‹ Essai sur l'individualismeChapitre 3 sur 6 · VI: — L'INDiVlDU ET LA LIBERTÉ · texte numérisé non relu

VI: — L'INDiVlDU ET LA LIBERTÉ

I. — Jusqu'à présent, deux catégories de gens ont parlé de la liberté : ceux qui la méconnaissent et ceux qui la nient. Pour les uns comme pour les autres, elle est une sorte de divinité dont les premiers disent qu'elle est partout et qu'elle peut tout, et les seconds qu'elle n'est nulle part et ne peut rien, pour la raison qu'elle n'existe point ailleurs que dans le cerveau des premiers. Entre ces dévots et ces athées, c'est ici le moment de se prononcer. 11 nous faut donc examiner en quoi ils diffèrent et en quoi ils s'accordent. Nous savons déjà qu'ils diffèrent sur l'existence même de la liberté, radicalement et irréductiblement, puisque les premiers l'affirment et que les seconds la nient. Cette opposition ne viendrait-elle pas de ce qu'ils s'accordent dans une commune définition de la liberté, qui ne serait pas la bonne? Voilà ce qu'on ne se demande pas^ et qu'il faut se demander, cependant. Pour les uns et pour les autres, la liberté est la faculté que possède l'homme d'agir comme il veut. Cette faculté est en lui, immanente et éternelle, et la volonté est son instrument. • L'homme ignorant et inerte est aussi libre que l'homme instruit et actif, et c'est volontairement qu'il refuse d'exercer sa liberté, c'est-à-dire qu'il emploie sa liberté à ne pas vouloir être libre. 11 est donc juste qu'il supporte la peine de son mauvais vouloir. Et, ainsi, la notion de res.

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ponsabilité s'enchaine à celle de liberté. Voilà Fabsolu sur lequel se querellent les croyants et les athées de la déesse liberté.

Sur ce terrain , ceux-ci ont beau jeu pour combattre leurs adversaires. Les philosophes du fatalisme et du déterminisme y ont remporté de brillantes victoires, que rendront sans doute décisives les recherches de la psychologie physiologique moderne. Mais, comme les tenants du libre arbitre ont pris la sage précaution de déclarer que, si la liberté est en nous, l'éducation lui permet de se manifester en vouloirs et en actes, les tenants du déterminisme sont incapables de les forcer dans ce refuge par Tunique secours des armes qu'ils ont employées jusqu'ici. Néanmoins, laissons pour l'instant ce point, et constatons que, • partout où des rapports constants entre des phénomènes sont constatés et formulés en lois, la liberté s'évanouit et disparaît. Enivrés de leur victoire sur cette catégorie de l'absolu, les déterministes étendent logiquement à l'univers entier l'idée de loi et en éliminent totalement l'idée de liberté. C'est leur droit et c'est leur devoir ; ils font de leur victoire un usage légitime et nécessaire, et, bien loin de nous y opposer, nous les encouragerions plutôt à pousser leurs avantages jusqu'au bout et à consommer la ruine de la métaphysique de l'arbitraire.

Revenons à présent à la définition de la liberté, sur laquelle s'accordent ses croyants et ses négateurs. Si elle est pour l'individu la faculté d'agir selon sa volonté, les lois naturelles prennent nécessairement, pour les uns comme pour les autres, un caractère limitatif, et même destructif de la liberté. Les deux camps vont être donc d'accord sur ce point encore que la loi détruit la liberté. Non pas tout de suite, car le combat serait trop tôt fini. Ce n'est pas pour rien que les combattants du libre arbitre ont fait de la volonté un agent libre, en lequel réside essen-

tiellement la liberté. La volonté, disenMls, est mère de» actes. Au commencemenl était le Verbe, répètent-ils avec Tévangéliste, qui avait lu et médité Platon. C*est par la volonté que Thomme manifeste sa liberté. Cette volonté peut connaître ou non les lois naturelles: ii n'importe, puisque, même les connaissant, elle peut faire comme si elles n'existaient pas et agir contre elles ou dans leur sens, à son gré ; ainsi elles disparaissent comme obstacles à la liberté. A quoi les combattants du déterminisme répliquent avec raison que la liberté ne s'exerce donc que pour nuire à l'individu, pui^ue, s'il obéit aux lois naturelles, il n'est pas libre, et que, s'il affirme sa liberté en s'opposant à elles, il devra supporter de ce fait des conséquences pénil^les et même mortelles qu'il ne sera point libre d'éviter.

