CHAPITRE XXXIV
Miracles.
UNE religion fondée sur des prophéties cer-' taines est évidemment Tœuvre de Dieu , puisque Dieu seul connoît Tavenir. Or, le christianisn^e *
est fondé sur des prophéties qu'on ne peut contester sans nier l'histoire des Juifs, Tliistoire évangélique , et même la tradition universelle et perpétuelle du genre hutnain , c'est-à-dire , sans renverser la base de toute certitude : donc le christianisme est divin.
Mais la divinité de la religion chrétienne se manifeste encore avec non moins d'éclat dans les miracles opérés pour lui servir de preuve depuis l'origine du monde. En se révélant à l'homme , en hii dictant des lois, jamais Dieu ne sépara les prodiges de sa puissance des merveilles de sa pensée , afin que , reconnoissant à . ce signe infaillible l'autorité suprême à qui l'univers obéit , l'homme , incapable de com-
EN MATIÈRE DE RELIGION. • 3o5
prendre toutes les vérités qu'il doit croire, obéit lui-même sans hésitera la parole de l'Être înÛDi.
Pour se former une idée juste des miracles et de leur objet, il faut se souvenir que la religion ou Tensemble des lois de notre nature intelligente , n'a pu nous être connue que par la révélation. Comment pourrions - nous savoir ce qu'est Dieu et ce que nous sommée , si Dieu luimême ne nous en avoit pas instruits? Et si nous ignorions ce que nous sommes et ce que Dieu est, comment connoîtrions-nous les rapports qui nous unissent à lui , et qui dérivent nécessairement de sa nature et de la nôtre? Donc point de dogmes , ou de vérités^lois , point de devoirs , point de religion , à moins que Dieu ne Tait révélée. Et comme il est impossible qu'aucune société subsiste sans religion , et que l'homme lui-même ne subsiste que dans la société , il s'ensuit que la révélation des lois qui rendent seules la société possible, est une condition nécessaire de l'existence de l'homme ; et son existence prouve celle de la révélation , attestée d'ailleurs , ainsi qu'on l'a vu , par tout le genre humain.
Mais de quel moyen Dieu s'est-il servi pour
révéler à l'homme les vérités qu'il devoît con-
noître , les devoirs qu'il étoit obligé de remplir?
Sans doute , d'un moyen naturel , ou conforme
3o6 ^ssAi SUR l'indifférence
à la nature de rhotnme : car il seroit absurde de supposer que le moyen par lequel Dieu a révélé à l'homme les lois de sa nature , fût opposé à cette même nature. Il y a contradiction dans les termes mêmes.
Or telle est la nature de l'homme que , dans son état présent, la parole est l'unique moyen de communication entre les esprits , et par conséquent le lien naturel ou nécessaire de la société; et fon peut défier tous les hommes ensemble de révéler à un autre homme une seule idée par un moyen différent. Il falloit donc que Dieu , ou changeât la nature des êtres et détruisît l'ordre qu'U avoit établi , ou qu'il employât le moyen naturel de la parole pour révéler aux hommes la i^eligion : et dès lors il est clair qu'à moins de multipliera l'infini les révélations immédiates. Ou d'anéantir la société en rendant chaque esprit indépendant , un homme a dû être l'organe des pensées et des volontés divines , toutes les fois que Dieu a voulu parler au genre humain.
Cela posé , il ne reste à résoudre qu'ime seule question : A quels signes reconnoîtra-t-on certainement l'Envoyé divin? quels seront les titres de sa mission? La doctrine qu'il annonce en est-elle une preuve suffisante ? Mais c'est la vérité de cette doctrine même qu'il s'agit de prouver. Chacun en sera-t-il juge? Alors elle n'est plus une loi ,
£N HATIÈIŒ D£ RELIGION. 507
mais une opinion philosophique , qu'on est libre de rejeter, d'admettre et de modifier à son gré. D'ailleurs la plupart des hommes , incapables même d'examiner , seroient éternellement dans l'impuissance de savoir s'il existe une yéritable révélation. Loin que la doctrine prouve la mission 9 c'est au contraire la mission qui autorise la doctrine. La foi n'est due qu'à Dieu : ayant d'exiger que je me soumette à vos enseignemens, apprenez-moi donc comment je pourrai m'assurer sans aucun dfoute que c'est réellement lui qui vous envoie.
Un homme dit : Je suis l'organe de la Divinité , écoutez - moi. Mais quel est l'imposteur ou l'enthousiaste qui n'en puisse dire autant? Sa parole seule ne suffit donc pas, ainsi que Favoue Julien lui-même (i); il faut qu'elle soit appuyée d'une sanction ; il faut, en un mot, que le Tout-Puisssant accrédite son envoyé près de ceux auxquels il doit parler en son nom.
