CHAPITRE m
CONSEQUENCES DE l'eXISTENCE DE DIEU, PAR RAPPORT A L ORIGINE ET A LA CERTITUDE DE NOS CONNOISSANCES.
En entrant dans l'immense carrière que nous nous proposons de parcourir, l'homme est le premier objet qui a dû fixer nos regards. Placé en tête de la création qu'il domine par sa pensée, nous ne pouvions alors chercher plus haut la lumière. Cependant, chose étrange, tandis que nous l'avons considéré seul, il ne nous a offert que ténèbres et contradictions. Incapable, en cet état, de parvenir à la certitude, contraint de douter de tout et de lui-même, sa raison l'entraîne invinciblement dans le pyrrhonisme absolu ; de sorte que la plus noble de ses facultés lui seroit une cause de mort, s'il n existoit en lui je ne sais quel principe énergique de foi qui le conserve, en le'forçant de déférer à l'autorité générale, règle immuable de ses croyances, et loi universelle du monde moral, comme l'attraction, ou l'autorité du Créateur agissant par sa volonté sur la matière, est la loi du monde physique.
Or, puisque les êtres intelligents ne sont unis que par cette loi, ne subsistent qu'en vertu de cette loi, donc elle est conforme à leur nature ; car il est dans la nature des ôlres qu'ils subsistent et qu'ils soient unis ; et à caus3 de leurs rapports réciproques, leur existence même dépend de leur union. Donc toute philosophie qui, au lieu d'étabhr les droits de Tautorité et de recueillir docilement ses décisions, les soumet à la raison individuelle, est contraire à la nature des êtres intelligents, et tend à les détruire en détruisant toute croyance, et en ramenant, si je puis le dire, l'homme intellectuel à cet état do nature où l'on a voulu ramener l'homme social, état d'isolement, de foiblesse, d'indépendance et de guerre de chacun contre tous, où l'homme physique même ne peut vivre, parce que l'homme moraine peut ni s'y développer, ni s'y conserver.
Et ceci nous explique l'apparente contradiction que nous avons remarquée entre la raison de l'homme qui l'arrête dans le doute, et le penchant irrésistible qui le force dé croire. Certes la raison, qui est aussi dans la nature, ou plutôt qui est la nature même de l'homme, ne sauroit être naturellement opposée à ce penchant, ne sauroit tendre naturellement à la destruction de l'homme, ou à sa propre destruction ; et si néanmoins nous avons observé en elle cette tendance, c'est que, sitôt qu'elle s'isole, elle est dans un état contre nature, et manque d'une condition nécessaire à son existence.
Aussi le développement de la raison, nul dans l'individu séparé dès le premier âge de la société de ses semblables, extrêmement borné dans les sauvages, parmi lesquels on remarque à peine quelques gro:siers éléments de société, se proportionne toujours aux développements de l'ordre social; et la raison de l'homme n'est que la raison de la société dont il fait partie, comme la raison
de la société n'est que sa civilisation, d'où résulte l'union plus ou moins parfaite de ses membres ; et voilà pourquoi, quand l'homme, rompant cet accord, principe de sa force et de sa vie, veut refaire la société avec sa raison individuelle, tout périt, et la société, et l'homme même.
Et comment s'étonner de cette dépendance mutuelle des esprits, lorsque nous apercevons partout dans l'univers une pareille dépendance, lorsque nous n'y découvrons aucun être qui ne soit en rapport avec les êtres de même espèce et avec tous les êtres, aucun être qui pût vivre seul, et que partout la loi générale de l'autorité, ou de la nécessité, qui est Tautorité des brutes, les conserve en les unissant selon les lois particulières qui dérivent de leur nature ?
Loin donc d'être surpris que notre raison, reléguée en elle-même, n'y trouve qu'incertitude et que doute, nous devons voir dans cette extinction de la vérité et de la vie la suite nécessaire d'un grand désordre, et l'effrayanle exécution de U sentence de mort prononcée par la nature contre tout être qui, se flattant d'une totale indépendance, se sépare de la société à laquelle il doit appartenir. Mais rétabhssez l'ordre, mettez les intelligences en rapport, la loi de leur existence se manifeste aussitôt ; car pour elles, vivre c'est croire : et le premier phénomène de la vie intellectuelle chez tous les peuples, le plus général, le plus constant, est la croyance d'un Dieu, cause universelle et dernière raison de tout ce qui est.