Laissons se poursuivre un combat qui finira nécessairement lorsque les idées exprimeront des faits et des rapports de faits, c'est-à-dire lorsque, cessant d'imaginer tout l'univers par des opérations de raisonnement pur^ l'esprit bumain se contentera d'en coordonner les parties sur lesquelles, en observant la répétition constante des phénomènes qu'elles manifestaient, il a pu acquérir des certitudes. Quand viendra ce moment que nous appelons de tous nos vœux, nous verrons la liberté métaphysique, c'est-à-dire l'arbitraire, — car il faut enfin lui donner son vrai nom, — s'enfuir dans des lointains tellement inaccessibles à tout entendement, que ses adorateurs euxmêmes devront renoncer à lui offrir leurs hommages. Pourtant, essayons de saisir cette divinité avant qu'elle ait disparu de notre horizon mental, et voyons s'il n'y aurait pas moyen, après l'avoir préalablement humanisée, de la faire travailler pour nous. Le temps des divinités fainéantes passe, comme est passé le temps des divinités à qui on laissait tout faire. Craignons, si nous laissons

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partir celle-ci sans l'avoir utilisée, qu'on ne la remplace' par une nécessité qui, ne laissant plus rien faire à l'homme,, le ferait retomber, corps et pensées, aux paresses originelles auxquelles, somme toute, l'illusion de sa liberté l'avait arraché. Les idées furent des maîtresses tyranniques^ aveugles de tout notre aveuglement; faisons d'elles nos servantes dociles, clairvoyantes de toute notre clairvoyance. L'idée de liberté peut être de celles-ci, puisque, même imparfaitement conçue, elle nous a donné les biens qui nous fondent à croire que nous pouvons nous passer d'elle aujourd'hui. N'est-ce pas, en effet, de la notion de liberté qu'est né l'esprit d'examen et de critique, et n'est-ce pas la volonté éclairée niant les volontés aveugles qui les a finalement libérées des fatalités de leur commun aveuglement !

n ne suffit point que les partisans du déterminisme et ceux de l'arbitraire soient d'accord sur l'opposition entre l'idée de liberté. et l'idée de loi pour que cette opposition soit acceptée sans critique. Les uns et les autres peuvent se tromper : si, par exemple, l'arbitraire et la liberté sont deux choses distinctes, l'échafaudage d'affirmations et de négations bâti péniblement par les partisans de l'arbitraire et ceux du déterminisme ne sera plus qu'une vaine construction de l'esprit. Demandons-nous donc sur quoi les uns et les autres se fondent pour déclarer que l'idée de loi et l'idée de liberté s'excluent. Les déterministes disent excellemment : Le hasard, l'arbitraire n'existent que dans notre esprit ; ils en disparaissent dès qu'il acquiert la notion des relations de cause à effet. Sans oser nier ■ces relations, les partisans du libre arbitre affirment que la volonté peut les ignorer, ou faire comme si elles n'exis-» taient pas, puisqu'il lui suffit de s'affirmer contre elles,, et que rien ne peut empêcher cet acte de volonté. C'est donc dans la possibilité de l'absurde et du suicide qu'ils

placent la liberté de l'individu ? Absolument, oui. Rela-> tivement, non. Empruntant leurs armes à leurs adverflaires, les partisans du libre arbitre utilisent Tidée de loi. Par l'éducation, c'est-à-dire par la connaissance des lois naturelles, l'individu apprend à user de sa liberté d'une manière qui ne le conduise ni à l'absurde ni au suicide, n est toujours libre d'être absurde ou de se suicider, mais il n'use point de cette liberté. £n soi, la loi naturelle est donc bien contre la liberté naturelle ; mais, à moins d'être perverti, l'individu préfère les accorder dans ses actes pour son bien propre ou celui de l'espèce. Quand il ne les accorde pas dans ses actes, c'est qu'il préfère le mai au bien, et c'est précisément dans cette faculté de préférei* le mal au bien que réside sa liberté.

Comme il ne s'agit point ici de combattre le libre ar^ bitre au profit du déterminisme, mais de constater que, théoriquement tout au moins, les partisans des deux doctrines opposent, les premiers la liberté à la loi, les seconds la loi à la liberté, et d'examiner les conséquencesr pratiques de cette double opposition; nous allons voin comment les uns et les autres se comportent en face de la réalité, c'est-à-dire en face des phénomènes concrets, de la vie individuelle et sociale.

Pour ceux qui s'inspirent de la doctrine du libre arbitre, la liberté résidant en chaque individu, il suffît, pour qu'il soit libre, que l'individu soit débarrassé des obstacles» qui s'opposent à l'exercice de sa liberté. Nous avons vu plus haut que la Révolution française s'inspira de cett& doctrine, dont l'expérience nous a fait constater l'insuffi-i sance à donner à l'individu les libertés de tout ordret^ '.qu'il en attendait. Cela se conçoit : pour tout doctrinaire." du libre arbitre, en l'esprit de qui réside l'opposition fon-i ', damentalc de la liberté naturelle et de la loi naturelle, toute loi positive est une limitation, une aliénation par-

