CHAPITRE XXXII
De V Écriture-Sainte.
Les monumens sacrés des chrétiens contiennent Thistoire primitive de Thomme et du monde qu'il habite , celle du peuple juif , ses lois , les prophéties dont le dépôt lui étoit confié, la vie de Jésus-Christ, ses enseignemens recueillis par les apôtres , et enfin l'histoire prophétique de la société qu'il a établie. De ces deux parties , appelées l'Ancien et le Nouveau Testament , se compose l'Écriture-Sainte ; livre merveilleux qui , renfermant toute l'histoire des temps , commence et finit dans l'éternité.
Il n'existe chez aucune nation de monument comparable , pour l'antiquité , au Peiitateuque écrit par Moïse , environ quinze siècles avant Jésus-Christ. L'histoire certaine de la Grèce ne remonte pas plus haut que la première olympiade (i). Hérodote vivoit sous Artaxercès. Les
(i)L'an 775 avant J.-C. VoyezixA. African., ap.Eus., Praepar. Evangel.^ lib. X, cap. 10.
154 KSSAI srU r/iNDTFFÉRENCE
ouvrages de Sanchoniaton ( i ) , de Manethon , de Mégasthène, dont il nous reste quelques fragmens , ne peuvent guère être plus anciens. Quelques savans présument même qu'ils ne sont pas antérieurs au -règne de Ptolémée-Philadelphe (2) . Bérose écrivoit au temps d'Alexandre. Il est également reconnu que les livres des Perses, des Indiens et des Chinois , appartiennent à une époque beaucoup plus récente quelle législateur des Juifs.
C'est à lui que le genre humain doit les seules annales qui l'instruisent de son origine , et de tous les faits sur lesquels repose l'ordre entier de ses devoirs , de ses esjiérances et de ses des^ tinées. Jusque-là le souvenir s'en étoit conservé uniquement par la tradition ; mais quand la vie des hommes s^abrégea , et que les peuples se multiplièrent , Dieu voulut que cette tradition fût fixée par l'écriture , ainsi que les nombreux détails de la loi qu'il donnoit aux enfans de Jacob , et les prophéties qui dévoient servir de preuve perpétuelle à Jésus-Christ.
Tout ne fut pas écrit cependant , ainsi que
(1) Quelques-UQS croient que Sanchoaiaton vivoitpeii de siècles après Moïse; mais il n'en existe aucune preuve certaine.
(2) a4a ans avant Fère chrétienne.
EN MATIÈRE DE RELIGION. l5[V
l'observe Maîmonide, et la raison qu'il en ap- ' porte est remarquable. « Ce fut , dit-il , une » grande sagesse et un moyen de prévenir les » inconvéniens où Ton est tombé dans la suite , » c'est-à-dire , la diversité des opinions , les périt plexités et les doutes mêmes que fait naître » ordinairement la parole écrite et consîignée » dans un livre : de là proviennent les dissen- » sions 9 les controverses , les schismes , les » sectes, et une effroyable confusion. Mais » autrefois tout se terminoit par les décisions » du grand Sanhédrin (i ) , comme je Tai montré » dans mes Commentaires sur le Talmud, et » comme la loi même en rend témoignage (2). »
(i) L^autorité de ce corps étoit supérieure à celle du roi , selon le même Maîmonide. « Le roi 5 dit Rabbi » David Ganz , étoit le maître absolu pour tout ce qui » concernoit la guerre et les armées ; mais ce qui regar- » doit la loi ^ et l'administration intérieure de TÉtat 9 yt appartenoit au Sanhédrin , dont le chef (depuis David) » étoit toujours d« sa famille. » Vld, Lettre de Af . l'aJbké*** à M» l'abbé HouttevUle ^ leit, XIII , p. a6a. Paris y 1722.
(a) Atque hsec fuit summa sapientia circalegem nostram 9 quâ fugiebantur et vitabanturilla, inquae sequentibustemporibus incidit ; varietates nempè , et perplexitates sententiarum ac opinionum , 4ul>ia item , quae orîri soient ex sermone scripto, et in librum relato..., ex quibus posteà oriuntur inler homines dissensioncs^ controvorsiœ, schis-
i56 ' ESSAI SUR l'indifférence
11 est certain , et l'expérience le prouve tous les jours , que la Bible ou lé corps de no^ livres saints eût été pour l'homme un don funeste, si elle avoit été livrée à l'interprétation de chaque individu. En vain Dieii auroit parlé , on auroit éternellement disputé sur sa parole , sans jamais pouvoir s'assurer de son véritable sens ( i ) . Aussi la promulgation des deux Testamens concourtelle, chez le peuple juif comme chez le peuple chrétien , avec l'établissement d'une autorité souveraine » seule ilave^tie du droit d'interpréter le texte sacré , et dépositaire principal de la tra-
mata, et sectae, in negotiis et commereiis magna confusio. Sed tùm negotium omne erat pênes synedrium magnum , sicut exposuimus in commentarîis nostris Talmudicis, et slcut de eo les îpsa testatur. More Nevochim , Part. 1 9 cap. LXXI 9 p. i3si. Ed. Basil; 1629.
(1) Supposé qu'il n*exÎ9te point d'interprète infaillible de rÉcriture-Sainte, Rousseau aura eu raison de dire : « Les » livres sont des sources de disputes intarissables....; le » langage humain n*est pas assez clair. Dieu lui-même, s'il to daignoit nous parler dans nos langues , ne nous diroit » rien sur quoi Ton ne pût disputer. » Lettré àM. de Beaumont, p. 75. Dans le Christianisme èomplet , cette objection est' nulle ; mais coniment les protestansla résoudrontil^? Ils veulent que Dieu ait parlé, et ils ne veulent pas qu'on puisse savoir aveo certitude ce que Dieu a dit. Un Jour viendra 5 et il n'est pas loin , où à peine pourra-t-on croire qu'on ait admis^ soutenu, une pareille contradiction.
EN uatiArs de beligion. 167
dition qui l'explique. Depuis que cette autorité est éteinte parmi les Juifs , il leur est aussi impossible de s'accorder sur le sens de l'Écriture (1) , qu'aux protestans , qui refusent de reconnoitre dans la société chrétienne l'existence d'une semblable autorité , quoique l'Ecriture ellemême les avertisse que c'est la première chose quiU doivent comprendre (2).
Les préceptes de la religion primitive étoient
(1) Les Juifs modernes ont abandonné presque toutes les expb'cations que les anciens rabbins donn oient des prophéties. Ne sachant plus à quoi se prendre , « ils ren- » voient à Élie, dit d*Herbelot, les points les plus difU- » ciles de TÉcriture y qu'ils ont peine à résoudre. » Biblioth. orient,, art, Mohammed Âboulcasseoi , ^(^m. IV , pag. a5i.
(a) Hoc primum intelligentes , quèd omnis prophetia Scripturœproçriâinterpretatione non fit. S.Petr. Ep.IIy cap. I , ao. Il est curieux d'entendre le plus ardent ennemi du christianisme parler sur ce point le même lan- gage que saint Pierre. « S'il n'y avoit pas eu dans le a monde chrétien , dit Voltaire , une autorité qui fixât le n .sens de l'Écriture et les dogmes de la religion y il y auj» roit autant de sectes que 4'hommes qui sauroient lire. » Essai sur i^hist. génér, et sur l'esprit et les mœurs des nations ; tom. III s chap, CIX 3 p- iQ^. Edit, de 1756. Il suit de là que les sociétés bibliques protestantes 9 aujourd'hui si multipliées y tendent à faire autant de sectes qu'il y a d'hommes qui savent lire.