie, quelques-uns des secrets de son être , qu'est-ce autre chose qu'enchaîner sa sagesse et sa puissance , l'asservir aux lois qu'il nous plaît de lui dicter, et soumettre réternelle raison à notre raison débile? Etrange délire! Qui sortîmesnous pour prescrire fièrement à Dieu un mode d'action, dont il ne sera pas libre de s'écarter; pour oser lui dire: Voilà le seul moyen que nous te permettions d'employer pour nous éclairer? Et si ce moyen est insuffisant , si vous convenez vous-même que notre raison sans principe n'est propre qu'à nous égarer d'erreurs en erreurs ^ il faudra donc, de nécessitè^ ou nous égarer en l'écoutant , ou lui impo-
EN MATIÈRE DE RELIGION. l8q
9T silence, et lanp;uir élernellement dans une ignorance irremëdiable , et dans les épaisses ténèbres d^one volontaire imbécillité ? Tel est , en résultat , roniqne choix que vous laissiez à Thomnie; et la vérité, pour lui , n'est plus qu'une énigme indéchif^ frable, une chimère, une illusion.
Eh! qui en doute, répond Rousseau; vous ai -je dit que Thomme fut fait pour connoitre la vérité ? qu'il pât la découvrir? qu'il dût la chercher ? Non, Aon, comprenez n[^eux ma doctrine; et souvenezvous qu'à mes yeux, F homme qui pense est un ani* nialdeprm^é(i). Le meilleur usage de la raison est d'apprendre à n'en faire aucun usage ; elle-même elle nous avertit d'étouffer sa voix trompeuse, d'aDéantir en nous , autant qu'il se peut, la faculté qui conçoit et qui juge, d'éteindre avec un soin' scrapoleux toutes les lumières de l'etitendement^ ■Paisque plus les hommes savent, plus ils se • trompent, le seul moyen d'éviter l'erreur est -» l'ignorance. Ne jugez point , vous ne vous abuse- « rez jamais. C'est la leçon de la nature aussi bieo /» que de la raison (2) ».
Étoit-ce la peine de tant raisonner, pour con^ dure par ce conseil? Comparez les méthodes aux
(i) Discours sur l'Origine et les Foniemcns de l'fné-r f alité parmi les hommes.
[2) Emile, toou II, p. i56.
IgO ESSAI STJK L*1NDIFFÉRENCÊ
méthodes, et les doctrines aux doctrines. Le Chris^ tianisme, en promulguant, avec autorité et sans hésitation les vérités nécessaires à Thomme, n'exige pas qu'il les conçoive pleinement, car l'homme ne conçoit rien de la sorte ; mais il veut que les mo^ tifs de sa foi soient évidens à la raison , raiionabU^ obsequium vesirum(i). La philosophie propos^, eik tremblant , des doutes, y oppose aussitôt d'autres doutes , et , désespérant d'arriver à rien de certain^ pour éviter l'erreur qui la presse de toutes parts, renonce à la vérité, et proclame solennellement cet: axiome , qui renferme en abrégé toute la sagesse humaine : détruire en soi la raison , est la leçon de la raison ; et ne point penser, ne point juger, tout ignorer, est la perfection de l'être raisonnable.
La plume tombe des mains. Que dire à des hommes qui en sont venus là? Le scepticisme absolu est une doctrine sensée en comparaison d'un pareil délire. Quoi ! Dieu nous a donné l'intelligence pour nous être un piège; et penser, c'est errer presque infailliblement ? Enfin voilà ce que la philosophie; promet à ceux qui s'engagent à sa* suite; l'erreur, et rien que l'erreur. On a vu, ce me semble, assez clairement, que sur ce point on peut l'en croire. Le Christianisme promet, avec non moins d'assurance, la vérité. Y auroit-il donc tant de risque
(i) E^. ad Rom, xu, i.
àrécoater à son tour? S^l nous trompe, qu^aurons- DOQs perdu? quelques-unes de ces heures dont le poids souvent nous fatigue : et ne nous restera-t-il pas tonjoars assez de temps à consacrer au soin subliraç d'ëtdndre en nous la raison , et de nous élever à Tignorance et à la sage stupidité des brutes ?
ipa ESSAI S€R l'IiNDIFFÉRENCE