CHAPITRE XXXIII
Prophéties.
Parlons d'abord philosophiquement. L'homme, ainsi que tous les êtres doués d'intelligence, existe à la fois dans le passé, le présent, l'avenir. Il a le souvenir de ce qui fut, le sentiment de ce qui est, la prévoyance de ce qui sera. En cela consiste le grand don de la pensée, qui l'élève à une hauteur infinie au-dessus de la création matérielle , et le rapproche , par une merveilleuse ressemblance, du Créateur même (i) !
Cependant l'homme, dont l'esprit peut saisir la vérité ou ce qtii est dans tous les points, de la durée , l'homme qui déjà "existe, ce qu'on devroit remarquer davantage, en des espaces illimités et
(i) Il est remarquable que le mol niîl^ Jehovah, ofFre
C66 trois modes d'existeDce unis dans le même nom, comme ils le sont dans le même être. C'est pourquoi saint Augustin appelle ce nom , nomen œta^nitaiis.
même au delà du temps (i), par la plus noble partie de lui-même; l'homme, qui peut tout connoître, puisqu'il connoît Dieu , ne connoît rien néanînoins, comme nous l'avons montré, que par une véritable révélation , dont la parole est le moyen.
Au commencement Dieu lui révéla tout ce qu'il étoit alors nécessaire qu'il sût. Il lui dit le passé , c'est-à-dire , de quelle manière il Ta voit tiré du néant, lui et tout l'univers qui s'offroit à ses regards. Il lui dit le présent , c'est-à-dire, qu'il lui apprit ce qu'il étoit , et ce qu'étoient les êtres qui l'environnoient , les moyens de se conser- , ver, les devoirs qu'il imposoit à sa raison, à son cœur, à ses sens. Il lui dit l'avenir^ eu l'instruisant de ses immortelles destinées.
Pour être ce que Dieu vouloit qu'il fût , l'homme devoit connoître toutes ces choses ; et comme la connoissance en étoit également indispensable à tous les hommes, le Père du genre humain la transmit par la parole à ses enfans, et ceux-ci à leurs desccndans. Voilà l'origine de la tradition.
Mais un déplorable changement s'étoit opéré dans les destinées de l'homme depuis sa chute.
(i) Cogitavî dies «intiquos, et annos œternos in mente habni. Ps, LXXFL 6.
L'avenir ne pouvoit plus être le même pour hu après le péché ; et cet avenir devoit être dijfiférent encore, selon que Dieu s'arrêteroît à des pensées de miséricorde ou de rigueur. (Jr , si l'homme coupable eût ignoré l'avenir qui Tattendoit , ce n'auroit plus été l'homme , mais je be sais quel être incompréhensible qui, privé des biens attaches à son état primitif, et n'emportant du passé que le souvenir d'un crime inexpiable , auroit marché sous ce poids dans des ténèbres éternelles. S'il eût ignoré les desseins de Dieu sut lui, la place que lui assignoit la justice suprême, les devoirs nouveaux qu'elle lui prescrivoit , comment auroit-il pu concourir librement aux volontés de ce Dieu offensé , et lui obéir? L'ordre moral eût été détruit avec toute religion ; car quelle religion , quelle loi morale pourroit-il exister pour un être qui ne sauroit ni ce qu'il doit croire, ni ce qu'il doit faire, ni ce qu'il doit espérer, ou craindre?
Ainsi la religion , la morale , l'intelligence même, supposent la connoissance d'un certain ordre relatif à l'être intelligent , ordre qui embrasse le passé, le présent et l'avenir, et qui dépend des volontés libres de Dieu.
Il falloit donc qu'après sa chute, l'homme cessât d'être homme, ou que Dieu lui révélât ce qu'il avoit résolu à l'égard de ses futures desti-
nées. Il falloit donc que Dieu lui parlât de nouveau, et que rhomme auquel ilparleroit transmît aux autres hommes sa parole nécessaire à tous. Voilà la prophétie, et Ion comprend qu elle forme une partie essentielle de la révélation^ de Tordre moral et religieux, en un mot, de tout ordre relatif aux êtres intelligens.