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tielle de la liberté de l'individu. De l'abstrait au concret, l'analogie est étroite; et, les théories étant faites pour être appliquées, le doctrinaire libéral est conséquent avec luimême en appliquant sa conception métaphysique aux phénomènes concrets que sont les hommes et les institutions. 11 justifie ainsi sa théorie, en même temps qu'il l'utilise. Mais, alors, voici ce qui arrive : l'idée enveloppe le phénomène-individu et le fait disparaître. Ce n'est plus une théorie abstraite qu'on applique à ce phénomène concret, il s'est volatilisé dans l'idée qui le représente, il s'est englouti dans sa propre liberté, comme escamoté par elle : et Ife voilà devenu l'unité abstraite d'une quantité abstraite. £t, pour avoir voulu l'individualiser plus complètement, on l'a en réalité désindividualisé en le dépouillant de tous les attributs réels de sa personnalité, en le séparant de tout contact avec l'univers pour le laisser, nu et seul, enveloppé de sa liberté originelle, qui €st censée suffire à tout. Pour la philosophie du libre arbitre, voilà l'homme libre par excellence. Vis-à-vis de la loi positive, par exemple, il est le vague « quiconque » qu'elle déclare impersonnellement responsable, justiciable, punissable, à l'égal de tous les autres individus également désindividualisés. Mais, pour se réfléchir dans des cerveaux de métaphysiciens, la réalité concrète ne perd jamais absolument ses droits : elle s'impose à eux à des degrés et sous des angles divers. Le libéralisme sera donc, pour les uns, la suppression des servitudes personnelles ; pour les autres, il sera la limitation des nécessaires lois positives au maintien de l'ordre matériel et au respect des contraintes réelles que, sous le faux nom de contrat, les; forts ont imposées aux faibles ; pour d'autres, enfin, il sera la suppression de toute* loi positive. On va ainsi de Guizot à Jean Grave, en passant par Bastiat.

N'oyons à présent comment se comportent, en face des

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faits, les partisans du déterminisme. Pour eux, il n'y a que des lois, et la liberté n*est qu'un mot. Cependant, ils ont constaté que l'individu augmente son action sur les choses, utilise mieux son activité, gr&ce à la coopération sans cesse plus générale, et que cet accroissement de l'individu est précisément en raison de sa connaissance des relations de cause à effet, du développement en lui de l'idée de loi. Afin de rester conséquents avec leur théorie générale, que font-ils? Nous savons qu'ils abandonnent dédaigneusement à la liberté naturelle tout le domaine que la loi naturelle n'a pas encore conquis. Pour eux, être libre c'est ignorer pourquoi l'on se détermine et par quoi l'on est déterminé, puisque, dès qu'il conçoit des rapports et des lois, l'individu n'est plus libre de les méconpaltre ou de s'y opposer : il est dès lors actionné par le mobile le plus fort, intérieur ou extérieur ; il est une balance dont le plateau est obligé de s'abaisser dès qu'on y dépose le poids. Puisqu'ils tiennent en un juste mépris ce fantôme de liberté qui s'évanouit dès que la loi apparait, les déterministes vont donc être, dans l'application individuelle et sociale, pour la loi contre l'arbitraire, puisque, socialement, la liberté originelle c'est l'arbitraire ? Non, car ils auraient trop peur de déranger le mécanisme de l'uni vers^ et ils sont trop imprégnés de fatalisme pour l'oser. Que font-ils, alors ?

Ils avaient poursuivi la liberté et l'avaient forcée dç se réfugier dans l'inconnaissable ; ils la rappellent et la réincorporent dans l'individu. Ils font à leurs adversaires cette concession de déclarer libre l'individu pris en soi, considéré comme un être autonome,* et de le déclarer non libre dès qu'il constate des rapports, en établit et s'y soumet. Comment en arrivent-ils à objectiver un phénomène subjectif pour lequel ils n'ont que dédain, puisqu'ils le voient s'enfuir dans l'absurde dès qu'ils le serrent d'un

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peu près? En subissant, malgré eux, Terreur qu'ils ont combattue, mais dont ils ont accepté les données consécutives. Voici l'opération : elle est très simple : — « L'homme est libre, disent ceux-là. — L'homme n'est pas libre, disent ceux-ci. — Sa liberté s'oppose aux lois. — Les lois s'opposent à sa liberté. — Les lois naturelles et les lois sociales sont opposées à la liberté de l'individu, » concluent-ils ensemble, cette fois d'accord, au fond du fossé où les premiers ont entraîné les seconds. Et quand ceux-ci veulent définir, au regard de l'individu, l'état qui s'oppose à la loi, naturelle ou sociale, ils ne trouvent pas d'autre mot que celui de liberté. Et voilà comment, après avoir recréé la liberté naturelle, ils retendent à l'individu réel en faisant de la loi sociale l'opposé de la liberté individuelle.

D'autre part, et ceci est capital, en calquant étroitement les rapports humains sur les rapports biologiques, et en constatant que, dans ceux-ci, la lutte pour l'existence a pour résultat la survie des espèces et des individus les mieux adaptés au milieu, les partisans du déterminisme sont dominés par l'idée de perfection absolue des lois na-i turelles. 11 ne leur faut donc pas faire un grand effort pour être amenés à croire que les lois sociales sont nécessairement inférieures aux lois naturelles, puisqu'étan^ l'œuvre des hommes elles contiennent la part d'arbitraire^ qui est en eux. Etablir, donc, des lois sociales, c'est contrarier les lois naturelles, c'est entrer en révolte contre elles : c'est opposer l'arbitraire à la loi. On voit à queU sophismes peuvent glisser les déterministes ainsi égarés, Herbert Spencer, qui oppose la liberté individuelle à la tyrannie des lois sociales, nous en est un illustre témoin. Pour être totalement incapable de se dégager, il suffit de supposer que les lois sociales sont toujours faites par les individus qui méconnaissent le plus les lois naturelles, et

qu'il en sera de plus en plus ainsi. Il est vrai que c'est aussi tourner le dos aux principes mêmes de révokitionnisme et considérer l'individu comme radicalement imperfectible. Mais, quand on est lancé sur cette pente, on y glisse trop vite pour apercevoir ce détail. Et, finalement, se rencontrent, pêle-mêle, au fond du fossé, des évolutionnistes et des spiritualistes, des anarchistes et des aristocrates.

