CHAPITRE XXXVf
Établissement du Christianisme. — Ses biemfaits^^
Le ^hristiaûisme.$eul explique rhomme^. iidix\ îl lui apprend quelle est sa nature, comiie^t îï est tombé , comment il- a été racheté ^ cottimênt îl peut se régénérer ; seul il lui offre It Libéra-^ teur, THomme-Dien attendu pendant quarante siècles par le genre humain : donc , le ehristia'» nisme est la seule religion vraie , la seule reli-^ gion sainte, la seule rel^ion divine. Mais sa sainteté , sa divinité paroît encore avec une évidence qui doit frapper tout esprit sincèfe , dans son établissement et dans ses effets sur la société. • »
Ce n-est pas un spectacle peu étonnant que le triomphe de la religion chrétienne, et la chute du paganisme , après un combat qui tint le monde atten^tif durant trois cents ans. Que douze hommes nés au sein de la plus basse condition chex un peuple haï de tous les autres
On demande si ce genre de zèle n'est pas une qualité commune à tous ceux qui souhaitent persuader, et s'il y eut jamais un sectaire, un auteur de quelque opinion nouvelle , qui , en ce sens, n'ait eu du zèle , et un zèle très*actif ? On sait assez qu'il faut enseigaer une doctrine pour la répandre , et personne ne doute apparemment que le christianisme n'ait été pré*» ché. Mais d'où vient qa'une doctrine si dure aux passions , une doctrine si long-temps et si vive-ment combattue, n'a pas laissé de s'établir, sans aucun secours extérieur , malgré une opposition universelle , voilà ce qu'il s'agit d'expliquer , et ce que la prédication la plus zélée- n explique point. Etrange raison à nous donner du triomphe de l'Evangile : les païens ont cru , ils ont obéi à quelques hommes simples et grossiers , sans pouvoir , sans richesses , sans lettres ; ils ont quitté leurs fêtes enivrantes et couru au martyre , parce qu'on leur a dit, Croyez , obéissez, mourez l
Le dogme de l'immortalité de l'âme est la seconde cause à laquelle Gibbon attribue les progrès du christianisme : comme si c'eût été un dogme nouveau et jusqu'alors inconnu au monde! Quelques philosophes le lejetoient, il est Vf ai ; mais l'univers attestoit la perpétuité de cette croyance , et nous avons montré qu'il
n'est poiût de peuple qui n'ait admis Téternité des peines et des récompenses futures. Cet article essentiel de ïa foi primitive , conservé par la tradition, fut toujouns et partout la sanction nécessaire de la morale, des lois et de l'ordre publie. Le dogme de l'immortalité de l'âme , cru de tous les païens qui n'étoient que païens , ne peut donc être la cause ( i ) qui les a portés à renoncer à l'idolâtrie pour embrasser le christianisme. ^
Le pouvoir miraculeux , troisième cause indiquée par Gibbon, a puissamment contribué sans doute à rétablissement de la religion chrétienne , et l'on voit dans les aiociens Pères et dans les fragmens qui nous restent des ouvrages de Celse, Porphyre , Hiéroclès , combien les païens en étoient frappés. Ce qui peut surprendre , c'est que Gibbon range les lairacles parmi les causes naturelles qui ont favorisé la propagation du chris- " tianisme. La r&ison en est, qu'à son avis les
(i) Pour • fortifier cette prétendue cause. Gibbon y joint ropiniott des ^Millénaires , qui ne fut jamais que l'erreur de quelques particuliers , et que très-certainement les Apôtres n'ont point enseignée. C'est à peu près comme si l'on disoit que les Missionnaires ont propagé la relîgfion catholique à la Chine, parce qu'il y a euùMacao des Anglais qui, sur plusieurs points, avoient des sentimeh? réprouvés par l'Église catholique.
456 ESSAItSLR l'iNDIFFÉU£1NC£
Apôtres n'ont point fait de tpiracles ; de sorle que le christianisme s est propagé , selon lui , en vertu d'une cause qui n'exîstoit pas. Etsurquoi se fonde-t-il pour nier le pouvoir miraculeux? Uniquement sur ce que ce pouvoir, toujours subsistant dans l'Eglise, comme nous le montrerons ailleurs , est néanmoins devenu plus rare qu'il ne rétoit originairement. Mais, eùt-^îl entièrement cesse , que pourroit-on conclure de là? De ce qu'il ne seVoitplus, s'ensuivrolt-il qu'il ne fut jamais ? Autant vaudroit nier la création . sous le prétexte que Dieu ne crée pas perpétuellement.
Cependant « pourquoi ne voit-on plus les 9 mêmes miracles qu'autrefois ? » C!est aussi la question que faisoient quelques philosophes , au temps de saint Augustin. Que leur répondoit c<it illustre évêque? « Jepourroisdireque ces miracles V ont été nécessaires avant que le monde crût , » afin qu'il crût. Quiconque demande encore des )> prodiges pour croire, e^t lui-même un grand » prodige, puisqu'il ne croitpas lorsque lemonde » croit. Mais ils parlent ainsi afin de ne pas » croire que ces miraqles aient eu lieu réellei> ment. D'où vient donc que partout on célèbre » avec tant de foi le Christ, qui a monté au Ciel « dans sa chair? D'où vient que, dans un siècle » éclairé et qui rejc toit tout ce qui est impossible.
