CHAPITRE lY
DES CULTES IDOLATRIQUES.
Les grandes erreurs de l'esprit étoient à peu près inconnues dans le monde avant la philosophie grecque *. C'est elle qui les fit naître, ou qui au moins les développa, en affoibhssant le respect pour les traditions, et en substituant le principe de l'examen particuher au principe de foi. Elle enhardit les désirs du crime ; et, opposant la raison de chacun à la raison de tous, à la raison de Dieu même, elle rompit les derniers liens qui contenoient l'orgueil, et le soumettoient àla vérité. Dès lors cette force intérieure et toute spirituelle, qui est la vie de l'homme,
" Nous ne croyons pas qu'on pût citer dans tous les siècles antérieurs un véritable athée. Lorsque nous lisons ce passage des Psaumes : « L'"in- « sensé a dit dansson cœur : Il n'y a point de Dieu; » il ne s'agit pas do l'athéisme dogmatique ou réel, mais de l'effort d'une conscience coupable qui repousse le souvenir du Dieu dont elle craint la justice; et c'est ce qu'expriment clairement les paroles suivantes : « Us se sont corrompus, a ils sont devenus abominables dans leurs désirs : il n'en est pas un ce qui fasse le bien, il n'en est pas un seul. » Ps. xni, 1 et 2.
et plus encore celle des natiojis, s'éteignit à vue d'œil. Quelque funeste que fût l'idolâtrie, elle étoit cependant compatible avec un certain degré d'ordre social ; elle ne détruisoit pas les peuples, parce qu'elle laissoit subsister les vérités nécessaires dont se composoitla Religion donnée primitivement au genre humain ^ Malgré les faux cultes, on croyoit partout à la Divinité, aux lois de la justice, aux peines et aux récompenses d'une autre vie; partout on reconnoissoit la nécessité du culte, dont partout aussi le sacrifice étoit le fond essentiel. Point de société possible sans CCS croyances, et la preuve invincible de leur universalité, de leur perpétuité, c'est l'existence universelle et perpétuelle de la société. La philosophie seule les ébranla; elle introduisit, sous le nom de sagesse, le mépris des choses saintes, le doute et l'incréduhté ^. Cette maladie terrible, passant de la Grèce à Rome, s'y manifesta d'une manière alarmante pour l'État vers le déchn de la république, dont elle hâta les derniers moments. Répandue surtout parmi les grands, toujours les premiers à se corrompre, on pouvoit prévoir l'époque où elle envahiroit le peuple entier. Les calamités de ces temps affreux, les suites épouvantables de l'oubli des devoirs, rien n'arrêta l'audace des esprits, qui, ayant perdu peu à peu jusqu'aux dernières lueurs de la foi, traversoient en tous sens les ténèbres avec inquiétude, et finirent par s'y reposer
* Ces fausses religions, en ce qu'elles ont de bon et de vrai, ont pu suffire absolument à la constitution des États. Bossuet, Polit, tirée de l'Écrit, sainte, liv. YIII, ait. 2.
* A la Chine et dans les pays voisins où il se trouve, quoique en moindre nombre qu'on ne l'a voulu faire croire, des incrédules parmi les lettré?, ces incrédules appartiennent tous à des sectes philosophiques assez récentes et opposées entre elles. Là, comme partout, l'erreur n'est que la négation d'une vérité crue universellement, une révolte de îa raison individuelle contre la raison générale, contre la tradition.
avec im calme effrayant. Jamais une pareille leçon n'avoit été donnée aux hommes. La raison affranchie de l'autorité ne connut plus aucune règle ; elle renversa les croyances, les mœurs, les lois, tout ce qui soutenoit l'empire. Miné par sa base, on vit cet énorme édifice pencher : les peuples se troublèrent, la terre s'émut, comme aux approches de sa fin : alors une voix se fit entendre, la voix du Seigneur Dieu des vertus ; les nations accoururent, et contemplèrent son œuvre ; un grand prodige vçnoit de s'opérer ^ Une croix avoit sauvé le monde, et le Christianisme s'élevoit sur les ruines de la philosophie et de l'idolâtrie.
Quoique celle-ci, par ses conséquences immédiates et directes, ne fût pas aussi dangereuse que la philosophie pour la société, elle n'en étoit pas moins un des crimes les plus graves que l'homme pût • commettre, et un principe toujours agissant de dépravation morale et intellectuelle. On ne doit donc pas s'étonner que Dieu la défende avec tant de force dans l'Écriture, et prononce contre elle des peines si sévères. Mais ce qui peut justement surprendre, ce qui mérite d'être examiné comme un des plus étranges phénomènes qu'offre l'histoire du genre humain, c'est ce penchant universel des peuples pour des cultes aussi absurdes que honteux, pour cet ignoble servage qui révolte également la conscience et la raison, penchant qu'on observe encore aujourd'hui dans une portion considérable du monde, et que le Christianisme seul a Vaincu.
La première cause d'un fait si extraordinaire se trouve sans doute dans la dégradation originelle de notre nature, et il suffiroit pour la prouver. Mais avant de rechercher comment l'idolâtrie s'est établie, il est nécessaire de mon-
* Conturbatae sunt gentes et inclinala surit régna : dédit vocem suam; mota est terra; Dominus -virlutum nobiscum, susceptox nostcr Deus Jacob. Venite etvidete opéra Domini, qua) posait prodigia super terram. Ps. XLv, 7-9.
trer en quoi proprement elle consiste ; ce qui. exige qu'on ait d'abord une juste idée de la Religion révélée primitivement ou de la vraie Religion ; car toute erreur est fondée sur quelques vérités dont on abuse, comme le remarque Bossuet dans un passage que nous citerons bientôt en entier.
Un Dieu unique, immatériel, éternel, infini, tout-puissant, créateur de l'univers ; tel étoit le premier dogme de la Religion primitive, et la tradition, ainsi que nous le ferons voir, en conserva perpétuellement la connoissance chez tous les peuples. Tous les peuples, instruits par elle, connoissoient aussi la nécessité du culte, c'est-à-dire de l'adoration, de la prière et du sacrifice, la loi morale, l'existence des bons et des mauvais anges, la chute de l'homme dégénéré, et le besoin qu'il avoit d'expiation, enfin l'immortalité de l'âme, et T éternité des peines et des récompenses futures.
La vraie Religion se composoit de ces croyances antiques et universelles qui renfermoient tous les devoirs de l'homme, la loi de son esprit, de son cœur et de ses sens ; et l'on ne peut guère douter qu'elle n'ait longtemps subsisté sans altération, au moins essentielle.