Or, par cela même qu'il est choisi pour promulguer ses commandemens, il est aisé de com-
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(i) Tjqv ^£ àh^Bêtav oùx eveçiv èx ^ùùxi p37piaToç , àXkoi, yûYi TC y xai 7rapaxoXouO>}(rat toIç Xoyoïç èvoipye^ ffupêcdK^. Le simple discours ne suffit pas pour établir la vérité , il faut encore que les paroles soient accompagnées de quelque signe évident. Julian, ap, Cyril, , lib, X , sub fin.
3o8 £âSAI SUR l'indifférence
premlre quelle doit être la nature de cette sanc^ tion indispensable dont tous les hommes , savans ou ignorans , doivent être également frappés. Le pouvoir se manifeste par des actes; l'Envoyé divin devra donc manifester un pouvoir divin. Voilà son titre , on ne peut ni Timîter, ni le contester; et il est naturel que celui-là soit le ministre d'une action divine , qui s'annonce comme Torgane des volontés de Dieu.
Cette action divine est ce qu'on appelle miracle.
Donc point de révélation sans miracle^ c'està-dire, point de volonté divine manifestée aux hommes par la parole, sans action divine aperçue de rhomme par ses sens.
Ici nous ferons remarquer une inconséquence des déistes. S'imagînant qu'une révélation faite à chaque homme individuellement, seroit plus conforme à la sagesse de Dieu , qu'une révélation générale faite au genre humain , ils nient cette dernière révélation , et se croient par là autorisés à nier la nécessité des miracles. Mais ils s'abusent étrangement; car, supposé que Dieu révèle particulièrement à chacun de nous les devoirs de notre cœur et de notre raison , ils devroient plutôt en conclure la nécessité d'autant de miracles qu'il y a d'hommes, et qu'il y a de pensées dans l'esprit de chaque homme ,
puisqu'aucun d'eux n'étant infaillible , aucun d'eux ne peut être certain, si Dieu ne l'en assure par quelque signe extérieur, que ce qui lui paroît vrai soit réellement vrai , ou ne peut avec certitude distinguerde ses propres pensées, les vérités que Dieu lui révèle :d'oii il suit qu'un déiste conséquent doit nécessairement devenir ou sceptique, ou visionnaire; son système plein de contradictions, ne lui permet de s'arrêter que dans le doute, ou dans le fanatisme (i).
Nous avons dît que l'homme envoyé de Dieu, devoit prouver sa mission en se montrant le ministre du pouvoir divin , c'est-à-dire , par des actions divines ou par des miracles. Mais à quels caractères reconnoîtrons-nous le miracle ou l'action de la puissance divine ?
1^ Toute action est extérieure, doiic tout miracle doit être sensible.
2*. Il faut que la puissance divine soit clairement manifestée; donc le miracle doit être évidemment au-dessus du pouvoir naturel de celui qui l'opère.
Toute action qui a ce caractère est un miracle, et l'auteur du miracle est sans aucun doute Tor-
(i) Les Martinistcs et tous les illuminés sont les fanatiques du déisme.
3lO ESSAI SUR l'indifférence
gane de la Divinité , puisqu'il est visiblement le dépositaire de sa puissance.
Un miracle étant une action divine , il s'ensuit que Dieu seul possède , et que lui seul peut communiquer Id' pouvoir miraculeux ( i ) .
Donc aucun miracle ne peut avoir lieu pour
(i) On demande ea théologie si les esprits bons et mauvais ont le pouvoir d'cpérer de» miracles ? D'après ce qui vient d'être dit, on voit que ce pouvoir n'appartient et ne peut appartenir essentiellement qu'à Dieu. La question se réduit donc à savoir si Dieu emploie comme instrumens 9 dans la production des miracles , les esprits bons et mauvais; question assez ftitile, puîsqu'en réalité Dieu seroit toujours le véritable auteur du miracle qu'opéreroit ainsi un esprit bon ou mauvais.
U existe des lois générales qui régissent les intelligences 9 comme il y en a qui régissent les corps f parce que tout est réglé dans les œuvres de Dieu , et que celui qui est i'ordre^même , n'a pu rien faire qui ne fût ordonné pour une fin digne de lui. Supposé donc que les intelligences supérieures à l'homme aient reçu de Dieu le pouvoir de suspendre ou de changer , en certaines occasions , les lois de la nature physique , ce pouvoir ne peut s'exercer que comme Dieu l'ordonne ou le permet , et il trouve , par conséquent , dans les volontés de Dieu , et ses limites et sa règle. Donc il ne peut, en aucun cas , être employé pour établir ou favoriser l'erreur, qui est ce qui existe de plus opposé aux volontés et à l'essence môme de Dieu : Deus Veritas est.
autoriser Terreur (i), puisque Dieu, auteur du miracle, est la suprême vérité (2).