Après cela, délibérer seulement si l'on croira qu'il existe, tenir en suspens cette haute vérité , s'en faire juge, c'est s'élever au-dessus de toutes les sociétés et de tous les siècles, c'est récuser la raison humaine, au moment même où l'on en appelle au raisonnement.
Dieu est, parce que tous les peuples attestent qu'il est ; Dieu est, parce qu'il n'est pas même possible à l'homme n 8
de prononcer qu'il n'est pas, puisqu'en refusant d'j croire sur le témoignage universel, il perd le droit de rien ' affirmer.
Qu'ils ne nous parlent donc plus d'objections, ces esprits superbes qui ne savent qu'arracher de ses fondements la raison humaine, pour se faire de ses débris un rempart contre Dieu. Des objections, là où il n'existe pas, je ne dis point de vérité certaine, mais de pensée assurée d'elle-même! Des objections ! et d'où les tireroient-ils ? comment les énonceroient-ils ? Les insensés ! à nous seuls appartient la parole, parce que nous possédons la foi : à eux le silence, sous les ruines de leur intelligence écroulée.
Mais si nous sommes parvenus à cette foi sublime, comme nous parvenons à la vie même, par des voies inexpUcables, et comme par une puissante nécessité d'être, tout va maintenant s'éclaircir, et nous découvrirons avec évidence la raison de l'ordre auquel la nature nous forçoit de nous conformer sans le comprendre. Et c'est ici qu'au lieu de prostituer notre esprit à une solitaire contemplation de lui-même, qui l'énervé et le tue, il faut nous élever à cette haute philosophie qui, unissant ce qu'on ne doit jamais séparer, la première cause et ses effets. Dieu et l'homme, semble, dans sa simphcité féconde, n'être que l'expansion d'une seule idée.
Quoi que l'orgueil puisse prétendre, nous ne possédons point en nous la lumière * : aussi, quiconque s'obstine à
* Die quia tu tibi lumen non es; ne dites pas que vous soyez à vousmême votre lumière, dit saint Augustin. Serm. 8, de verbis Domini. Il en est ainsi des anges, selon le même Père. La sagesse immuable de Dieu, . le Verbe qui éclaire toute intelligence venant en ce monde, est leur lumière. Proindè facti sunt participes lucis œternss, quod est ipsa incommutabilis sapientia Del, per quam fada sunt omnia, quem dicimns unigenitum Dei Filium, ut eâ luce illuminât i quâ creati, fie-
la trouver en soi tombe aussitôt, comme nous l'avons vu, ou dans un scepticisme désespérant, ou dans les pitoyables rêveries d'une science idiote, qui détruit l'entendement afin de le connoître, et cherche dans la mort la raison de la vie. Plongé dans une vaste ignorance, dont il ne sort que par la foi, l'homme a des sensations, des pensées ; et, tandis qu'il se renferme en lui-même, il n'est certain ni de ses sensations, ni de ses pensées ; l'homme existe, et il n'est pas certain de son être * : c'est qu'il n'en est pas lui-même la cause, et que chercher la certitude de notre existence, c'est en chercher la raison, qui n'est pas en nous. De l'idée d un être contingent, on ne déduira jamais son existence actuelle ; et tous les êtres finis ensemble ne pourroient, séparés de la première cause, acquérir la certitude rationnelle de leur existence, parce que la vérité est l'être, et que dès lors il n'existe de vérité nécessaire que dans l'être nécessaire. Otez Dieu de l'univers, et l'univers n'est plus qu'une grande illusion, un songe immense, et comme une vague manifestation d'un doute infini.
Mais Dieu connu, tout change, et l'univers, expliqué par sa volonté et sa toute-puissance, s'attache, pour ainsi dire, à sa cause, et s'affermit sur cette base inébranlable. On aperçoit clairement la raison première de tous les effets et de toutes les existences; et les intelligences créées, remontant à leur source, se rencontrent et
rint lux, et vocarentur (lies participatione incommutaUlis lucis et diei, quoi est Verhum Dei, per quod et ipsi et omnia facta siint. Lumen quippe verum, quod illuminât omnem hominem in hune mundum venienlem, hoc illuminât et omnem angelum mundum, ut sit lux non in se ipso, sed in Deo. De civit. Dei, lib. XI, cap. ix, tom. YII, cod. 279.
* "Voyez la Défense sur l'Indifférence en matière de religion, chapitres III à IX.
se reconnoissent dans l'intelligence éternelle d'où elles sont toutes émanées.