G'étoit un des points de la doctrine ancienne, que Dieu gouvernoit le monde, même matériel, par le ministère des esprits, à chacun desquels il lui avoit plu d'attribuer certaines fonctions. H se servoit des bons pour maintenir l'ordre général, pour veiller aux empires, pour protéger les hommes et répandre sur eux ses bienfaits ; il permettoit aux mauvais de les éprouver, comme on le voit dans l'histoire de Job, ou les chargeoit d'exécuter les arrêts de sa justice * . Partout l'Écriture rappelle ce merveilleux mi-
* Misit in eos iram indignationis suœ : indignationem, et iram, et tribulationem ; immissiones pcr angelos malos. Ps. lxxvii, 49. Mittit
nistère des anges, et, à quelque époque qu'on veuille remonter, on ne trouvera point sur la terre de tradition plus constante.
L'Évangile nous montre Jésus-Christ lui-même tenté par Satan, et guérissant des hommes soumis à la puissance des esprits de malice. Il nous enseigne que les petits enfants, tendre objet des soins d'une providence maternelle, ont des anges préposés à leur garde * ; tant est grand le prix de notre ame aux yeux de Dieu ! Toiis les esprits célestes sont ses ministres, selon saint Paul, et il les envoie pour nous aider à recueillir l'héritage du salut ^, pour nous défendre contre celui qui a été homicide dès le commencement ^, et qui tourne sans cesse autour de nous, comme un lion, pour nous dévorer * ; car nous n'avons pas à lutter seulement contre la chair et le sang, mais contre les principautés et les puissances y contre ceux qui ont pouvoir dans ce monde de ténèbres, contre les esprits méchants répandus dans lair ^
gi quidem Dominas in iram et furorem suum per angelos pessimos. S. Hieron, ad Ephes., i, 7, p. 574. — Malis pœnas irrogaii et per bonos angelos, sicut Sodomilis, et per malos angelos, sicut iEgyptiis legimus : justos vero corporalibus pœnis per bonos angelos tentari et probari, non mihi occurrit. S, Aug., Enarrat. in psal. lxxyii, n. 29, tom. lY, col. 834, éd. Bened.
* Yidetc ne contemnctis unum ex bis pusillis; dico enim vobis, quia angeli eoriim in cœlis sernper \ident faciem Patris met qui in cœlis est. Mat th., xvni, 10.
^ Nonne omncs sunt adniinistratorii spiritus, in ministerium missi propter eos qui hœreditatem copient saluùs. Ep. ad Hebr., i, 14.
^ Yos ex pâtre Diabolo estis... ille homicida erat ab initio. Joarm,, vni, 44.
* Adversarius vester Diabolus, tanquàm leo rugiens, circuit quaerens quem devoret. Ep. I Petr., v. 8.
^ Quoniàm non est nobis coUuctatio adversiis carnem et sanguineni, sed adversùs principes et potcstates, adversùs mundi rectores tene-
Dépositaires fidèles de l'antique tradition confirmée par l'enseignement de Jésus-Christ et des apôtres, les saints Pères, d'une voix unanime, nous apprennent que la providence du Très-Haut s'étend à tout ce qui existe, et qu'il se sert, pour l'exécution de ses desseins, du ministère des anges. Ils gouvernent l'univers et le conservent. Ils président à toutes les choses visibles, aux astres du ciel, à la terre et à ses productions, au feu, aux vents, à la mer, aux fleuves, aux fontaines, aux êtres vivants. Ils présentent à Dieu les prières des hommes ; associés à sa vaste administration, ils ne dédaignent aucune des fonctions que leur confie le Tout-Puissant, et chacun d'eux se renferme dans l'emploi qui lui est prescrit. Ainsi parlent saint Justin, AthénagorC; Tlièodoret, Clément d'Alexandrie, saint Grégoire de Nazianze, Origène, Eusébe de Césarée, saint Jérôme, saint Augustin, saint Hilaire, saint Ambroise, saint Jean Chrysostome, saint Cyrille et saint Thomas ^
Écoutons maintenant Bossuet expliquant la même doctrine : « Nous voyons avant toutes choses, dans ce Hvre
brarum liarum, conlra spiritualia nequitiae in cœlestibus. Ep. ad Eph,, YI, 12.
* 0' Qîbç TÔv Trâvrâ xôafio'j Ttotvjffaî, x. t. 1. Justiïl., opoh, II, n. 5. — Athenag. légat, pro Christ., n. 10.
Docetur nihil negligenter et sine cura à Deo administrari, sed ipsum omnia dispensare sanctorum angelorum ulendo ministcrio. Theodoret, q. 82 in Gènes.
Idem Plato quos ex Scriplurâ habemus parvulorum ac minimorum angelos qui Deum videant, et diligentem illam vigilemque curam quaî à proesidibus ac tutelaribus angelis in nos derivatur aperiens, ità scribcre non dubitat. Cletn. Alex., lib. V, Stromat. '
Pronaque ad obsequium pars altéra sustinet orbem, Auxilioque suc servat...
S. Gregor. Nazian., carm. G.
Omnibus rébus angeli président tani terrae et aqua^ quàm aeri et igni, id est prœcipuiselementis, et hoc ordine perveniunl ad omnia animalia
« divin (l'Apocalypse), le ministère des anges. On les voit « aller sans cesse du ciel à la terre, et de la terre au ciel ; « ils portent, ils interprètent, ils exécutent les ordres de
adomne germen, ad ipsa quoque astra cœli. Origen., Homil. 8 in Jerem.
Virtutes hujus mundi ministeria ità suscepisse, ut illîe terrae vel arborum germinationibus, illœ fluminibus ac fontibus, aliaj ventis, aliae marinis, aliae terrcnis animalibus praBsint. Id., Homil. in Josue, 23.
Divinas illas virtutes qu» summi Patris numine orbi universo président, bonorum divisioni accommodât. Euscb., Prœpar. evang., lib. YII. Cùm divinas quasdam ac Dei praepotentis famulas administratasque virtutes agnoscamus. M., ibid., cap. xv.
NonnuUi eos angelos esse arbitrantur, qui quatuor elementis président, terrae videlicet, aquse, igni et aeri. S. Hyeron., Comment, in ep. ad Galat., lib. II, cap. iv, tom. IV. Édit Benedict., col. 266.
Unaquœque res visibilis in hoc mundo habet angelicam potestatem sibi prœpositam, sicut aliquotlocisScriptura divina testa tur. S. August., Lib. de divers, quœst. octoginta-tribus; quœst. LXXIX, tom.^I, col. 69.
