‹ Essai sur l'indifférence en matière de religion (volume 4)Chapitre 7 sur 23 · IV · texte numérisé non relu

IV

l58 ESSAI SLR LlNDIFiiftSNCE

connus et se transmettoient par la traditian ^ avant d'être gravés sur les tables de la loi ; et la doctrine chrétienne étoit répandue dans une grande partie de l'empire romain lorsque l'Évangile fut écrit. C'est la parole et non l'Écriture qui a conquis le monde à Jésus-Christ.

« Si les Apôtres , disoit saint Irénée vers le* » milieu du. deuxième siècle , ne nous eussent » pas même laissé des Ecritures , n'auroit-il pas » fallu suivre l'ordre de la tradition qu'ils ont » mise en dépôt dans les mains de ceux à qui » ils confièrent les églises ? Beaucoup de nations » barbares , qui ont reçu la foi en Jésus-Christ , » ont suivi cet ordre, conservant , sans caractères » ni encre , les vérités du salut écrites dans leurs » cœurs par le Saint-Esprit , gardant avec soin » l'ancienne tradition, et croyant, par Jésus- » Christ , fils de Dieu, en un seul Dieu créateur » du ciel et de la terre , et de tout ce qui y est » contenu.. . . Ces hommes, qui ont embrassé )) cette foi sans aucune Écriture, sont barbares » par rapport à notre langage ; mais quant à la » doctrine , aux coutumes et aux mœurs , par » rapport à la foi , il^ sont parfaitement sages » et agréables à Dieu , vivant en toute justice , » chasteté et sagesse. Que si quelqu'un parlant » leur langue naturelle leur proposoit lesdogmes » inventés par les hérétiques , aussitôt ils bou-

% A Wi/^j t^^^m iîiii^^/^#v

* cheroîent leurs oreilles et s enfuiroient bien 9 loin , ne pouvant pas même se résoudre à » écouter un discours plein de blasphèmes. » Ainsi, étant soutenus par cette vieille tradition » des Apôtres, ils ne peuvent pas même admettre » dans leur simple pensée la moindre image de » ces prodiges d'erreur ( i ) . »

« On voit , observe Fénélon (2) , par ces paroles d'un si grand docteur de l'Église , presque contemporain des Apôtres , qu'il y a voit de son temps , chez les peuples barbares , des fidèles innombrables qui étoient très-spirituels , trèsparfaits , et ridies , comme parle saint Paul , en toute parole et en toute science , quoiqu'ils ne lussent jamais les Livres sacrés. . . La tradition suffisoit à ces fidèles innombrable pour former leur foi et leurs mœurs de la manière la plus

parfaite et la plus sublime. L'élise , qui nous donne les Ecritures, leur donnoit sans Ecritures , par sa parole vivante , toutes les mêmes instructions que nous puisons dans le texte sacré. . . ; et ce que saint Irénée nous apprend de

(1) S. Iren., lib. III, contr. He&res. , cap. IV, n. 1 et a, p. 178. Ëdit. Massuet.

(2) Lettre sur TÉcrit. -Sainte, Œuvres, tom. ITl , p, 385, 386. Edit. de Versailles.

ces fidèles de son temps , saint Augustin nous le répète pour les solitaires du sien (i). »

Cependant il entroit dans les desseins de la Sagesse suprême , que la religion eût ses annales , et le genre humain les titres de sa foi , de ses espérances et de ses devoirs. Il falloit qu'au milieu de tant de monumens de Tignorance , de l'incertitude et de Terreur , Timmortelle vérité eût aussi son monument ; et qu'à cette multitude innombrable de livres tous remplis des pensées de l'homme , un livre fût opposé qui contint la pensée de Dieu.

L'utilité de l'Ecriture est d'ailleurs assez évidente (2). Comme la tradition sert à en déterminer le vrai sens , elle sert elle-même à prouver l'antiquité de la tradition; elle en fortifie l'autorité ; elle montre que la religion , ses dogmes , ses com|[nandemens sont irrévocables ; elle contribue à fixer le langage de la foi , et par conséquent la foi elle-même- Beaucoup de circonstances de faits propres à toucher le cœur ,

(1) S. August., De doctr. Christ., lib. I, c. XXXIX , n. 43, tom. III.

