CHAPITRE YIII
VD:vITli EST UN CARACTERE DANS LE CHRISTIANISME.
L'unité qui, selon la pensée profonde de saint Augustin, est la forme de tout ce qui est beau^, est aussi le caractère de tout ce qui est vrai, parce que la vérité est la beauté par excellence. Et c'est pourquoi, dans Tunité souveraine et la vérité infinie, dans celui qui est, tout est immuable, rien ne varie ; et dans l'ensemble de ses œuvres, rien ne varie non plus, rien ne change, mais tout se développe suivant des lois constantes, ou par l'efficace de la volonté perpétuellement une du Tout-Puissant. Ce dévelappement, que nulle force ne sauroit arrêter ni suspendre, donne à la création quelque chose d'infini, et la rend digne de Dieu, dont l'action n'a pas plus de limites que sa pensée n'a de bornes. Et comme tout se développe simultanément, l'unité demeure inaltérable ; ce sont les mêmes êtres, mais
* Cùm autem omne quod esse dicimus, in quantum manet dicamus, et in quantum unum est, omnis porrô pulchritudinis forma unitas. S. Aug., Ep. XVIlladCœlestin., t. II, col. 23. Ed. Benedict.
plus parfaits. Ainsi le germe devient arbre ; ainsi l'homme passe de l'enfance à l'âge de raison; et, s'il ne dérange pas l'ordre en violant les lois de sa nature, il continue éternellement de croître en intelligence, en bonheur, en perfections de toute espèce, sans cesser d'être homme et le même homme.
Toujours la même aussi, toujours une, la vraie Religion devoit également, selon les desseins de Dieu, se développer dans le progrès des temps*. Et qui pourroit assigner un terme à ce magnifique développement, à cette sublime manifestation de l'Être infini, de sa vérité et de son amour, puisque le culte ineffable que les justes rendront à jamais au Très-Haut dans la vie future n'est que la consommation du culte que ces mêmes justes lui rendent dans la vie présente*? L'adoration commence sur la terre, et, se prolongeant dans les cieux, s'élève, s'étend, se dilate, pour ainsi dire, comme la félicité des élus, pour remplir réternité.
Les païens mêmes ont reconnu l'unité nécessaire dé la loi divine ; et Cicéron, dans un passage qu'on ne lit point sans étonnement, annonce d'une manière si formelle le développement qu'elle devoit recevoir un jour, que Lactance, qui nous a conservé ce merveilleux passage, semble y voir une sorte d'inspiration céleste et de prévision prophétique.
« La loi véritable est la droite raison conforme à la na- « ture, loi répandue dans tout le genre humain, loi con- « stante, éternelle, qui rappelle au devoir par ses com-
• La loi est un Évangile caché, et l'Évangile est une loi expliquée Bossuet, Sermons, 1. 1, p. 599. Édit. de Versailles.
* Scit ulique esseœternas leges, et eas omnes se inillo saeculi saeculo custoditurum esse confidit : quia ea quse perumbram sunt constîluta in hoc nunc saîculo, semper observet. S. Hilar., Tract, in CVIII PsûL, ittera VI, n. 8. Oper., col. 281. Ed. Benedict.
