DE L EXISTENCE DE DIEO
Tournons un moment nos regards en arrière ; fixons-les sur l'espace que nous avons parcouru. Nous cherchions la certitude, et nous avons vu que nous ne saurions la trouver en nous-mêmes. La considération attentive des faits nous a conduits à reconnoître qu'elle réside dans l'accord des jugements et des témoignages, c'est-à-dire, dans une raison supérieure à celle de l'individu, dans l'autorité, hors de laquelle il n'existe qu'un doute absolu, éternel. D£ là vient que l'homme, à qui le doute est un supphce; l'homme, qui, pour vivre, a besoin de croire, cède à l'autorité et se détermine par elle, aussi naturellement qu'il respire. Que s'il essaie de se soustraire à cette loi universelle, outre qu'il n'y réussit jamais enièrement, parce qu'il ne lui est pas donné d'anéantir son intelligence, il est aussitôt puni de sa révolte insensée par les ténèbres qui se répandent et s'épaississent sur son entendement. Devenu pour les autres hommes un objet de mépris et de frayeur, ils le contemplent avec surprise traversant, d'une course aveude et désordonnée, les
espaces intellectuels, et s'avançant vers le chaos, tel qu'un astre égaré que ne règiroient plus les lois de la gravitation. Comme êtres intelligents, aussi bien que comme êtres physiques, nous dépendons, malgré nous, essentiellement de nos semblables, et la vie de 1 ame, ainsi que celle du corps, résulte de la société des moyens et de l'union des forces.
Au lieu de raisonner à perte de vue sur les opérations de notre esprit, pour découvrir une régie de certitude, les métaphysiciens auroient donc dû laisser de côté le raisonnement, et regarder autour d'eux : car il est clair que l'homme, actif par sa nature, et n'agissant jamais que sur des motifs déterminants, ou en vertu d'une croyance quelconque, le principe de détermination ou la règle de certitude, devoit elle-même être déterminée par la nature de l'homme, et se manifester dans ses actions, avec un caractère d'évidence et d'universalité qui ne permît pas de la méconnoître. Mais c'est Tuniversahlé même et la simphcité de cette règle innée en nous, qui nous empêchent de la remarquer ; notre attention n'étant d'ordinaire excitée que par ce qui nous est étranger, ou par ce qui est nouveau pour nous. Semblables à un nageur qui suit le courant, nous ne sentons les lois de notre être que lorsque nous leur résistons : et comme la résistance suppose de la force, l'homme, qui se complaît en tout ce qui lui donne la conscience des siennes, met souvent son orgueil à se roidir contre l'autorité. Telle est la source la plus commune et la plus dangereuse de l'erreur, comme la défiance de soi est le plus sûr préservatif contre tous les genres d'égarement : de sorte que, par une liaison qui n'étonnera que les esprits superficiels, la raison de l'homme et son cœur se perfectionnent ou se dépravent par les mêmes causes, et rhumilité, fondement de la morale, est aussi le fondement de la logique.
J'ai dit que nous avions en nous trois moyens de connoître, les sens, le sentiment et le raisonnement ; et j'ai montré qu'insuffisants pour conduire l'homme isolé à la certitude, il ne pouvoit rien affirmer sur leur témoignage. Voyons maintenant de quelle manière le consentement commun, suppléant à leur foiblesse, devient, dans l'institution de la nature, le point d'appui de nos connoissances, le titre qui nous en assure la possession certaine, en un mot, la véritable base de notre raison.
Quelque système qu'on adopte sur l'origine de nos idées, il est incontestable que nous n'acquérons la connoissancedes objets sensibles qu'à l'aide des organes. Les corps et leurs propriétés, les phénomènes physiques, les faits de toute espèce ne nous sont connus que par les sens; et l'histoire, aussi bien que les sciences naturelles ou d'observation, repose uniquement sur leur témoignage.
Or, il n'est nullement rare que les sens nous trompent. Une continuelle expérience nous apprend à nous défier de ces instruments imparfaits, et dont nous n'apercevons les défauts, qu'en les comparant avec d'autres instruments semblables. Formés sur un type commun, et variant néanmoins dans les divers individus, nous présumons avec vraisemblance que l'imperfection d'où provient l'erreur, n'affectant pas, en chacun de nous, la même partie de l'instrument, la similitude des rapports en prouve la vérité, et d'autant mieux que, les rapports comparés sont en plus grand nombre. Ainsi un témoignage unique ne produit qu'une simple probabilité : à mesure qu'ils se multiplient, la certitude augmente, et il' vient un moment où tous les hommes, d'un commun accord, interdisent le plus léger doute, sous peine d'être tenu pour insensé. 11 n'importe que le phénomène ou le fait attesté, ait ou non frappé nos propres sens. Saunderson, aveugle de naissance, n'étoitpas moins sûr de l'existence du soleil
EN MATIÈRE DE RELIGION. iOl
que Newton, et nous ne sommes pas plus assurés que Paris existe, que nous ne sommes certains que Garlhage a existé.
La multiplicité des témoignages uniformes constitue donc, à notre égard, la certitude des connoissances qui tirent leur origine des sens, quoique toutefois nous n'eu puissions encore rigoureusement conclure la vérité absolue de leurs rapports. Mais, obligés d'y croire, la nature nous enseigne à soumettre nos croyances à cette règle, que nous appliquons, sans y penser, presque à chaque instant.
Il est vrai qu'en mille circonstances l'homme, obligé d'agir, est contraint de se fier à ses propres sens, et de croire à la réalité de ce qu'ils lui représentent. Mais aussi, quoiqu'ils remplissent, autant qu'il est nécessaire pour assurer la durée de l'espèce, leur destination, qui est de pourvoir, dans l'ordre ordinaire des choses, à notre conservation ; combien de fois cependant ne nous abu" sent-ils pas, et souvent au péril de notre vie même? Le degré de probabilité qui résulte de leur rapport, varie non-seulement pour les divers individus, mais pour le même individu en différents temps : sans jamais atteindre à la certitude complète, il offre néanmoins un motif suffisant pour déterminer les actions habituelles ; et nous sommes assurés que ce motif suffit, par le consentement commun fondé sur l'expérience générale, de sorte que tous les hommes déclareraient fou quiconque, dans les occasions fréquentes où l'on n'en peut avoir de plus fort, refuseroit de s'en contenter.
D'ailleurs, et cette observation mérite qu'on y réfléchisse, avant que nous tirions de nos sens les services qu'ils sont destinés à nous rendre, ne faut-il pas qu'on nous ait enseigné à en faire usage? La main ne doit-elle pas avoir appris à toucher, l'œil à voir, l'oreille à en
tendre? Pour éviter les erreurs funestes où Ton tomberoit à chaque moment, n'est-il pas nécessaire, de plus, que la raison se forme et se développe, qu'on l'instruise à juger des choses extérieures par les impressions qu'en reçoit le corps? Sans cette première éducation, que deviendroit l'enfant? Comment échapperoit-il aux dangers qui l'environnent? Privé de secours étrangers, jamais il ne sortiroit de son ignorance native. Il n'invente rien, il obéit, il croit, et c'est la foi qui le sauve de la mort. Que de leçons de tout genre lui ont été données, avant qu'il sût ce qu'il est indispensable de savoir pour vivre! Des millions de témoignages ont confirmé ou rectifié le témoignage de ses sens, sur presque tous les objets qui se présenteront à eux dans la suite. Quand il commence à agir seul, quand on lui abandonne le soin de sa conservation, loin d'être réduit uniquement aux motifs de juger qu'il trouve en lui-même, ses jugements ont pour base les innombrables instructions qu'il a reçues, soit par l'exemple, soit par la parole, et les croyances qu'elles ont produites, croyances plus ou moins certaines, selon qu'elles reposent sur une autorité plus ou moins générale ou plus ou moins grande.
Fixer le nombre des témoignages nécessaires pour produire une certitude parfaite, est impossible. Cela dépend de mille circonstances, et, en particulier, du poids de chaque témoignage pris à part. Tout, dans cette appréciation, se réduit à ce principe : « Un témoignage a d'au- « tant plus de force que la véracité du témoin est mieux « connue, et qu'il a moins d'intérêt à nous tromper. » Et comme c'est encore le consentement commun qui décide de ces choses, qui sanctionne et consacre le principe même que j'énonçois tout à l'heure, la certitude vient toujours, en dernière analyse, se reposer sur la base de la plus grande autorité.