(2) Omnls scriptura divinîtùs inspirala , utilis est ad docendum, ad arguendum, ad corrîpiendutn , ad erudiendum in justitiâ : ut perfectus sit homo Dei , ad omne opus bonum ÎRStructus. Ep. II ad Timoth, III s 16^^17.

EN MATIÈRE DE RELIGION. l6l

à éclairer l'esprit , seroient ignorées sans elle, ou au moins peu connues. Et combien de vérités sublimes > cackées dans ce livre divin sous les expressions les plus simples , se manifestent successivement pour l'instruction del'homme et de la société ! Enfin les derniers temps y trouveront des secours nécessaires , lorsque l'homme de péché viendra , ainsi qu'il est prédit , attaquer le Christ, éprouver ses disciples, et les f^ étonner par des prodiges qui séduiroient , s'il se pouvoit , les élus mêmes (i). :

Ce que nous disons suppose que l'Écriture est authentique , qu'elle est vraie, et qu'elle a été inspirée de Dieu. C'est en effet ce qu'ont prouvé les défenseurs du christianisme dans un grand nombre d'ouvrages restés sans réplique (2). Leurs savans travaux nous dispensent de nous étendre sur ce sujet. Il n'est pas une seule objection qu'ils n'aient réfutée, pas un seul point de critique qu'ils n'aient éclaîrci avec autant de sagacité que d'érudition. Notre plan ne nous |ter met pas d'entrer dans ces détails, dont nous

(il) Surgent enim pseudocbristi , et pseudopropLetse : et dabunt signa magna , et prodigia, ità ut in érrorem inducantur (si fieri potest)etiamelecti. Matt. XXIV, a4'

(2) ^oy^^ Bossuet, Pascal, Huet, Bcrgier , Duvoisin, Fabricy, Jaquelot , StillingÛeet, Faber, Palcy, etc.

l6a ES2(À1 $UR JL'llKDiFFé&£MC£

n'avons dT ailleurs nul besoin pour établir d'une manière inébranlable Tauthenticité , la vérité, et l'inspiration de nos Livres saints»

Un livre est authentique quand le texte n'en est point altéré , ou lorsqu'il a été réellement écrit par l'auteur à qui on l'attribue. Or évidemment , on ne sauroit s'assurer d'un pareil fait , que par le témoignage. Tout se réduit donc a savoir s'il existe des témoignages suffisans pour qu'on puisse affirmer avec cejrtitude que les livres de Moïse et des Prophètes , les Evangiles , le» Actes, les Epîtres des Apôtres et TApocalypse , appartieipineut aux auteurs dont ils potrtent le nom

Qu'on l'ait contesté, cela se comprend ; car l'homme est bbre de tout nier : mais il nous semibie impossible que personne en ait jamais douté sérieusiçment. Quelqu'un doute-t-il que les harangues contre Philippe soient de Démosthènes^ que le traité des Devoirs soit de Cicéron? Et (Mplle autre preuve en avons-nous, qu'une tradition qui remonte jusqu'aux temps où vivoîent ces deux écrivains? Or une tradition non moins constante et beaucoup plus générale atteste l'authenticité de l'Ecriture. Ce ne sont pas seulement quelques témoignages épars et consignés dans un petit nombre de livres , qu'on allègue en sa faveur ; mais le témoignage per-

ii/ik 'ai. -/îi y Xd^ Jii^ ^«^

EN MAT[i^:RB D£ RELIGION. l63

pétuel des sociétés Juive et chrétienne. Deux grands peuples.élèvent la voix pour déposer sur des faits publics d'où dépend leur existence comme peuples ; faits dès lors aussi certains que leur existence même. Dira-t-on que, pendant trois mille ans, les Juifs n'ont connu ni leur histoire , ni leurs lois , ni Tauteur de ces lois ? Il seroit moips insensé de nier qu il y ait eu des Juifs. Si Moïse n'est pas leur législateur, sî le Pentateuque n'a pas été composé par lui , ou s'il a subi des altérations essentielles , iï faut nécessairement supposer une époque où la nation juive oublie soudain à qui elle doit ses institutions , et quelles sont ces institutions , ce qu'elle est et ce qu'elle a été , ses usages religieux et civils , ses coutumes, ses habitudes ; il faut supposer que cette nation , perdant tout à coup ses souvenirs, ses idées , sa vie morale , tombe tout entière, ert au même moment, dans l'idiotisme