Sublimibus angelis, Deo subditè fruentibus et Deo beatè servientibus, subdita est omnis natura corporea, omiiis i^rationalis vita, omnis voluntas vel infirma vcl prava, ut hoc de subditis vel cum subditis agant quod naturge ordo poscit in omnibus, jubente illo cui subjecta sunt omnia. Id de Gènes, ad litter., hb. YIII, cap. xxiv, tom. III, col 241. Spiritus rationales cœlestibus corporibus prsesidentes. M-, deutilit. jejunii, serm., cap. i, tom. YI, col. 613.
An ipsos quoque angelos qui in istius mundi laboribus divcrsa suslinent ministeria, sicul in Apocalypsi legimus. S. Ambr., Ep. 34.
Fidelium orationibus prœesse angelos absoluta auctoritas est. S. Hilar., Comment, in cap. xvni. Matth., n. 5.
Constituit Deus angelos secundùm climata orbis, ut singuli curam gérèrent, quemadmodùm ait et Moyses, singularum gentium. Constituit autem adinanimem creaturam regendam, solem, et lunam, et terram et quae in iis sunt ut hominum usibus inservirent. S. Joan. Chrysost., Homil. in natal. Christi, apud Photium, cod. 277.
Sanctus Paulus scribit de sanctis angelis omnes esse administros spiritus ad ministerium missos propter eos qui haeredilatem salutis acccpturi sunt, quod non est obscurum. Omnia enim ab istis supernis potcslalibus cum ordinc administranlur, honorisque et administrationis Icrmini cujusque sunt constituti à Deo quia omnia pro arbitratu suo dispensât. Idem tamen quasi jugum est omnibus sanctis spirilibus, qui non
« Dieu, et les ordres pour le salut, comme les ordres pour « le châtiment... Tout cela n'est autre chose que l'exécu- « tion de ce qui est dit, que les anges sont esprits admi- « nistrateurs envoyés pour le ministère de notre salut. (( Tous les anciens ont cru, dès les premiers siècles, que « les anges s'entremettoient dans toutes les actions de « l'Eglise : ils ont reconnu un ange qui intervenoit dans « l'oblation, et la portoit sur l'autel sublime qui est Jésus- « Christ ; un ange qu'on appeloit Vange de V Oraison, qui « présentoit à Dieu les vœux des fidèles ^ . . .
(( Les anciens étoient si touchés de ce ministère des « anges, qu'Origène, rangé avec raison par les ministres a au nombre des théologiens les plus sublimes, invoque « publiquement et directement l'ange du baptême, et lui (( recommande un vieillard qui alloit devenir enfant en « Jésus-Christ par ce sacrement l . .
« 11 ne faut point hésiter à reconnoitre saint Michel « pour défenseur de l'Éghse, comme il Tétoit de l'ancien ({ peuple, après le témoignage de saint Jean ^, conforme à « celui de Daniel *. Les protestants qui, par une grossière « imagination, croient toujours ôter à Dieu tout ce qu'il « donne à ses saints et à ses anges dans l'accomplissement « de ses ouvrages, veulent que saint Michel soit, dans l'A- « pocalypse, Jésus-Christ même le prince des anges, et
indignum censent servitutem, sed honori ducunt. S. Cyril., lib. I. in Isa., orat. 4.
Sicut inferiores angeli qui habent formas minus universales reguntur per superiores, ità omnia corporalia reguntur per angelos. Et hoc non solùm à sanclis doctoribus ponilur, sed ctiam ad omnibus philosopliis qui incorporcas substantias posuerunt. S. Thom., I part., quîest. CX, art. 1.
* Tertul., de Oral., 12.
2 Orig., Homil. I, in Ezech.
^ Apocalyp., xn, 7.
* Daniel, x, xui, xxi et xxii, 1.
« apparemment dans Daniel le Verbe conçu éternellement « dans le sein de Dieu : mais ne prendront-ils jamais le {( droit esprit de l'Écriture? Ne voient-ils pas que Daniel « nous parle du prince des Grecs^ du prince des Perses *, « c'est-à-dire, sans difficulté, des anges qui présidoient « par l'ordre de Dieu. à ces nations, et que saint Michel « est appelé dans le même sens le prince de la synagogue, « ou comme l'archange Gabriel l'explique à Daniel, Michel « votre prince ^? Et ailleurs plus expressément : Michel « un grand prince qui est établi pour les enfants de votre (( peuple^
a Quand je vois dans les prophètes et l'Apocalypse, et « dans l'Évangile même, cet ange des Perses, cet ange « des Grecs, cet ange des Juifs, l'ange des petits enfants « qui en prend la défense devant Dieu contre ceux qui les « scandaUsent, l'ange des eaux, l'ange du feu, et ainsi des « autres : et quand je vois parmi tous ces anges, celui « qui met sur l'autel le céleste encens des prières, je re- « connois dans ces paroles une espèce de médiation des « saints anges. Je vois même le fondement qui a pu donner « occasion aux païens de distribuer leurs divinités dans « les éléments et dans les royaumes pour y présider ; car « toute erreur est fondée sur quelques vérités dont on « abusé.
« Je vois aussi dans l'Apocalypse, non-seulement une « grande gloire, mais encore une grande puissance dans « les saints *. »
L'existence de bons et de mauvais esprits qui concourent, quoique d'une manière différente, à l'exécution des dessehis de Dieu, et sont comme les instruments de
* Daniel, x, i, 20.
2 ma., 21.
^ Daniel, xn, i.
^ Préface de l'Apocalypse, cli. xxvi^,
sa providence dans le gouvernement de F univers, même matériel * ; Timmortalité de l'âme et l'état de gloire et de puissance où les justes sont élevés après cette vie : ces croyances, aussi anciennes que le genre humain, appartiennent donc à la tradition universelle, et voilà pourquoi, consacrées par le Christianisme, elles font partie de la doctrine de la société universelle ou catholique.
Un homme d'un vaste savoir ^ a prouvé qu'elles se trouvoient chez tous les peuples de la terre ; que les Grecs les avoient reçues des Égyptiens et des Phéniciens ; que l'antiquité entière a reconnu l'existence d'esprits inférieurs au Dieu suprême, et créés par lui pour présider à l'ordre de la nature, aux astres, aux éléments, à la génération des animaux. Le monde, selon Thaïes et Pythagore, est plein de ces substances spirititelles ^. On les croyoit
* Sunt autem alii philosoplii, et hi quidem magni atque nobiles, qui deorum mente atque ratione omnem mundum adminislrari, et régi censeaiit : neque vero id solum, sed etiam ab iisdem vitse hominum consuli, et provideri. Nam et fruges, et reliqua, quœ terra pariât, et tempestatcs, ac temporum varietates, cœlique mutationes quibus omnia, quse terra gignat, maturata pubescani, a diis immortalibus tribui generihumano putanl. Cic, de nat. Deor., lib. I, cap. ii.