Il en est ainsi à l'égard du sentiment et de Tévidence, de même à l'égard du raisonnement. Il y a des vérités et des erreurs de sentiment, des évidences apparentes, de bons et de mauvais raisonnements : qui ne sait cela par expérience? et qui ne sait aussi que le seul moyen de discerner avec certitude le vrai du faux, est l'autorité ou l'accord des jugements et des témoignages? La conviction individuelle ne prouve rien, sans quoi tout seroit prouvé. Quelle est l'erreur dont quelque esprit n'ait pas été convaincu? et quel est l'esprit qui ait toujours échappé à l'erreur, ou qui n'ait été jamais abusé par une conviction trompeuse? Une seule expérience de ce genre, un seul changement survenu dans nos perceptions, dans nos opinions, suffit pour nous ôter le droit de rien affirmer absolument, sur notre simple conviction personnelle. Il faut que les preuves, même celles des vérités reconnues, aient été soumises à l'examen de plusieurs raisons, et qu'elles aient produit sur elles une impression semblable; il faut, en un mot, qu'elles soient admises généralement comme preuves, pour en avoir Tautorité. Jusque-là ce ne sont que des raisonnements incertains, et l'accord seul des jugements fait cesser l'incertitude. Où cet accord ne se trouve point, le doute règne en paix du consentement de la sagesse ; mais partout où il se rencontre, le doute cesse, ou les hommes l'accusent de folie.
Qui nieroit la distinction du bien et du mal moral, que le toutest plus grand que sa partie, ou les conséquences rigoureuses que la géométrie déduit de cet axiome, celuilà ne seroit pas moins fou que s'il nioit la différence du plaisir et de la douleur, l'existence des corps et leurs propriétés générales. Pourquoi cela ? parce qu'il choqueroit l'autorité du genre humain. Car, du reste, ces négations pourroient être, relativement à son organisa-
tion propre, autant de vérités ; du moins seroit-il impossible de démontrer le contraire *.
Appeler de l'autorité à la raison, du sens commun au sens privé, c'est donc violer la loi fondamentale de la raison même, c'est ébranler le monde moral , c'est constituer l'empire du scepticisme universel, et creuser un abyme où toutes les vérités, toutes les croyances viendroient nécessairement s'engloutir. Par la nalure même des choses, s'isoler, c'est douter. La certitude, principe de vie de l'intelligence, résulte du concours des moyens et de la similitude des rapports ; elle est, si cette expression m'est permise, une production sociale : et voilà pourquoi l'être intelligent ne se conserve que dans l'état de société ; comme aussi voilà pourquoi la société tend à se dissoudre, quand on renverse la base de la certitude et de l'intelligence, en soumettant l'autorité ou la raison générale à la raison individuelle.
Or, en ce moment, où nous ne connoissons encore et ne considérons que l'homme, la plus grande autorité que nous puissions concevoir est l'autorité du genre humain ; par conséquent elle renferme le plus haut degré de certitude où il nous soit donné de parvenir **. Si donc il
• Comment la laison concevroit-elle, indépendamment de Dieu, la distinction du bien et du mal moral? Qu'est-ce que le bien, qu'est-ce que le mal, s'il n'existe ni loi, ni législateur? De plus, la vérité, par rapport à nous, est, ou ce qui paroît vrai à la raison de tous, ou ce qui paroît vrai à la raison particulière de chaque homme. Dans cette dernière hypothèse, qui est celle de tous les philosophes dogmatiques, les propositions les plus contradictoires sont également vraies, dès qu'elles paroissent telles à l'esprit qui les affirme. Dans la première hypothèse, la vérité est une comme la raison générale qui ne peut jamais cire opposée à elle-même. A moins donc de reconnoître le sens commun pour règle des jugements, aucun homme n'a le droit d'accuser un aulro homme ni d'erreur ni de folie.
** Chercher la certitude, c'est, comme nous l'avons déjà dit, chercher
existoit une vérité universellement crue, unanimement attestée par tous les hommes, dans tous les siècles, vérité de fait, de sentiment, d'évidence, de raisonnement, à laquelle ainsi toutes nos facultés s'uniroient pour rendre hommage , cette vérité souveraine, manifestement investie d'une puissance suprême sur notre entendement, viendroit se placer en tête de toutes les autres vérités dans la raison humaine. La nier, ce seroit détruire la raison même. Quiconque en effet la nieroit, niant par là même le témoignage unanime des sens, du sentiment et du raisonnement, ne pourroit en aucun cas l'admettre, et seroit contraint de douter de sa propre existence, qu'il ne connoît que par ces trois moyens. Encore est-ce trop peu dire ; et si l'on a bien saisi les principes exposés précédemment, il sera aisé de comprendre que la vérité dont il s'agit, étant beaucoup plus certaine que notre propre existence, puisqu'elle est attestée par des témoignages beaucoup plus nombreux, il y auroit incomparablement
une raison qui ne puisse pas errer, ou une raison infaillible. Or cette raison infaillible, il faut nécessairement que ce soit ou la raison de chaque homme, ou la raison de tous les hommes, la raison humaine. Ce n'est pas la raison de chaque homme ; car les hommes se contredisent les uns les autres, et rien souvent n'est plus divers et plus opposé que leurs jugements . donc c'est la raison de tous. On ne sauroit prouver directement rinfaihibilité de la raison humaine, parce que les preuves qu'on en donneroit, ou ne prouveroient rien, ou supposeroient l'infaillibilité même qu'il s'agiroit de prouver. Mais si l'on ne suppose pas la raison humaine infaillible, il n'y a plus de certitude possible; et pour être conséquent, il faudroit douter de tout sans exception. Or, quels que soient ses efforts pour parvenir à cet état de doute, l'homme est dans l'impuissance absolue d'y arriver. Toute sa nature y résiste invinciblement. Il s'anéantiroit plutôt que de cesser de croire. Donc la nature le force, ou de vivre dans une contradiction perpétuelle avec la raison, ou de reconnoître l'infaillibilité de la raison humaine ou de la raison de tous.
plus de folie à en douter, qu'à douter que nous existons *.
En définissant les caractères de cette vérité sublime, universelle, absolue, j'ai nommé Dieu. Avec quel ravissement^ quels transports, ne devons-nous pas voir cette magnifique et resplendissante idée se lever tout à coup sur l'horizon du monde intellectuel, enveloppé d'ombres épaisses, et répandre la lumière et la vie jusque dans ses profondeurs les plus reculées !
Toute existence émane de l'Être éternel, infini, et la création tout entière avec ses soleils et ses mondes, chacun desquels enferme en soi des myriades de mondes, n'est que l'auréole de ce grand Être. Source féconde des réalités, tout sort de lui, tout y rentre ; et tandis qu'envoyées audehors pour attester sa puissance et pour célébrer sa gloire dans tous les points de l'espace et du temps, ses innombrables .créatures, leur mission remplie, reviennent déposer à ses pieds la portion d'être qu'il leur départit, et que sa justice rend aussitôt à plusieurs d'entre elles, ou comme récompense ou comme châtiment : seul immobile, au miheu de ce vaste flux et reflux des existences, unique raison de son être et de tous les êtres, il est à luimême son principe, sa fin, sa féhcité. Chercher quelque chose hors de lui, c'est explorer le néant. Rien n'est pro-
* La folie ou la déraison du doute a pour mesure, non la difficulté ou la répugnance que nous éprouvons à douter, mais la certitude de la chose dont nous doutons. Ainsi tel homme sera obligé de se faire beaucoup plus de violence pour douter du rapport très-incerlain de ses sens en telle circonstance donnée, que pour douter d'une vérité métaphysique ou morale parfaitement certaine. Dans le dei'nicr cas, cependant, le doute est une vraie folie, au lieu qu'il pourroit être, dans le premier, un acte de sagesse. Ceci peut servir à faire comprendre comment, ne doutant point de sa propre existence, il est néanmoins possible qu'on parvienne à doutei' de celle de Dieu, quoiqu'elle ait réellement un beaucoup plus haut degré de certitude.
duit, rien ne subsiste que par sajolonté, par une participation continuelle de son être. Ce qu'il crée, il le tire de lui-même ; et conserver, pour lui, c'est se communiquer encore. Il réalise extérieurement l'étendue qu'il conçoit, et voilà l'univers. Il anime, si on peut le dire, quelquesunes de ses pensées, il leur donne la conscience d'ellesmêmes, et voilà les intelligences. Unies à leur auteur, elles vivent de sa substance en se nourrissant de sa vérité, leur aliment nécessaire. Même lorsqu'elles l'ignorent, même lorsqu'elles le nient, elles >puiscnt encore dans son sein comme la plante aveugle dans le sein de la terre, la sève qui les vivifie. Foibles mortels, qui naguère désespérions de la lumière, redisons-le donc avec une joie pleine de confiance et d'amour : Il existe un Dieu. Les ténèbres fuient devant ce grand nom ; le voile qui couvroit notre esprit s'abaisse, et l'homme, à qui toute vérité et son être même échappoit, sans qu'il pût le retenir, renaît délicieusement à l'aspect de Celui qui est, et par qui tout est.