' absolu. Et pour que rien ne manque à Fabsurdité d'une pareille hypothèse , il faut supposer encore que cette même nation , qui n'auroit pu subsister huit jours en cet état au-dessous de la démence, recouvre aussi promptement qu'elle les avoit perdus , le sens et la mémoire , pour vivre

• sous de nouvelles lois qu'elle croît anciennes , et pour conserver à jamais avec une vénération profonde, une fausse tradition qu^elle croit vraie.

l(j/| ESSAI SLU l/lMDIFFÊRENCE

Nous défions qu'on attaque Tauthenticité du Pentateuque, sans être forcé de soutenir ces prodigieuses extravagances; et si, effrayé de cet excès de folie, on avoue que le Pentateuque est authen* * tique, on est contraint d'étendre cet aveu à tous les livres de l'Ancien-Testament , qui ne forment avec le Pentateuque qu'un seul corps indissoluble d'histoire , de lois , et de doctrines.

L'authenticité des Evangiles, des Actes des Apôtres, des Epîtres et de la révélation de saint Jean , ne repose pas sur des bases moins fermes. Ces titres sacrés de notre foi ont inspiré dès l'origine le même respect aux chrétiens; et jafhais la tradition n'a varié sur leurs auteurs. Dès lors onnesauroit raisonnablement révoquer en doute la vérité de cette tradition. Comment auroit-on pu , du vivant de saint Pierre , de saint Paul , de saint Jean, de saint Matthieu, etc. , persuader aux fidèles que des écrits faussement attribués à ces Apôtres , leur appartenoîent réellement? Comment n'auroient-ils pas eux-mêmes réclamé contre cette imposture ? Comment les églises de Rome, de Corinthe, d'Ephèse, et plusieurs autres se seroient-elles imaginé avoir reçu des lettres de saint Paul , que cet apôtre n'auroit point écrites? Comment auroienl-elles cru en posséder les originaux? Comment ces Epîtres seroient-elles

EN MATIÈUK DE I^lîLlGlON. 1 65

citées comme authentiques par saint Pierreï( i) ? Ou si les Epîtres de saint Pierre sont également comtrouvées , comment ni lui , ni çaint Paul , ni aucun de leurs disciples, n'ont-ils point désavoué ces fausses productions, dont il étoit impossible qu'ils ignorassent l'existence?

Quoiqu'elles soient alléguées dans les plus anciens Pères , veut-on néanmoins qu'elles n'aient paru qu'après la mort des Apôtres , l'absurdité ne sera pas moins grande j elle le sera même encore plus; car presque toute la société chrétienne, déjà fort étendue à cette époque , devra nécessairement avoir été complice de l'imposture (2). Elle ne pouvoit pas être trompée sur

(1) Doinini nostrîlonganimitatem, salutem arbitremini : sicatét carissimus frater noster Paulus secundum datojn silxi sapientiamscripsit vobis. Sicut et in omnibus epistoUs, loquens in eis de his : in quibus sunt quaedain difïicilia intellectu , quse indocti et instabiles dépravant , sîcut et CGBterasScripturas, ad suam ipsorumperditionem. Ep. Il, Petr. III , 16.

(2) On voit au contraire toute TK^llse rejeter avec indignation les ouvrages fabriqués par les hérétiques^ et publiés sous de faux noms, ainsi que les histoires pieuses, mais non autorisées , auxquelles on donnoit aussi le nom d'Évangiles. Fabricius compte jusqu'i\ cinquante de ces Evangiles. Au reste , avant Clément d'Alexandrie , mort Fan 21 5, il n*y apoîntd'inflice ni de vestige certain d'aucun Évangile îfpocryphe.

l66 K8SAI 8UR L INDIFFERENCE

un fait de cette nature. Les Pasteurs établis par les Apôtres , ou ceux qui leur avoient succédé , après avoir conversé long-temps avec eux ; les fidèles si zélés de s'instruire de ce qui intéressoit la religion qu'ils veiH>ient d'embrasser , auroient-ils pu croire qu'il existoit des écrits de ces mêmes Apôtres ; écrits que tous les chrétiens avoient ignoré jusque-là, quoiqu'ils fussent adressés , au moins quelques-uns , aux plus célèbres églises? La fraude eût donc été manifeste ; il eût donc «fallu que les Pasteurs et les fidèles se fussent réunis pour la seconder; et cela dans le temps même où ils faisoient profession d'une horreur profonde pour toute espèce de fraude , dans le temps où ils sacrifioient avec allégresse leurs biens , leurs vies , plutôt que de trahir , et même que de déguiser la vérité?