EN MATIÈRB 0£ RELIGION. 4^7
» le inonde a cru , &ans aucuns miracles, des
» choses si merveilleuses et si incroyables? Diront-
» ils qu'elles étoient croyables , et que c'est pour
» cela qu'on les a crues ? Pourquoi donc ne
» croient-ils pas? Notre raisonnement est court :
» Ou des choses incroyables opérées sous les
» yeux des peuplés leur ont fait ajouter foi à
» une chose incroyable qu'ils ne voyoient pas
» ou cette chose est croyable sans aucuns mî-
» racles, et les incrédules sont convaincus d'une
» coupable infidélité (i). »
(i) Cur, inquiunt, nunc illa miracula^ quae praedicatis faéla esse, non fîunt? Possem quîdcm dicere, necessarfa fuisse prjiis qaàm crcderet maudus , ad hoc Tit crederet raundus. Quisquisadhuc prodigiautcredat inquîrît,7ner^-« num est ipse prodigium , gui mundo credente non crédit, Verùm hoc ideo dicunt , ut nec lune illa miracula facta fuisse credantur. Undè ergo taatû fide Christus usquequaque cantatur in cœlum eutn carne sublatus ? Undè temporîbus eruditîs, et omne quod fieri non potest respuentibus , sine ullis mîraculîs nîmiùm mirabilîter incredibîlia credidft mnndus? An forte credibilia fuisse , etidôô crédita esse dicturi sunt? Cur ergo ipsi non crednnt? Brevis est igilui^ nostra compiexio : aut incredibiiis rei, qua^ non yldcbalur , alra incrcdibilia , quae tamen fîebanl et videbantur , fecerunt fîdem ; aut certè res ità credibilis , , ut nullis quibus pcrsuaderetur miraculis , indigeret , istorunri nimiam redarguit înfidelitatem. De civit. Del, iiù. XXII y cap, ritl, n. i , tom. VU, coi. 605.
11 est difficile de penser que Gibbon s'entendit lui-même. Les disciples de Jésus-Christ ontrils fait des œuvres miraculeuses en confirmation de la doctrine qu'ils prêchoient ? Répondez oui, ou non. Dans le premier cas, le christianisme s*est établi d'une manière surhumaine , et sa divinité est incontestable. Dans le second cas , il est évident qu'il n'auroitpu s'établir, car il étoit impossible que la fourberie de ceux qui prétendoient opérer des prodiges si nombreuxet si étonnans, ne fût pas bientôt découverte et publiquement dévoilée.
Que la philosophie est ingénieuse et profonde dans ses conjectures! comme les événemejis qui paroissoient le plus extraordinaires deviennent simples dès qu'elle daigne les expliquer ! Vous ne concevez pas que le christianisme se soit propagé naturellement : elle va vous le faire comprendre. Les Apôtres ont dit : « Nous vous » annonçons l'Evangile au nom de l'Eternel, » et vous devez nous croire , car nous sommes » doués du pouvoir miraculeux. Nous rendons » la santé aux malades , aux perclus l'usage » de leurs membres , la vue aux aveugles , t l'ouïe aux sourds, la vie aux morts. » A ce discours le peuple est accouru de toutes parts, pour être témoin des miracles promis avec tant de confiance. Les malades n'ont point été guéris ,
les ](jtercius n'ont point marché , les aveugles n'opt poiut TU, les sourds n'ont point entendu, les morts n'onUjpoint ressuscité. Alors , transpoipté d 'admiration , le peuple est tombé aux; pieds des Apôtres , et s'est .écrié : Geuxrci sont manifestement les envoyés de Dieu , les ministres de sa puissance ! et sur-le-champ, brisant ses idoles , il a quitté le culte des plaisirs pour le culte de la croix ; ilarenoneé à ses habitudes, à ses préjugés, à ses passions ;.il a. réformé ses mœurs et embrasse la pénitence; les riches ont vendu leurs biens pour en distribuer le prix aux indigens , et tous ont préféré les plus horribles tortures et unemort infâme, au remords d'abandonner une religion qui leur étoit si solidement prouvée.