Mais il faut montrer comment les divers moyens de connoître, dont la nature nous a doués, s'accordent pour nous conduire à cette vérité nécessaire, en sorte qu'elle réunit, au plus haut degré, tous les genres de certitude.
Que Ifis homires conservent la mémoire des faits et se la transmettent, sela n'a pas besoin d'être prouvé. Que, parmi ces faits, il y en ait qu'on ne puisse révoquer en doute, sans être par cela seul convaincu de folie, on l'avoue encore universellement. Qui nieroit l'existence d'Auguste, ne seroit pas jugé moins fou, que s'il nioit l'existence du soleil. L'éloignement des faits , suffisamment attestés d'ailleurs, n'en altère point la certitude, et l'histoire de saint Louis n'est pas plus certaine que l'histoire de Trajan.
Les sciences, les arts, lés mœurs, la législation, la politique, la société entière repose sur cette transmission de faits, et ne subsiste qu'à son aide ; car tout ce qui est, a sa racine dans le passé, et périroit en se séparant de lui. Et comme les relations d'origine, ou d'autorité et d'obéissance sont les plus nécessaires, puisqu'elles constituent fondamentalement la famille et l'État, chaque famille a sa tradition, par laquelle elle remonte plus ou moins haut, selon qu'elle est plus ou moins constituée, jusqu'à un premier père, dont l'existence attestée sans interruption par ses descendants, n'est pas moins certaine que l'existence de la famille même, et en est la raison.
Dff même chaque peuple a sa tradition, semblable à celle de la famille, et comme elle d'autant plus ancienne, qu'il est plus fortement constitué ; tradition orale ou écrite, par laquelle il remonte d'âge en âge, jusqu'à un premier pouvoir, ou un premier père, dont l'existence n'est pas moins certaine que celle du peuple même, et en est la raison.
Enfin le genre humain, comme il étoit nécessaire, a également sa tradition, conservée dans toutes les familles, chez tous les peuples, et par laquelle il remonte jusqu'à son premier père, ou jusqu'à Dieu, dont l'existence, unanimement attestée de siècle en siècle, n'est pas moins certaine que l'existence du genre humain, que l'existence de l'univers, et en est la raison.
Aussi la plus ancienne histoire connue s'ouvre-t-elle par ces mots : Au commencement Dieu créa: où nous voyons d'abord Dieu existant seul, avant tout commencement, et les autres êtres recevant de lui l'existence à l'origine des temps.
Nulle tradition, de l'aveu même des athées*, n'est plus
* « Il ne paroît pas que l'on puisse raisonnablement supposer qu'il
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universelle, plus constante ; donc aucun fait n'est plus certain. Parcourez la terre en tous sens ; des contrées civili- 'sées, des nations savantes, passez au fond des bois chez les hordes sauvages ; que pas un peuple, pas une famille n'échappe à vos recherches ; entrez dans la tente de l'Arabe, dans la cabane du Nègre, dans la hutte du Cafre et du Samoïède : partout vous retrouverez la croyance d'un premier être, père de tous les êtres ; partout vous entendrez nommer Dieu.
Demandez à ces hommes inconnus les uns aux autres, d'oii leur est venu cette croyance, ils vous répondront : Nos pères nous ont dit : Patres nostri narraverunt nobis. Ils connoissent Dieu comme ils connoissent leurs ancêtres, par le témoignage transmis ; et le souvenir de la première famille, tige féconde de la race humaine, est inséparable pour eux du souvenir de son auteur.
Prétendroit-on s'inscrire en faux contre cette tradition, sous prétexte que les témoins primitifs n'ont pu s'assurer parleurs sens de la vérité du fait qu'elle atteste? Sur ce point la tradition se défend assez elle-même, puisqu'elle dépose qu'originairement Dieu se communiqua d'une manière sensible à sa créature. 11 n'en faut pas davantage pour fermer la bouche aux contradicteurs , fussent-ils armés d'objections en apparence insolubles. Car le raisonnement, dont j'ai prouvé que la dernière force réside dans l'autorité, ne sauroit, en aucun cas. prévaloir contre elle, de quelque façon qu'elle proclame sa décision.
Cependant, comme on doit une certaine condescendance aux esprits plutôt ombrageux par foiblesse qu'opiniâtres par orgueil, je veux bien m'occuper un moment de tranquilliser la raison de ceux qu'inquiéteroit la difficulté que
« y ait un peuple sur la terre totalement étranger à la notion de qucl- « que divinité. » Syst. de la Nat., t. II, ch. xm, p. 376.
j'indique. Je consens d'autant plus volontiers à y jeter un coup-d'œil en passant, que cela me fournira l'occasion d'attaquer d'avance un des fondements du déisme : car le principal motif pour lequel ses sectateurs rejettent la Révélation, c'est qu'ils ne sauroient comprendre que l'Être infini, spirituel de sa nature , se soit rendu accessible à nos sens.
Je ne sache point de spectacle plus fait pour exciter un grand étonnement, que celui de créatures intelligentes qui repoussent la lumière, à cause, disent-elles, qu'elles sont plongées dans une obscurité profonde. Elles ne comprennent pas que Dieu se soit rapproché de nos sens. Ehl qu'importe qu'elles comprennent ou non un fait que le genre humain tout entier atteste ? Leur raison est-elle la règle de la puissance divine? en est-elle la borne? Encore s'ils la consultent sérieusement, cette raison, toute débile qu'elle est, suffira pour dissiper leurs répugnances. Qu'y a-t-il, en effet, de si étrange à ce que celui qui a donné des organes à l'âme humaine, et lui a refusé tout autre moyen de communiquer avec les autres âmes, et de connoître qu'elles existeht, se soit servi de ces mêmes organes pour communiquer avec l'homme, et lui manifester son existence? Je ne parle pas de la possibilité, évidente par elle-même, de ce mode d'action, je parle de sa convenance, de son analogie avec la nature. Falloit-il que son auteur, à l'instant même où il venoit d'en étabhr les lois, les violât dans ses rapports avec notre premier père ? Par une suite de ces lois, nous ne pouvons trouver la certitude en nousmêmes ; sa base nécessaire est l'autorité. La plus importante des vérités, l'existence de Dieu, devoit donc reposer sur un témoignage d'une autorité infinie. Et n'étoit-il pas d'ailleurs éminemment convenable qu'ayant reçu du Créateur toutes nos facultés, toutes nos facultés concourussent à nous conduire à lui, et à nous convaincre de son être ?
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Qu'y a-t-il là qui blesse la raison ? et en quoi l'action de Dieu sur notre œil ou sur notre oreille seroit-elle plus surprenante que son action sur notre cerveau, à laquelle veulent le réduire les déistes? Profonds esprits, qui, par pitié, daignent apprendre au Tout-Puissant quels moyens il dut employer pour se révéler primitivement à sa créature !
Ce que je ne fais qu'effleurer ici sera développé plus loin. 11 nous suffit maintenant de la preuve de fait qu'offre la tradition universelle. Et qu'on n'objecte pas qu'elle se réduit à la déposition de deux témoins ; car, premièrement, nous ignorons à quelle époque ont cessé les communications sensibles du Créateur avec l'homme * ; et, en second lieu, nous avons vu que le nombre de témoignages requis pour produire une certitude complète, dépendant de mille circonstances variables, étoit uniquement déterminé par le consentement commun. Or, y eut-il jamais de consentement plus unanime que celui qui sanctionne le térnoignage de nos premiers parents ? Et quelle vérité respectera le doute, s'il pénétre jusqu'à celle-ci, à travers cette majestueuse enceinte de toutes les générations et de tous les siècles rangés autour d'elle pour la défendre?