* Huet, Alnetanse quœst., lib. II, cap. iv, p. 126 à 437. 5 Oùai'a? ^vxtxà.ç. Plutarch.-, de Placit. philos., lib. I, cap. viii, et
Diog. Laërt. in Thalet. — Elva ts tzûvtoc. tôv képx ^rjx^'-* s^w-ttAsov. Laërt. in Pythag. — C'est aussi la doctrine de Confucius : elle est principalement consignée dans les Ssé-cJiou, ou Les quatre livres, composés par ses quatre principaux disciples, qui écrivirent les leçons qu'ils avoient reçues de lui, en s'appuyant presque toujours des propres paroles de leur maître. Dans le Tchoâng yoùng, dont Tsseù-ssè, petit-fils de Confucius, est l'auteur, on lit ces paroles ; « Khoungtseu (Confucius) « a dit : Que les vertus des esprits sont sublimes ! on les regarde, et « on ne les voit pas ; on les écoute, et on ne les entend pas; unis à la <( substance des choses, ils ne peuvent s'en séparer : ils sont cause que « tous les hommes, dans tout l'univers, se purifient et se revêtent a d'habits de fcte, pour offrir des sacrifices; ils sont répandus comme « les Ilots de l'Océan au-dessus de nous, à notre gauche et à notre
répandues dans les deux et dans l'air. Elles se divisoient en deux classes, l'une des esprits bons, l'autre des esprits mauvais *, inférieurs aux premiers ^. Platon parle même d'un prince d'une nature malfaisante ^, préposé à ces esprits chassés par les dieux et tombés du ciel *, dit Plutarque. La croyance des anges gardiens ou des génies destinés à veiller sur l'homme, depuis sa naissance jusqu'à sa mort, n'étoit ni moins ancienne, ni moins générale.
Avant de montrer comment le genre humain en abusant de ces vérités tomba dans l'idolâtrie, nous ferons observer qu elle n'est pas la négation d'un dogme, mais la violation d'un précepte et du premier de tous, celui qui or-
« droite. » L'invariable Milieu, ouvrage moral de Tseîi-ssè, en chi^ nois et en mandchou, avec une version liltêrale latine, une traduction française et des notes, etc. ; par M. Abel Rémusat, ch. xvi, p. 59. Paris, 1817.
* Empédocle disoit que les mauvais démons sont punis des fautes qu'ils ont commises. Plutarch., de Isid et Osir.
2 Ah! si c'étoit un mauvais génie qui m'eût trompé sous la forme d'un dieu! dit Oreste, dans le quatrième acte de V Electre d'Euripide. Sciunt disemonas philosoplii... Dœmonas sciunt poelœ; et jam vulgus in* doclum in usum maledicti fréquentât; nam et Satanam principem hujus niali generis, proindè de propriâ conscienliâ animae eadem execramenti voce pronuntiat. Angelos quoque etiam Plato non negavit : utriusquc nominis lestes esse vel magi adsunt. TerlnWim.jApologet. adv. gent., cap. XXII. — Suivant les Chaldcens, il y a différentes espèces de démons. Ils sont si nombreux que l'air en est entièrement rempli. Tous sont animés d'une haine violente contre Dieu. Ennemis de l'homme, ils le trompent, le séduisent et le portent au mal. Marc., ap. Psellunij in Dialog. De operatione dxmonmn. — Les Arabes appellent le chef des mauvais démons Iba, c'est-à-dire le Réfractaire, Scheitan ou Sathan, \c Calomniateur, ci'Éblis, le Désespéré. D'Herbelot, Bibliolh. orient., art. Div., t. II, p. 322-323. Paris, i'm^.
5 De legib., lib. X.
* 0£/j/i5CTouî, cvpcc-JOTzzTuç. Plut. De vitund. sere aliéna, La chule des anges rebelles est clairement indiquée dans Eschyle. Prométhée parle d'une sédition qui eut lieu dans le ciel parmi les dieux, les uns vou-
Sl4 ESSAI SUR L'INDIFFERENCE
donne d'adorer Dieu, et de n'adorer que lui seul ^ Aussi le crime des idolâtres consiste-t-il, selon saint Paul, en ce que connoissant Dieu, ils 7ie L'ont pas glorifié comme Dieu, et ne lui ont point rendu grâces de ses bienfaits ; mais s' évanouissant dans leurs 'pensées, ils ont trafisporté à la créature le culte dû au Créateur ^. Et le même apôtre, écrivant aux Thessaloniciens pour les féliciter des progrès que faisoit parmi eux l'Évangile, comment parle-t-il de leur conversion^ « Vous avez quitté, dit-il, le culte des si- « mulacres, pour le culte du Dieu vivant, du vrai Dieu '\ » Plus le Dieu véritable, unique, éternel, invisible, étoit
lant chasser Kronos de son trône, afin que Zeus régnât; les autres ne voulant pas au contraire que Zeus régnât sur les dieux. Ceux-ci furent précipités avec Kronos leur chef, né très-anciennementj dans les noires profondeurs du Tartare*
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AÙTOtO-t (JM II IJ.7L-/^QIGI.
Prometh.y scène III, JEschyl.^ i. I, p. 18 et 19, éd. Schûtz. — TvL bt Ilesîod. Theogon., v. 636 et seq. — Ovid. Metamorph., lib. I, v. 151 et seq.
*■ Dominum Deum tuum timebis, et illi soli servies. Deuter., vi, 15.
2 Quia cum cognovissent Deum, non sicut Deum gloriiicaverunt, aut
gratias egerunt : scd evanuerunt.in cogitationibus suis , et colue-
i-unt, et servierunt creaturee potius quam creatori. Ep. ad Rom., i, 21, 25.
^ Conversi estis ad Deum à simulacri?, servire Deo vivo et vero. [Ep. ad Tliessal.) t, 9.) — Scitis quoniam, cum gentes essetis, ad simulacra muta prout ducebamini euntes. [Ëp, t ad Corinth., xii, 2. Vid. ci Judith., V, 8 et 9.
élevé au-dessus de l'homme, plus l'homme, esclave des sens, éprouvoit le besoin de se le représenter par quelque image ^, qui fixât sa pensée Yacillaiite, et soulageât la foiblesse de son entendement ^. Ce fut là, probablement, une des causes de l'idolâtrie : on honora le Créateur dans ses œuvres les plus éclatantes, devenues autant de symboles de la Divinité ^.