Nous les prenons ainsi en flagrant délit, les uns et les autres. Ils se sont emprunté leurs armes respectivement, afin de dépouiller plus complètement Tindividu de tout ce qui le réalise. L'opération s'est faite très simplement, en toute bonne foi et par pur amour de l'individu. Les uns niaient, les autres affirmaient la liberté de l'individu; mais les uns et les autres considéraient l'individu en soi, rendu à sa liberté naturelle ou soumis à la loi naturelle. Pour les premiers, sa liberté naturelle suffisait à le rendre heureux ; et, pour les seconds, sa soumission aux lois naturelles était également l'unique condition de son bonheur. Les uns ont donc protesté contre la loi sociale, parce qu'elle est une imitation maladroite de la loi naturelle, et qu'elle limite la liberté naturelle de l'individu ; les autres, parce que cette imitation maladroite va contre la loi naturelle, et par conséquent contre les véritables intérêts de l'individu.

Et nul d'entre eux ne s'est avisé de ceci : que l'individu laissé à son propre arbitraire n'est pas libre, mais dépen. dant de toutes les forces extérieures. Au contraire, lorsqu'il est armé de la connaissance des lois naturelles, il cesse d'être déterminé comme une chose inerte : il acquiert la faculté de vouloir, d'agir pour se déterminer, c'est-à-dirCj de se conformer délibérément aux lois naturelles qui lui sont bienfaisantes, et de se préserver de celles qui sont un obstacle à son bien. Si celle faculté, qui est

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bien la liberté, j'imagine, nait en lui et s'accroît à mesure que s'accroît son pouvoir de détermination sur lui-même et sur les choses, elle n'a donc rien de commun avec l'arbitraire, qui doit disparaître dès qu'apparaît la loi. Donc, si la loi positive, la loi sociale, est l'œuvre volontaire des individus, qui la perfectionnent à mesure qu'ils connaissent mieux la loi naturelle, elle n'a rien d'incompatible, au contraire, avec la liberté de l'individu. Plus celui-ci coopérera avec ses égaux à étendre et perfectionner la loi sociale, plus il sera libre. Mais il ne suffît pas d'affirmer par le raisonnement. 11 faut démontrer par les faits. C'est ce que je vais essayer de faire.

IL — Encore un peu de raisonnement, cependant, mais 3ur des idées qui expriment des faits et des relations réelles. Prenons parti pour Gœthe contre Jean l'Évangéliste, pour l'action contre le verbe, et, au lieu de dire : La liberté est la faculté que possède l'individu de faire ce qu'il veut, disons : La liberté est la faculté que l'individu acquiert d'exercer son pouvoir sur l'univers. Comme toute faculté, elle est déterminée et limitée par les lois mêmes de l'univers. Quand l'homme connaît, c'est-à-dire possède en esprit, les phénomènes qui déterminent et limitent son pouvoir, il peut les rechercher ou les écarter, les combiner, les utiliser; il est libre. Quand il les ignore, il les heurte et les subit en aveugle ; il n'est pas libre. La liberté n'est donc pas immanente à l'individu ; elle naît et croit en lui à la mesure de son pouvoir sur l'univers. Ainsi, la liberté acquise, loin de s'opposer aux lois naturelles, en est l'expression réfléchie en l'individu, qui n'agit qu'en vertu et au moyen des lois naturelles ; et c'est leur connaissance qui détermine la volonté de l'individu.

La volonté n'est pas libre. Elle est, ou livrée à Tarbi-

traire, c'est-à-dire soumise aux lois qu'elle ignore, ou agent de la liberté de l'individu, c'est-à-dire soumise aux lois qu'elle connaît. Car notre volonté n'est pas essentiellement distincte de notre pouvoir. Elle n'en est pas le schéma préexistant et indépendant, et, par conséquent, ne se suffit pas à elle-même. On peut dire que le pouvoir réel, celui qui constitue la liberté de l'individu, se compose de deux temps : la volonté et l'action. Considérée comme inséparable de l'action, la volonté, premier temps du pouvoir, est donc l'instrument primordial de la liberté. Séparée de l'action, elle n'est plus qu'une stérile opération de l'esprit, sans valeur propre. L'individu qui peut et ne veut pas n'est pas libre. Celui qui veut ce qui ne se peut pas n'est pas libre non plus. Notez que je ne parle pas de celui qui veut et ne peut pas; car, si celui-ci veut ce qui se peut, il ne lui reste qu'à compléter son pouvoir pour devenir libre, et nous pourrons voir que l'action, deuxième temps du pouvoir, ne lui est pas radicalement impossible. L'homme qui veut et qui peut beaucoup est très libre ; celui qui ne veut ni ne peut beaucoup est peu libre. La liberté est donc une acquisition de l'individu. £lle est relative à sa volonté et à son action, c'est-à-dire à son pouvoir. Elle s'exprime par la volonté, se manifeste par l'action, se réalise par le pouvoir.