Voulez -vous donc contester au genre humain sa tradition? alors, et nécessairement, contestez à chaque famille, à chaque peuple, sa tradition particuUère moins attestée, et dès lors moins certaine. Effacez toutes les histoires, niez tous les faits, tous les témoignages ; ravissez-vous à vousmême la possibilité de rien croire, de rien connoître, de rien affirmer ; doutez de tout ce qui fut, et, les yeux fermés, asseyez-vous en silence entre les ruines du passé et
Outre nos premiers parents et leurs descendants immédiats. Dieu s'est manifesté, selon la Genèse, à Noé, aux patriarches, à Moïse ; et la tradition générale des peuples atteste qu'originairement ces fréquentations éloient fréquentes, à cause du besoin qu'en avoient les hommes.
les ténèbres de l'avenir : simulacre vide placé entre deux mondes, pour indiquer aux intelligences dégoûtées de la vie la route du néant.
C'est déjà, certes, une assez forte preuve de l'existence de Dieu, qu'il faille ou l'admettre, ou rejeter tous les faits traditionnels, tous les rapports des sens, ce qui emporte* roit, s'il étoit possible à l'homme d'être conséquent jusqu'à ce point, la destruction de la société et de la race humaine. On n'auroit cependant qu'une légère notion de la folie de l'athée, si l'on ne comprenoit en outre qu'il ne peut nier Dieu sans se nier lui-même, sans être contraint de douter du sentiment intime qui l'assure de sa propre existence ; car j'ai montré que la certitude des vérités de sentiment repose, aussi bien que la certitude des vérités de sensation, sur l'autorité générale ou le consentement commun. Qui donc oseroit nier une vérité de sentiment universel, devroit douter de tout ce qu'il sent ou s'ima • gine sentir ; puisqu'il est visible que si le genre humain a pu être, depuis son origine, perpétuellement abusé par un sentiment faux, nul homme ne peut se répondre que le sentiment le plus invincible pour lui ne soit pas une illusion.
Or, jamais il n'exista de peuple qui n'eût le sentiment de la Divinité. Le sentiment se manifeste par l'action , comme la pensée par la parole ; et partout nous voyons un hommage, un culte public rendu par la société au souverain Être. « Vous pourrez trouver, dit Plutarque, des ci- « tés privées de murailles, de maisons, de gymnases, de {( lois, de l'usage de la monnoie, de la connoissance des (f lettres ; mais un peuple sans Dieu, sans prières, sans « serments, sans rites rehgieux, sans sacrifices, nul n'en « vit jamais'. »
* Plut, adv, Coîoten.
Il faut bien reconnoître, avec Cicéron, dans ce consentement unanime des peuples, la loi môme de la nature * ; car la nature et ses lois, même physiques, ne se reconnoissent qu'à ce caractère de permanence et d'universalité. Donc, refuser de croire en Dieu, en éteindre en soi le sentiment, c'est essayer de se soustraire à Tune de ces lois naturelles, qui sont pour tous les êtres les lois de l'existence ; et nous ne devons plus être surpris que la mort de la société et la mort de l'homme soient le résultat de l'athéisme. Qui viole la nature des êtres, détruit les êtres mêmes, et il n'existe pas d'autre moyen de donner la mort.
Je n'examine point s'il est absolument possible qu'une créature intelligente perde tout sentiment de Dieu , du moins n'en est-il aucune qui ne lui ait auparavant rendu témoignage. La main de ce scélérat consommé, maintenant tranquille en apparence, a tremblé en commettant le premier meurtre. On dit de lui qu'il a étouffé le remords : donc il l'a senti, donc il a craint Dieu. Mais n'allons point chercher de tristes arguments parmi les monstres ; c'est de l'homme que nous nous occupons.
Quel moyen de méconnoître le sentiment de la Divinité dans le penchant naturel qui le porte incessamment à faire acte, pour ainsi dire, de sa dépendance d'un Être supérieur? En sorte que là même où l'absence d'un pouvoir public le laisse sous les seules lois de la famille, chaque famille, ou, si l'on veut remonter à un état plus imparfait encore, chaque individu a son culte, souvent, à la vérité, bizarre, extravagant, parce qu'à mesure que Vhomme s'isole, la connoissance et l'autorité des traditions s'affoiblissent, et il devient plus dépendant de sa
* Omni in re consensio omnium gentium, lex naturae putanda est. TuscuL. lib. I, cap. xin.
raison particulière, qui dès lors se montre nécessairement avec ses caractères propres, la foiblesse, l'inconséquence^ l'obscurité.
Mais, malgré les erreurs de son esprit, l'homme partout a le sentiment d'une puissance souveraine, sage, prévoyante, qui entend sa voix, qui juge ses actions et dispose de ses destinées. S'il désire, s'il craint, s'il souffre, il l'invoque. Que ne fait-il point pour la fléchir, pour se la rendre propice ? Le danger des fausses religions tient uniquement à l'énergie de ce sentiment, quelquefois supérieur à l'amour même de la vie. Universel comme la pensée, comme elle et plus sensiblement qu'elle, il est le signe distinctif de l'homme, que les anciens, par cette raison, n'avoient pas cru pouvoir mieux définir qu'en l'appelant un animal religieux. Qu'on me nomme en effet la contrée où ce trait de sa nature soit entièrement effacé, où le malheureux, l'innocent opprimé, la mère alarmée sur son enfant, ne lève au ciel des yeux et des mains suppliantes : merveilleux mouvement que déterminent, non la disposition des organes ni aucune impulsion physique, mais les lois de l'espérance, et l'éternelle gravitation de notre intelligence vers Dieu.
On ne sauroit non plus assigner d'autre cause du besoin que nous éprouvons d'un bien parfait, infini, vers lequel notre volonté tend avec une force invincible. Nous voulons être heureux, et ne pouvons le devenir que par la possession de ce bien, qui est Dieu même. Hors de lui nous ne trouvons qu'inquiétude, ennui, dégoût, une stérile fatigue de l'âme épuisée par le travail du désir. Soyons de bonne foi dans notre misère : aussi bien comment nous la déguiser? Une prompte expérience nous apprend qu'aucun objet terrestre n'est le bien où nous aspirons, et qu'en vain nous le cherchons ici-bas autour de nous. Tous les siècles retentissent de cette maxime. Nous voyageons, il est vrai,
dans un monde d'illusions, mais le temps se hâte de rompre le charme ; les fantômes séduisants, auxquels nos vœux prêtent une réalité imaginaire, s'évanouissent au miheu do notre cœur. Dieu ne Fa fait si grand que parce qu'il y vouloit habiter. Il s'est préparé en nous comme une demeure immense, où tout ce qui n'est pas lui se perd et disparoît.
Le désir naturel d'un bonheur infini, le remords, la prière S le culte, prouvent donc que tous les hommes ont le sentiment de Dieu. Or, s'il étoit possible que le genre humain sentît ce qui n'est pas, ou se trompât sur ce qu'il sent, à plus forte raison chaque homme en particulier pourroit-il être trompé par ce qu'il sent, ou se tromper sur ce qu'il croit sentir ; et le sentiment que nous avons de nous-mêmes, nul en comparaison du sentiment unanime des hommes dans tous les siècles, loin d'être une preuve de notre existence, ne fourniroit même pas en sa faveur une simple présomption.
Passons maintenant à l'évidence ; selon la force du mot, elle consiste dans une vue claire de la vérité d'un principe ou d'une proposition. Mais comme il arrive souvent que l'esprit croit voir avec clarté ce qu'il ne voit réellement point, car l'erreur n'est pas visible, ou, en d'autres termes, comme il y a des évidences trompeuses, la certitude des vérités évidentes repose uniquement sur l'autorité ou le témoignage d'un certain nombre d'hommes, qui at-testent que leur esprit est affecté de la même manière parla même proposition; et si le témoignage est unanime ou l'autorité
* « Tous les hommes qui ont^seulement la moindre portion de rai- « son, invoquent Dieu au commencerfient de toutes leurs actions, quelle (I qu'en soit l'importance. » Touto y^ 0V7 ■kv.-jxzç, ckjoi /.où xccrû ^pv.y}i
fxaroi ©îov àsî Ttou x«).ou(7tv. Plato, in Titii. Oper. tom. IX, p. 501. Édit. Bipont.
universelle, la certitude est la plus complète que nous puissions obtenir.