Une cause non moins ancienne contribua plus qu'aucune autre à faire naître et à propager les cultes idolâtriques. Déchu de son premier état par une faute, dont tous les peuples avoient conservé le souvenir, l'homme coupable et dégradé ne levoit qu'en tremblant ses regards vers le Dieu souverainement parfait, que sa conscience craignoit de rencontrer, et qu'à peine son «sprit pouvoit atteindre dans les redoutables profondeurs de sa puissance et de sa gloire. 11 chercha donc des êtres plus rapprochés de sa nature, et en même temps moins éloignés de la nature divine, afin qu'ils fussent comme les médiateurs entre l'Éternel et sa créature tombée * ; et cette idée pi\t paroîlre
* Idolâtrie, Ei5w>o>KT/5sta, signifie littéralement culte des images, — Idololatrse dicuntur qui simulacris eam servitutem exhibent quse debetur Deo. S, August., de Trinit., lib. I, cap. xiii, Oper.^ tom. VIII, col. 156.
* Maxim. Tyr., dissert. 38. — Fragilis et laboriosa mortalitas (Deum) in partes ita digessit, infirmilatis suœ memor, ut portionibus coleret quisque, quo maxime indigeret. Plin., Hist. nat., lib. II, cap. v.
5 Vid. Orig. contr. Gels., lib. Ht, n. 18 et 19. — Suivant Ferdoucy, poète persan, Houshengkh, second roi de la dynastie pyshdadienne, ordonna d'adorer le feu, comme le Noîir-e-Khadah ou la lumière de Dieu. [Hist. de Perse, trad. d© l'anglais de sir John Malcolm; tom. I, p. 20.
* « Personne ne se livre à un culte étranger (ou idolàtrique), dans C( la pensée qu'il n'existe point d'autre divinité que celle qu'il sert. Il « ne vient non plus dans l'egprit de personne qu'une statue de Lois, a de pierre ou de métal, est te créateur et le gouverneur du ciel et de « la terre; mais ceux qui rendent un culte à ces simulacres, les regar-
d'autant plus naturelle, qu'elle sembîoit se rapprocher de lantique tradition, qui annonçoit le véritable médiateur. « Sentant, dit le docte Prideaux, leur néant et leur indi- « gnité, les hommes ne pouvoient comprendre qu'ils « pussent d'eux-mêmes avoir accès près de l'Être suprême. « Ils le trouvoient trop pur et trop élevé pour des hommes « vils et impurs, tels qu'ils se reconnoissoient. Ils en con- « durent qu'il falloit qu'il y eût un médiateur, par l'inter- « vention duquel ils pussent s'adresser à lui ; mais, n'ayant « point de claire révélation de la qualité du médiateur que « Dieu destinoit au monde, ils se choisirent eux-mêmes « des médiateurs, par le moyen desquels ils pussent s'a- « dresser au Dieu suprême ; et, comme ils croyoient, d'un (( côté, que le soleil, la lune et les étoiles étoient la de- « meure d'autant d'intelligences qui animoient ces corps {{ célestes et en régloient les mouvements ; de l'autre, que « ces intelligences étoient des êtres mitoyens entre le Dieu « suprême et les hommes, ils crurent aussi qu'il n'y en « avoit po^nt de plus propres à servir de médiateurs entre « Dieu et eux *. »
Telle fut l'origine du sabéisme. Les intelligences célestes qui présidoicnt aux astres *, honorées d'abord simplement
« dent comme l'image et le vêtement de quelque être intermédiaire « entre eux et Dieu. » Maimonide, MoreNevoch., part. I, cap. xxxvi.
* Hist. des Juifs, t. I, p. 593.
2 Earum autem perennes cursus, atque perpetui, cum admirabili, incredibilique constantiâ, déclarant in his vim, et mentem esse divinara : ut, hœc ipsa qui non sentiat deorum vim habere, is nihil omnino sensurus esse videatur. (Cicer., De nat. deor., lib. II, cap. xxi.) « Tous les hommes, dit Platon, voient le corps du soleil, personne ne « voit son âme, non plus que celle d'aucun être animé, soit vivant, soit « mort : les sens corporels ne sauroient percevoir ce genre de sub- « stances quj ne peuvent être conçues que par l'esprit. » UKov ttscç ûvdpono^ Gôi/xx fj.ev bpx, ^■ùyjn-* 5è où^stç, x. t. 1. De legib., lib. X, tom. IX. Oper., p. 94 et 95. Ed. Bipont. C'est un foit indubitable, dit
comme les minisires de Dieu * , devinrent ensuite l'objet d'un culte direct et idolâtrique. Ce culte peu à peu s'étendit à tous les esprits chargés de veiller, soit aux éléments, soit aux destins des nations - et même de chaque homme ^, soit aux animaux et aux productions inanimées de la nature. Le désir des biens et la crainte des maux portèrent les hommes à adorer et à invoquer les êtres qui en étoient les dispensateurs immédiats*. Oubliant le souverain maître,
M. Fourmont, que la plupart des anciens philosophes, soit chaldéens, soit grecs, nous ont donné les astres comme animés, et ont soutenu que les astres qui nous éclairent n'étoient que, ou les cliars^ ou même les navires des intelligences qui les conduisoient. Mém. de VAcad. des Inscript., t. XVIII, p. 31. Voyez aussi, t. LVI de la même collection, un Mémoire très- curieux de l'abbé Mignot, oîi il montre que le culte des anges et des âmes des morts est partout le fond de l'idolâtrie.
* Mém. de VAcad. des Inscript., t. LXXI, p. 87.
2 II est parlé dans Eschyle du Dieu des Perses, ou de la divinité particulière qui les protégeoit. nsp^âcv Soufftyîvv? ôcdv, In Pers., scène V. Mschil, t. I, p. 200. Ed. Schûtz.
s Cet esprit, qui nous conduit et nous guide, rô viye/io'Jixbv, ce démon domestique, ScâiJ.àvcc ivoty.bv, comme l'appelle Platon [in Tim.), est, par sa nature, entre Dieu et l'homme. [Id. in symp) — Ménandre attribue de même à chaque homme un génie qui lui est donné au moment de sa naissance pour le conduire. "ATrayrt ô ^at'/ji&jv a-j^pi GxjfXTzxpiarxrxt shdvç yivo/z-évco, /Auo-Tayoyôg tqû j3tou. Menand. ap. Stob. Ed. Pliys., l, 9. Tout homme, riche ou pauvre, bon ou méchant, a un démon, dit Théognide.
Oh^sXç, «vQ/SWTTWV OUt' olîlOq, ours TTSVtp^^Ôç,
Theog, sentent., v. 167 et 168. Gnomici poetae grseci, pag. 8. Ed. Brunck. Yoyez aussi Plutarch. de tranq. anim. Epict. Arrian , Dis^ sert., I, 14, et le Tableau de Cebès siib init. outo? ùs.v.iim'j xalîtrai, X. T. 1. Horace parle des dieux gardiens de Numida, custodes Numidx deos. Carmin., lib. I, od. 36.