Et d'où seroit venu parmi eux cet accord universel pour autoriser le mensonge? Par quel motif auroient-ils, contre les principes de leur religion, et en violant ses préceptes les plus formels, favorisé la supposition de certains livres purement profanes, ou souffert qu'une main sacrilège altérât ceux qu'avoit inspirés l'Esprit divin? Apparemment les premiers chrétiens croyoient au christianisme , et le connoissoient* Ils ne mouroient pas dans les supplices pour ime foi-simu-

lée , OU dépourvue d*un objet précis. Donc le Nouveau-Testament contient l'histoire de Jésiîs- Christ telle que la racontoient les ApAttes, et sa doctrine telle qu'ils Tenseignoient ; et alors son authenticité est certaine : ou si l'on prétend que cette histoire et cette doctrine y sont altérées , il faut soutenir que les chrétiens , en mêiA'é temps qu'ils couroient au martyre pour rendre témoignage à Tune et à l'autre, se concertoîent dans toute l'étendue de l'empire romain , sous le couteau des persécuteurs , pour dénaturer cette même histoire, et pour détruire cette même doctrine, en répandant et autorisant des écrits • apocryphes où des imposteurs J'avoient corrompue.

Je ne sais s'il se rencontrera des hommes qui consentent à déclarer que ces étranges contradictions, disons mieux, ces impossibilités manifestes ne rebutent pas tellement leur raison , qu'elle ne soit prête à les admettre , plutôt que de reconnoitre l'authenticité de nos Livres saint». n se pourroit; et après tout , c'en estasses , non pour nos désirs , mais pour la cause que nous défendons. Se réduire volontairement à de par reilles extrémités , c'est se confesser vaincu. La vérité a de plus doux triomphes, elle n'en a point de plus grands. L'esprit superbe qui la hait, fuit devant elle jusqu'où il peut aller; comme le

i65 ESSAI SUR l'indifférence

sauvage, fuyant devant la civilisation , s'approche peu à peu de ces régîoos où luit à peine un reste de lumière, et où Ton n'aperçoit rien de vivant. Au reste, pour établir l'authenticité de l'Ecriture, rien ne nous obligeoit de faire voir à quels prodiges d'absurdité l'on est conduit, dès qu'on ose la mettre en doute. Oublions un moment ces conséquences absurdes; supposons qu'on parvienne à imaginer un enchaînement de circonstances possibles , par lesquelles on cxpliqueroit comment l'Ecriture, crue authentique , pourroit néanmoins ne l'être pas : qu'en résulteroit-il ? rien , absolument rien ; à moins qu'on ne montrât que ces circonstances ont existé réelle- • ment (i). Sans cela il n'y auroît plus de vérité

(i) C'est-à-dire, à moins q<i'on ne fît une nouvelle histoire certaine du peuple juif et de JésusTChrist, avec des matériaux qui n'existent nulle part. Moïse est antérieur de 1 100 ans à Hérodote, le plus ancien historien grec. Celui-ci étoit contemporain d'Esdras, qui réunit les livres canoniques, et les fit transcrire en caractères chaldaïques, au retour de la captivité. Nous avons une preuve matérielle et sans réplique du respect scrupuleux avec lequel il conserva l'intégrité du texte sacré. Les Samaritains, séparés des Juifs par un schisme qui dure encore , gardèrent leurs anciens exemplaires de la Loi. Ils ne peuvent s'être entendus pour l'altérer avec les Juifs qu'ils haïssoient, et dont ils étaient haïs mortellement. Or, le Pcn-

historique , plus de société, plus de famille. Car qu'est-ce qui empêcheroit de dire à un homme qui jouit paisiblement du nom et de l'héritage de ses aïeux : « Vous prétendez descendre » de tel ancêtre; c'est la tradition de votre » famille , confirmée par des titres où votre » filiation est tracée avec beaucoup de clarté et » d'exactitude apparente. Cependant je nie cette » filiation; je soutiens que la tradition qui l'at- » teste est mensongère, et que les titres qui l'é- » tablissent sont supposés , ou altérés. »