J'ai dit que la volonté précède l'action et la dirige. En effet, l'individu qui ne délibère pas ses motifs n'est pas libre, ne peut pas l'être. Lorsqu'il agit sans avoir délibéré ses motifs, il subit nécessairement l'arbitraire du plus puissant mobile. Si, au contraire, il a délibéré ses motifs, il se déterminera par le meilleur, c'est-à-dire celui qui sera le plus propre à réaliser son bien. Jusqu'à présent» on a déclaré libre l'individu le moins conscient de ses motifs de vouloir et d'agir, et par conséquent le plus sou-

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fnis à Tarbitraire des mobiles. Que dis-je ! Forcés .de reculer devant les conquêtes du déterminisme et de se rendre aux évidences scientificiues qu'il apporte, les partisans de l'arbitraire sont tenus, sous peine d'inconséquence, d'affirmer que l'individu le plus libre est précisément celui dont la volonté échappe aux lois naturelles en les ignorant. Or, c'est tout juste le contraire, puisque celui qui est dans ce cas ne fait pas ce qu'il veut. Ne sachant pas diriger cette première partie du pouvoir qui est la volonté, comment veut-on qu'il puisse diriger la seconde qui est l'action ? Donc, l'individu qui est déterminé par des mobiles qu'il ne connaît pas n'est pas libre; tandis qu'est véritablement libre, à la mesure de son pouvoir, l'individu qui se détermine lui-même par des motifs qu'il connaît et qu'il a délibérés. Dès qu'il s'est arrêté au meilleur motif, qui s'impose d'ailleurs à lui de toute

la force et de toute l'évidence de son adaptation à la fin poursuivie, sa volonté est servie par son acte, son pouvoir s'exerce et sa liberté est.

C'est donc la connaissance des rapports réels, des lois naturelles, qui est la condition nécessaire de la volonté.' De même que nous ne pouvons vouloir réellement ce que nous ignorons, nous ne pouvons vouloir utilement si nous ignorons les conditions de notre volonté. Si nous voulons en dehors des lois naturelles ou contre elles, nous voulons en vain, et le drame s'arrête au premier acte ; un premier acte incomplet, incohérent, qui ne peut amuser que son auteur sans lui être d'aucune autre utilité. Et s'il a voulu sous la pression d'un besoin physique impérieux, voilà un auteur en grand péril de mourir d'inanition devant son œuvre inachevée. Comme la volonté est la manifestation délibérée d'un besoin exprimé par les organes, si elle ne sert point à le satisfaire, elle ne sert à rien ; et, dans ce cas, il vaut mieux la laisser

sommeiller dans l'inconscient que de l'avoir évoquée pour constater son impuissance et son inutilité. Le désir, qui accomplit mécaniquement son office, sans prétendre raisonner, suffit à donner aux actes l'impulsion qui les portera à satisfaire tant bien que mal le besoin exprimé par les organes. Mais nous ne sommes pas les maîtres de notre besoin et de notre désir. Nous pouvons refuser de les satisfaire, mais nous ne pouvons les empêcher d'exis^ ter, et ainsi ils nous échappent dans une certaine mesure ;( il en est même auxquels nous ne pouvons échapper, sans cesser d'exister. Il n'en va pas ainsi de notre vo^ lonté. Elle n'est pas immanente en nous comme le besoin et le désir. Elle est, non une fonction organique^ mais une acquisition de notre esprit. Elle est le résultai d'une relation établie entre l'individu et l'univers, elle est proprement une participation consciente de l'individu à l'univers. On ne peut vouloir nulle chose qui ne soif point de l'univers, et Ton ne peut vouloir nul acte qui ne nous mette point en relation avec l'univers, choses ou individus. La volonté est donc nécessairementune réaction de l'individu sur l'univers ; comme les mobiles .qui l'ont fait surgir, et par elle sont devenus des motifs, étaient une action de l'univers sur l'individu. La volonté est donc un acte, plus ou moins conscient, de l'univereel échange que tout individu accomplit par le seul fait qu'il existe.

J'ai mis à part, tout à l'heure, l'état de l'individu dont le pouvoir ne suit pas la volonté. Sa réaction sur l'univers est incomplète, il est incapable de passer du premier acte au second et de réaliser son pouvoir. Mais si ce qu'il veut et ne peut pas est désirable et possible, si sa volonté est faite de l'adhésion éclairée aux lois naturelles pour utiliser celles qui le servent et se préserver de celles qui lui nuisent, le second acte, c'est-à-dire l'action, par lequel

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se complète le drame, ne sera que différé. Il se jouera nécessairement un jour ou l'autre, le jour où l'individu, communiquant à d'autres sa volonté et ses motifs, et les leur faisant partager, aura fait surgir un accord de volontés pour une coopération à l'action reconnue conforme aux lois naturelles, c'est-à-dire possible, et au bien propre des individus, c'est-à-dire désirable. La volonté se. forme donc par la relation consciente de l'individu avec l'univers et, au moyen de l'action, s'achève en pouvoir par la coopération de l'individu avec ses semblables.