(( mandements, qui détourne du mal par ses défenses, et (( qui, soit qu'elle défende, soit qu'elle commande, est « toujours écoutée des gens de bien, et méprisée des mé- « chants. Substituer à cette loi une autre loi, est une im- ({ piété ; il n'est permis d'y déroger en rien, et l'on ne « peut l'abroger entièrement. Nous ne pouvons être déliés « de cette loi ni par le sénat, ni par le peuple. Elle n'a « pas besoin d'un autre interprète qui l'explique ; il n'y « aura point une autre loi à Rome, une autre à Athènes, « une autre maintenant, une autre après ; mais une même « loi, éternelle et immuable, régira tous les peuples, dans « tous les temps : et celui qui a porté, manifesté, pro- (( mulgué cette loi, Dieu sera le seul maître commun et « le souverain monarque de tous ; quiconque refusera de « lui obéir se fuira lui-même, et renonçant à la nature « humaine, par cela même il subira de très-grandes pei- « nés, quand il échappejroit à ce qu'on appelle ici-bas des « suppHces*. »
* Suscipienda igitur Dei lex est, quaô nos ad hoc iter dirigat, illa sancta, illa cœlestis, quam M. Tullius, in libro de Republicâ tertio, penè divinâ voce depinxit, cujus ego, ne plura dicerem, verba subjeci. « Est « quidem vera lex recta ratio naturae congruens, diffusa in omnes, con- « stans, sempiterna, quœ vocet ad officium jubendo, vetando à fraude « deterreat : qusetamen neque probos frustra jubet, autvetat, necim- « probos jubendo, aut vetendo movet. Huic legi nec obrogari fas est, « neque derogari ex hâc aliquid licet, neque tola abrogari potest. Nec « vero aut per senatum, aut per populum solvi hâc lege possumus. fi Neque est quserendus explanator, aut interpres ejus alius. Nec erit « alia lex RomEe, alla Athenis, alla nunc, alia posthàc, sed et omnes « gentes, et omni tempore una lex, et sempiterna, et immutabilis «•conthiebit; unusque erit communis quasi magister, etimperator om- « nium Deus; ilie hujus legis inventor, disceptator, lator, cui qui non « parebit ipse se fugiet, ac naturam hominis aspernatus, hoc ipse luet « maximas pœnas, etiam si caetera supplicia, quae plitantur, effugerit. » Quis sacramentum Dei sciens tam signi^anter enarrare legem Dei possit, quàm illam homo longé à veritatis notitiâ remotus expressit? Ego
r.OO ESSAI SUR L'INDIFFÉRENCE
Chose remarquable, les brachmanès avoient aussi une tradition semblable, fondée sur une ancienne prophétie. Ils disoient comme Cicéron qu'il viendroit un temps où une seule loi régner oit par toute la terrée
11 n'est pas jusqu'à Celse qui n'ait senti que la vraie Religion devoit être une : il forme le vœu que toutes les nations de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique, se réunissent sous la même loi ; mais, ne voulant pas se soumettre au maître commun, b.u souverain monarque dont parle Cicéron, et n'ayant plus dès lors aucune règle, il juge avec raison cette unité impossible ^.
Saint Augustin en montre admirablement la nécessité dans son Hvre De la vraie Beligion, et prouve qu'elle est la base de l'autorité, comme l'autorité qstle fondement de la foi. Qui que nous soyons, et quelles que soient nos pensées particulières, faisons silence, écoutons avec respect ce puissant génie, dont les paroles, vénérées des siècles et consacrées par l'approbation de l'Église, sont comme la voix de la tradition.
(' L'autorité exige la foi, et prépare l'homme à la raison, « La raison le conduit à Imtelligence et à la connoissance. « Cependant la raison n'est pas entièrement séparée de
vero eos qui vera imprudenter loquuntur sic habendos puto, tanquam divinent spiritu aliquo instincti. Lactant., Divin, instii., lib. YI, cap. VIII.
* Decalogum quoque suum habeut Brachmanès Mosaici plané consimilem, ejusque accuratas interpretationes, quibus inesse aiunt vaticiniurn illud, fore aliquando ut unica lex ubique vigeat. Alnetan., Quasst.' lib. II, G. XII, n. 19, p. 214-215.