Cela posé, je soutiens que cette proposition : l! univers est V ouvrage d'un Être intelligent^ est aussi évidente pour tous les hommes qu'aucun principe quel qu'il soit, et plus évidente même que cet axiome regardé comme incontestable : Deux choses identiques avec une troisième, sont identiques entre elles ^; car beaucoup d'esprits hors d'état de concevoir cette maxime comprendront aisément l'autre proposition.
Et, de fait, c'est partout la première réponse que font les hommes, lorsqu'on interroge leur raison sur l'existence de Dieu * ; et l'unanimité de cette réponse en constate tellement l'évidence, que celui qui la nieroit s'ôteroit par cela seul tout moyen de discerner une évidence réelle d'une évidence fausse, par conséquent tout droit de rien affirmer comme évident **, ou la possibilité de raisonner,
- Qus8 sunt eadem uni tertio, sunt eadem inter se.
* « Les -sages hommes anciens voians qu'il n'y avoit rien que l'on sçGust reprendre au ciel, ny négligence, ou désordre et confusion quelconque au mouvement des astres, ny aux saisons de l'année, ny à leurs révolutions, ny au cours. du soleil à l'entour de la terre, qui est la cause du jour et de la nuit, ou à la nourriture des animaux, et génération des fruits annuels de la terre, pour ces considérations et autres semblables, ils ont à bon droict condamné de tout poinct l'iinpiété des athéistes. » Plutarque, au Traité de la superstit. trad. d'Amiot. — On demandoit à un Arabe du désert, comment il savoit qu'il y avoit un Dieu : « Dô la même manière, répondit-il, que je connois par les traces mar- « quées sur le sable, qu'il y a passé un homme ou une bête. » Un autre Arabe répondit à la même question : « L'aurore a-t-elle besoin de flam- « beau pour être vue? »
** Si tout ce qui semble évident à chaque esprit éloitvrai, il n'existeroit aucune erreur ; car l'erreur n'est jamais qu'une chose crue évidente, et qui ne l'est pas. A cet égard il n'y a point de différence entre ce qu'on appelle les premiers principes et d'autres principes quels qu'Hs soient, entre les principe;; en général et les conséquences que l'on en
puisqu'on ne raisonne qu'en partant d'un principe, qu'on suppose évidemment certain.
Ce principe admis, nous ne sommes assurés de la justesse des conséquences que nous en déduisons, que lorsqu'elles sont elles-mêmes admises généralement, c'est-àdirelorsquele témoignage des autres hommes nous apprend que, sur ce ponit, leur raison s'accorde avec la nôtre ; et plus cet accord est universel, plus la certitude est grande. Or, en aucun temps, en aucun pays, la raison humaine n'a varié sur l'importante question de l'existence d'un premier être. Les plus forts arguments par lesquels on l'établit, consignés dans les monuments de la philosophie de tous les peuples, ont produit constamment la même impression sur les esprits *. A quelle époque de ténèbres,
déduit, ces conséquences n'étant non plus admises comme certaines ou comme vraies, que lorsqu'on les suppose évidentes. Ainsi, dans les jugemejits de la raison individuelle, V évidence est toujours la raison d'afiirmer ou le motif de certitude, et cette raison, identiquement la même dans toutes les circonstances, n'a pas dès lors plus de force pour établir la vérité d'un principe, que la vérité d'une conséquence. D'où il résulte qu'il suffit que la raison individuelle pui.»se se tromper sur un seul principe, sur une seule conséquence, sur un seul point quelconque, pour que tout ce qui lui paroît évident devienne douteux. Que sera-ce donc si on suppose que ce qui a paru évident ou vrai à toutes les raisons puisse être faux?
Les preuves particulières de l'existence de Dieu n'étant que des moyens de mettre cette grande vérité à la portée de la raison individuelle, et comme un secours offert à sa foiblesse pour lui aider à s'élever à la hauteur de la raison générale, il n'entre pas dans notre plan de les exposer. Cependant, en faveur de ceux qui croiroient avoir besoin de ce secours, nous indiquerons trois preuves de l'existence du souverain Être, tirées chacune d'un ordre d'idées différent, afin de mieux montrer comment l'homme, entouré d'effets et effet lui-même, est, pour ainsi dire, ramené de tous les points de son être, à la cause première et universelle.
Preuve métaphysique. — Pour démontrer évidemment l'existence de la Divinité, il sufliroit d'observer que l'uthélsme, ou la proposition qui
en quel lieu n a-t-on pas conclu de l'ordre du monde, l'existence d'un suprême ordonnateur? Nulle preuve ne reçut jamais de sanction si universelle. Si donc cette preuven'étoit qu'un sophisme, si, pendant soixante siècles,
l'énonce, il n'y a point de Dieu, est contradictoire dans les termes. Qu'est-ce en effet que Dieu? L'idée la plus juste à la fois et la pjus générale qu'on s'en puisse former, est celle de l'Être par excellence ; et c'est ainsi que, dans l'Écriture, il se définit lui-même : Je suis celui gui suis. Dieu est l'être sans bornes, l'être infini, l'être nécessaire, en un mot l'Être; car tout ce qu'on ajoute à ce nom en altère la simplicité, et semble en restreindre le sens. L'athéisme se réduit donc à cet axiome : L'Être n'est pas; axiome qui renferme une contradiction telle que tous les hommes ensemble, durant l'éternité entière, ne parviendroient jamais à en imaginer de plus monstrueuse.
Quelque chose existe, donc quelque chose a toujours existé, donc quelque chose existe nécessairement. L'athée lui-même convient de ceci, mais il veut que la matière soit cet Être nécessaire * ; et c'est ici qu'égaré par une imagination malade, il tombe dans un abîme d'absurdités. En effet, exister nécessairement, c'est exister de telle sorte que la non-existence implique contradiction ; ces deux idées sont identiques. Et, pour expliquer ceci par un exemple, il est nécessaire qu'un triangle ait trois angles, et n'en ait que trois, c'est-à-dire, qu'il implique contradiction qu'un triangle ait plus ou moins de trois angles; et comme ce qui implique contradiction, ce qui est essentiellement impossible ne sauroit être conçu, personne ne concevi'a jamais un triangle de deux ou de quatre angles. Il suit de là que tout ce qui peut être conçu est possible, ou n'implique pas contradiction. Maintenant, qu'on se représente un pied cube de matière, et qu'on se demande à soi-même, si l'on n'en conçoit pas aisément la non-existence, si cette supposition répugne à l'esprit : tout homme de bonne foi conviendra que non. Or, ce que je dis de ce pied cube, je puis le dire de deux, de trois, d'un nombre quelconque d'autres pieds cubes, de la totalité de la matière par conséquent ; et puisqu'elle peut être conçue non-existante, il n'implique donc pas contradiction qu'elle n'existe point; elle n'existe donc
* « On nous dit gravement qu'il n'y a point d'effet sans cause : on nous « répète à tout moment que le monde ne s'est pas fait lui-même. Mais le « monde est une cause, il n'est point uri effet, il n'est point un ouvrage, il « n'a point été fait, parce qu'il étoit impossible qu"il le fût. Le monde a tou- « jours été, sort existence est nécessaire. 11 est sa cause à lui-même. » Le bon sens puisé dans la nature, iom. I, p, 59.
le genre humain avoit pu être abusé par sa raison, que seroit-ce de la raison de chaque individu ? N'ayant plus aucun moyen de discerner le vrai du faux en matière de raisonnement, il faudroit renoncer à raisonner, et briser avec mépris le dernier instrument de nos connoissances.
pas nécessairement, elle n'est donc pas l'Être nécessaire, dont l'alliée lui-même est contraint d'avouer l'existence.
Pour connoîlre maintenant quel est cet Être, il ne s'agit que de cher cher quel est celui dont la non-existence implique contradiction, ou qui ne sauroit être conçu non-existant : or je défie qu'on en trouve un autre que celui qui, renfermant en soi toutes les réalités, toutes les perfections, en un mot la plénitude de l'être, ne sauroit non plus être défini que par ce caractère essentiel qui lui est exclusivement propre, Vêtre; en sorte qu'on ne peut le nommer sans affirmer qu'il existe, ni nier qu'il existe sans énoncer la plus grossière des contradictions. Le concevoir, c'est le concevoir existant; nier qu'il existe, c'est dire à la fois qu'il est et n'est pas, c'est concevoir une impossibilité manifeste, c'est ne rien concevoir du tout.