Et nous voici au second acte, et définitif, du dmme, qui consiste dans l'exécution de la volonté, par l'action. Nous ne pouvons agir que sur ce qui est ; voilà qui n'a pas besoin d'être démontré, puisque nous sommes d'accord pour n'agir que lorsque nous voulons et pour ne vouloir que lorsque nous savons. Rien ne nous empêche, évidemment, d'agir sans vouloir, de même que rien ne nous empêche de vouloir sans agir. Mais, alors, notre pouvoir n'est pas, puisque les deux actes qui le constituent ne sont pas réunis ; et, si, d'aventure et par une rencontre fortuite à laquelle notre conscience est étrangère, notre action se traduit en pouvoir, de ce pouvoir nous ne sommes pas les maîtres; par conséquent, nous ne sommes pas libres. Nous ne sommes pas plus libres que ne l'est de se procurer de la lumière l'enfant laissé dans l'obscurité et qui, en tâtonnant pour sortir de la chambre où il est, aura par mégarde tourné le commutateur de l'électricité. Jusqu'à ce qu'il se soit rendu compte du phénomène, il s'imaginera que pour avoir de la lumière il suffit de se promener en tapant contre les murs : il ne sera donc pas libre de se procurer de la lumière tant qu il ne connaîtra pas l'usage du commutateur.

Mais, qu'il s'agisse de la manifestation la plus infime ou la plus grandiose de notre volonté, de même qu'elle ne

FouRNiênic. 8

114 ESSAI SUR l'hidividualisme

peut naître que de notre participation consciente à l'univers, elle ne pe\it se transformer en pouvoir que par notre participation active à Tunivers, puisque notre pouvoir est un acte complet de réaction sur l'univers, dont Faction sur nous a fait surgir notre volonté. Notre liberté sera donc d'autant plus grande que nous serons en communication plus complète et plus étendue avec l'univers, puisque notre liberté est à la mesure de notre pouvoir. Si^ tandis que l'univers agit sur nous, il ne nous est possible de réagir sur lui que d'une manière inconsciente, incertaine, incomplète, notre liberté sera nécessairement réduite, €t pourra même n'être pas. Si, au contraire, notre réaction volontaire est égale ou même supérieure à l'action que l'univers exerce sur nous, notre ffiiculté de pouvoir sera nécessairement étendue à la mesure de notre réaction, et notre liberté sera.

L'individu le plus libre est donc celui dont la participation consciente à l'univers est la plus complète et la plus étendue. La suppression des contraintes extérieures qui entravent son action pourrait suffire à le faire libre, si sa liberté était en lui à l'état d'attribut immanent. Plus il serait seul et plus il serait libre. Mais si, au contraire, la liberté naît et se développe dans l'individu à mesure que, connaissant mieux l'univers, il le possède plus complètement par la pensée et par l'action, plus il participera à l'univers et plus il sera libre. La liberté ne consiste donc pas seulement ni surtout essentiellement dans la suppression des contraintes extérieures, mais dans l'acquisition des secours extérieurs, puisqu'elle n'est pas originellement en nous et qu'elle nous vient du dehors par notre participation consciente à l'univers.

Si notre liberté n'est pas originelle, immanente, ce n'est pas elle que le déterminisme nous a contraints d'abandonner derrière nous, mais l'arbitraire. Kt c'est

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par la liberté, qui est devant nous, à l'état d'acquisition extérieure sans cesse accrue par notre participation à l'univers, que nous avons pu supprimer l'arbitraire, dernier pseudonyme de la fatalité à Tusage de ceux quî croyaient la supprimer en la niant.

III. — Quand, par la Révolution libérant l'individu des entraves qui s'opposaient à l'exercice de sa prétendue liberté naturelle, la société française eut passé du régime féodal au régime individuel, elle se trouva n'avdir accompli que la partie négative de l'œuvre individualiste.

La partie positive resta, et demeure encore, en soufrance. Tandis que ceux qui considèrent la Révolution française comme une œuvre funeste prennent avantage de cet inachèvement ; ceux qui se réclament d'elle croient que, pour l'achever, et par conséquent réaliser l'individu dans la plénitude de sa liberté, il suffit de supprimer des lois, toute loi étant considérée par eux comme un obstacle à la liberté absolue de l'individu. Le simple examen des faits suffit à démontrer que, pour achever la Révolution, il faut donner en réalité à chaque individu le pouvoii! qui ne lui a été donné ou reconnu qu'en idée.

Quand tombèrent les entraves que l'ancien régime opposait à l'individualisme, que se passa-t-il? Ceci, qu'un très grand nombre d'individus, rendus par décret à leut prétendue liberté naturelle, en fait à leur propre arbii traire, furent fort embarrassés de celte liberté qu'on disait être en eux et dont ils ne voyaient nulle part, ni en eu» ni autour d'eux, les moyens de la réaliser, et, conséquem? ment, de s'en servir. Pour le plus grand nombre, cet emliarras. dure encore. En rompant les liens de servitude^ la Révolution avait du même coup rompu les liens de solidarité, l'individu pourvu de sa seule liberté étant censé se suffire à lui-même. Ceux qui n'étaient pourvus que