2 Origen,, Contr. Cels., lib. VIII, n. 71. Rousseau, qui n'a guère fait que rajeunir les objections de Celse contre le christianisme, avoue comme lui que s'il existe une vraie religion, elle doit être une. « Parmi « tant de religions diverses qui se proscrivent et s'excluent mutuellece ment, une seule est la bonne, si nt est- qu'une le soit. » Emile, t.III, p. 25. •
(( l'autorité, lorsque l'on examine qui l'on doit croire ; et « certes la plus haute autorité est celle de la vérité même « déjà clairement connue... Comme donc la divine Provi- K dence ne veille pas seulement sur chaque homme indivi- « duellement, mais pourvoit au salut du genre humain par « des moyens extérieurs et publics..., elle a voulu que « cette dernière dispensation fût connue par l'histoire et (( par les prophéties. Dans les choses du temps, soit pas- « sées, soit futures, la foi consiste moins à comprendre « qu'à croire. Mais il est de notre devoir de considérer à « quels hommes et à quels livres nous devons croire, pour « rendre à Dieu le culte véritable, qui est l'unique voie du « salut. A cet égard la première chose qui se présente à a examiner, est de savoir qui nous croirons, ou ceux qui « nous engagent à servir plusieurs dieux, ou ceux qui ({ nous pressent de n'adorer qu'un Dieu. Or, qui pourroit a douter qu'on ne doive suivre de préférence ceux qui « nous appellent au culte d'un seul Dieu, surtout lorsque « ceux qui en adorent plusieurs conviennent tous que ce « Dieu unique est le Seigneur et le souverain maître de « tous les autres... Vremièrement donc on doit suivre ceux {( qui disent qu'on ne doit rendre de culte qu'au Dieu uni-
« que, suprême, et seul véritablement Dieu Car de
« même que, dans l'ordre des choses naturelles, la plus « grande autorité est l'autorité une qui ramène tout à l'u- (( nité, et que dans le genre humain la multitude n'a de « puissance que par son union, ou par l'accord des sen- « timents; ainsi, dans laRehgion, l'autorité de ceux qui « nous rappellent à l'unité est la plus grande et la plus ditf gne de foi ^ d
* Auctoritas fidem flagitat, et rationi prseparat hominem. Ratio ad intoUectum, cognilionemque perducit. Quanquam neque auctoritatem ratio penitùs deserit, cùm considéra tur cui sit credendum : et cerlè summa est ipsius jam cognitœ atque perspicuè cognitœ veritatis aucto-
Or la Religion chrétienne est la seule qui prétende à cette unité nécessaire, la seule qui réclame ce caractère essentiel de la vérité, et qui établisse sur ce fondement sa doctrine, son autorité, ses lois. Un Dieu, une foi, un baptême^: unité de dogmes, unité de préceptes, unité de culte : voilàsa marque ineffaçable. Elle est une comme Dieu, et son unité la distingue de toutes les Religions fausses, comm« l'unité de Dieu le distingue de toutes les fausses divinités. Et de même que Dieu n'a jamais cessé et ne cessera jamais d'être un, ainsi jamais la vraie Religion n'a cessé ni ne cessera d'être une. On l'a toujours pu reconnoître, on la reconnoîtra toujours à ce signe éclatant qui atteste sou origine céleste. Ici-bas tout change, tout s'altère ; elle seule ne s'altère ni ne change point. Le temps, qui a été créé pour elle et à qui elle survivra, coule à ses pieds ; et les siècles, en passant devant son trône immobile, la saluent reine de réternité.
ritas... Quoniam igitur divina Providentia, non solùm singulis hominibus quasi privatim, sed universo generi humano tanquam ptiblicè consulit quid cum singulis agatur, Deus qui agit atque ipsi cum quibus agitur sciunt. Quid autem agatur cum génère humano, per historiam commendari voluit, et per prophetiam. Temporalium autem rerum fides, sive praeteritarum, sive futurarum, magis credendo quàm intelligendo valet. Sed nostrûm est considerare, quibus vel hominibus vel libris credendum sit ad colendum rectè Deum, quae una salus est. Hujus rei prima disceptatio est, utrùm iis potiùs credamus qui ad multos deos, an iis qui ad unum Deum colendum nos vocant. Quis dubit et eos potissîmùm sequendos qui ad unum vocant, praesertim cùm illi muUorum cultores, de hoc uno domino cunctorum et rectore consentiant?... Priùs ergo isti sequendi sunt, qui unum Deum summum solum verum Deum, et solum colehdum esse dicant... Sicut enim in ipsâ rerum naturâ major est auctoritas unius ad unum omnia rôdigentis, nec in génère humano multitudinis ulla potentia est nisi consentientis, id est, unum sentientis ; ita in religione qui ad unum vocant, eorum major et fide dignior esse débet auctoritas. De verâ relig., c. xxiv et xxv, t. I, col. 763. * Unus dominus, una fides, unum baptisma. Ep. ad Ephes., iv, 5.