(1) « Il faudroît ue pas ayoîr la plus légère notion de » Dieu pour se persuader qu'il pût attester le mensonge » et le confirmer. » Pensées de Bourdaloue , t. I , p. 164.
(2) « Âpres avoir prouvé , dit Rousseau , la doctrine j» par le miracle, il faut prouver le miracle par la doctrine. » Cela est formel, ajoute-t-il, en mille endroits de l'É- » criture , et entre autres dans le Deutérono||!B , ch. XIII , » où il est dit que , si un prophète , annonçant des dieux » étrangers, confirme sa doctrine par des prodiges, et que » ce qu'il prédit arrive, loin d'y avoir aucun égard , on » doit mettre ce prophète à mort, n Emile, liv, IV, t, III j p. 1 5. Premièrement , l'écriture ne dit nullement ce queRousssau lui fait dire ; voici le texte du Deutéronome : Si surrexerii in medio tui propheta , aut qui somnium i?/disse se dioat , et predixerit signum atque portentum , et evenerit quod locutus est , et dixerit tibi : Eamus , et se'quamut deos aiienos quos ignoras , et serviamus eis ; non audies verha prophetm illius aut somniatoris,.,. Propheta autem ille aut fictor somniorum interficietur. Moïse, comme on voit, parle d'un homme qui feint d'avoir eu des songes , et qui , sous ce prétexte , engage le peuple à l'idolâtrie. ft Quand même, dit-il aux Israélites, les prédictions qu'il » vous donne comme un signe merveilleux s'accompll- A roient, ne l'écoutez pas. » Qu'y a-t-il dans tout cela qui ait rapport à une doctrine confirmée par des prodiges ? Qu'un homme ait un rêve , est-ce un prodige ? En est-ce un qu'il se vérifie ? Et de ce que Moïse avertit les Juifs d'être en garde contre les imposteurs qui chercheroient à
3l2 E8SAI SUR l'INBIPFIÊRENGE ^
Donc les miracles donnés en preuve d*une doctrine étant constatés , toute , discussion de cette doctrine devientjiiînutile ; il n'y a plus qu'à se soumettre et à croire.
les détourner du culte de Dieu ; de ce qu'il leurdéfei^dd'c* coûter un homme qui , sur l'autorité d'un songe qu'il diroit ayoir eu , les presseroit de se livrer à l'idolâtrie ; comment peut-on conclure qu'il pensoit que les miracles ne prouvent point 1 doctrine , lui qui rappelle à chaque instant ses propres miracles , pour confirmer la doctrine qu'il an- Donçoit? Les incrédules et Rousseau lui-même ont fait grand bruit des magiciens de Pharaon , lesquels , au moyen de certains secrets , orcana^o^ofam, imitèrent quelques-uns des prodiges opérés par Moïse. Mais qui est-ce qui nie que d'adroits charlatans ne puissent faire paroître à volonté des serpens et des grenouilles , et changer la couleur de l'eau ? Au reste y les sages et les enchanteurs d'Egypte ne tardèrent pas à s'avouer yaincus et à recon- DOÎtre l'action de Dieu dans les œuvres de son envoyé ; et dixerunt malefici ad Pharaonem : Digitus Dei est hic. {Exod, VIII y i9<) Ils avouent tout ce que nient les incrédules 9 la réalité des miracles de Moïse ^ et sa mission divine qui en est la conséquence. Ils avouent enfin que le doigt de Dieuy son pouvoir, n'étoit pour rien dans tout ce qu'ils avoient fait eux-mêmes, c'est-à-dire, qu'ils n'avoient point fait de miracles. Et encore faut-il remarquer que leurs prestiges , quels qu'ils fussent, n'avoient nullement pour objet de confirmer une doctrine quelconque; ce qui nuffit seul pour détruire toutes les difficultés des incrédules.
^ EN MATIÈRE DE RELIGION. 3l5
Ne pouvant contester une vérité si évidente , les incrédules ont cherché , par divers moyens , à éluder la preuve invincible qu'on en déduit en faveur du christianisme. Les uns , comme VoltairCi qui emprunte tous ses argumens à Spînosa (i), ont nié formellement la possibilité des miracles.
« Un miracle est, dit-il, la violation des lois » mathématiques , divines , immuables , éteri nelles. Parce seul exposé, un miracle est une » contradiction dans les termes. Une loi ne » peut être à la fois immuable et violée; mais » une loi, leur dit-on ( aux physiciens qu'il fait » parler ) , étant établie par Dieu même , ne » peut-elle être suspendue par son auteur? Ils » ont .la hardiesse de répondre que non, et qu'il » est impossible que l'Etre infiniment sage ait B^ fait des lois pour les violer. Il ne pouvoit , » disent-ils , déranger sa machine que pour la » faire mieux aller ; or il est clair qu'étant Dieu » il a fait cette immense machine aussi bonne j> qu'il l'a pu; s'il a vu qu'il y auroit quelque » imperfection résultante de la nature de la » matière, il y a pourvu dès le commencement; » ainsi il n'y changera jamais rien...