Que répondroit-on, par toute la terre , à l'auteur d'unpareil discours? Vous avez sans doute, , lui diroit-on , des preuves incontestables de ce que vous avancez avec tant d'assurance , contre

tateuque samaritain 9 écrit en caractères qui étoient ceux dont se servoît originairement le peuple juif, existe encore ; il est imprimé dans les polyglottes de Le Jay et de "Walton; ot, sauf quelques différences très-légères, et qui viennent presque toutes de la facilité avec laquelle les copistes ont pu confondre plusieurs lettres semblables, le texte en est parfaitement conforme au texte bébreu. La version des Septante, fixité environ trois siècles avant Jésus-Cbrist , n'offre non plus aucune variation importante pour le fond de l'histoire , ou pour la doctrine. Du reste, on peut voir dans le docte Huet de nombreuses preuves de l'authenticité des livres de Moïse, tirées des auteurs profanes. JD^mo//^^ Evang., Proposit,IVy cap. Il,

la notoriété publique. Quelles sont ces preuves ? faîtes-nous-les connoître.

« De preuves directes , répliqueroit-il , je ne » saurois vous en donner. Mais si vous voulez » bien considérer certaines circonstances que » j'ai imaginées en moi-même, et qui sont totites » possibles, quoique rien n'en prouve la réalîtç, • vous compi-endf ez parfaitement que, dans mon » hypothèse, les titres que je nie pourroîent être » faux , et la tradition que je refiise d^ admettre » pourroit être une erreur , ou une imposture. » Pense-t-on qu'après cette réponse qiielqu'ua fût tenté d'aller plus loin ? Le philosophe le plus ^ décidé y verroit-il autre chose qu'un trait de moquerie, ou de folie? Or la tradition de tout un peuple a-t-elle moins de poids que celle d'une famille? Les monumens publics d'une société , les titres de son origine , de ses lois , de ses croyances, ont-ils moins d'autorité que les titres domestiques d'un seul individu? Un homme pourra-t-il venir, sans renverser l'ordre entier des choses humaines, et sans blesser le bon sen;5 universel , opposer de simples conjectures , de vagues possibilités qull a conçues dans son esprit, au témoignage formel, constant, uniforme, d'une nation attestant des faits qui la concernent et qu'elle n'a pu ignorer? Et qu'y aura-t-il de certain si on rejette ce témoignage ?

Quoi ! Ton ne seroit pas écouté si Ton dispu-

toit à Hérodote son histoire , à Sophocle ses tragédies , à Cicéron ses harangues , et Ton auroit le droit de disputer au législateur des Hébreux , le livre où il a consigné les lois invariables qui ont perpétuellement régi sa nation ; livre sacré aux yeux de cette nation , qui , pour leprései'ver'des altérations les plus légères , ne cessa jamais d'employer des précautions tellement multipliées, j'ai presque dit tellement minutieuses , qu'il n'en existe aucun autre exemple ( I ) ! On auroit le droit de disputer aux Apôtres et à leurs disciples , les ouvrages que tous les chrétiens leur attribuent , qu'ils leur ont toujours attribués ! On auroit le droit de nier ce qu'ils affirment unanimement; le droit de leur dire : Vous ne connoissez ni l'origine de votre religion', ni son histoire, ni celui même que vous adorez !

En vérité, j'admire la confiance de certains

(1) V oyezYdihTicj f Des titres primitifs de la révélatfon , ou considérations critiques sur la pureté et l'intégrité du texte original des livres saints de rAncien-Testament. Rome, 1772. — tt Les écrits qu'ils faîsoient (les Pro- » phètes ) étoîent entre les mains de tout le peuple , et >» soigneusement conservés en mémoire perpétuelle aoz » siècles futurs. {Eœod. XVII ^ ï4-)** Bossuet, Hlft. univers., //• part, , ch. V » p, aaS. Edit, de Versaillei.