* L'expérience fait voir que ces divinités subalternes, qui ne sont que les ministres du Dieu suprême, deviennent les objets de la dévo-
et ne considérant que les exécuteurs de ses ordres, ils se prosternèrent devant eux comme devant la divinité ellemême, et par tous les moyens qu'une imagination déréglée leur suggéra, ils s'efforcèrent d'apaiser leur haine, de détourner leur vengeance, ou de s'assurer leur protection.
On ne peut pas douter que l'esprit du mal, Satan et ses anges, éternels ennemis du genre humain, et dont le genre humain tout entier atteste l'existence, n'aient employé leur pouvoir funeste pour le précipiter dans cet effroyable désordre *. Excitant les passions d'une créature aveugle et corrompue, l'enivrant d'affreux désirs, ils se firent adorer des peuples, et l'on vit tous les crimes, évoqués de l'abîme, traverser le cœur de l'homme, et aller s'asseoir sur d'infâmes autels ^. Ainsi, par uq horrible progrès de la dépravation, le culte des esprits devint presque uniquement le culte de l'enfer et de ses princes ^.
Il existoit encore une autre espèce d'idolâtrie, non moins générale, celle des hommes morts, et quelquefois même vivants, à qui on décernoit volontairement, ou qui ordonnoient qu'on leur décernât les honneurs divins. Le
tion de l'homme, parce qu'il les regarde comme les auteurs immédiats de sa félicité. Beausobre, Hist. de Manichéeet du manichéisme, liv, IX, ch. IV, t. II, p. 657.
* S. Aug., De.civit. Dei, lib. VIII, cap. xxxiii. •
2 Quarum omnium rerum quia vis erat tanta, ut sine Deo régi non posset, ipsa res dcorum nomen oblinuit. Quo ex génère, Cupidinis, et voluptatis, et Libenlinae Veneris vocabula consecrata sunt, vitiosaruiii rerum, neque naturalium... Sed tamen ea ipsa vitia naturam vehementiiis sœpè puisant. Utilitatum igitur magnitudine constituti sunt ii dii, qui utilitates quasque gignebant. Atque liis quidem nominibus, qiiœ paulo antè dicta sunt à me, quœ vis sit, in quoque declaratur Dec. Cicer., Denat. Deor., lib. II, cap. xxni.
^ Omnes dii gentium dœmonia. Ps. xcv, 5. — Quœ immolant genlc.^, daemoniis immolant et non Deo. Ep. J, ad Corinth., x, 20. Volf., Manichxism. ante Manichxos, soct. II.
culte des morts dut son origine à la piété envers les ancêtres % et à la reconnoissance envers les rois et les bienfaiteurs des nations ^. Les hommages qu'on rendoit à leur mémoire, fondés sur le dogme universel de l'immortalité de l'âme, dégénérèrent promptement en superstition, et enfin en une véritable idolâtrie. L'orgueil, en menaçant, demanda des adorateurs ^ ; la crainte et le désir en amenèrent aux pieds de tous les vices *.
Sous une multitude de formes diverses, l'idolâtrie se réduisoit donc au culte des esprits répandus dans tout , l'univers, et au culte des hommes qu'on croyoit être élevés, après leur mort, à un degré de puissance et de perfection qui . les rapprochoit des esprits célestes ^. Les
* Plat. De Legib. ,lih. XI, t. IX, p. 450 et 151. Edit. Bipont. Voyez aussi la Relation du P. Rubruquis, dans Harry's Travels, vol. I, p. 570.
2 Suscepit etiam vita hominum, eonsuctudoque communis, ut beneficiis excellentes viros et cœlum lama, ac voluntate toUerent. Hinc Hercules, bine Castor et PoUux, bine Esculapius, bine Liber etiam. Cicer., De nat. Deor., lib. 11, cap. xxiv.
5 Sextus Empiricus, p. 552.
* Quse prima (Venus) artem meretriciam instituit, authorque mulieribus in Cypro fuit, uti vulgo corpore quaestum facerent. Quod idcircô imperavit, ne sola praeter alias mulieres impudica et virorum appetens videretur. Emiii frag. ab. IJyeron. Columna collect. ex Instit. Lactant., lib. I.
^ .Cicer. De nat. Deor., lib. I, cap, xv, — « On savoit, par l'ancienne fi tradition, qu'il existoit des esprits supérieurs à l'homme, ministres « du grand Roi dans le gouvernement du monde. Ce furent ces esprits (( dont on anima l'univers : on en plaça partout, dans le ciel, dans les « astres, dans l'air, dans les montagnes, dans les eaux, dans les foi^êts, a et même dans les entrailles de la terre; et l'on honora ces nouveaux a dieux selon l'étendue et l'importance du domaine qu'on leur avoit « attribué. Subordonnés les uns aux autres, on leur faisoit recoimoître « pour supérieur un Génie du premier ordre, que des nations plaçoient « dans le soleil, et d'autres au-dessus de cet^stre, selon que le caprice « le leur die toit.
« Ce système conduisit insensiblement au culte des morts. Les héros.
preuves de ce que nous avançons ici sont partout ; on en composeroit des volumes : contraint d'abréger , nous nous bornerons à jeter un coup d'œil rapide sur les diverses Religions idolâtriques qui ont régné, ou qui régnent encore dans les différentes parties du monde.
Sanchoniaton, dans un fragment conservé par Phi ion de Biblos et cité par Eusébe, marque clairement les deux genres d'idolâtrie dont nous venons de parler. « Les plus « anciens des barbares, les Phéniciens surtout et les Égyp- (( tiens, de qui les autres peuples ont emprunté leurs cou- « tûmes, mirent au rang des principaux dieux les hommes « qui avoient découvert les choses nécessaires à la vie, et (( à qui le genre humain étoit redevable de quelque biena fait. Ainsi ils rendirent les honneurs divins à ceux qu'ils
(ï les bons princes, les inventeurs des arts, les pères de famille distin- « gués n'étoient pas regardés comme des hommes ordinaires. On s'i- (( magina que des esprits bienfaisants s'éloient rendus visibles en se « revêtant d'un corps humain, ou bien que les grands hommes s'étant « élevés au-dessus du commun par une vertu plus qu'humaine, leur « âme avoit mérité d'être placée au rang de ces génies divins qui gou- « vernoient l'univers. On les honora donc après leur mort, comme pro- « -tecteurs de ceux auxquels ils avoient fait tant de bien pendant leur « vie.