» Pourquoi Dieu feroit-il un miracle? Pour
(i) Tractât, iheolog. polilic, cap. VI.
3l4 ESSAI SLR L INDIFFÉRENCE
» venir à bout d'un certain dessein sur quelques » êtres vîvans ? Il diroit donc : Je n*ai puparve- » nîr , par la fabrique de l'univers , par mes dé- » erets divins, par mes lois éternelles, à remplir » un certain dessein ; je vais changer mes éter- » nelles idées, mes lois immuables, pour tâcher » d'exécuter ce que je n'ai pu faire par elles. » Ce seroit un aveu de sa foiblesse , et non de sa • puissance. Ce seroit , ce me semble , dans lui » laplusinconcevablecontradiction. Ainsi donc, » oser supposer à Dieu des miracles , c'est réel- » lement l'insulter ( si des hommes peuvent in- » sulterDieu). C'est lui dire : Vous êtes un être » foible et inconséquent. Il est donc absurde de » croire des miracles , c'est déshonorer en quel- » que sorte la Divinité (i). •
On ne sauroit affirmer plus expressément que Dieu ne peut pas faire de miracles : Voltaire le luîdéfend , en vertu des lois immuables , des dé^ crets divins ^ et des idées éternelles j comme si un miracle ne pouvoît pas être aussi une idée éter-nellej un décret ou une volonté liée , dans l'ordre général, aux autres volontés divines ou aux autres lois qu'on appelle immuables ; comme si nous avions d'autres motifs de les juger telles, si ce n'est que nous ne les voyons point ordinairement
(i) Diclion. philosoph.,IÏ*part., art. Miracles,
EN MATIÈRE DE RELIGION. 3l5
changer , et comme si dès lors un seul changement observé dans ces lois, ne prouvoît pas avec autant de certitude qu'elles ne sont point rigoureusement immuables, que la rareté de pareils changemens prouve leur habituelle immutabilité; comme si nous pouvions assurer, avec le moindre fondement , que leur durée doive être éternelle i comme s'il n'y avoit enfin dans l'Être infini que des décrets absolus, et que ses volontés créassent pour lui une sorte de nécessité fatale, et comme un Dieu au-dessus de Dieu !
Déistes, vous venez d'entendre un de vos maîtres , et je ne s^ois point surpris que son autorité prévalût dans votre esprit contre l'évidence même; car l'effet de l'erreur est d'accoutumer la raison à la servitude; c'est la punition de l'orgueil. Que vous dire donc? Qu'opposer à l'autorité qui vous subjugue? Voltaire a parlé, je l'avoue ; mais daignez aussi écouter Rousseau.
« Un miracle est , dans un fait particulier , » un acte immédiat de la puissance divine , un • changement sensible dans l'ordre de la nature, » une exception réelle et visible à ses lois. . . Dieu » peut-il faire des miracles ? Cette question se- » rieusement traitée seroit impie , si elle n'étoît » absurde ; ce seroit faire trop d'honneur à cet-
3i6 ESSAI SUR l'indiffébence
» lui qui la résoudroit négativement que de le » punir; il suffiroit de renfermer (i). »
Au fond Ton ne voit pas pourquoi le déiste et l'athée même hésîteroient le moins du monde à croire un fait miraculeux. Rien ne doit leur paroître plus simple dans leurs systèmes ; et le chrétien a de puissans motifs qu'ils n'ont pas , d'examiner scrupuleusement la vérité de semblables faits : car la religion lui apprend ^ ce que la raison seule lui laisseroit ignorer , qu'ils n'ont lieu que pour de grands desseins et en de rares circonstances.
Le déiste, qui admet la Providence ou l'action perpétuelle de Dieu dans* l'univers , ne peut nier sans se contredire la possibilité de cette action ; il ne peut soutenir à la fois qu'elle existe, et qu'elle ne peut exister. Or un miracle n'est que cette action même manifestée , comme le dit Rousseau , dans un fait particulier. En quoi ce fait particulier, cet acte immédiat de la puissance divine , est-il plus étonnant , plus incroyable que les faits généraux qui sont aussi , de l'aveu du déiste , des actes immédiats de la puissance divine ? Dieu donne la vie à tous les hommes ; voilà le fait général : il la
(i) Lettres écrites de la Montagne, p. 104. Edit. de Paris, 1793.