Gibbon fait avec justice un magnifique éloge des vertus des premiers chrétiens ; et ces vertua^ jointes à la perfection du gouvernanent de FÉglise, sont les deux dernières causes qu'il aS' signe aux progrès du christianisme parmi les païens. N'est-ce pas là une explication singulièrejoaent satisfaisante ? On demande comment une doctrine qui choquoit toutes les opinions * tous les préjugés régnans, a pu s'établir parmi les hommes; et on répond qu'elle s'est établie, parce qu'elle coœbattoit de plus Jous les penchans , toutes les inclinations de l'homme. Les
4(>0 làSSAI S»LK L'iNDlfFERENGC:
idolâtres ontqiiitté leursdieux, àcauseqnî*>onff(n?r a dit de quittei* encore leiirs bieiis. Ils "Ont crû aux mystères de la religion chrétieobe, afin d'avoir la consolation de se priver de iR>us lés plaikird ^ de vivre pauvres, humiliés, méptfséâ , è?t-'d6 mourir dans les tourtneùs. Voilà ce (Jtïî les a séduits. li^est clair aussi qu'-îls durcfiit être fortement attirés par tout-ce qu'oÉFi^^ît d'attrayant pour eux le gmivernenierit de rEgîîsé et sa discipline , lé jèûftie, la Jjrière, ïèEi Teilles , la confession publiq[ue, les longues effèévètcrs pénitences, et l'obligation d'ôbéii* à dé* ]f)as1:éufs qui leur coiùmandôi^nt de' renoncer -alixsjHee-* tacles, aux fêtes, à toutcè que fe pe^^îè ,' daifis sa corruption , regardoit comme atjàisî tiéééè^ saire que les alimens mêmes, panem et cîrcenses. Laissons ces rêveries pLilosophiquës-j^éty puisqu'il a fallu les rapporter , qu'elles sèirveÉtt air moinsà nous faire concevoir rimpossibilîté d'expliquer par des causes humaines !e trîomphe'clé la religion de Jésus-Christ. Et pour coîhf>f>relld're encore mieux cette importante vérité, observons que si le christianisme n'êtoit pas l'œuvre de Dieu, il n'auroit pu s'établir que de deux manières : ou par la conformité dé âa doctrine avec les pensées , les désir* , lés inclinations de riiomme ; ou par des causes extérieures également propres à flatter Ses inl^-liftatiohs , scA de-
EN.MATIÉKS P¥ RllUGION 4^1
$iF$Vi^ei9 penses» ci)r,41 i^çt. cpntradictoire de supposer qvie Vl^oiniixf 'ftii^dapné^ lui-même , puisse FQuloir ce qui le. choque,, et agir çonûè tous ses pencban^.Of ç'f^$t pourtaat cequiauroît ei^ Jm, si rétablisseipcpt duçhristianieaaae n'étoit pas diyin ; de soil^e qu'il iaut néc^ss^^irement optev entre deux pjçc^îgP* > ^^ prQdîgç de la pui3sai;^çQ,;et de la bontp de I^ieu ^ si la religiQO chrétienne est div^p^y et ai> pjrodigQ d^ojt^^drdité si elle ne Test pas. . . . ; -.i . ., ..
Ep effet le christianisme est os^çutiellenpicjm et ep toutes choses opposéàla naturcde Thompae dégriidé; et sanscela commeat la réformeruit-il? comment auroit-îl produit les sublime^ vertus que Gibbon lui-même admîjrc?
^ L!hpmnie est naturel^lement dominé par l'orgjuj^il : il veut être élevé , distingué , honoré ; il aspire à <)pmmander , à êt^re ji.ç premier partput et toujours. Le christîapisme. lui dit : Abaissetoi, l^utpilie-toi, obéis , isois le dernier. . .
S^. curiosité n'a point d€| bornes , il veut sayqir,, il veut juger. Le clyristiauisme Jùi dit T Cr^QJLS,. - .. ■ . . - ■ .
|1 veutsatisËiire ses;ûQpvoil;ises et joui}\de ce qui flatte ses sens. Le christianisme lui dit : Fais pénitence, châtie ton corps, souffre.
Vpilà sans doute .une,doçtrine opposée à tout rhomme- Qui a pu déterminer les hommes i
ESSAI SUE L'iNDlFFjÈRENCfi
Ainsi parle Bayle , et Rousseau n'étoit. pas moins frappé de ce fait merveilleux.
i Après la mort de Jésus-*Ghrist , douze paiw vres pêcheurs et artisans entreprirent d'instruire et de convertir le monde. Leur méthode étoit simple; ils préchoient sans art, mais avec un cœur pénétré , et de tous les miracles dont Dieu honoroit leur foi, le plus frappant étoit la sainteté de leur vie. Leurs disciples suivirent cet exemple , et le succès fut prodigieux. Les prêtres païens alarmés , firent entendre auxprinces queFÉtat étoit perdu, parce que les offrandes dimînuoient. Les persécutions s'élevèrent , et les peïsécuteurs ne firent » qu'accélérer le progrès de cette religion qu'ils » vouloient étouffer. Tous les Chrétiens couu roient au martyr, tous les peuples couroient » au baptême : Thistoire de ces premiers temps » est un prodige continuel (i). »,
Suivant l'énergique expression de Tertuliien , le sang de^ martyrs étoit une semence de Chrétiens (2). a Nous ne sommes que d'hier,: di- » soit-il , et nous remplissons tout ; vos cités , » vos îles, vos forteresses, vos bourgades , vos » conseils , vos camps mêmes , vos tribus , vos
(i) Réponse au roi de Pologne, p. 262.
{i) San^uîs martyrum semcn est Christian orum. Àpol.