On voit donc comment et pourquoi le symbole de l'athée est nécessairement contradictoire dans les termes mêmes. Quoi qu'il fasse, il est contraint d'affirmer et de nier en même temps la même chose du même être; et la proposition. Il n'y a point de Dieu, est exactement semblable à celle-ci, Jm vérité n'est pas vraie. Il étoit juste et conforme à l'ordre que la plus dangereuse et la plus féconde des erreurs en fût aussi la plus palpable.
Depuis les premières éditions de notre ouvrage, nous avons reconnu, par les observations qui nous ont été faites, que plusieurs personnes n'avoient pas bien saisi la preuve que nous venons de donner. Nous allons, en conséquence, y ajouter quelques éclaircissements.
Y a-t-il un Dieu? voilà la question qu'il s'agit de résoudre, la question qui est débattue entre le théiste et l'athée. Or, il seroit fort inutile de chercher s'il y a un Dieu, si l'on ne savoit pas ce que c'est que l'on cherche, si l'on n'attaclwit pas une idée précise au mot Dieu : c'est par là qu'on doit commencer; autrement, le théiste, en affirmant que Dieu est, et l'athée en le niant, ne sauroient ce qu'ils affirment et ce qu'ils nient.
Le théiste dit donc : par le mot Dieu, j'entends «n être infini, qui renferme en soi toutes les perfections ou toutes les réalités possibles, en un mot la plénitude de l'être, qui, souverainement indépendant
Et maintenant venez, hommes sans Dieu, superbes athlètes du néant, venez prendre possession de votre empire; vous l'avez conquis, il est à vous; mais, ne vous y trompez pas, votre triomphe sera muet comme la mort.
peut seul dès lors dire de lui-même, en contemplant son essence : Je suis celui gui suis, ou dont le nom propre est : Celui qui est. Voilà l'être dont j'affirme l'existence.
Maintenant il faut que l'athée admette ou non celte définition. S'il ne l'admet pas, ce n'est plus Dieu qu'il nie, c'est quelque autre chose, c'est tout ce qu'on voudra, hors Dieu, puisqu'il attache sa négation à une idée qui n'est pas celle de Dieu.
S'il l'admet, alors en substituant la définition au mot défini, la proposition qu'il soutient se réduit à ceci : Celui qui est, n'est pas.
On dira peut-être que l'existence étant comprise dans la définition que le théiste donne de Dieu, il suppose ce qui est en question, et par conséquent ne prouve rien. Mais que tous les hommes ensemble essaient de définir Dieu, sans que l'idée d'existence entre dans sa notion, ils n'y réussiront pas; et c'est cette impossibilité même qui fait toute la force de la preuve, en montrant qu'il est contradictoire de demander seulement si Dieu est.
En résumé, l'idée de l'être peut-elle être séparée de l'idée de Dieu? a-t-on l'idée de Dieu, si on ne le conçoit pas comme l'Être infini ? Il faudra bien répondre que non. Donc, toutes les fois qu'on raisonne sur une notion différente, on est hors de la question : et l'on ne sauroit y rentrer, qu'aussitôt le doute ne redevienne ce qu'il est, c'est-à-dire une absurdité, une contradiction réelle dans les termes.
Ce qui trompe quelques personnes, c'est qu'il n'en est pas ainsi pour tout autre être que Dieu. Les créatures étant nécessairement contingentes, l'idée d'existence n'entre pas nécessairement dans leur notion; de sorte que, pour s'assurer qu'elles existent, on est obligé d'en chercher la preuve ou la raison hors d'elles. Vouloir appliquer cette méthode à Dieu, c'est renverser l'ordre des idées et se condamner à un athéisme invincible; car la raison de l'existence de Dieu ne se trouve et ne peut se trouver qu'en Dieu même.
Preuve physique. — On établit comme un axiome incontestable en mécanique, que la matière est indifférente au mouvement et au repos. Si, en effet, le mouvement lui étoit essentiel, il seroit. impossible de la concevoir en repos. Or, loin que nous ne puissions pas la concevoir en repos, nous sommes portés au contraire à regarder le repos comme son
Impuissants à rien établir, même le doute, si vous osez ouvrir la bouche, prononcer un mot, tout le genre humain se lèvera pour vous imposer silence; il vous niera votre être, et vous ne pourrez le prouver. Un morne scepticisme,
état naturel. Qu'un corps inanimé se meuve sous nos yeux, nous imaginons aussitôt une cause de son mouvement, certains qu'il a commencé, et qu'il doit finir avec l'impression de la cause étrangère qui le produit. De plus, qu'entend-on lorsqu'on parle du mouvement essentiel à la matière? qu'est-ce que ce mouvement? est-il indéterminé, ou déterminé? Un mouvement indéterminé seroit un mouvement en tout sens, et ayant à la fois tous les degrés de vitesse, chose absurde. 11 n'y a point de mouvement sans quelque direction. Si donc le mouvement nécessaire est déterminé, « dans quel sens la matièj'e se meut-elle « nécessairement? Toute la matière en corps a-t-elle un mouvement « uniforme, ou chaque atome a-t-il son mouvement propre? Selon la « première idée, l'univers entier doit iormer une masse solide et indi- « visible; selon la seconde, il ne doit former qu'un fluide épars et fi incohérent, sans qu'il soit jamais possible que deux atomes se réu- « nissent. Sur quelle direction se fera ce mouvement commun de toute « la matière? Sera-ce en droite ligne, ou circulairement, en haut, en « bas, à droite, à gauche? Si chaque molécule de matière a sa direc- « tien particulière, quelles seront les causes de toutes ces directions « et de toutes ces différences? Si chaque atome ou molécule de ma- « tière ne faisoit que tourner sur son propre centre, jamais rien no « sortiroit de sa place, et il n'y auroit point de mouvement communi- « que ; encore même faudroit-il que ce mouvement circulaire fût dé- « terminé dans quelque sens. Donner à la matière le mouvement par « abstraction, c'est dire des mots qui ne signifient rien ; et lui donner a un mouvement déterminé, c'est supposer une cause qui le déter- « mine. Plus je multiplie les forces particulières, plus j'ai de nouvelles « causes à expliquer, sans jamais trouver aucun agent commun qui les « dirige. Loin de pouvoir imaginer aucun ordre dans le concours for- « tuit des éléments, je n'en puis pas même imaginer le combat, et le « chaos de l'univers m'est plus inconcevable que son harmonie. » [Emile, liv. IV.)
11 ne sert de rien de recourir à des lois générales pour expliquer l'existence du mouvement, son intensité plus ou moins grande, et ses directions diverses. « Ces lois, dit encore Rousseau, n'étant point des « êtres réels, des substances, ont donc quelque autre fondement qui
la nuit des tombeaux, voilà votre partage. Nulle vérité, nulle croyance, nul amour dés lors et nulle action. Prodigieux dénûment! Ils ont, disent-ils, secoué le joug : oui, le joug de l'intelligence, le joug de la vie. Je cherche à me
« m'est inconnu. L'expérience et l'observation nous ont fait connoître « les lois du mouvement ; ces lois déterminent les effets sans montrer (( les causes ; elles ne suffisent point pour expliquer le système du « monde et la marche de l'univers. Descaries avec des dés formoit le « ciel et la terre, mais il ne put donner le premier branle à ces dés, « ni mettre en jeu sa force centrifuge qu'à l'aide d'un mouvement de « rotation. Newton a trouvé la loi de l'attraction, mais l'attraction « seule réduiroit bientôt l'univers en une masse immobile : à cette loi « il a fallu joindre une force projectile pour faire décrire des courbes « aux corps célestes. Que Descartes nous dise quelle loi physique a fait a tourner ses tourbillons ; que Newton nous montre la main qui lança 0 les planètes sur la tangente de leurs orbites.
« Les premières causes du mouvement ne sont point dans la matière, « elle reçoit le mouvement et le communique, mais elle ne le produit « pas. Plu3 j'observe l'action et réaction des forces de la nature agis- (( sant les unes sur les autres, plus je trouve que, d'effets en effets, il « faut toujours remontera quelque Tolonlé pour première cause; car « supposer un progrès de causes à l'infini, c'est n'en point supposer du « tout. En un mot, tout mouvement qui n'est point produit par un au- « tre ne peut venir que d'un acte spontané, volontaire. Les corps ina- « nimés n'agissent que par le mouvement, et il n'y a point de véritac ble action sans volonté. Voilà mon premier principe. Je crois donc fi qu'une volonté meut l'univers et anime la nature. Voilà mon premier « dogme, ou mon premier article de foi. » {Emile, ibid.)