EN MA.TIÈRE DE RELIGION. Zl'J
rend à un homme pour une fin , si on le veut même , inconnue ; voilà le fait particulier. Qu'y a-t-il là qui puisse surprendre un déiste affermi dans ses principes , qui puisse lui faire craindre de devenir fou (i), s'il en étoit témoin? Il convient que Dieu peut aussi aisément rendre à un homme la vie , que la lui donner une première fois. Niera-t-il qu'il le veuille? Ce seroit nier le fait que je suppose prouvé , et le nier uniquement parce qu'il ignore les motifs qui ont pu déterminer l'action de l'Être infini. S'étonnera-t-il même que Dieu ait voulu opérer cet acte de sa puissance? Qu'il s'étonne donc de tout également; car, lui qui rejette la révélation, que
(i) « Quelque frappant que pût me paroître un pareil » spectacle , je ne voudrois pour rien au monde en être » témoin ; car que sais-je ce qu'il en pourroit arriver ? Au » lieu de me rendre crédule , j^aurois grand peur qu'il ne » me rendît que fou. » Rousseau , Lettres écrites de la Montagne^ p, 112. Il est difficile d'imaginer ce que Dieu lui-même pourroit faire pour convaincre un pareil déiste. Lui parle-t-on d'un miracle opéré devant d'autres hommes? Ils ont peut-être mal vu, et il faudrait qu'il fut fou pour les écoutet\ (Émit, , tom, III ^ p, 56. j II voudroit donc, pour y croire, être témoin du miracle ? Nau, pour rien au monde; ilcraindroit qu'Une k rendit fou. C'est ainsi que se vérifient les paroles de l'Évangile : Si Moysen et prophetas non audiunt ; neque si quis ex mortuis resurrexerit , credent. Luc. XVI , 3 1 .
3l8 .ESSAI SUK L'iNDiFFÉR£N€£
connoît-il des volontés et des desseins de Dieu ? S'étonner d'un acte quelconque où sa puissance se manifeste immédiatement , ce seroit s'étonner dene pas connoître toutes ses pensées , toutes ses volontés, ce seroit s'étonner de n'être pas Dieu. L'athée, qui ne reconnoît point de législateur dans l'univers, de cause première intelligente, ne sauroit attacher d'idée raisonnable au mot de bi. S'il est conséquent , il ne doit voir dans tout ce qui frappe ses sens, qu'une succession fortuite de phénomènes , que rien ne lie entre eux, que rien ne détermine, sinon cette incompréhensible puissance qu'il appelle hasard^ nécessité j destin. De quoi peut-il donc être surpris? Quel fait, si nouveau , si rare qu'il soit , doit lui paroître incroyable ? Il ne l'avoit pas vu encore, voilà tout. Le défaut même de cause, fût-il prouvé, n'est pas pour lui une raison de nier , une raison de douter, une raison d'être étonné Tout ce qui ressemble à une œuvre fortuite , tout ce qui choque l'idée de règle , tout ce qui dérange l'uniformité des phénomènes ordinaires et en interrompt la constance , doit être à ses yeux ce qu'il y a de pltis croyable et de plus naturel. La permanence de certains effets , leur liaison avec certaines causes, la perpétuelle correspondance qu'on observe entre eux , en un mot, l'ordre immuable , voilà le miracle de l'a-
EN MATIÈRE l>K RELIGION. TjlQ
thée : malheureux qui ne connoît de lumière que les ténèbres , de loi que le désordre , de Dieu que la matière mue par une force aveugle, et d'espérance que la mort !
Moins hardi que Voltaire dans l'absurdité , Eousseau consent de bonne grâce à accorder à Dieu le pouvoir de faire des miracles ; seulement il doute que Dieu veuille user de ce pouvoir, à cause de rembarras où se trouveroient les déistes. Pour enlever donc au christianisme la preuve qui se tire des prodiges que Jésus-Christ et les Apôtres ont opérés, il n'imagine rien de mieux que de nier, non pasles miracles en eux-mêmes, mais la possibilité de s'assurer qu'aucun fait est miraculeux.
« Puisqu'un miracle , dit-il , est une exception » aux lois de la nature, pour en juger il faut » connoître ces lois, et pour en juger sûrement, • il faut les connoître toutes : car une seule qu'on » ne connoîtroît pas , pourroit en certains cas , » inconnus aux spectateurs , changer l'effet de » celles qu'on connoîtroit. Ainsi celui qui pro- » nonce qu'un tel ou tel acte est un miracle, dé- ») clare qu'il connoît toutes les lois de la nature, » et qu'il sait que cet acte est une exception.