C'est là, c'est dans le principe même de la vérité et de la vie, que l'homme découvre la raison de la loi générale de l'autorité, fondement de la vie intellectuelle, et l'unique moyen par lequel elle puisse et commencer et se transmettre.
La vie, c'est la vérité, c'est Dieu ; et il n'est pas plus possible de concevoir une intelligence sans vérité qu'une intelligence non pensante, puisqu'on ne pense qu'à ce qui est, ou à ce qui peut être. Pour les créatures intelligentes, vivre, c'est donc participer à l'être de Dieu ou à sa vérité * ; et elles reçoivent ensemble la vérité et l'être, puisque l'être et la vérité ne sont qu'une même chose ; et si elles p envoient se donner la vérité, elles se donner oient l'être **. Purement passives lorsque la parole les fé-
• Les anciens mêmes le reconnoissoient : hitellectus divinus dut esse anîmse per intelligere suum essentiale. Ergo esse animx est quoddam intelligere, scilicet Deum, undè dependet. ESSE nostrum, est Deum cognoscere, quia prxcipuum esse animas, est intellectus suus, in quo idem est esse, quod intelligere divina aclu perpétua. Jamblich. in Myster. cap. I, < Les sens, dit Bossuet, n'apportent pas à l'âme la con- « noissance de la vérité, ils l'excitent, ils la réveillent, ils Tavertissent « de certains effets : elle est sollicité^ à chercher les causes, mais elle a ne les déceuvre, elle n'en voit les liaisons, ni les principes qui font « tout mouvoir, que dans une lumière supérieure qui vient de Dieu, « ou qui est Dieu même. Dieu donc est la vérité, d'elle-même toujours « présente à tous les esprits, et la vraie source de l'intelligence. C'est « de ce côté qu'elle voit le jour, c'est par là qu'elle respire et qu'elle « vit. » Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même, ch. v, n. xiv, page 419.
** Cela est si évident que Voltaire lui-même en convient. « J'ac- « quiers, dit-il, une connoissance, mais je n'ai pu me la donner. Mon a intelUgence n'a pu en être la cause, car il faut que la cause contienne « l'effet. Or, ma première connoissance acquise n'étoit pas dans mon a intelligence, n'çtoit pas dans moi ; puisqu'elle a été la première, elle
coude au sein du néant, lorsqu'elle verse en elles leurs premières pensées ou les vérités premières, elles ne peuvent ni les inventer, ni les juger, ni refuser de les" recevoir, parce que la vie, à son origine, est indépendante de la volonté, et qu'il ne sauroit même y avoir de volonté là où il n'y a pas encore de vie.
Il existe donc nécessairement, pour toutes les intelligences, un ordre de vérités ou de connoissances primitivement révélées, c'est-à-dire reçues originairement de Dieu comme les conditions de la vie, ou plutôt comme la vie même *; et ces vérités de foi sont le fond immuable de tous les esprits, le lien de leur société, et la raison de leur existence.
Si nous pouvions changer nos idées essentielles, les perdre entièrement, nous en former d'autres, nous changerions notre nature. Aussi l'homme, qui a le pouvoir de rapprocher, de combiner les idées ou les vérités qu'il a reçues, et d'en découvrir les rapports, est dans une telle impuissance d'inventer une vérité nouvelle, que le genre humain lui-même, depuis son origine, n'en inventa jamais aucune. Elles senties mêmes chez tous les peuples, et ne varient que par le degré de leur développement. Les uns voient plus, les autres moins, mais tous voient, tous sans exception, et ne voient que ce qui est partout, que ce qui a été et sera vu perpétuellement par tous les hommes. Dissiper l'ignorance, ce n'est pas créer la lu-
« m'a été donnée par celui qui m'a formé, et qui donne tout, quel « qu'il puisse être. » Action de Dieu sur l'homme. Œuvres de Voltaire, lom. XL, p. 389. Edit. de Kehl.