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de cela se sufiGrent foK maL Ceux qui y joignaient le savoir et la richesse ne furent point si en peine. Même sous son aspect négatif, la liberté signifiait pour eux cfuelque chose, servait à quelque chose. Rendus à l'indépendance naturelle et à leur propre arbitraire, ils armaient leur volonté de savoir et leur action des moyens maté-, riels que leur donnait la propriété, et ils réalisaient leur pouvoir, c'est-à-dire leur liberté. Ils considérèrent nécessairement la société comme un champ clos, où l'individu est pour l'individu un adversaire. H ne s'agissait pas pour eux de la liberté de tous les individus, mais de la leur propre ; d'autre part Texpérience leur avait démontré qu'en associant leurs forces, en coopérant, les Individus augmentent le pouvoir de chacun d'eux. Us formèrent, ou plutôt continuèrent de former, avec une activité que n'entravaient plus les règlements et les prohibitions de l'ancien régime, des coopérations industrielles et commerciales où, naturellement, ne furent admis que ceux qui pouvaient apporter quelque chose à l'avoir commun. Tandis qu'ils proclamaient théoriquement que l'individu isolé, seul en face de tous, est libre, ils constituaient pratiquement leur liberté individuelle par la coopération. Comme bien on pense, ils y trouvaient trop leur avantage pour être capables de réfléchir sur cette pontradiction.

D'ailleurs, et ceci eût suffi pour embrouiller le problème et, par la dissimulation de ses données, en retarder la solution, tous les possédants n'étaient pas entrés dans le régime nouveau de coopération par la mobilisation de la propriété. A la fois nécessitée et favorisée par l'application de la vapeur à l'industrie et par les innombrables transformations qui découlèrent de cette invention capitale, cette mobilisation de la propriété ne s'est pas encore étendue aujourd'hui au domaine agricole ; il s'en faut

l'individu et la liberté 117

même de beaucoup qu'elle le soit absolument à Pindustrie au commerce et aux moyens de transport. C'est dire qu'au lendemain de la Révolution française, les possédants qui mobilisèrent la propriété et s'associèrent pour mieux la posséder, furent en somme peu nombreux. Ceux qui impersonnalisèrent ainsi leur propriété en furent réellement les maîtres, au regard de ceux qui demeuraient liés à la leur dans toute sa matérialité et dans toute son immobilité. Tous les propriétaires du sol, grands et petits, furent nécessairement dans le second cas. Pour les grands propriétaires, la plupart appartenant à la caste que la Révolution avait destituée de ses privilèges séculaires, la rente du sol était un reste précieux de ces privilèges féodaux tant regrettés. Elle s'ajoutait, dans ieur esprit, aux rémunérations que l'État dispense à ceux qui le servent. Entretenue dans cette pensée par les souvenirs de son ancienne grandeur et par les réactions politiques qui lui rendirent un instant le pouvoir, cette catégorie de possédants se trouva fatalement enfermée dans un égoïsme de classe étroit, ignorant et rétrograde. Les individus qui la composaient n'exercèrent désormais leur action d'ensemble et ne coopérèrent plus que pour s'opposer aux progrès sans cesse étendus de la coopération industrielle et politique. Les autres propriétaires du sol peuvent se diviser en deux catégories : nous trouvons, dans la première, les grands propriétaires, bourgeois enrichis qui, par paresse et par vanité, s'annexèrent aux féodaux et dont beaucoup, ornés aujourd'hui de la particule nobiliaire et conservateurs forcenés, sont les petits -fil s d'acquéreurs de biens nationaux, guillotineurs de nobles. Les moyens et petits propriétaires de la seconde catégorie furent forcément isolés par leur dispersion sur le sol auquel ils étaient attachés ; courbés au travail du matin à l'aube, trop pauvres et trop peu instruits pour proliter des

progrès mécaniques qui transformaient les autres modes de Tactivité productive, ils oscillèrent entre le conservatisme des féodaux et le libéralisme des partisans du régime moderne. Aujourd'hui, la majorité d'entre eux est acquise au libéralisme politique, mais ils sont encore tous adhérents au conservatisme économique ; et, dans toutes les questions d'intérêts, ils sont à la remorque des féodaux.

Ne purent non plus entrer dans le mouvement de mo-; bilisation de la propriété, les innombrables chefs d'industrie dont le matériel ne fut pas immédiatement atteint par le mouvement de transformation créé par les applications de la vapeur, ou qui, trop pauvres pour opérer d'eux-mêmes cette transformation, durent assister impuissants aux progrès de leurs concurrents. Ce fut également le cas des commerçants ; et, lorsque les chemins de fer et les navires à vapeur, les télégraphes et les câbles sous-marins vinrent successivement reculer les limites du marché et lui donner une activité qu'on n'eût point osé concevoir un siècle auparavant, le négoce se constitua des organes collectifs dont ne fit naturellement point partie la masse des commerçants éparpillés sur tous les points du pays. Le mécanisme du crédit s'était perfectionné, cependant, mais il ne fonctionnait qu'au profit des puissants coopérants de la propriété mobilière. Les isolés, commerçants et industriels, furent tributaires des banques, même d*État, et non bénéficiaires, du moins au même degté que les détenteurs de la propriété immobilière devenus bien réellement les maîtres de leur propriété dans toutes les formes nouvelles qu'elle revêtait: actions de mines, de banques, de chemins de fer, etc.