» Mais quel est ce mortel qui connoît toutes ») les lois de la nature ? Newton ne se vantoit pas » de les connoître. Un homme sage , témoin
3i20 ESSAI SUR l'indifférence
» d'un fait inoui, peut attester qu'il a vu ce fait, » et Ton peut le croire ; mais ni cet homme sage, » ni nul autre homme sage sur la terre n'affir- 9 mera jamais que ce fait, quelque étonnant » qu'il puisse être, soit un miracle; car comment » peut-il le savoir (i)? Soit donc qu'il y ait des » miracles, soit qu'il n'y en ait pas, il est impos- » sible au sage de s'assurer que quelque fait que » ce puisse être en est un (2). »
de sophisme repose sur un abus de mots. On appelle loi , dans l'ordre physique , une cause permanente qui se manifeste par des effets constants. Ainsi la succession uniforme des mêmes effets dans les mêmes circonstances, prouve l'existence de la cause permanente ou de la loi qui les détermine ; et nous n'avons pas d'autre moyen de reconnoître les lois de la nature. Les circonstances demeurant les mêmes , arrive-t-il que l'effet change ? tout le monde avoue sans difficulté qu il existe une cause de ce changement. Mais quelle est cette cause? probablement, dit Rousseau, une autre loi de la nature. Expliquons-nous, s'il vous plaît. Q'entendezyous par loi^ dans le cas présent? Est-ce simple-
(1) Lettres écrites de la Montagne, p. 107. (a) Ibid., p. 119.
EN MATiflKI DE RELÎGTON* 521
ment une cause? Alors votre raisonnement croule; car personne ne prétend que Teffet dont il s'agit n'a point de cause ; la question , je le répète , est de savoir quelle est cette cause. Estce une cause permanente , ou une véritable loi? . Il seroit absurde de le dire , car on ne peut reconnoître la permanence d'une cause que par la constance des effets , les circonstances, comme nous l'avons dit, étant les mêmes (i). Ôr les miracles, et vous en convenez, sont des faits rares, extraordinaires, opposés à tous les effets qui se présçntent perpétuellement dans les mêmes circonstances ; donc les miracles ne sont point les effets d'une cause permanente, rf'rm^ loi de la na-ture; donc on peutj sans connoitre toutes les lois de la nature^ s'assurer qu'un fait est un vrai miracle.
Le raisonnement de Rousseau auroit d ailleurs , en le supposant exact , de si terribles conséquences, qu'il suffit de les indiquer pour faire •sentir aux déistes même à quel point il est erroné ; car il faudroit en conclure qu'à moins de saVoîrtout, on ne peut rien savoir certainement, et que, condamné dès lors sans retour à un doute
(i) Niera-t-on qu'on pûis.se êfre certain que ies circonstances sont les mêmes ? Nous ne le croyons pas; ce seroit aussi choquer trop çrossièreinent le bon sens. En tout cas, nous aUendrons que quelqu'un se dévoue à dire cette absurdité pour y répondre.
322 ESSAI SUK L INDIFFÉBENCE
universel , ce je ne sais quel fantôme qu'on appelle riiomme s'agite et se tourmente en vain dans son irrémédiable ignorance.
Si nous ne pouvons en effet juger avec certitude qu'un tel ou tel fait est une exception aux lois de la nature y à moins que nous ne connoissions toutes les lois de la nature y évidemmeiït il est impossible que nous ayons jamais aucune notion certaine de l'ordre physique, ni de Tordre moral dont les lois sont sans doute aussi des lois de la nature. Les phénomènes les plus opposés étant également naturels , également conformes aux lois qui régissent le monde matériel , ce monde est, dans le même temps, soumis à des lois contraires ; l'idée même de l'ordre disparoît ; il est insensé de rien prévoir, de s'étonner de rien. Un homme s'élance dans les flots ; qu'arriverat-il ? Qui peut le dire? Il enfonce , il est submergé ; c'est une loi de la nature. Un homme marche sur ces mêmes flots (i) ; c'est encore une loi de la nature : c'est-à-dire que la nature .n'a aucunes lois constantes, ou , en d'autres termes , qu'elle n'a point de lois. Il n'existe que des faits , les uns plus communs , les îiutres plus rares. Observez donc des faits , mais gardez-vous de les rapporter à des causes permanentes ; gar-
(i) Julien avoue en particulier ce miracle d^ Jésus- Christ. Jp, CrrilL , lib. VI,
dez-vous de croire qu'ils doivent infailliblement se représenter dans les mêmes circonstances. Que dis-je , observez des faits ? Si nos sens ne dépendent eux-mêmes, et dans leur organisation et dans leur exercice , d'aucune loi uniforme et certaine , s'il n'existe pas des rapports naturels * invariables entre notre œil , par exemple , et la lumière , entre la lumière et les corps qu'elle découvre à nos regards , les faits eux-mêmes pourroîent n'être qu'une continuelle illusion ; à chaque instant de nouvelles lois pourroient , en se manifestant, changer entièrement nos sensations, nos idées, tout notre être. Nous défions les déistes d'éviter ces conséquences , à moins qu'ils n'abandonnent les principes de Rousseau. Quels prodiges d'extravagance on est cependant forcé d'admettre, pour nier les prodiges de la puissance et de la bonté de Dieu ?