Nous devons, dit Platon, chercher en tout la cause divine, afin de nous assurer une vie heureuse, autant que notre nature le permet, Kal TÔ [ih BiLov {a.tTi.ov) Iv âxaut ÇïjtsTv xr/^crseos hsxx eù^at'/xovog ^tou,
xaO' otrov yiixôjv y) fùaii èvSéxszui. Plat. Tims3. Oper.j tom. IX, p. 385. Edit. Bipont.
mière, mais abaisser le voile qui la cachoit en partie. Que Je soleil brille dans un ciel serein, ou que des nuages le couvrent, c'est toujours lui qui nous éclaire; aucune région n'est privée de son heureuse influence ; jamais il n'est totalement obscurci. Les ténèbres ne sont que dans l'œil malade, ou qui se ferme volontairement. Dieu a bien fait toutes choses ^ , et le mal, comme l'erreur, ne vient que de la volonté corrompue de la créature, de sa rébellion contre les lois par lesquelles seules elle existe. De même que la vérité est la vie, l'autorité, ou la raison générale manifestée far le témoignage ou par la parole, ^t le moyen nécessaire pour parvenir à la connoissance de la vérité, ou à la vie de l'intelligence * ;
* Marc. VIII, 57.
* Les pères des premiers siècles insistent beaucoup sur ce point, en combattant les philosophes ennemis du christianism'e. Ils font voir, avec une gronde force, l'impuissance de la raison abandonnée à ellemême, et la nécessité d'une révélation qui est le fondement de nos connoissances, et sans laquelle nous n'aurions pas même l'idée de Dieu. Qu'on écoute Origène : « Nous le disons donc; oui, la nature humaine « ne peut, livrée à elle seule, ni chercher Dieu comme il faut, ni le « trouver. Il faut qu'elle soit aidée dans ses recherches par celui même « qui en est l'objet... Comme vous, philosophes, nous reconnoissons G que l'essence de Dieu est ineffable. Comme vous, nous savons qu'il « est difficile aux foibles regards de l'homme de découvrir le Créateur « de ce monde qui nous environne. Mais si nous ne disons pas avec « vous, que l'on peut former dans son esprit l'idée de Dieu, des idées « de tous les autres objets qui sont la matière de nos connoissances, et « s'approcher en quelqae sorte du souverain bien, nous adorons le « Verbe de Dieu, qui a dit : Personne ne peut connoître le Père, si ce « n'est le Fils, et celui à qui le Fils aura voulu le révéler. ( Matt., xi, « 27.) Ainsi Dieu, selon nous, ne peut être connu sans un bienfait spé- « cial de Dieu. Sans ce secours surnaturel, nous le disons, et nous le « disons sans restriction, la connoissance de Dieu surpasse infiniment « les forces de notre nature; et non-seulement nous ne pouvons arriver « à cette connoissance parfaite que nous en donne le Verbe, mais nous « ne pouvons pas môme trouver dans nos idées rien qui puisse nous en
et l'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu ^ ; donc de sa vérité, qu'il lui communique en se rendant réellement présent à son esprit, et le nourrissant de sa substance : don prodigieux, véritable sacrifice d'amour, accompli aussi par la parole, et dans lequel nous découvrons l'origine , la base, l'indispensable condition de toute société ; et Dieu en effet n'a pu parler à l'homme sans entrer en société avec lui, sans lui révéler son être, car le langage même n'est que l'expression générale de l'Être, ou de l'Être universel ; et l'on ne sauroit parler sans nommer Dieu, puisqu'on ne sauroit parler sans prononcer ou sans concevoir le mot est ; et ce mot merveilleux, le Verbe raison du langage comme le Verbe substantiel est la raison de l'Être infini, est dans le discours ce que Dieu même est dans l'univers, le fonds dont tout émane*, le lien qui unit tout, la lumière, la vie, et l'expression propre de la certitude, puisqu'il n'y a même pas d'autre affirmation.
Ainsi l'homme n'a pu exister comme être intelligent, n'a pu parler sans connoître Dieu, et ne l'a pu connoître que par la parole. Donc il est impossible que la parole soit une invention de l'homme **. Et si l'on en veut une
« donner la moindre notion. » Origen. contr. Cels., lib. YI, n. 42 et seqq. Traduct. de l'abbé de Gourcy.
* Non in solo pane vivit homo, sed in omni verbo quod procedit de ore Dei. Matt., iv, 4.