« Mais comme les hommes aiment ce qui frappe les sens, et que « les esprits des morts ne jugeoient pas à propos de se communiquer CL souvent, ni à beaucoup de personnes par des apparitions, on crut les « forcer en quelque sorte à se rendre présents à la multitude par le « moyen des statues qu'on leur érigea, et dans lesquelles on supposa « que les génies venoient volontiers habiter pour y recevoir les res- « pects qui leur étoient dus. C'est ainsi que, par degrés, on tomba « dans les plus grands excès. L'idolâtrie fut diversifiée selon le carac- « tère particulier de chaque peuple, selon sa situation, ses aventures, « son commerce avec d'autres nations. On conçoit aisément que les « circonstances ont dû répandre une variété infinie sur les objets et la « forme du culte public. » Traité historique de la religion des Perses, par M. l'abbé Foucher. — Mém. de VAoad. des Inscript., tom. XLII, p. 177-179.
« croyoient avoir été pour eux les auteurs de beaucoup de « biens. Employant à cet usage des temples construits au- « paravant, et consacrant sous le nom de ces bienfaiteurs « des hommes, des colonnes et des statues de bois, les « Phéniciens, attachés particulièrement à ce culte, leur dé- « dièrent encore des jours de fêtes très-célèbres. Ce qu'il « y eut de plus remarquable, c'est qu'ils imposèrent les « noms de leurs rois aux éléments de cet univers, et à « plusieurs des êtres auxquels ils attribuoient la Divinité. « Quant aux dieux naturels, ils ne reconnoissoient que le « soleil, la lune et les autres astres dont le cours est réglé, « les éléments et les choses qui ont avec eux quelque affi- « nité^ » Selon le même auteur, « les premiers hommes « consacrèrent encore les productions de la terre, et les « ayant mises au rang des dieux, ils leur offrirent des sa- (( crifices et des libations ^. » Persuadés que d'invisibles ministres du souverain être présidoient aux arbres, aux plantes, à tout ce qui sert à l'entretien de la vie *, les hommes adorèrent, pour se les rendre propices, les génies qui les nourrissoient.
* Euseb. Prœpar. evangeh, lib. ï, p. 32. '•^ Ibid., cap. X, p. 54.
* Suivant Aristote, Dieu, semblable à un grand prince, ne fait pas tout par lui-même; il a des ministres au-dessous de lui, auxquels il a donné le gouvernement des cboses d'ici-bas. Comme un monarque qui, sans sortir de son palais, fait mouvoir et agir ses officiers, depuis le premier jusqu'au dernier, dans toute l'étendue de ses États, Dieu résidant dans le ciel, qu'il ne quitte point, Ibit mouvoir et agir ceux auxquels il a confié le gouvernement de ce monde. De Mundo, cap. vi. Vid. et Onatus, ap. Stob. Ed. phys., I, 16. C'est aussi la doctrine des Indiens, des Chinois, des anciens Perses, des Guèbres, des Péruviens, en un mot, de toutes les nations. Philost., Vit. Apoll., lib. III, cap. ii. — Couto, Vecad., V, lib. VI, c. iv. — Abr. Boger, p. 158 et suiv. — Le P. Visdel., Not. man. sur VY-King. — Anquetil du Perron, Mém. de VAcad. des Inscript., tom. LXIX, p. 198 et suiv. — Voyage d'Oléarius, loni. II, p. 215. — Mémoires de V Académie, tom. LXXI, p. 381.
Diodore distingue également deux sortes de dieux reconnus des anciens ; les uns immortels et incorruptibles, tels que le soleil, la lune, les vents, les fleuves, etc. ; les autres, d'une nature mortelle, étoient les bienfaiteurs du genre humain, à qui la reconnoissance publique élevoit des autels ^
Si l'on en croit Lucien ^, ce fut en Egypte que naquit le culte des dieux. Sa Religion n'étoit qu'une confusion effroyable de divinités de toute espèce, et de bizarres superstitions ^. Il paroît que le sabéisme y dominoit originairement *. Nous voyons dans Hérodote que le pays étoit couvert de temples érigés à des dieux humains ^. L'Egypte adoroit ses rois, même vivants ® ; et plus aveugle dans ses pensées que beaucoup de peuples barbares, cette nation savante prostituoit les honneurs divins aux animaux les plus vils, ou plutôt aux esprits qui les animoient '^. Chacua
* Apud Euseb., Pnep. evang., lib. II, cap. m, p. 59.
^ DeSyria Deû, tom. II, p. 656. Vid. et Marsham, Canon clironic, p. 34 et seq.
5 a La religion y étoit fort mélangée. Dès les premiers siècles, le % « sabéisme y entroit pour beaucoup. » Du culte des dieux fétiches, ou parallèle de V ancienne religion de V Egypte, avec la religion actuelle de Négritie, YAT le président de Brosses, p. 253.
* Maneth. apud Euseb. Prœp. evang., lib. II, cap. i, p. 45.
^ Herod., lib. II, cap. xci, cxii, cxui, cxvni, cxix et alib. — Hermès ipse... Deos ^gypti homines mortuos esse testatur. Cùm enim dixisset proavos suos... invenisse artem quâ efficerent Deos. S. Aug.., de civil, Dei, lib. YIII, cap. xxvi.
6 "ûç Tzpbç à/:/]6dxv oyraç ôsouç, dit Diodore, lib. I, p. 101.
■^ Quid igitur censés? Apin illum sanctum jEgyptiorum bovem, nonne deum videri Jlgyptiis? Tàm herclè, quam tibi illam nostram Sospitam, etc. Cicer. de nat. Deor., lib. I, cap. xxix. — Herodot., lib. II, p 128. « Si la sécberesse, dit Plutarque, cause dans le pays quelque « maladie pestilentielle, ou quelque autre grande calamité, les prêtres « égyptiens prennent en secret pendant la nuit l'animal sacré, et com- « mencent d'abord par lui faire de fortes menaces ; puis, si le mal con-
se choisîssoit parmi eux un protecteur, comme les nègres se font des fétiches du premier objet qui se présente à eux. Embaumé avec soin, l'animal sacré étoit enfermé dans le même tombeau avec son adorateur pour le préserver des mauvais génies, qu'on croyoit inquiéter les âmes des morts ^ On tâchoit d'apaiser ces génies malfaisants par des prières et des sacrifices, ou l'on cherclioit contre eux des protecteurs parmi les génies amis de l'homme.