Ce n'est pas tout encore : de pareilles conséquences aurbient nécessairement lieu dans l'ordre moral. Qui oseroit assurer , qui pourroit prouver que nous en connoissons toutes les lois? Sera-ce le déiste , lui qui ne sait pas même à quels signes on les reconnoît ( i) ? Dès lors nui
(i) Voyez tom. I, chap. V. « Les modernes ne recon- » noissant , sous le nom de loi , qu'une règle prescrite à » un être moral, c'est-à-dire, intelligente libre et consi-
5^4 Jd,&SAI sur L INDIFFBR£î4G£
homme n'a le c^oit d'affirmer d'aucun fait, qu'il est contraire aux lois de la nature morale , c'està-dire, que personne n'a le droit d'affirmer d'aucune action qu'elle est juste ou injuste , c'est-àdire , qu'il n'existe ni crime ni vertu.
Disons-le , puisqu'il est vrai : un parricide pourra sans crainte comparoitre au tribunal du
B déré dans ses rapports avec d'autres êtres , bornent con- » séquemmeut au seul animal doué de raison, c'est-à-dire s à rhomme , la compétence de la loi naturelle ; mais, dé- » finissant cette loi chacun à sa mode, ils l'établissent » tous sur des principes si métaphysiques , qu'il y a ,
• même parmi nous , bien peu de gens en état de com- 9 prendre ces principes , loin de pouvoir les trouver
* d'eux-mêmes. De sorte que toutes les définitions de ces » savans hommes , d'ailleurs en perpétuelle contradiction » entre elles , s'accordent seulement en ceci , qu'il est îm- » possible d'entendre la loi de nature , et par conséquent » d'y obéir, sans être un très-grand raisonneur et un » profond métaphysicien.... Connoissant si peu la na- » ture , et s'accordant si mal sur le sens du mot /ai, il » seroit bien difficile de convenir d'une bonne définition » de la loi naturelle. Aussi toutes celles qu'on trouve dans » les livres , outre le défaut de n'être point uniformes , » ont-elles encore celui d'être tirées de plusieurs connois- » sauces que les hommes n'ont point naturellement , et » des avantages dont ils ne peuvent concevoir l'idée qu'art près être sortis de l'état de nature. On commence par » rechercher les règles dont , pour l'utilité commune , il
déiste. En vain, pénétrés dliorrcur, tous les hommes s'écrieront : Il a violé la ' loi la plus sacrée de la nature ! S'il est fidèle à sa doctrine , le déiste répondra :
« Pour juger sûrement que ce parricide a violé » les lois de la nature , il faudroit les connoître » toutes; car une seule qu'on ne connoîtroit pas
» seroit à propos que les hommes convinssent entre eux, » et puis on donne le nom de loi naturelle h la collection » de ces règles , sans autre preuve que le bien qu'on » trouve qui résnlteroit de leur pratique universelle. » Voilà assurément une manière très-commode. de com- » poser des définitions, et d'expliquer la nature des » choses par des convenances presque arbitraires.
» Mais tant que nous ne connoîtrons point l'homme na- » turel , c|esl en vain que nous voudrons déterminer la » loi qu'il^f reçue, ou celle qui convient le mieux à sa » constitution. Tout ce que nous pouvons voir très-clairc- » ment au sujet de cette loi, c'est que 'non-seulement » pour qu'elle soit loi , il faut que la volonté de celui » qu'elle oblige puisse s'y soumettre avec connoissance ; » mais il faut encore, pour qu'elle soit naturelle, qu'elle » parle immédiatement par la voix de la nature. » Rousseau , Disc, sur l'origine et le fondement de l'inégalité parmi les hommes. Préface ^ p, ^i , ^2, 45. Ed» de 1793. Notez que les déistes ne reconnoissent d'autre loi que la loi naturelle , qu'on ne connoît point , dit Rousseau. Mais, à force de chercher, ils la trouveront peut-être. 0"* sait-on ?
ESSAI SCR L'iNDiFFéRENCE
pourroit en certains cas , inconnus aux spectateurs , changer celles que Ton connoîtroit. Ainsi celui qui prononce qu'un tel ou tel acte est un crime , ou une violation des lois naturelles , déclare qu'il connoît toutes les lois de la nature, et qu'il sait que cet acte en est une violation. Mais quel est ce mortel qui connoît toutes les lois de la nature ? Rousseau ne se vantoit pas de les connoître. Un homme sage, témoin d'un fait inoui, peut attester qu'il a vu ce fait, et l'on peut le croire; mais ni cet homme sage , ni nul autre homme sage sur .la terre , n'affirmera jamais que ce fait , quelque étonnant qu'il soit , soit un crime ou un acte contraire à la nature et à ses lois , car comment peut-il le savoir ?