Preuve mathématique. — De l'impossibilité absolue que la matière ait existé éternellement, suit la nécessité de la création, par conséquent la nécessité d'un créateur, ou la nécessité de l'existence de Dieu. Or, qu'il soit impossible que la matière ait existé de toute éternité, c'est ce qu'on démontre géométriquement, par l'impossibilité reconnue d'une suite actuellement infinie de termes soit permanents, soit successifs. (Voyez la Dissert, de Gerdil, tom. III de ses œuvres, p. 261; Maclaiirin, Traité des fluctions., introd., p. 41; Mairan, d'Alembert, etc.) Je suppose en effet la matière éternelle, on pourra supposer aussi que l'ordre présent de l'univers a subsisté éternellement; car, par exemple, le mouvement de la terre autour du soleil, n'étant point une chose qui
représenter cet état d'indigence totale, ce vide ténébreux do la raison, ce sourd mouvement de la pensée, semblable au travail intérieur de la putréfaction dans un cadavre ; ma vue se trouble, je ne vois que des ombres qui se pressent pour recouvrir un mystère effrayant.
Entraîné par sa doctrine à la destruction, l'athée ne subsiste que parce que la nature, ou plutôt Dieu même le force d'être inconséquent, et de déférer à chaque instant à l'autorité générale comme à la règle infaillible du vrai. Il ne fait pas une démarche qui ne prouve sa pleine foi en quelque vérité, dont il n'a d'autre certitude que le consentement commun. Il parle, il agit, donc il croit ; car on n'agit qu'en vertu d'une croyance, et qui parle croit au moins pouvoir être entendu : or, sur quoi repose cette croyance, que sur le témoignage des hommes ? Mais il
répugne, ce mouvement a pu exister à quelque époque que ce soit, et dès lors rien n'empêche de supposer qu'il a existé toujours, ou que la terre a accompli un nombre actuellement iniini de révolutions autour du soleil, ce qui implique l'existence possible d'une suite actuellement infinie de nombres, et par conséquent une absurdité démontrée telle mathématiquement. Que deux points vinssent à se mouvoir de même vitesse sur deux parallèles, ou, ce qui ne change rien au fond de l'hypothèse, sur deux lignes, dont l'une seroit une branche de l'hyperbole et l'autre son asimptote; nous ririons de qui nous diroit : ir arrivera un moment ou ces deux points se rencontreront. Où seroit néanmoins l'absurdité? uniquement dans la supposition d'un point de concours, dont l'existence ne seroit possible que dans le cas où les deux mobiles eussent parcouru, avant d'y arriver, une suite actuellement infinie de longueurs déterminées. Renversons maintenant l'hypothèse ; supposons aux deux mobiles un mouvement inverse, et qu'on nous dise qu'ils sont partis du point où l'asimptote touche la courbe : l'assertion seroit-elle moms absurde? La différence dans le sens du mouvement rend-elle le point de concours plus possible? Fait-elle que l'existence d'une suite actuellement infinie de grandeurs déterminées, impossible dans le premier cas, soit admissible dans le second? Cette impossibilité une fois reconnue, il faut donc avouer la nécessité de la création, et de l'existence de Dieu par conséquent.
l'24 ESSAI SUR L'INDIFFERENCE
faut nécessairement ou l'admettre toujours, ou le récuser toujours. Nier ce témoignage sur le point où il est le plus unanime, c'est s'ôter le droit de l'alléguer sur aucun autre point; c'est renverser la base de la raison, et l'athée n'est pas même recevable à raisonner contre Dieu, puisqu'il commence par rejeter l'autorité générale de la raison.
A la vue d'une folie si extrême et d'un crime si grand, on tombe dans un étonnement profond. Se peut-il que l'homme en vienne jusqu'à cet excès? Y a-t-il de vrais athées? Peut-être; car, hélas! qui connoît les bornes de la perversité humaine ! « Cependant, dit Bossuet, la terre ({ porte peu de ces insensés qui, dans l'empire de Dieu, ({ parmi ses ouvrages, parmi ses bienfaits, osent dire qu'il « n'est pas, et ravir l'Être à celui par qui subsiste toute la (( nature * : les idolâtres mêmes et les infidèles ont en hor- « reur de tels monstres ; et lorsque, dans la lumière du « Christianisme, on en découvre quelqu'un, on en doit es- « timer la rencontre malheureuse et abominable K »
Mais, disent-ils, on ne comprend pas l'Être infini : puissants génies qui comprennent tout le reste ! autrement seroient-ils si choqués qu'on leur proposât de croire, sur des preuves certaines, un dogme incompréhensible? S'élèveroient-ils si fièrement au-dessus deTidée de Dieu? Ainsi, des choses qu'ils croient, il n'en est aucune qu'ils ne connoissent, qu'ils ne comprennent parfaitement. Que croient-
* Il n'est point, dit Cicéron, de peuple si sauvage, si barbare, qui; même en ignorant ce qu'il faut penser de Dieu, ne sache qu'on doit croire à son existence : et l'idée de Dieu est pour l'homme comme un souvenir et une reconnoissance de son origine. Nulla gens est, neque tàm mmansueta, neque tàm fera, quse non, etiamsi ignoret qualem habere Deumdeceat, tamen habendum sciât. Ex quo efficitur illud ut is agnoscat Deum, qui undè ortus sit, quasi recordetur et agnoscat. De Legib., lib. I.
* Premier sermon pour le premier dimanche de l'Avent.
EN MATIÈRE DE RELIGION. l^S
ils donc? Croient-ils à l'attraction? Oui, sans doute. Ils comprennent donc que les corps agissent à distance l'un sur l'autre à travers le vide ? Alors qu'ils nous expliquent clairement ce mode d'action *. Croient-ils à la communication du mouvement? Oui encore. Qu'ils nous disent donc ce que c'est que la force, et comment elle se transmet. Est-ce un être physique? Le comprennent-ils? Si c'est une portion de matière qui passe d'un corps dans un autre, on sera contraint de chercher une cause de ce passage, ou une nouvelle force qui le détermine, et ainsi à l'infini. Si ce n'est rien de matériel, comment ce qui n'est pas matériel agit-il sur la matière, et y produit-il des modifications sensibles telles que le mouvement? Croient-ils à la matière elle-même? Croient-ils à la pensée? Croient-ils à la vie? Il faut bien qu'ils y croient : la nature leur impose ces croyances et mille autres avec un souverain empire : il faut qu'ils y croient malgré l'impuissance la plus absolue de concevoir jamais ce que c'est que la matière**, ce que
* Voici ce qu'en dit Newton lui-même : « Il est inconcevable que la « matière brute et inanimée, puisse opérer sur d'autre matière sans a un contact mutuel, ou sans l'intermédiaire de quelque agent imma- « tériel; il Taudroit pourtant que cela fût ainsi, en supposant avec Épici cure, que la gravitation est essentielle et inhérente à la matière, et « c'est là une des raisons qui m'a fait demander que vous ne m'attri- « huassiez pas l'opinion de la gravité innée. La supposition d'une grâce vite innée inhérente et essentielle à la matière, tellement qu'un corps 0 puisse agir sur un autre à distance et au travers du vide, sans aucun « intermédiaire qui propage de l'un à l'autre leur force et leur action a réciproque, cette supposition, dis-je, est pour moi une si grande ab- « surdité, que je ne crois pas qu'un homme qui jouit d'une faculté or- « dinaire de méditer sur des objets physiques, puisse jamais l'admettre. « La gravité doit être causée par un agent qui opère constamment « selon certaines lois ; mais j'ai laissé à la décision de mes lecteurs, « la question de savoir si cet agent est matériel ou immatériel. » Troisième lettre au docteur Bentley.
"* D'Âlembert reconnoît cette impossibilité de comprendre les choses
c'est que la pensée, ce que c'est que la vie. Rien ne leur est plus incompréhensible que leur être. Ils ne connoissent rien pleinement ; leur science ne se compose que de lambeaux. Non-seulement le tout leur échappe, mais ses parties les plus voisines d'eux ne se laissent qu'à peine entrevoir. Leur conception n'est proportionnée à rien de ce qui est ; elle se perd dans un atome ; et ils veulent clairement comprendre celui qui a créé de rien et cet atome et l'univers ! Insensés ! qu'ils m'expHquent un grain de sable et je leur expliquerai Dieu.