- Jésus-Christ, leVerhe de Dieu fait chair *, Jésus-Christ, médiateur universel et réparateur du genre humain, Jésus-
- Christ par qui seul les hommes ont jamais pu être sauvés ^, est la pierre angulaire posée dans les fondements de Sion^, comme parle ïsaïe, c'est-à-dire le fondement de la vraie Religion, aussi bien avant qu'après l'accomplissement de la Rédemption et la publication de l'Évangile*. Ainsi le Christianisme a commencé avec le monde. « La « chose même qu'on appelle maintenant Religion chré- « tienne existoit chez les anciens, et n'a jamais cessé « d'exister depuis l'origine du genre humain, jusqu'à ce « que, le Christ lui-même étant venu en la chair, on a « commencé à appeler chrétienne la vraie Religion qui « existoit auparavant ^. » Ce sont les paroles de l'évêque d'Hippone, et Bossuet joint sa voix à celle de ce grand docteur, pour célébrer l'unité perpétuelle de la foi et du culte saint. «Vous pouvez suivre exactement l'histoire des deux « peuples, du peuple juif et du peuple chrétien, et remar- « quer comme Jésus-Christ fait l'union de l'un et de l'au-
* Et verbum caro factum est; et habitavitin nobls. Joan., i, 14.
^ Hic est lapis... qui factus est in caput anguli : et non est in alio aliqiio salus. Nec enim aliud nomen est sub cœlo datum hominibus, in quo oporteat nos salvos fieri. Act., iv, 11 et 12.
^ Idcirco hsec dicit Dominas Deus : Ecce ego mittam in funda mentis Sion lapidem, lapidem probatum, angularcm, preliosum, in fundamento fundatum. Isa., xxviii, 1(5.
* Superaîdificati super fundamenlum apostolorum et prophctarum, ipse summo angulari lapide Christo Jesu, in quo omnis œdificatio constructa crescit in templum sanctum in Domino. Ep. ad Ephes., ii, 20 et 21. Yid. et. Pétri Ep., i, c. ir, v. 4 et scq.
^ Ipsa res quse nunc cbristiana rcligio nuncupalur, crat et apud antiques, nec defuit ab initie generis humani, quousquè ipseCbrislusvcniret in carnem, undè vera religio, quœ jam erat, cœpit appellari christiana. S. August., Retract., lib. I, c. xm, n. 3, 1. 1, col. 19. Ed. Bcnedict.
— Tertullien dit dans le même sens : 0 Christ wm in novis veterem! « 0 que Jésus-Christ est ancien dans la nouveauté de son Évangile 1 » Lib. IV, adv. Marcioji., n. 21.
« tre ; puisque, attendu ou donné, il a été dans tous les « temps la consolation et l'espérance des enfants de Dieu. « Voilà donc la Religion toujours uniforme, ou plutôt tou- « jours la même depuis l'origine du monde. On y a toujours « reconnu le même Dieu pour auteur, et le même Christ « "tomme sauveur du genre humain * . »
Considérons en effet la Rehgion avant et depuis Jésus- Christ, il s^a impossible de n'en pas reconnoître l'unité constante et parfaite. Et d'abord, pour ce qui regarde les dogmes, tout ce qui étoit de croyance universelle dans les temps qui ont précédé la naissance du Sauveur est encore et sera toujours cru dans la société chrétienne universelle ou catholique ^ : l'existence d'un seul Dieu, créateur et conservateur, celle des bons et des mauvais anges ; la chute de l'homme qui, ayant perdu sa primitive innocence, doit à la justice de Dieu une grande réparation, d'où suit la nécessité d'un rédempteur, qu'aussi l'on voit perpétuellement prédit, perpétuellement attendu par le peuple dépositaire des prophéties, et des antiques promesses dont la connoissance étoit plus ou moins répandue chez toutes les nations; enfin l'obligation du culte, l'immortalité de 1 ame, l'éternité des peines et des récompenses futures, et même l'existence d'un état intermédiaire, où les âmes ,redevables encore à la justice divine, achevoient de se purifier par des souffrances passagères.