» Mon frère , vous avez trempé vos mains dans le sang de l'auteur de vos jours; c'est un fait étonnant ^ inoui ^ et je crois les hommes sages qui l'attestent : mais ce fait est-il un crime? Comment puis-je le savoir , moi qui suis si loin de connoître toutes les lois de la nature? Qui m'assurera que ce fait, dépendant d'une loi que j'ignore , n'est pas un acte aussi naturel que les actes contraires , n'est pas une vertu ? Rien n'autorise un mortel à prononcer.
» Tout ce qu'on peut dire j c'est que vous avez
» fait une chose fort extraordinaire ; mais qui est- » ce qui nie qu'il se fasse des choses fort extraor- » dinaires ? J'en ai vu ^ moi , de ces choses là , et » même j'en ai fait (i).
» Allez donc en paix. Quel est le sage qui » oseroit vous condamner , lorsque la nature » vous absout peut-être? Ecoutez seulement » quelques conseils utiles à ceux qui se sentent » portés à faire des choses extraordinaires : pre- » nez garde aux mortels qui s'imaginent connoitre » toutes les lois de la nature ^ ou qui jugent et » agissent comme s'ils les connoissoient ; pré- » cautionnez-vous soigneusement contre l'into- » lérance des lois de la société civile , de cette » société de tout point contraire à la nature \ et » défiez-vous de vos fils, si vous en avez. »
Pour nier que ces conséquences, aussi absurdes qu'horribles et que Rousseau lui-même auroit
(1) Lettres écrites de la Montagne^ p, 107. Rousseau parle des prestiges opçrés par des charlatans , et qui offrent l'apparence d'une exception aux lois de Tordre physique. Il s'agit, dans le discours que nous prêtons au déiste, d'exceptions aux lois de l'ordre moral. Tous ceux qui ont lu les Confessions savent qu'il s'y trouve , dans cet ordre aussi , des choses fort extraordinaires , et que Rousseau auroit pu dire avec la même vérité, j'en ai vu, et même j'en ai fait.
3â8 ESSAI SUR l'iNDIFF£R£NG£
détestées , ne découlent pas nécessairement du principe qu'il, établit , il faudroit prouver deux choses que très-certainement on ne prouvera jamais : qu'il n'existe point de lois de la nature morale , comme il existe des lois de la qature physique ; ou que, ne connoissant pas toutes les lois de la nature physique, nous connoissons toutes celles de la nature morale.
Il suit encore de ce que dit Rousseau , que personne ne peut affirmer que les miracles de Jésus-Christ ne sont pas de vrais miracles ; et il l'avoue en termes formels.
a Remarquez bien qu'en supposant tout au » plus quelque amplification dans les circon- » stances ( i ) > je n'établis aucun doute sur le fond » des faits (2). Que devons-nous donc penser » de tant de miracles rapportés par des auteurs » véridiques (les Evangélistes )?... Faut-il re- » jeter tous ces faits ? Non. Faut-il tous les ad- » mettre? Je l'ignore. Nous devons les respec- » tef sans prononcer sur leur nature (3). »
Et encore t « Ne prenez pas ici le change , je » vous supplie; et, de ce que je n'ai pas n gardé
(1) Quelque amplification dans les circonstances » par exemple, delà résurrection d'un mort!
(2) Lettres écrites de la Montagne , p. 11 5. (5) Ibid., p. 116, 117.
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» les oiiracles comme essentiels auchristianidme, » n'allez pas conclure que j'ai rejeté lesmiracles. » Non, je ne les ai rejetés ni ne les rejette : si » j'ai dit des raisons pour en douter, je n'ai » point dissimulé les raisons d'y croire ; il y a » une grande différence entre nier une chose et » ne pas l'admettre ; et j'ai si peu décidé ce point » que je délie qu'on trouve un seul endroit dans » tous mes écrits où je sois affirmatif contre les » miracles. Eh ! comment Taurois-je été malgré » mes propres doutes ( i ) ? »
Puisqu'il est possible que les œuvres de Jésus- Christ fussent réellement miraculeuses , supposons qu'elles le fuesent en effet , mais que les hommes, comme Rousseau le prétend, n'eussent aucun moyen de s'en assurer; et voyons ce qui résultera de cette supposition.
Dans vingt endroits de l'Évangile, Jésus-Christ rappelle aux Juifs, en preuve de sa mission, les prodiges qu'il opéroit. « J'ai un témoignage plus » grand que celui de Jean. Car les œuvres que » le Père m'a donné d'accomplir, les œuvres que » je fais , rendent témoignage que le Père m'a » envoyé (2).
(1) Ibid, p. 125.
(2) Ego autem habeo testimoniuinmajus Joanne. Opéra vuiui , quo; dcdît mihi Pater ut perûciam ea; ipsa opéra.