» décuries , le palais, le sénat , le forum ; nous » lie vous laissons que vos temples (i).» Le christianisme , àis le deuxième siècle , surpassoit en étendue Tempire romain (ii) : il avoit soumis également et les nations polies, et les peuples barbares. Les fausses divinités du Capitôle àvoient tremblé à la vue de la croix plantée dams Rome psfr un pauvre pêcheur du lac de
' « I I II ■ Ml ■■ I ■ ■ —««——— ■«M»—*— il mil ■■ I I » ■ I II «— i^— ^— ^— —
(i) Hestemi samus, et vestra omnia implevimus , ur« be», insulas, castelia» muoicipia, concîliabula , castra ipsa , tribus, decuria|, palatlum, senatum, forum. Sula vobis relxDquimus teuspla. Ibid,, cap. XXXVII,
(2) In quem alium unîversx gentes crediderunt, nisî in Cbrîstum, qui jâm venît ? Cuî enîm et alia; gentes crediderunt ; Partbi , Medi , Klamitae , et qui inhabitant Mesapolamiam , Ârmenîam, Phrygiam, Cappadociam; et incolentes Potitum, et Âsiam, et Painpbiliam ; imoioraûtes iËgyptum, et regionera Africae qu» est trans (^yrenem iuhabitantes; Romani et incolœ; tune et in Hierusalem Judœî, et cetera; gen-tes : ut jam Getulorum varîc- ^tes , et Maurorum multi unes; Hispanîarum omncs termini , -et Galliarum diyers^ nationes , el Britannorum , inaccessa Romanis loca , Christo rerô subdita ; et Sarmdtarum , et Dacorum , et Geriïianorum , et Scytharum ; et additarum multarum gentium , et provinciarum et insularom multarum nobis ignotarum, et qqœ enumerare minus possumus ? In quibiis omnibus locis Christi noraen qui jam venit, régnât. T^/a//. adv, Jadœos, c. Vll^ p. 1 09- Ed. Rigalt. Vid. nt.Euseb,, Prœpar. Etang, ^ lib. 1^ cap, III» — S, Iren. , lib. III, cOntr, Hœres,» ap, IV ^ p. 178,.
.^66 ESSAI sVK l'indifférence
Génésareth; et cette croix, portée en même temps à rautre extrémité du monde , avoit fait tressaillir d'espérance et de joie les Scythes errans sur leurs chariots dans les dései;jts de la haute Asie. Il semble qu'il n'y ait eu ni distances » ni temps pour la parole évangélîque : elle étoit partout à la fois.
Jésus-Christ avoit annoncé cette rapide propagation de sa doctrine , et c'étoit prédire un miracle ; mais celui qui le prédisoit , étoit tout-puissant pour l'opérer. Quand j'aurai été crucifié j j'attirerai tout à moi (i). Certes , on ne dira pas qu il parloit ainsi sur des apparences humaines. Qu'au milieu du sénat romain , sous Auguste , un prophète eût raconté les changemens qui se préparoient , qu'eussent pensé ces graves magistrats ? Ils auroient pris* en pitié le prophète , et ils se scroient amusés entre eux de ses extravagantes rêveries.
Quand on réfléchit à ce qu*étoit alors la société païenne , à l'esprit d'incrédulité et à toutes les erreurs introduites par une philosophie qui avoit érigé en système l'impiété , le doute , et le vice même , et qu'à ce désordre de Tintelli-
(i) Nunc îudicîum est mundi ; nunc princeps hujus iTinndi ejîcietur foras. Et ego si exaltatus fuero à terra, oinnîa traham ad meîpsum. Hoc autem dicebat sijjnificatis quA morte esset morîturus* Joan», XII , 3i — 33.
. £N MATIERE DE RELlGlOir. 43?
)g€ùce , à cette profonde corruption du cœut , on voit succéder tout à coup une foî docile et simple , les mœurs les plus - sévères , les plus pures vertus , on conçoit clairement que cette étonnante régénération de la nature humaine, n'a pu être l'ouvrage de l'homme ; puisque tous les efforts de s^ raison dans les siècles les plus éclairés , toute sa science , toutes ses découvertes, ses arts, ses institutions, ses lois, n'avoient servi qu'à le plonger dans une dépravation sans exemple. 11 a fallu qu'il fût tout ensemble instruit et aidé surnaturellement , pour sortir de cet abîme de dissolution et de misère. Et afin qu'il ne pût en aucun sens s'attrîbifer son propre salut, Dieu voulut que les instrumens de sa miséricorde , dénués de tout ce qui contribue au succès des desseins derhom^me, fussent évidemment par cela même les ministres d'une puissance au-dessus de la sienne. « Il a choisi ce qui étoit insensé selon le monde » pour confondre les sages , et ce qui étoit foible » selon le monde , pour confondre les forts ; ce » qui étoit bas et méprisable selon le monde , » et ce qui n'étoit point , pour détruire ce quî » étoit , afin que nulle chair ne se glorifie en sa » présence (i). »
(i) Vidcte enim vocalionem vestram, quia nonmulti
463 £^$Ai suK l'indifférence
Mous n'insisterons pas davantage sur rétablissement de la religion chrétienne. VkHtoire de ces premiers temps j c'est Rousseau qui le dit y est un prodige continuel. Or un prodige continuel est-il dans Tordre des é?énemens naturels? Un prodige continuel est-il autre chose qu'une manifestalion continuelle du pouvoir divin? Ponc le christianisme a été divineuïent établi^ donc sa divinité est aussi certaine que Si>u existenceji ^ 11 est encore impossible de ne le pas reconnoitre à ses effets pour l'œuvre de Dieu, Voyez ce qu'étoit l'homme sous le paganisme, et ce qu'il edt devenu. A l'orgueil, à la haine ^ au mépris de l'humanité ,*àla licence la plus monstrueuse, succédèrent l'humilité , la charité , le respect et l'amour pour l'homme , l'espwt de dévouement , les prodiges de la pénitence et de la chasteté. Le dernier des chrétiens, fidèle aux devoirs que sa religion lui impose rigoureusement, surpasse de beaucoup en perfection tous les person-
sapientes seouadum camem , non inulti potent^s , non multî no.biles : sed quae stulta sunt muridi elegit Deus , ut confundat sapientes ; et infirma mundi elegit Deus, ut confûndat fortia; et ignobilia mundi , et contemptîbilia elegit Deus, et ea qu8e non sunt, ut ea quœ sunt destrueret : ut non glorictur omnis caro în conspectu ejus. Ep, I» ad Corinth.p I s î*6 — 39.