l'j'J ESSAI Sl^R L INDIFFÉRENCE ,

hommes, qui , après une si longue et si paisible possession , se présentent seuls pour contester à deux grands peuples leurs actes publics; qui veulent que leur assertion prévale sur le témoignage de tant de siècles. Mais si ce témoignage ne suffit pas pour produire la certitude , si ce qu'ont attesté uniformément de génération en généra^on des millions d'hommeS éclairés et sincères, peut être révoqué en doute, que sera-ce donc du témoignage isolé de quelques hommes ? et sur quel fondement les croira-t-on , si on refuse de croire à un témoignage d'une au- . torité incomparablement supérieure? Ne voit-on pas qu'en l'attaquant, on détruit toute certitude, toute croyance, toute raison; qu'on ne peut plus rien admettre comme vrai , rien rejeter comme •faux , puisqu'il n'y a plus de preuves possibles ; en un mot , qu'on établit le scepticisme absolu. Otez cette foi^ dit Aristote en parlant du consentement commun , vous ne direz rien de plus croyable (i).

jDès qu'on a reconnu l'authenticité de l'Ecriture (2) , on ne peut former de doute raison-

(1) Quod omnibus ità videtur, id ità esse dicimus ; qui ver6 hanc fidem velit lollere, uihilo ipse credibiliora dicet. Arist, Ethic, Nicomach,j lib, X,.cap. IL

(a). Newton, qui avoit fait une étude particulière des

EN MATIÈRE DE IVELlGiON. 173

nable sur la vérité des faits qu'elle contient. Presque tous ces faits , et principalement les plus merveilleux , sont des faits public ; ils se sont passés à la vue d'une multitude d'hommes à qui l'on n'a pu faire illusion , et qui n'ont pu vouloir se tromper eux-mêmes* Ils composent une histoire dontf outes les parties s'enchaînent, se supposent mutuellement , et qu'il est impossible d'ébranler sans renverser toutes les autres histoires. Enfin , sous quelque rapport qu'on les envisage , ils offrent des caractères de vérité si manifestes , tant de preuves de tout genre les environnent , ils sont appuyés sur tant de témoignages et des témoignages si divers , qu'à peine s*explique-t-on comment quelques esprits peuvent résister à desinombreuxmotifs decroyance. Considérons d'abord l'Ancien-Teslament. Il commence par le récit de la création. Dieu appelle l'univers, il sort du néant ; son auteur en dispose successivement toutes les parties, et y établit ce bel ordre que nous admirons (i). II

Livres saints , disoit au docteur Smith , chef du collège de la Trinité : a Je trouve plus de marques certaines d'au- » thenticité dans ia Bible , que dans aucune histoire pro- » fane quelconque. » IVaisoriy an Apology for christianify, in a séries of letters addressedto Ed, Gibbon, p. 62. (1) Dieu lui-même déclare que ce qu'il a fait est bon :

dit : QtJij^ 1^ lumière soit, et elfe fut(i). L'hoilbine est formé d'ua peu de limon ; le souffle de vie l'anime , et il devient l'image de Dieu , qui , en le créant à sa ressemblance , voulut le rendre digne

Et vidit quod esset bonum. Ce n'est pas sans motif que cette expression est répétée sept Ibis dans le premier chapitre de la Genèse* En inculquant que Dieu n'a rien fait que de bon. Moïse , ou plutôt l'Esprit saint qui l'inspiroit, célèbre la sagesse du Créateur aussi bien que sa puissance , et renverse le système des deux principes 9 fondé sur la tradition de la révolte des auges , que quelques philosophes avoîent défigurée. Ce système, ancien dans TOrient, et renouvelé par Manès, qui y mêla des rêveries nouvelles, ne s'est répandue que parce que Thomme coupable , en voyant le mal dans l'univers , a cru que l'univers lui-même étoit mauvais , et par conséquent l'ouvrage d'un mauvais principe. Si Rousseau avoit dit : « Tout étoit » bien , sortant de la main de l'Auteur des choses » , il nuroit parléVomme Moïse, et n'eût pas nié la chute de l'homme, qui seule a dérangé l'harmonie delà création. (i) Dixitque Deus: Fiat lux, et factaestlux. Gen,I, 3. L'hébreu est plus concis encore : '^^^ ^j-|^l '-j'i^ ^j^f

Sit lux , et fuit lux. Suivant le récit de la Genèse, les corps célestes ne furent créés qu'après la lumière. C'est, ce nous semble , une preuve très-forte que ce récit n'est point une intention de Moïse. Accoutumé , comme tous les hommes, à regai'der le soleil coiome le principe et le foyer de la lumière, il n'auroit jamais pensé à sépareices deux choses , s'il n'avx)it écrit que d'après ses propres idées.