Que si Ton demandoit pourquoi Dieu n*a point révélé immédiatement à tous les hommes l'avenir qui les intéresse , ce ne seroit pas demander la raison de la prophétie , ce seroit demander pourquoi tous les hommes ne sont pas prophètes.
A cette question il y a une réponse de fait qui suffit : Dieu ne Ta pas voulu. Qu'importe ses motifs? Quels qu'ils soient, ils sont dignes de lui, et il n'y auroit point de folie plus grande que d'argumenter de notre ignorance contre sa sagesse.
Mais, de plus, ne voit-on pas que la révélation de l'avenir faite immédiatement à chaque homme , renverseroit l'ordre que Dieu a établi, et qui est fondé sur la transmission des connoissances nécessaires par le témoignage? Ne voit-on pas que ce qu'on demande par rapporta la prophétie, on pourroit le demander, avec autant de raison , pour tout le reste , et que cette question particulière implique une question gé-
nérale que voici : Pourquoi Dieu ne révèle-t-ii pas immédiatement à chaque homme , ce qu'il est nécessaire que chaque homme sache? c'està-dire, pourquoi chacun de nous n'cst-il pas indépendant? pourquoi la société existe-t-elle? pourquoi le langage, la tradition, l'autorité, l'obéissance? pourquoi la foi? pourquoi la religion? pourquoi l'homme? A cela nous n'avons qu'un mot à répondre : Demandez-le à celui qui l'a fait.
Loin donc que la prophétie ou la prédiction de choses futures que l'homme n'a pu connoître que par une révélation divine , soit incroyable en elle-même , il est impossible , l'homme existant, de concevoir qu'elle n'existe pas. Et comme les motifs pour lesquels Dieu se détermine à révéler l'avenir , peuvent et doivent échapper souvent à notre intelligence , toutes les questions qu'on peut raisonnablement former sur les prophéties , se réduisent à deux questions de fait , l'existence même de la prophétie et son accomplissement ; en d'autres termes : Est-il certain que telle prophétie ait été faite ? est-il certain qu'elle soit accomplie? deux points dont on peut s'assurer comme de tous les autres faits , par le témoignage.
Cette simple observation suffit pour faire sentir l'immense absurdité de ce que dit
EN MATIERE DE RELIGION. ' :i2g
Rousseau dans l'Emile : « Aucune prophétie » ne sauroit faire autorité pour moi , parce que » pour qu'elles la fissent, il fa udroit trois choses » dont le concours est impossible , savoir , que » j'eusse été témoin de la prophétie , que je fusse *
» témoin de l'événement , et qu'il me fût dé- » montré que cet événement n'a pu cadrer » fortuitement avec la prophétie ; car, fût-elle » plus précise , plus claire, plus lumineuse qu'un » axiome de géométrie , puisque la clarté d'une » prédiction faite au hasard n'en vend pas l'ac- » complîssement impossible > cet accomplisse- » ment, quand il a lieu, ne prouve rien, à la » rigueur, pourcelui qui l'a prédit (i). »
Reprenons les questions posées plus haut : Est-il certain que telle prophétie ait été faite ? Est-il certain qu'elle soit accomplie? Pour en être certain , répond Rousseau , il fa udroit que j'eusse été témoin de la prophétie et que je le fusse de l'événement. On ne peut donc , suivant Rousseau , être certain qu'une chose ait été dite, à moins qu'on ne Tait entendue soi-même , qu'un l n^
événement soîtarrivé,àmoinsde l'avoir vudeses propres yeux? 11 accorde donc plus de confiance, au témoignage unique de ses sens, qu'au témoignage uniforme des sens de plusieurs hommes ,
^i)l5iniie, liv. IV, lom. III, p. a3 el a4* K<1. <le 1795.