‹ Essai sur l'indifférence en matière de religionChapitre 15 sur 51 · ESSAI SUR L'IIN'DIFFERENCE · texte numérisé non relu

ESSAI SUR L'IIN'DIFFERENCE

(( classez, jugez vous-mêmes de ce que je dis *, ne vous « laissez imposer par aucune autorité, ni par les Pères, « ni par les conciles, ni par vos aïeux, ni par les réfor- « mateurs même , imparfaits comme vous, faillibles a comme vous, ni par leurs confessions de foi et leurs « synodes^; quand il s agit de soi, de ses réflexions, de « son jugement, de sa propr,e responsabilité, que signi- « fie ce respect irréfléchi pour ratitiquité'^"! » Tel est le langage de la Réforme. Mais considérez la suite : à peine a-t-elle déféré à la raison individuelle le jugement de tous les devoirs, que la Religion, perdant son caractère de loi, n'est plus à ses yeux qu'une science * toujours susceptible de perfectionnement, et sujette à toutes les réformes que le bon sens et le talent opèrent *. Dès lors il lui faut reconnoitre que la Religion, ainsi conçue, est hors de la portée de la plupart des hommes **, et

* Causes qui retardent, chez les M formés, les progrès de la théologie, par M. Chêne vière, pasteur, et professeur de théologie dans l'académie de Genève, 1819.

2 Ibid., p. 24 et suiv.

5 Ibid., p. 32.

* La science substituée à la foi, voilà le principe de toute erreur; et l'hérésie ne fait autre chose que répéter aux hommes les paroles du tentateur : « Vous serez comme des dieux, sachant; eritis sicul dli, « scientes. »

* Causes qui retardent, chez les Réformés, les progrès de la théologie, p. 29 et 41.

" Un évoque anglican, le docteur "Watson, s' adressant à son clergé, confesse ingénument qu'il ne lui est pas aisé de dire quelle est la vraie doctrine chrétienne; il n'en sait rien, non plus que Y Eglise, et tout ce qu'il semble craindre, c'est que les pasteurs qu'il doit diriger s'imaginent en savoir davantage. Ses paroles méritent d'être citées : « Je « crois plus sûr de vous dire où la doctrine chrétienne est contenue, « que ce qu'elle est. Elle est contenue dans la Bible; et si, en lisant « ce livre, vos sentiments concernant es doclrines du christianisme

condamner Jésus-Christ, dont les enseignements s'adressoient à tout le peuple sans distinction, en s'élevant contre les théologiens qui se font des partisans dans les classes les moins instruites et parmi des gens incapables de juger , et veulent faire prendre parti, sur des doctrines qui touchent à des abîm'es , le simple artisan, V homme non lettré, lesquels répètent des mots qu'ils ne peuvent comprendre *.

« clifféroient de ceux de \olre voisin, ou de ceux de l'Église, soyez « persuadé, de votre côté, que l'infaillibilité vous appartient aussi peu « qu'à l'Église. » — « / think it sa fer to tell you, wliere they are « contained (ihe Christian doctrines), than, what they are. They are « contained in the Bible, and if, in reading that book, your senti- « ments concerning the doctrines of christianity should be différent « ofthose ofyour neighbour, or from those ofthe Church, be persua- « ded, on your part, that infallibility appertains as Utile to you, as « it does to the Church. » Bishop Watson's charge to his clergy, in 1795. — « Il n'y a, dit Rousseau, que les bons raisonneurs qui puis- « sent avoir une foi solide et sûre. » [Lettres de la Montagne, p. 89.) Je voudrois bien savoir comment on sera certain d'être un bon raisonneur. Au reste les protestants vont aujourd'hui plus loin que Rousseau, puisque l'évéque Watson, qui se croyoit sans doute un bon raisonneur, pensoit si peu que cela suffit pour avoir une foi solide et sûre, qu'il ne savoit pas même quelle étoit sa foi.

• Causes qui retardent, chez les Réformés, etc.; par M. Chenevière, pasteur, etc., p. 50 et 51. — Les anglicans sont, comme les calvinistes, obligés de renoncer à la plupart des dogmes chrétiens, à cause des difficultés qu'ils présentent à la raison particulière. l\é avouent expressément l'impossibilité oii sont presque tous les hommes de reconnoître, par la méthode protestante, la véritable doctrine de Jésus-Christ ou la vraie Religion. Voici de quelle manière s'exprime à ce sujet Edouard Ryan, vicaire de Donoghmore, en Irlande : « Les questions « agitées dans les Pays-Bas relativement à la Trinité, à la prédestina- « tion, à la grâce, à la réprobation, à la satisfaction, au salut des enct fants, etc., étoient trop obscures pour être jamais décidées; et on « pouvoit aisément les faire renaître lorsque l'occasion l'exigeoit. Il « est diaboUque de diviser les hommes par des controverses de peu « d'importance, ou même par des controverses importantes, dont le