Mais je veux étonner leur raison même de sa foiblesse ; je veux leur montrer dans cette vérité qu'ils rejettent à cause des mystères qu'elle renferme, l'idée la plus simple et la plus claire qui puisse entrer dans l'esprit humain ; de sorte qu'excepté un petit nombre d'aveugles, il n'est pas un seul homme qui ne la saisisse aisément dés qu'on la lui présente. Et s'il n'en étoit pas ainsi, d'où viendroit cette croyance unanime, et ce nom même de Dieu entendu de tous les peuples? N'y verra-t-on qu'un simple mot qu'on soit convenu d'adopter sans y attacher de sens? Non, l'absurdité seroit trop grande *. Mais si ce mot a un sens, et partout le même sens, donc on le comprend ; et quand
dont on peut le moins douter. Il avoue, en termes formels, a que la « nature du mouvement est une énigme pour les philosophes; que le « principe métaphysique des lois de la percussion ne leur est pas moins « caché, et que plus ils approfondissent l'idée qu'ils se forment de la a matière et des propriétés qui la représentent, plus cette idée s'obs- « curcit, et paroît vouloir leur échapper. » Préface de ï Encyclopédie. * Quelques peuples n'ont même pas de nom particulier qui réponde à celui de Dieu. Ils désignent l'Être infini, soit par sa notion essentielle, soit par quelqu'un de ses attributs. Les uns l'appellent le grand Esprit, d'autres le Créateur des deux et de la terre, le souverain Monarque du ciel, le Maître de la vie, le Roi spirituel, etc., etc. Ici l'athée apparemment ne dira pas de Dieu : c'est un mot. Non, c'est une idée, uvfi croyance, et partout la même.
le genre humain tout entier atteste qu'il comprend, venir déclarer qu'on ne comprend point, ce n'est pas, certes, prouver la force de sa raison, c'est faire ingénument l'aveu de l'imbécillité la plus profonde, ou de la plus surprenante folie.
Mais pour aller au fond, Dieu n'a de rapport nécessaire qu'à lui-même, tandis que les êtres finis, par cela même qu'ils sont contingents et parties d'un tout, dépendent les uns des autres quant à leur manière d'exister, et d'une cause étrangère quant à leur existence. Onnesauroitdonc les concevoir, sans concevoir en même temps cette cause première, centre et raison de tous les êtres ; elle est le terme de toutes nos pensées, et c'est uniquement en elle que notre esprit, errant d'effet en effet, peut trouver un point de repos. De plus, dès que l'être seul est l'objet de nos conceptions, le néant n'étant point intelligible, Tidée la plus naturelle, la plus lumineuse, est nécessairement celle de l'Être sans restriction, sans bornes, de l'Être un qu'on a défini en disant qu'il est. Cette immense idée n'est pas seulement en harmonie avec notre intelligence, elle est notre intelligence même : et voilà pourquoi l'athée, en niant le souverain Être, est forcé de nier tous les êtres, de se nier lui-même, et ne peut rien affirmer, rien énoncer, parce qu'il ne peut prononcer le mot est, qui est le nom propre de Dieu *.
* Ceci éloit écrit lorsque nous avons trouvé la même observation, développée avec une étendue que notre plan ne comportoit pas, dans les Recherches philosophiques sur les premiers objets des connoissances morales, par M. de Ronald : ouvrage aussi remarquable par la profondeur des vues et la force du raisonnement, que par la noblesse du style et la constante élévation des pensées. Guidé par la même foi que ce philosophe illustre, et d'autant plus grand qu'il est plus chrétien, nous avons eu plusieurs fois le bonheur de rencontrej:' les mêmes vérités; comme mie simple nacelle, en se dirigeant sur le même point des cieux, peut aborder aux mêmes rivages que le vaisseau roi de l'O-
L'athéisme n'est donc pas, à proprement parler, une doctrine, une opinion, mais un désordre mental, le terme extrême de l'égarement de l'esprit, ou l'extrême folie ; et Ton ne doit pas plus argumenter contre celui qui nie Dieu, ou se fait Dieu, car c'est au fond la même erreur*, que contre l'insensé qui se croit roi. Dès qu'on oppose sa raison à la raison de tous les hommes, qu'on nie le témoignage du genre humain, il n'y a plus rien de commun entre les intelligences, plus de base sur laquelle on puisse asseoir un raisonnement; et si l'athée étoit conséquent, s'il pouvoit rêtre,sa raison, sans point d'appui, essaieroit vainement de sortir de sa stupide immobilité.
Enfin voilà où l'homme en peut venir à force d'orgueil. Il prendra l'auteur de la vie et la vie même en haine. Aveugle et lâche jusqu'à se flatter de vaincre ses immortelles destinées, on le verra, s'isolant de tout ce qui est, travailler ardemment dans les ténèbres à se creuser un sépulcre éternel. Misère infinie d'un être dont toutes les pensées, toutes les espérances relèvent du néant ** ! mais
céan. Et puisque nous avons nommé M. de Bonald, qu'il nous soit permis de le citer lui-même en preuve de cette providence qui veille sur les peuples, et donne, quand il le faut, à certains hommes, la haute mission d'annoncer les vérités devenues nécessaires, et de défendre, contre l'orgueil et les erreurs de l'homme, la cause de Dieu, éternellement attaquée, et éternellement victorieuse. Je ne crains point de le dire, l'auteur de la Théorie du pouvoir politique et religieux, de la Législation primitive, etc., a été, dans ce siècle de désordre et de ténèbres, le fondateur des dernières espérances qui restent peut-être aux nations, et le bon génie de la société.
* Aussi l'athéisme pratique ou l'oubli de Dieu, et l'athéisme dogmatique ou la négation de Dieu, conduisent-ils très-promptement à l'adoration de l'homme. L'idolâtrie en est un exemple; mais rien n'approche en ce genre de ce que nous avons vu de nos jours, et le culte de la Déesse-Raison passe de bien loin toutes les extravagances et tous les crimes qui étoient connus jusqu'alors.
** « Il est bien vray que l'ignorance de l'athée est bien malheureuse, .
désordre plus effroyable. De là cette épouvante qui saisit les peuples, cette horreur profonde qu'ils manifestent à la vue d'un homme sans Dieu ; horreur aussi naturelle que celle du meurtre , et l'athéisme n'est, en effet, que le désespoir d'une raison ahénée, et le suicide de l'intelligence.
Certes, jamais crime plus grand ne put être conçu: il renferme en soi une perversité si étonnante, que la Beligion seule l'explique par ses dogmes. Oui, sans doute, il y a ici quelque chose de surnaturel ; l'action d'un être mauvais sur un être dégradé, d'un tyran sur son esclave, est trop visible pour être méconnue ; car aucun être ne peut tendre naturellement à sa destruction. Que l'âme tue le corps, on le comprend, elle agit hors de soi sur un sujet qui lui est soumis; mais que l'âme même, l'intelligence se détruise volontairement, cela n'est pas seulement Incompréhensible, mais contradictoire ; et jamais on ne rendra raison de ce mouvement désordonné d'un être intelligent vers la mort, qu'en le supposant dominé par une force étrangère, par un esprit plus puissant qui le séduit, ou l'opprime.
Nous avons prouvé que l'existence de Dieu, unanimement attestée par le genre humain, réunit au plus haut degré tous les genres de certitude, de sorte qu'on ne la peut nier que par une opposition violente à la nature, qui nous porte à déférer au témoignage universel, et en ruinant la base de la raison, dès -lors éternellement impuissante à s'assurer d'aucune vérité. Considérant donc l'existence du souverain Être comme un fait incontestable,
« et que c'est une grande calamité à l'ame que de mal veoir, ou du « tout estre aveugle, en si grandes et si dignes choses, aïant le prin- « cipal et le plus clair de ses yeux estainct, qui est la cognoissance de « Dieu. » Plutarque, de la Superstit., traduct. d'AmyoU
et plus incontestable que notre existence même, nous exposerons, dans le chapitre suivant, les conséquences qui s'en déduisent relativement à l'origine et à la certitude de nos connoissances, et peut-être ne verra-t-on pas sans étonnement combien ce seul fait, si grand et si simple, répand de lumière sur les lois de notre intelligence, et à quelle hauteur il l'élève.