EN. BIATIÈRE DE RËLIGlOfT. 469
nages dont la Grèce et Rome ont vant^ les vertus. Une insupportable vanité ëtoit presque toujours la moindre de leurs foiblesses. Ilg vouloient être loués , admirés. Montrez-nous parmi ces sages un homme doux et humble de cœur. On sait quelle étoit la continence d'Aristide et de Câton. Aucun vice n'étonnoit dans la corruption générale. Est-il un Romtua qui se fit le plus léger scrupule d'assister aux spectacles du cirque ? Trajan fit paroître à la fois dix mille gladiateurs dans Farêne (i) où Titus condamnai les prisonniers juifs à s'entr'égorger.
On peut voir dans Tertullien (2), dans saint Cyprien (3), dans Lactance (4),rhorreur queçe^ meurtres abominables inspiroient aux premiers chrétiens. Les femmes mêmes et jusqu'aux Vestales s'àmusoient du crime et de la mort. Un soiitaire (5) vînt de l'Orient à Rome pour essay.et d'abolir ces jeux , car c'est ainsi qu'on les nom. moit. Le peuple furieux le massacra. Constantin les défendit en montant sur le trône (6) ,
1^ I ■ ■ ■ Il I I I ■ I I I II •! ■ . ■ I ■ » I «
(1) Dioir. Cass., lib. LXVI , cap. LXVIII.
(a) Xcrrtui. de Spectacolis.
(5) S^. Gypr. EpistTmd Dooatum.
(4) Instît. Divin., lib. YI , cap. X.
(5) Il se nommoît Télémaque. ;
(6) Cod. Thcodos., lîb. XV, tit. XII, p. 595. Edît. Gothofredi.
470 ESSAI 5€R £'lNDIFF£R£l$CE
et ils cessèrent entièrement sous le règne de Ju^ tin (l).
Les lois de la religion devenant peu à peu les lois de l'Etat, les mœurs se purifièrent; on eut' une plus haute idée de la sainteté du mariage; la vie de Tenfant (aj et son innocence furent
(i) Baron. Anoal., tom. yill,pag. la. ; — Gassiodor., lîb. X f cap. II. — L'Église , gfuîdée par le même esprit , défendit les tournois sous différentes peines. ConciL Remens. anh. 1157, ap. Marten., tom, VII ^ p. 76. Paris f 1755. ConciL Lateran, ann. 1177. Canon, 3o. Gui: Newbrig.f toth, I, /?. 269. DijLcange, Giossar. voc. Jousta^ Tornamenta , H^^tiladium. Voyez dans le même auteur, et dans Spelman et Lindenbrog, les efforts des princes chrétiens et de l'autorité ecclésiastique pour abolir le duel. Voc. Duèllum 9 Monomachia, Campio , Pagna. Vid. et. Saao gfammat , Ub. X, Ericus Upsaliensis , lib. /. Resenii Jus antiquum Danicum, p. 6^2, 645. Baron. Annal. ^ t<rni. XI , p. ix'S et seqq. ConciL Trident. Sect. XXV y cap. XIX.
(a) Tacite regarde it comme extraordinaire que les Germains ne fissent périr aucun de leurs enfans. De viorib. german.^ cap. XIX. Dans Pou vf âge d'Apulée , qui y i voit sous les Antonins , un homme partant pour un voyage , ordonne froidement à sa femme de tuer l'enfant dont elle est enceinte^ si c'est une ûlle. M etarnorph, y lib.Xy p. 1227. Il y un trait à peu près semblable dans Térence. « Un j» homme 9 quoique pauyre 5 dit Posidippe , ne veut pas » exposer son ^Is ; mais à peine le ri^e même votidra- » t-il conserver sa fille. » Gnomic. Poet. Vid. et. Philo Jud, f De Legib. specialib.; p. 794. Paris ^ 1640. — Byn-^
Elf MATIÈRE DE RELIGION. 4?*
protégées (i) ; TesclaTage , adouci d'abord (2), dispacpt enfin toyt-à-fait (3) ; un nouveau droit de la guerre s'établit; les gouvernemens s'affermirent (4) ; les princes purent laisser vivre leurs frères (5) : ils ne craignirent plus les révolutions si fréquentes chez les anciens.
fcershok , De jure occidendi et emponendi Uheros ap, veter. Roman» , «t Noodt, De portas expositione et nece apud veteres.
(1) Cod. Theodos. , lib. X, tit. XXVII, p. 188. Edît. Gothofredi. — Lindenbrog. L^,x. Wlsigoth. , lib. VI', tit. 5.
(a) Lactant.f Divin, Instit. , iib, V , cap. V . — Lindenbtog. Lex JVisigoth,j lib. IV y lit, 5, et lib. VI ^ cap. XIV ^ — Ina , qui régnoit dans le septième siècle en Angleterre '» affranchit un esclare que son maître aycvt forcé de travailler le dimanche. JVilkinSy Leges Anglosaxomcœ , p. 14.