* Les païens mêmes l'ont remarqué. « Tant que le Verbe ne paroît « pas dans la phrase, l'homme ne parle pas : il bruit. » Plutarque, Questions platoniques, ch. ix, trad. d'Amyot.
i '* C'est le sentiment de Platon, et il est aisé de voir qu'il l'avoit puisé dans les traditions anciennes, dont généralement il s'écartoit moins que les autres philosophes grecs. « La puissance qui a imposé les
8 premiers noms, dit-il, est au-dessus de la puissance humaine Les
« Dieux ont imposé les premiers noms, et c'est ce qui fait qu'ils sont
4/.0 ESSAI SUR L'INDIi'FÉREIÎCE
autre preuve puisée dans sa nature particulière, qu'on observe qu'attendu la liaison intime des deux substances, la pensée, comme toutes les autres opérations humaines, a* ses organes propres; en sorte qu'à chaque pensée correspond une certaine modification du cerveau, par conséquent quelque chose de sensible, tel que la parole, qui, soit orale, soit écrite, a rapport à plusieurs de nos sens,
« véritables. » Mct'Çw nvà Wva/iiv sTvai vj ùvdpoiTtdxv tt^v 6s/ié'jv)v tù ■npuTU ovô/xxTcc roXç Trpay/Aao-tv... "Ort rù Tipûra o-jô/icctix. oi dsoi ersffav xal Stôc rauTa opSâj t/st. Plat, iîl Cratijl. Ces derniers mots ne ?ont presque que la traduction d'une maxime de Zoroastre, adoptée par l'école d'Alexandrie, et recueillie parmi les oracles clialdaïques. « Ne « changez point les noms barbares, parce que Dieu a donné à chaque « chose son nom, et ces noms ont une vertu secrète dans les sacres « mystères. »
'Ovd/zara ^xp^xpoc [iriTtor ài^âÇvjj, "Eç-t yocp 0))àiio(.':x izoï.p' ix.oi.çotç QzôaSoToc. AûvK^tv h TsAsraïî â.pp-nTOv l/ovra.
Oracuîa Zoroastr. ap. Clerici Philos, oriental, lib. IV, tom. II. Oper. Philosoph., p. 328. Les langues n'ont pu être inventées progressivement, et, pour ainsi dire, pièce à pièce. Toutes les parties essentielles du discours ont dû exister simultanément, sans quoi ces langues incomplètes n'auroient pu être parlées, ni par conséquent perfectionnées. Aussi les plus anciennes langues connues ne sont-elles nullement inférieures à celles qui se sont formées depuis. Il nous semble même difficile de n'y pas reconnoître une véritable supériorité. Aucun idiome moderne, ni le latin, ni le grec même, ne sauroit être comparée l'hébreu, la plus concise des langues, et la plus féconde comme la plus claire dans sa concision. Quel nombre prodigieux de combinaisons no suppose point le seul mécanisme des éléments nécessaires du langage ! Or, avant de les combiner, il falloit qu'ils existassent, il falloit qu'ils fussent inventés; et comment les auroit-on jamais inventés, si l'on n'avoit pas auparavant aperçu les rapports ou les combinaisons par lesquelles seules ils deviennent l'expression de la pensée? Aussi Rousseau avoue-t-il que la parole lui paroît avoir été bien nécessaire pour inventer la parole. Au fond, l'inventeur du langage auroit inventé la raison humaine. .
Une idée donc sans expression seroit une idée qui ne formeroit point de trace dans le cerveau, qui n'affecteroit point l'organe de la pensée; ce qui est contradictoire. Nous nous représentons les objets sensibles, à l'aide de leurs images ; les mots sont les images des idées.
Donc, par une suite de sa nature, l'homme, être corporel et intelligent, ne peut pas plus penser sans mots que voir sans lumière ^ ; donc il n'a pu inventer la parole, puisque cette invention suppose des idées préexistantes, et le besoin, et même le moyen de les communiquer. Donc il a fallu qu'il reçût à la fois les idées et les mots ; car les mots, étant d'institution arbitraire, ne réveillent nécessairement par eux-mêmes aucune idée, comme cela se voit tous les jours de peuple" à peuple par la diversité des langues.
Ainsi la pensée, la parole, ont été révélées simultanément; et comme toutes vérités sont en Dieu, qui les connoît ou se connoît lui-même, par sa pensée, son intelligence, dont la parole substantielle, le Verbe, est l'éternelle manifestation ^ , la parole extérieure n'est que le moyen dont se sert la Parole divine, ou la Vérité essentielle, pour se communiquer à notre intelligence, au degré qu'il lui plaît ; et soit que nous remontions à l'origine de la race humaine, soit que nous en considérions, à part chaque individu, la parole, le Verbe est véritablement, et en tous sens, la lumière qui éclaire tout homme ve^
*■ Sur l'impossibilité que l'homme ait inventé le langage, voyez l'excellente dissertation de M. de Bonald. Recherches philosophiques, tome I.