KN Mi^TlfeRS DE RELIGION.

d'entrer en société avec lui : magnifique prérogative qui le rapproche des purs esprits , et annonce ses liantes destinées. Il prend possession de la terre en donnant à chaque être vivant son nom (1) , et c'est par la parole qu'il exerce premièrement sa puissance, qu'il se fait reconnoitre comme souverain. Cependant il n* était pas bon que l'homme fût seul. Faisons-lui , dit le Seigneur, mie aide semblableàlui (2). Alors , delà susbtance même d'Adam il forme la femme , il la lui donne pour compagne (3) , et désormais ils fieront deux dans une mime chair (4) : expression qui nous montre, dans l'unité de la première famille, l'unité du genre humain.

Dieu place ces créatures heureuses dans un lieu de délices, que TEcriture appelle le Paradis de volupté (5). La nature leur étoit soumise , mais à la condition qu'ils seroient euxmêmes soumis à son auteur. A moins d'être pri-

(i) Gènes. II, 19 et 20.

(2) Dîxît qiioqiie Dominus Deus : Non est bonum esse hominem solum : faciamus ei adjutoriuin simile sibi. Gènes, II , 18.

(5) Ibid., 21 et 22.

(4) Et erunt duo in carne unA. Ibid,. 24.

(5) Tulitergo Dominu.s Deus hominem, et posuit <;uu» in Paradiso voluptalis. Ibid.j i5.

l-jii ESSAI SUR j/iNDIFFÉRENCE

vés de toute espèce dé rapports avec les autres êtres , ils ne pouvoient vivre indépendans. Pour entrer dans la société dont ils dévoient être membres, dans la société des intelligences dont Dieu est le roi ^ il falloît qu'il connussent un ordre moral , des lois , des devoirs ; pour mériter, il falloit qu'ils obéissent librement. En cela consiste la perfection des créatures raisonnables ; et puisque Dieu avoit daigné les appder à cette perfection , il ne pouvoit leur refuser le moyen d y parvenir ; sa bonté leur devoit un commandement ^ afin qu'ils pussent s'élever jusqu'à l'obéissance libre ^ jusquala vertu.

En efi*et , « il donne un précepte à l'homme , » pour lui faire sentir qu'il a un maître; un pré- » cep te attaché à une chose sensible , parce que » l'homme étoit fait avec des sens , un précepte » aisé 5 parce qu'il vouloit lui rendre la vie com- » mode tant qu'elle seroit innocente. »

« L'homme ne garde pas un commandement » d'une si facile observance : il écoute l'esprit » tentateur (i), » Y antique serpent (2) ^ chef des

(1) Bossuet, Disc, sur Thist. univers., IP part., ch. I, p. 166. Edit. de Versailles.

(2) Draco ille magnus , serpens anliquus^ qui vocatur Diabolus , et Satanas, qui seducit universum orbem. JpocaLf XI ï y 9. Scheitam» Satan , signifie en arabe, dit

EN MATIÈRE DE RELIGION. i "^

Singes maudits qui , créés dans la sainteté , car Dieu ne fait rien que bon , se laissèrent séduire à l'orgueil , et furent chassés du ciel- à cause de leur révolte.

Entraîné dansleur désobéissance, Thommeest associé à leur perte. Il viole la défense que Dieu ' lui avoitfaitede manger du fruit de Tarbre de la science du bien et du mal ; et^de ce premier péché^ qui corrompt la nature humaine dans son principe , sortent tous les crimes dont la terre sera bientôt comme inondée, les maladies, les chagrins, les inquiétudes, les douleurs, et enfin la mort (i) , si affreuse à tout ce qui vit , et que doit suivre une mort plus terrible (2).

« Mais pendant que les rigueurs de Dieu nous » épouvantent , admirons comme il tourne nos » yeux vers un objet plus agréable, en nous dé-

d'Herbelot, noi> seulement le Diable, mais un serpent. Biblioth, orient,^ tom, V ^ p. 192.

(1) Stipendia enini peccati.» mors. Epist, ad Rornanos, VI ^ 23.

(a) £t infernus et mors missi sunt in stagnum ignis HaBC est mors secunda... Timidis autem , et incredulis , et execratis, et liomici^lis, et fornicatoribus, et veneficis , et idolatris, et omnibus mcndacibusjpars iilorum crilin slagno ardenli ignc et sulphure ; quod est mors secundo ApocaL XX 3 1^; et XXI , 8.

Page 1