Qu'ajouter à ces aveux, et que pourrions-nous dire de plus fort pour montrer l'impuissance où est la raison de conduire les hommes à la connoissance certaine de la vraie Religion et delà véritable Église? Et qu'on ne s'étonne pas d'entendre la Réforme parler ainsi. Les novateurs, en se séparant de l'Église catholique, dévoient nécessairement nier toute autorité spirituelle, et, par une conséquence immédiate, fonder leur foi sur la discussion, ou soumettre la loi divine au jugement de chaque individu. Aussitôt les opinions se multipliant à l'infini, et les plus doctes ne pouvant convenir entre eux d'aucun symbole, il devenoit évident qu'au miHeu de tant de disputes et de ténèbres, le peuple, incapable d'examiner, l'étoit également de juger, ou, en d'autres termes, que la Religion étoit inaccessible au peuple : terrible mais inévitable conséquence du système des déistes et des protestants.

Il résulte de ce qui précède, que la raison individuelle, abandonnée à elle-même , va nécessairement s'éteindre dans le scepticisme absolu ; que les plus forts esprits ont, dans tous les siècles, unanimement reconnu son impuis-

« sujet est trop abstrait ou trop difficile pour le commun des hommes. « Ceux qui disputèrent avec véhémence sur de pareilles questions, « doivent avoir été influencés par quelque motif d'intérêt personnel, « ennemis du Christianisme, ou étrangers à son esprit. La discussion « de pareils sujets éloit plus propre aux diables qu'à des prédicateurs « de la paix. » Bienfaits de la Religion chrétienne, tom. II, ch. vi, p. 196, 197. Jamais, peut-être, rien d'aussi étonnant que ces paroles n'a été écrit par un chrétien depuis l'origine du christianisme. C'est ôlrc étranger à son esprit, et même son ennemi, que de s'occuper des principaux mystères delà foi. Ou ils onl peu d'importance, ou, en tout cas, les hommes ne doivent pas s'en inquiéter, parce qu'ils sont trop abstraits pour le commun d'entre eux. C'est aux diables qu'appartient la discussion de pareils sujets; c'est à eux de décider ce qu'on doit croire sur la satisfaction du Sauveur, sur la grâce et la Trinité. Obstupescite cœli super hoc!

sanco, et l'impossibilité d'arriver par elle à aucune certitude sur les objets qui nous intéressent le plus ; que ceux même qui soumettent la Religion à son jugement avouent qu'elle n'est propre qu'à créer des doutes, comme le démontre d'ailleurs l'expérience universelle, et confessent en outre que le peuple est incapable de juger ; d'où il suit que la voie de raisonnement, d'examen ou de discussion, absurde, impossible, ridicule, selon Jurieu et selon Rousseau lui-môme, qui fait en d'autres termes le m.ôme aveu, n'est pas le moyen général offert aux hommes pour discerner avec certitude la vraie Religion.

Nous ne craignons pas de le dire, on ne répondra point aux preuves sur lesquelles nous avons établi cette vérité. Mais on les contesteroit toutes, que la question seroit encore péremptoirement décidée parle témoignage du genre humain. Quel peuple pensa jamais que la Religion fut soumise au jugement de chaque homme? qu'on pût légitimement mettre en doute ses dogmes et ses préceptes ? Citez une ReHgion qui ne repose pas, dans l'opinion de ses sectateurs, sur une révélation divine, et par conséquent sur une autorité à laquelle la raison humaine doit se soumettre ; une rehgion où l'on ne dise pas je crois avant d'avoir conçu, avant d'avoir examiné; une Rehgion qui se propage et se conserve par d'autres moyens qu'un enseignement positif ^ lequel détermine les croyances du peuple? Cet enseignement existe dans les sectes les plus indépendantes, sans quoi elles n'auroient pu se former ; il y existe tant qu'elles durent ; et quand le principe contraire vient à prédominer, toute Rehgion cesse, comme on le voit aujourd'hui parmi les protestants.

Accuserez-vous d'erreurs toutes les nations et tous les

* Le culte des dieux, dit Sénèque, est i églé pav des lois : Qwntodo sinl (In colendi, solet prsecîpi. Ep. 95. '

Siècles? direz-YOus au genre humain : Tu t'es perpétuellement trompé depuis ton origine? Alors ne cherchez plus la. vraie Rehgion, déclarez qu'elle n'existe point, ou qu'il est impossible de la reconnoître ; déclarez que la raison, à qui vous en appelez, n'est qu'un mot, qu'on ne peut en croire ni celle de tous les peuples, ni, bien moins encore, la sienne même; niez Dieu, niez l'homme et les rapports qui les unissent ; ou plutôt taisez-vous : qui rejette la raison, n'a pas même le droit de nier ; il ne lui reste que le doute. Le doute seul donc vous appartient; jouissez-en, épaississez ses ténèbres autour de votre inteUigence rcpoussée loin de tout ce qui est, et que, reléguée en ellemême, s 'interrogeant en vain sur sa propre vie, elle s'endorme de lassitude entre Dieu qu'elle a perdu et le néant qu'elle ne sauroit retrouver.

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