« C'est une chose universellement reconnue, dit un sa- « vant anglais, que l'idolâtrie chaldéenne, appelée aussi le « sabéisme, consistoit en grande partie, au moins origi- « nairement, dans le culte du soleil, de la lune, et des « étoiles. On croyoit que chacun de ces astres étoit animé (( par une âme, de la même manière que le corps humain. « Très -probablement on pensoit aussi qu'ils étoient habi- « tés par les âmes des hommes illustres ; car c' étoit une « opinion reçue généralement, qu après la mort elles re- « tournoient dans les cieux, leur demeure native ^. » De là les divers rites en usage chez les païens, pour faire descendre les âmes des astres, et les attirer dans les, statues et les symboles qu'on leur consacroit ^.
« tinue, ils le sacrifient et le tuent; ce qu'ils regardent comme un « chûliment du mauvais démon : » w? 5>7 rt'ya y.6lv.7[j.Qv hrx toD oKi/xo-JOi TouTov. De Isid. et Osirid. oper., tom. II, p. 380. Les Chinois en usent à peu près de même : ils battent lem^s idoles, quand elies tardent trop à exaucer leurs prières. Le P. Le Comte, Mém. de la Chine, \\ 102.
* Kirker, OEdyp. JEgypt. — Sur l'ancienne religion de l'Egypte, voyez Diodor. Sicul., lib. I. — Pausanias, lib. VII. — Plin., Hist. natur.t lib. VIII, cap.xLvi.— Clem. Alex, Strom., lib. V. — Jablonski, Panio. ■^gyp- — Jcic. Perizonius, Mgyp. origin.
* The gênerai Prevalence of the Worship of Human spirils, in the ancient heathen nations, asserled and proved; by Ilugb Farmer, p. 180 Vid. et Brucker, Hist. crit. philos., liv. II, eh. v, p. 224,
5 Voyez Hollinger, Hist. orient., lib, I, cap. vu, p. 296 et suiv,, et
' Le sabéisme dut surtout se répandre en Orient chez des peuples nomades, qui, semblables au navigateur, se guidoient, dans leurs plaines immenses, par l'observation des astres, qu'un ciel serein offroit constamment à leurs regards. Aussi ce culte idolâtrique paroit-il avoir pris naissance sur les bords du Tigre et de l'Euphrate. 11 y éprouva successivement de nombreuses variations ; et quoiqu'on le retrouve en d'autres contrées, il s'y présente sous des formes (fai diffèrent à l'infmi, selon les idées qui le modifièrent. Les Ghaldéens croyoient encore à l'existence d'une multitude d'esprits créés par le Dieu suprême ^
Les Perses sacrifioient au soleil, à la lune, au feu, à l'eau, à la terre et aux vents. « Anciennement, ajoute Hérodote, ils n'offroient de sacrifices qu'à ces divinités : mais ils ont ensuite appris des Assyriens et des Arabes, à sacrifier aussi à Vénus-Uranie, appelée par les Assyriens Militta, par les Arabes Alitta, et par les Perses Mithra ^. »
Les écrivains persans s'accordent à cet égard avec l'historien grec. Suivant l'auteur du Dahistan, « Les secta- (f teurs de Mohabad * adoroient les planètes représentées « par des images d'un© nature fort extraordinaire... Il ob-
les noies de Pocoke sur Âbul-Pharai, Spécimen hisf. Arab., p. 1^8 et suiv.
* Innumeri dii, angeli, boni dœniones et mentes honiinuni. Cleric. Philosoph. oriental., lib. I, sect. ii, cap. ii; oper. philosophie, tom. 11, p. 188.
^ Quovvt U Yihôi, X. T. X. Herod., lib. I, cap. cxxxi. — Strab., ib. XV, p. 1064. Hérodote se trompe sur l'idée que les Perses avoient de Mithra. Au reste, les anciens donnoient souvent le même nom à des divinités différentes, ce qui jette une grande confusion dans leurs théogonies.
* Ou plutôt Mahabad, selon l'orthographe originale, souvent défigurée par les Anglais, qui écrivent les noms étrangers d'après leur prononciation. Mah-abad veut dire le grand Saint. Le mot abad a divers sens; il signifie celui qui prie, qui demeure dans le Seigneur.
« serve que les planètes étoient des corps de forme sphé- « rique, et que les figures djont il donne le détail, étoient « celles sous lesquelles les âmes de ces astres avoient paru, « dans le monde de l'imagination, à plusieurs sainls pro- « phétes ou philosophes. Ces âmes ou génies, dit-il, ont « souvent pris différentes formes en conformité desquelles « on en a fait diverses représentations ^ »
Les Perses rendoient aussi un culte à leurs anciens rois ^. Zoroastre aboUt l'antique idolâtrie ^. Il essaya de ramener les hommes à la Religion du Dieu suprême, que ses sectateurs adoroient sous l'emblème du feu. Pour donner à ces lois plus d'autorité, il prétendit être en commerce avec les intelligences célestes, et avec les anges gardiens des animaux et des éléments *. Le culte qu'il établit devint, en se corrompant, la source d'une nouvelle idolâtrie ; et, quoi
* Hist. de Perse, par sir John Malcolm, p. 275 et 276. 2 Newton, SJiort chronicle, p. 40. ChronoL, p. 352.
^ D'Herbelot, Biblioth. orient., art. Magius et Maghisi, lom. IV, p. 15. — Le nom de Zerdusht ou de Zoroastre, désigne plusieurs pontifes-législaleurs, qui ont paru à diverses époques. Il appartient à la même classe que les noms sacrés de Brahma, Manon, Brigou, Jina, Saca, Bouddha, Gautama, dans l'Inde, et c[\i'Hermès, Thaut, That, dans les contrées occidentales, etc. Sarathraustes, législateur des Arimaspes, peuples de la Perse orientale, paroît être un des personnages qui ont été le plus anciennement revêtus du nom de Zerdusht ou Zoroastre. Anquetil croit que Zoroastre, auteur des livres Zends, vivoit dans le quatrième siècle avant Jésus-Christ. Voilà le seul point, dit-il, que je regarde comme certain. Voyez son Mém. dans le Recueil de l'acad. des hiscrip., tom. LXIX.
* Voyez le Zend-Mjesta. « La révolte de l'esprit des ténèbres, révolte « dont la mémoire s'étoit mieux conservée en Orient que partout ailce leurs, a donné lieu à ce qu'on a débité des combats d'Oromaze et « d'Arimane, et le nom de ce dernier exprime bien sa nature. » Traité histor. de la religion des Perses, par M. l'abbé Foucher. Mém. de Vacad. des Inscrip., t. L, pag. 224. Les Perses croyoient à l'existence d'une infinité d'esprits bons et mauvais; ils appellent les premiers Feroiiers et les autres Dews. Toute substance créée et raisonnable a