Tel étoit le symbole de la tradition, le symbole du genre humain ; en quoi diffère-t-il du symbole de la société chrétienne ? Et qui ne reconnoît d'abord que celui-ci n'en est que le développement^? Écoutons un ancien Père,
* Discours sur l'Hist. universel., II* part.
- Neque à nobis quidquam esse mutatum (in lege). S. Hilar., Tract, in LXXVIpsal, n. 17, Oper., col. 200.
5 Et quia Dominus naturalia Legis, per quce homo juslificalur, quœ cliam ante legislationem custodiebant, qui fide justificabantur et place-
« Que les plus vertueux d'entre les Grecs aient connu Dieu, (( non d'une connoissance complète, mais par la tradition (( générale, saint Pierre le dit expressément: lleco7inoisse% « donc un seul Dieu, créateur de toutes choses, invisible, « immense, éternel. Il ajoute: Adoi'e7^ ce Dieu,no7i comme « les Grecs. Pourquoi? Évidemment parce que les liom- « mes vertueux parmi les Grecs adorent le même Dieu « que nous, mais n'ont pas, comme nous, appps à le con- (( noître parfaitement par la tradition du Fils de Dieu. Il « ne dit donc point : N'adorez pas le même Dieu que les « Grecs ; mais ne l'adorez point comme les Grecs ; clian- « géant la forme du culte, mais n'annonçant pas un autre (( Dieu... Et qu'il en soit ainsi, c'est-à-dire, que nous et « les Grecs nous connoissons le même Dieu, quoique non « également, c'est ce que Tapôtre confirme en disant : Ne
« Vadore:^ point non plus comme les Juifs Mais rece*
« vant, dans la sainteté et dans la justice, la tradition « que nous vous annonçons, rendez à Dieu un culte nou- « veau par Jésus-Christ. Car nous lisons dans l'Écriture « ces paroles : Voilà que je fais avec vous une nouvelle « alliance, non comme celle que fai faite avec vos pères « sur le mont Oreb. Il nous a donné un testament nou* « veau : la loi des Grecs et celle des Juifs sont les lois an-- « ciennes. Nous lui rendons , nous chrétiens , sous une « troisième forme, un culte nouveau ^ »
Ainsi la vraie Religion s'est développée et n'a point changé. Le libérateur attendu pendant quatre mille ans, le Désiré des nations, est venu sur la terre pour la réconcilier avec le ciel; il s'est fait connoître plus clairement, et cela
bani Deo, non dissoivit sed extendit et implcvit; ex sermonibus cjus ostenditur. S. Iren,, contr. Hœres., lib. IV, cap. xiir, p. 242. Edit. Benedict.