(5) Thomassin, Discipline , etc. 9 t. II , p: 222 , aaS ^ et 833. — Wilkins, /oc. cit. 9 p. lao. — Eadmer NoTorum , etc. lib. III, p. 64. — Sdernhook, de Jure Suenonum, p. 226. — Enfin y en 1167, 1^ P^P^ Alexandre III déclare au nom d'un concile , que tous les chrétiens dévoient être exempts de la servitude. Cette loi seule, dit Voltaire., doit rendre ga ménxoire chère à tous les peuples. Essai sur l'^hlst. génér., etc ^ Chap. LXX, tom, II ^ p, 188. Edit. de 1766.
(4) ^oyez à ce ^ujet des rapprochemens curieux dans Boaiius , de Signis Ecclesice , tom. II , p. 368 etsuiv.
(5) Il n'y a, dit Plutarquc, qu'un seul exemple, d^
/|7'>i ESSAI SUR L*INDIFFÉRÉNCE
Le christianisme fit deux choses, il commanda aux peuples d'obéir, et il réprima l'abus de la puissance (i). On n'entend point sans le bénir les paroles qu'il adressoit aux rois dans leur sacre : «Prenez cette baguette comme Tera- » blême de votre pouvoir sacré , afin .que vous » puissiez fortifier le foible , soutenir celui qui » chancelle, corriger le vicieux et diriger le bon » dans la voie du salut. — Prenez le. sceptre » comme la règle de l'équité divine , qui gou- » verne le bon et punit le méchant ; qu'il vous t apprenne à aimer la justice et à détester l'inî- B quité (2). »
meurtre domestique parmi les descendans d'Antigone , savoir, celui de Philippe, qui tua son propre fils. Maïs presqucXoutes les autres familles présentent de nombreux exemples de meurtres d'enfans , de mères, ainsi que de femmes ; et quant aux meurtres de frères , ils étoient commis sans aucun scrupule ; car c'étoit une maxime de gouyernement , regardée comme aussi certaine que les premiers principes de géométrie , qu'un roi , pour sa propre sûreté , ne pouvoit se dispenser de tuer son frère. In Demetr. fin, vers.
(1) Edouard Rjan , ministre protestant de Donoghmore , en a rassemblé de nombreux exemples dans son ouvrage intitulé : Bienfaits de la relig, chrét. , tom, I , p. 262 et suiv.j de la traduction française.
(2) Ducange. voc. Baculus regius. Les rois de Suède étoienC obligés de jurer qu'ils aimeroient Dieu et l'Égliso ;
EN MATIÈRE Dlî RELIGIOfC. 47^
Nous avons essayé de peindre ailleiirs (i) rinfluenee de la religion chrétienne sur les gouverneinens , lesr lois , les mœurs des nations. Tout le nord 4e l'Europe lui dut , avec la vraie civilisation , la connoissance des lettres. En prêchant rÉvangile , les missionnaires fondoîent des écoles, ainsi que Gibbon lui-mêa)ie le remarque pour la Russie. Ulphilas inventa Talphabet gothique , Cyrille et Methodius l'alphabet slavon. « Ils traduisirent dans cette langue , dit » Edouard Ryan , la Bible et quelques auteurs » gi^ecs et latins , dans le dessein de répandre la » lumière chez ce« peuples ignorans , d'adoucir » leur cœur et de leur inspirer des sentimens » d'humanité (2). » Partout où les missionnaires ont pénétré , et quels lieux ne furent pas témoins de leur zèle infatigable? l'abolition des coutumes barbares , la correction des vices , un progrès marqué vers un état plus heureux, une
qu'ils ne feroient tort à aucun individu 9 ni dans sa personne, ni dans sa propriété; qu'ils seroient fidèles à la Térité et à la justice ; .qu'ils réprimeroient le mensonge ainsi que Tiniquité , et qu'ils s'ppposeroieqt à la violation' des lois. Leoccenii Leges, Ut, I ;' cap, IV,
(1) Chapitre XI.
(a) Bienfaits de la relig. chrét. , toin. T,^p. gS. Ibid., p. 365.
474 S^S^I <^'^ L INDIFFERENCIE
polléeplus régulière , des habitudes d'ordre et de vertu , ont été le fruit de leurs travaux.
Lisez attentivement Fhistoire des nations païennes , vojus reconnoîtrex que chez elles Tactivité sociale n'avoit d'autre objet que la domination , la gloire , les richesses , lê$ plaisirs. Sous le christianisme, toutes les pensées, tous les désirs , tous les efforts furent dirigés vers la: perfection et le bonheur de l'homme. C'est l'esprit général des institutions et des mœurs que 1^ religion chrétienne a formées. . Chacun dut se. regarder comme consacré plus ou moins .au / service des autres; et les ordres religieux , si ridiculement attaqués par une philosophie qui at ramené parmi nous les mœurs ^ les institutions , l'esprit de la société païenne , n'étoient , dans le dévouement qu'ils exige oient de leurs membres, que le modèle de la vraie société, et un principe de perfection toujours agissant, pajr l'exemple continuel du renoncement volontaire aux plaisirs même légitimes, aux richesses ( i ) , à la gloire et à la domination.