* Deus existens, ex se existens Verbum habet : neque Verbum supervenit, cùm priùs non esset; neque Pater unquàm irrationalis, hoc est, sine ratione et Verbo fuit. S. Athanas. Orat. II, contr. Arian., n. 26.
nant en ce monde ^ , et ce sonffle de vie qui anime son intelligence ^.
Mais, pour mettre en sa pleine évidence la grande loi de l'autorité, et la réduire à un fait palpable, qui doute que l'homme ait reçu, au moment où il sortit des mains du Créateur, tout ce qui lui étoit nécessaire pour se conserver et se perpétuer comme être intelligent, aussi bien que comme être^physique * ? Donc la pensée, donc la vérité, donc la parole, nécessaire au moins pour communiquer la pensée et transmettre la vérité, noble héritage de vie substitué à toutes les générations humaines ; et cette^ première révélation, en expliquant notre existence, incompréhensible sans elle, exphque encore notre intelligence, et nous en montre le fondement dans les vérités essentielles reçues à l'origine, et invinciblement crues sur le té-
* Erat lux vera, qujie illuminât omnem hominem venientem in hune mundum. Joan., i, 9.
2 Et inspiravit in faciem ejus spiraculum Yita3, et factus est homo in animam viventem. Gen., ii, 7.
' On ne réfléchit pas assez à la multitude de choses qu'il est indispensable que nous cqnnoissions pour nous conserver, et que par conséquent Dieu a dû révéler au premier homme. La raison n'aperçoit rien plus clairement que la nécessité de cette révélation primitive, et il n'est point non plus de tradition plus universelle. Tout ce que nous recevons de nos parents et de l'éducation, les auteurs de la race humaine l'ont reçu immédiatement du Créateur, et . cela ne pouvoit pas être autrement. « Nous apprenons en eifet par les écrits de Moïse, dit Origène, « que les premiers hommes conversoient familièrement avec Dieu, et « qu'il leur envoyoit souvent ses anges. Il étoit de k. bonté et même « de la justice de Dieu, de veiller* spécialement à k sûreté de l'homme a jusqu'à ce que l'invention des^ arts et les progrès des connoissances c l'eussent mis en état de se défendre lui-même, et de n'avoir plus be- « soin du secours des ministres du ciel. » Origen. contr. Gels., lib. IV, n. 80. Selon Clément d'Alexandrie, il étoit originairement aussi naturel à l'homme de converser avec les êtres célestes, que d'exister : l//.çiuro» TT^os Tov ohpccvov xotvwviav. Clem. Alex. Protrept., p. 21. Ed. Oxon
moignage de Dieu, dont rautorité devient ainsi la base de la certitude, et la raison de notre raison.
Dieu ne dira pas tout à l'homme, mais il lui dira tout ce qu'il est nécessaire qu'il sache, et qu'il ne peut apprendre que de lui. Il lui révèle d'abord son être, sans quoi la pensée comme la parole seroient impossibles ; il lui révèle les rapports qui existent entre lui et Dieu, entre lui et ses semblables, parce qu'il doit vivre en société avec Dieu et avec ses semblables, et qu'il ne peut même vivre que dans cette société ; et l'on voit ici la raison de ce mot profond de l'Évangile : Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera donné par surcroît ^ Le royaume de Dieu, c'est la société des intelligences dont il est le monarque ; et sa justice, c'est l'ordre ou la réalisation de la vérité. Voilà V unique nécessaire ^. Le reste, qui n'a de rapport qu'aux organes et à un point imperceptible de notre existence, nous est donné par surcroît. Peu digne d'occuper la pensée, et moins encore de fixer l'amour d'une créature qui connoît et contemple Dieu, le monde physique marche sans notre concours, et pourvoit à nos besoins selon des lois invariables ; comme si le Tout -Puissant lui eût défendu de troubler dans ses hautes fonctions l'être qu'il fit à son image ; et telle est la grandeur de l'homme, que Vumwersiouieniïer a été livré, comme un jouet, à sa dispute^.
Mais la vérité, mais Dieu ne s'est pas révélé à l'homme seulement pour être l'objet d'une stérile contemplation. Actif par sa nature, et assujetti à des devoirs comme être social, si l'homme connoît, c'est pour agir, par conséquent pour aimer ; car l'amour est le principe naturel
* Quaerite ergo primùm regnum Dei, et justitiani ejus; ethsec omiiia adjicientur vobis. Matt., \i, 35.
'^ Porr6 unum est necessarium. Luc, x, 42. ^ Muiidum tradidit disputationi eorum. Eccle^., m, 1 1.