* Clément. Alexand. Strom., lib, VI, p. 655 et 056. Edit. Paris,-
même étoit prédit * ; il a expliqué le mystère du salut qui s'accomplissoit en lui, afin que les hommes comprissent qui les rachetoit, et à quel prix, il a soulevé une partie du voile qui couvre l'essence divine : dans l'unité d'une même nature, la toute-puissance, la sagesse, l'amour, se sont manifestés comme personnes distinctes : le Père a rendu témoignage au Fils ^, et le Fils nous a enseigné, ce que lui seul pouvoit nous apprendre ^, qu'est le Père et l'Esprit qui procède du Père et du Fils. Aurions-nous sans cela, je le demande, une juste idée de la rédemption? Pourrionsnous en recueillir le fruit, ignorant en quoi consiste le véritable sacrifice? Que dis-je! si nous ne savions pas comment cette rédemption merveilleuse s'est accomplie, serions-nous certains qu'elle l'est réellement? Ne l'attendrions-nous pas, comme les Juifs, quand il ne nous resteroit plus aucune raison de l'attendre? En effet, conçoit-on un milieu possible entre l'espérance qui consoloit les anciens justes et la réalité de ce qu'ils espéroient, entre la foi obscure des premiers temps et la révélation complète de l'Homme-Dieu? Et, si cette foi antique n' étoit pas dépourvue de fondement, si cette espérance n étoit pas trompeuse, il falloit donc que le Messie vînt, qu'une nouvelle lumière éclairât le monde, que le genre humain vit l'accomplissement de ce qui lui avoit élé annoncé dès son origine * ; il falloit que le dogme se développât pour ne pas
* Ps. xcvii, 2. Isa. XL, 5, et alib. G'étoit, avant la venue de Jésus* Qu'ist, la doctrine des docteurs juifs, que le Verbe divin étoit le Messie ou le rédempteur promis. Vid. S. Justin., Dialog. cum Tryph. Jiid., p. 279; et Apolog. H, p. 75. Chron. pasch., p. 52. Conf. et. Targum. Jonath. et Hierosol. ap. c. xlix, v. 18. Gènes.
- Hic est filins meus dileclus, ipsum audite. Luc, ix, 55. ^ Ncmo novit filium' nisi pater ; neque patrem quis novit nisi filius, et cui voluerit lilius revelarc. Matth., xi, 21.
* Les Juifs, au temps de saint Justin, convenoient que Dieu avoit
varier *; et loin qu'en se développant la vérité cesse d'être une, son unité, au contraire, n'en devient que plus éclatante. Lorsque, montant sur l'horizon, le soleil change en une vive splendeur le foible crépuscule qui annonçoit sa venue, dira-t-on que c'est un autre jour qui commence, une lumière différente qui paroît?
Ainsi les chrétiens croient tout ce que croyoit le genre humain avant Jésus-Christ, et le genre humain croyoit tout ce que croient les chrétiens ^ ; puisque les vérités de la religion s'enchaînant l'une à l'autre et se supposant mutuellement, elles et oient toutes renfermées dans la première révélation, comme les vérités que Dieu révéla aux élus dans le ciel, sont renfermées dans celles qui sont ici-bas
annoncé qu'il donncroit un testament nouveau, et que cette promesse étoit clairement contenue dans l'Écriture. Ilsavouoient encore, qu'outre la loi mosaïque imposée aux Israélites, à cause de la dureté de leur cœur, il existoit une loi divine, perpétuelle, universelle, à laquelle tous les hommes dévoient obéir. Quod Deus, inquam, annuntiaverit novum teslamentum se datnrum esse, prœter id quod in monte Oreb factum est, an itidem Scripturse prxdixere? Atque ille confessus est... An hoc indicat aliquod quidem Deum tanquam perpeluum, et omni generi coîigruens, et mandatum et opus ordinâsse : aliquod autetn ad duritiam cordis populi vestri id commodantem pro eo, atque per prophetas etiam vociferatur, sanxisse? Huic quoque sententix assentiri, inquit, eos omnino veritatis amatores qui sunt et non contentionis studiosi oportet. S. Justin., Dialog. cum Tryphone Judseo, p. 292. Edit. Paris,
* Crealori autem competit ulrumque, et ante ssecula proposuisse, et in fine sseculorum révélasse; quia et quod proposuit et revelavit, medio spatio sœculoriim in figuris et senigmatibus et allcgoriis prœministravit. Terlulian. adv. Marcion., lib. Y, p. 408. Edit. Rigaltii.*
^ Les premiers chrétiens, dit Slillinglleet, se servirent avec succès de ce que les païens avoient écrit touchant la nature divine et l'immortalité de l'âme, pour montrer au monde que le christianisme n'étoit point une religion nouvelle, mais qu'il reposoit sur des fondements reconnus pour vrais par tous les hommes raisonnables. Ofigin. sacr., book I, ch. i, vol. I, p. 11.