On n'admirera jamais assez le prodige de l'obéissance , et les miracles de la charité chez les chrétiens. Cette victoire remportée sur l'orgueil
(i) L'individu étoit toujours pauvre, même dans les ordres riches « et c'est même à cause de cela, que quelques •rdres étoicnt devenus riches avec le temps.
et Tamour de soi est évidemment au-dessus de la natuiV, et ce n'est pas en lui-même que rhômme trouve la force d'accomplir ce sacrifice de toute la vie et de toutes les heures , sans dédommagement ici-bas. Celui qui est venu , non pour être servie mais pour servir j a pu seul lui en inspirer la volonté et lui en donner le courage. Qu'op eût proposé aux femmes de la Grèce ou aux matrones de Rome , de quitter leurs maisons , leurs familles , pour soigner sans relâche de pauvres malade^f , des esclaves infirmes , pour s'enfermer avec des pestiférés , qu'auroientelles dit? C'est pourtant ce qui se voit tous les jours dans le christianisme. Il n'est pas jusqu'à Voltaire qui n'ait été frappé de cette merveille. « Peut-être , dit-il , n'estMl rien de plus grand » sur la terre que le sacrifice que fait un sexe » délicat de la beauté et de la jeunesse , souvent » de la haute naissance , pour soulager dans les » hôpitaux ce ramas de toutes les misères hu-^ » maines , dont la vue est si humiliante pour » l'orgueil humain , et si révoltante pour notre » délicatesse. Les peuples séparés de la commu- » nion romaine n'ont imité qu'imparfaitement » une charité si généreuse (i). »
(i) Essai sur Tkist. et sur les raoe^Ars et l'esprit des nar tîont, ch. CXVII, tom. III , p. 169. Ed. de 1756.
4^6 ESSAI SUR L*INOtFréRENrE
Les asiles ouverts à l'indigence , à la vieillesse , au malheur , au repentir, le soin des prisonniers , le rachat des captifs , et tant d'autres œuvres de miséricorde dontrénumérationseroit infinie, attestent encore la sainteté de la reh'gion à qui on les doit (i).
Mais y en considérant d^une manière générale les effets du christianisme , on reconnoît premièrement qu'il a épuré et développé l'intelligence humaine , en dissipant les ténèbres de la superstition, en détruisant^es erreurs aussi nombreusesL que funestes delà philosophie , et eu manifestant des vérités nouvelles. Depuis Jésus- Christ , Dieu et l'homme ont été mieux connus: or, c'est là toute l'intelligence , comme les rapports entre Dieu et l'homme , d'ori dérivent les rapports des hommes entre eux, sont toutl'ordre. Les peuples chrétiens ne vantent-ils pas avec un juste motif leur supériorité intellectuelle sur les autres peuples ? Cette supériorité n'est-^lle pas
(i) L'esprit de charité est tellement propre au christianisme, que les païens en furent frappés dès Torigind, et c*est par ce caractère que Matiomet, dans le septième siècle, désignoit encore les chrétiens. Il fait ainsi parler Dieu dans le Koran : « Nous avons mis dans le cœur des » discipleè de Jésus la compassion et la miséricorde.» The Koran iranslated^ etc^^by Gorge Sale , ck. LVII , toL 11^
BN UAïIÈftE DS RELIGION. 477
uQ fait coûstant ? D'où vient-elle? quelle eu est la cause? Voyez en Afrique, en Asie , les peuples qui ont cessé d'obéir à TEvangile, ils sont retombés dans la barbarie. Il y a donc dans le christianisme quelque chose qui élève et soutient la raison dé l'homme à une hauteur qu'elle ne peut atteindre sans lui. Mais par cela même il est manifeste que le christianisme est divin ; car si l'homme pouvoit , je ne dis pas cultiver sa raison , l'exercer dans les limites qui lui ont été fixées , mais se donner un degré de raison supérieure celui qu'il reçut primitivement, et qu'il n'a point dépassé pendant quarante siècles» quel que fût l'état des sciences, des lettres et des arts , il auroit le pouvoir de créer, de changer sa nature et les lois établies de Dieu.
Le christiîfnisme , en second lieu , a perfectionné l'ordre social ( 1 ), et autant par ses dogmes
(î) ft Tout gouvernement étoit yiciçux, avant que la •) suite des siècles , et en particulier le christianisme , » eussent adouci et perfectionné l'esprit humain. On ne » peut lire, sans frémir, les cruautés que les villes grec- » qoes exerçoient les unes à Fégard des autres dans les » guerres perpétuelles qu'elles avoîent ensemble : l'escla- ^ vaçe où celles qui éloient victorieuses réauisoient les « citoyens de celles qu'elles avoient prises de force; le ran 'va^e qu'elles faisoient dans leurs campagnes % toutes <» voisines les unes des autres ; le» cruautés de leurs sédi-
47^^ ESSAI 81} R l' INDIFFÉRENCE
que par ses préceptes. En révélant la vraie iiô« tiondela souveraineté, il a tout ensemble adouci le pouvoir et anobli l'obéissance. Le peuple au-* trefois étoit continuellement placé entre la ré-^ volte et l'oppression ; la même doctrine qui l'a soumis , l'a protégé t elle a imposé un frein à l'inquiétude des sujets, et une règle aux yolon-* tés du prince. On a vu naître la liberté et le trône s'aJOTermir , parce que le règne de Dieu a succédé à la domination de l'homme.
