U% ESSAI SUR L'INDIFFÉRENCE
d'aclion. La vérité naît dans l'entendement par la parole ; mais une fois connue, elle produit l'amour, qui détermine les actes par lesquels nous concourons librement au maintien de l'ordre de la société établie entre Dieu et nous, entre nous et les autres hommes. Il y a donc des vérités ou une loi morale écrite dans le cœur ; vérités qu'on appelle de sentiment, non qu'il en soit le principe, mais parce qu'il en est l'effet, parce qu'elles sont tout ensemble, et par une sorte d'union substantielle, lumière dans l'esprit et amour dans le cœur. Toutes les vérités qui doivent régler immédiatement la conduite sont de cette classe ; donc les vérités sociales, et rien que les vérités sociales; les erreurs opposées sont aussi dans le cœur, qu'elles dépravent par la haine, principe de désordre et de destruction.
Ne nous étonnons donc pas que le sentiment de la Divinité, du bien et du mal, du juste et de l'injuste, se retrouve chez tous les peuples. Ils n'ont pu exister comme peuples, et l'homme même ne peut exister comme être moral et intelligent, sans connoitre Dieu, par conséquent sans l'aimer comme bon, ou sans le craindre comme puissant ; et cette crainte et cet amour ont dû nécessairement se manifester par une action sociale, ou par le culte, dont le sacrifice est l'essence. Mais l'homme foible et dégradé, craignant plus la puissance qu'il n'aime une bonté qui n'est que la justice, se jette naturellement du côté de la crainte, fondement des Rehgions fausses, comme l'amour l'est de la vraie Religion. De là deux grands sacrifices, celui de l'extrême crainte, qui se manifeste par l'immolation de l'homme, et celui de l'amour extrême, qui se manifeste par l'immolation de Dieu. Et c'est une observation digne d'être méditée profondément, que toute vraie Religion, comme toute société véritable, repose sur le dévouement ou le sacrifice volontaire de l'être puissant à
l'être foible. Le dirai-je? Il prendra, pour le servir, la forme d'un esclave, et, s'il le faut, se rendra, pour le sauver, obéissant jusqu'à la mort, et la mort de la croix ^
Nous avons vu que la vérité est la vie de notre intelligence, qu'elle ne peut dès lors exister qu'unie à Dieu vérité suprême, et que la parole est le lien, le médiateur de cette union. Révélées par la parole, les vérités nécessaires et la pensée même se conservent et se transmettent également par la parole : trop puissantes pour négocier avec une raison qui naît, elles entrent dans l'esprit en souveraines ; et certes il suffit de regarder autour de soi pour reconnoitre que le monde moral ne subsiste que par l'autorité, moyen universel de connoissance, de société, de vie. Comme Dieu parla au premier père, le père parle à l'enfant, et l'enfant croit au témoignage du père, comme le père originairement a cru au témoignage de Dieu ; et ici encore il y a union, société, parce qu'il y a connoissance, amour des mêmes vérités, et soumission à l'ordre qui en dérive. Ainsi, et toujours selon la même loi, se forme la raison de la famille, la raison des peuples, la raison du genre humain, dont le témoignage devient l'infaillible garantie de la pureté des traditions primitives qu'il conserve, et qu'il ne pourroit perdre, sans perdre en même temps la parole, la pensée, la vie.
L'homme ne subsiste qu'en obéissant aux lois physiques, morales et intellectuelles qui dérivent de sa nature : donc il faut que ces lois aient toujours été connues. Comment sa raison seule les découvriroit-elle, puisqu'elles forment elles-mêmes sa raison, et qu'elle ne commence d'exister que lorsqu'elle commence à les connoître, lorsque la parole ou le témoignage les lui a révélées ? et ce que nous
* Qui cùm in forma Dei csset... semetipsum exinanivlt formam servi accipicns... factus obediens usque ad mortem, mortem autem cruels. Ep. ad Philip., n,Q-S.