Rousseau,. Montesquieu, tous les écrivains qui traitent du droit public , ont remarqué ce grand changements
« Nos gouvernemens modernes doivent incon- » testablement au christianisme leur plus solide » autorité, et leurs révolutions moins fréquentes; » il les a renduseux-mêmes moins sanguinaires: » cela se prouve par le fait, en les comparant » aux gouvernemens anciens (i). »
» tions intestines ; *les disputes perpétuelles et sanglantes » pour ou contre un tyran passager , ou au sujet de rdî- » garchie , et môme de la pure démocratie -: tout ceci est » un tableau pour ceux qui ont ces histoirea présentes à » l'esprit.... Aujourd'hui nous avons des .rois plus ou « moins absolus, des républiques de toute forme : cn- » tend-on parler de rien de semblable ? » Terrasson , La philosophie applicable^ etc,^ Ipart.^ ch. H , sect. I . p, Sq. (i) Emile, liv. IV, tom. III , p. 67 , not» *
EN MATIEEE DE HEIIGION. 479
c Nous devons au christianisme , et dans le » gouvernement un certain droit politique , et » dans la guerre un certain droit des gens, que * » la nature humaine ne sauroit assez recon- » Boître (i)* »
Nousliii devons encore, de l'aveu universel, des ' mœurs plus pures et plus douces (2) , et des vertus auxquelles Tantiquité n'offre rien à comparer. Qu'on se représente l'Evangile en action dans la société , tous ses divins préceptes regardés géné^ ralement commela règle des devoirs, et sans cesse rappelés au nom de Dieu; ces devoirs pratiqués par quelques-uns avec un zèle ardent, une exactitude rigoureuse , pratiqués par tous, au moins en partie, au moins à certaines époques de la vie même la plus criminelle; l'humilité, la chasteté , le pardon des offenses , le désintéressement, devenus si communs qu'ils n'excitent presque aucun étonnemerit , et que le simple honneur est forcé d'en prendre les apparences ; l'amour du prochain se manifestant sous mille formes diverses , dans les institutions, les lois , les coutumes, les opinions reçues; l'incrédulité elle-même obligée de se montrer bienfaisante ,
(1) Esprit des lois, liv. XXIV, ch. ITI. (a) La religion.... adonnéplt!» de douceur. aux mœurs chrétiennes. Rousseau, ibid*.
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pour njî pas se placer trop ouvertement hors de la société que le christianisme a formée : à ce», effets peut-on méconnoître une Muvelle puissance de bien ? Peut-on nier qu'elle n'ait opéré une véritable régénération de la nature humaine? •
Mais si la religion chrétienne combat plus efficacement qu'auculie autrele principe du mal, si elle rend les hommea meilleurs, donc elle est de Dieu. Les déistçs ne sauroient contester cette conséquence. N'avouen-tils pas que les doctrines qui créent Thomme moral sont di?ine&? donc les doctrines qui le perfectionnent le sont aussi. Non seulement il n'a pu inventer Tordre , mais il n'a pu y obéir sans un secours surnaturel. Un plus haut degré de vertu suppose nécessairement un plus haut degré de force pour se vaincre soi-même : il y a plus de vertu jtarmi les chrétiens, donc il y a plus de force; cette force n'existe que dans le christianisme , donc elle n'appartient pas à la nature humaine , donc elle vient de Dieu immédiatement, donc le christianisn^e est divin : et tout ce qu'on pourra dire sur les désordres et* les passions qui subsistent encore dans les sociétés chrétiennes , ne fera qu'appuyer cette conclusion.
Ils le savent bien ceux qui conspirent contre le Seigneur et contre son Christ; ceux qui disent : Bri-
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êons leurs liens, et rejetons leur joug loin de nous ( i ) ! Ils savent que la loi éTangélique est sainte , et c'est pour cela qu'elle leur est à charge; elle les tourmente^ ils ne peuvent en supporter la perfection. Toujours se contredisant, ils parlent de la raison , de la vertu, et ils regrettent la corruption et les ténèbres du paganisme (2) : ses fêtes voluptueuses leur plaisent ; c'est le crime qu'ils cherchent dans l'erreur. Ils ne pardonnent aux chrétiens aucune foiblesse , ils s'étonnent que, croyant à une religion si belle et si pure, ils soient encore, des hommes; et si on leur dit : Pratiquez-la vous-mêmes, et vous y croirez ; ils répondent qu'elle est impraticable. Ainsi , à les écouter , tantôt ils pe pratiquent point, parce qu'ils ne peuvent croire, et tantôt ils ne croient point , parce qu'ils ne peuvent pratiquer. De la sorte on échappe* à l'homme, mais on n'échappe point à Dieu. Il n'a pas commandé eh vain, et si l'impie est libre sur la terre de violer ses commandemens, il y a un autre lieu où il obéit. Divine dans son établissement , divine dans
(i) Ps. II, a, 5.
(a) GibboD écrivoit ^ lord ShelBeld : « L'Église primitive , dont j'ai parlé un peu familièrement , étoft une » innovation, et j'étois attaché au paganisme. « Miscella* neous Works ofEd, Gibbon; vol, 1 , p, aSo.
4âia ESSAI SUR I. INDIFFÉRENCE
ses effets , la religion chrétienne possède donc toutes les marques de vérité qui imposent lo* bligation de l'embrasser, dès qu'on est à portée de la connoitre. Les caractères qui constituent la plus grande autorité lui appartinrent toujours visiblement; et comme Képoque où Jésus-Christ vint^accomplir les promesses et la Loi , e&t celle où s'arrêtent de préférence les esprits critiques et subtils pour y chercher des difiicultés, nous nous y arrêterons nous-mêmes un moment, après quoi il ne nous restera plus qu'à tirer les dernières conséquences de ce que nous avons établi jusqu'à présent-
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