Tandis qu'au moyen de la coopération, ceux qui avaient été réellement libérés de leurs entraves par la Révolution

l'individu et la. liberté 119

française, constituaient les conditions réelles, matérielles et solides, de leur liberté ; les autres restaient livrés à Jeur propre arbitraire, c'est-à-dire courbés sous toutes les servitudes extérieures, contre lesquelles leur « liberté immanente » ne pouvait les défendre. Les uns, ceux qui possédaient^ luttaient entre eux et contre la puissance croissante des coopérations économiques ; et chaque crise, chaque transformation d'outillage, faisait parmi eux plus de victimes que la plus meurtrière bataille ne couche de «oldats sur le sol. Les autres, ceux qui ne possédaient que leurs bras et leur acquis professionnel, n'étaient libres que de vendre le tout, quand ils trouvaient acheteur, sous peine de périr d'inanition dans les bras de leur fantôme de liberté. £t chaque transformation d'outillage, augmentant la distance qui séparait les ouvriers de la propriété des instruments de travail, rendait plus complète et plus étroite leur subordination économique. Des réactions politiques et sociales successives avaient même reformé pour ceux-ci les obstacles à leur liberté verbale décrétée par la Révolution ; et leur droit civique, un instant entrevu, leur avait été rapidement enlevé. Ils tentèrent de se concerter pour échapper aux puissances économiques qui pesaient sur eux; on leur opposa leur liberté individuelle. Ce ne fut qu'en 1864 que le droit de grève leur fut reconnu par la loi, et l'on sait de quelles restrictions il fut entouré. Tandis que se formaient les colossales puissances capitalistes par le moyen de la coopération^ les prolétaires étaient contraints à l'isolement ; leur entente eût été pour eux un moyen de liberté réelle naissante; on lui opposa la liberté, c'est-à-dire l'arbitraire individuel. On les destituait de leur droit réel au nom d'un droit verbal dont on leur refusait en même temps les précaires bienfaits.

Néanmoins, bien que constituée seulement dans sa

partie négative, la liberté portait en soi une vertu active et puissante. Nous avons vu que les possédants s*étaient comme formés en deux camps : le camp de la propriété immobilière, conservateur, et celui de la propriété mobilière, nécessairement progressif, et fatalement entraîné au libéralisme par la clientèle énorme de possédants et de non possédants qui s'était spontanément groupée autour de lui. Tandis que les féodaux et leurs clientis de la moyenne et petite propriété agraire étaient pour la tradition, les contraintes, TÉtat fort ; les capitalistes et leurs clients du commerce, de l'industrie et du travail étaient pour le progrès, l'individualisme, PËtat amoindri. Malgré eux, et pour ainsi dire par la vertu qui était en eux, ceux-ci étaient favorables à l'instruction populaire, à la démocratie. Us continuaient à leur insu la Révolution arrêtée par l'effort conservateur, et en même temps ils tremblaient de la déchaîner. 11 n'était pas jusqu'à leur indifférence en matière politique, religieuse et sociale qui ne servit le mouvement émancipateur. La classe moyenne des villes, nécessairement libérale, prenait la direction politique ; et c'est pour le peuple que ses grands écrivains produisaient leurs œuvres, pour un flot sans cesse accru de lecteurs et de spectateurs. Et quand les grandes luttes d'intérêts mettaient aux prises les féodaux et les capitalistes, ce n'est pas ceux-ci qui allaient au combat, mais les représentants de la classe moyenne, qui n'avaient qu'à pousser le cri de liberté pour trouver dans le peuple un écho formidable. Mais quand les ouvriers exigeaient non le mot, mais la chose, et demandaient que des droits positifs leur fussent constitués, conservateurs et libéraux faisaient la paix et s'accordaient pour les maintenir dans les servitudes réelles. Selon les uns, les prolétaires n€| devaient jamais en sortir, et, selon les autres, ils n'en! sortiraient qu'à la suite de longues générations ; et ce

l'individu et la liberté 121

ne serait point par l'action collective, exprimée ou non par les lois, mais individuellement et par le secours de leur seule liberté.

C'est sur le terrain économique que se décèle avec le plus d'évidence l'infirmité de la métaphysique libérale. Gela se conçoit. De tous les phénomènes sociaux, le phénomène économique est le plus essentiel et fondamental. il constitue la charpente, l'ossature des sociétés humaines. On peut n'être pas un citoyen, on peut être courbé sous l'arbitraire le plus écrasant, et néanmoins vivre, vaille que vaille; tandis qu'on ne peut vivre sans manger. Dans un régime social basé sur l'universel échange, et où les phénomènes de la production et de la circulation ont été bouleversés par une révolution sans précédent dans l'histoire humaine, la question économique apparaît au premier plan. D'autre part, le phénomène économique est assurément le plus concret de tous les phénomènes sociaux. En cette qualité, il ne se paie pas de mots ; ce sont des faits qu'il lui faut.

11 surgit donc de très bonne heure des esprits clairvoyants qui s'aperçurent que la destruction pure et simple des contraintes de jadis avait remplacé l'arbitraire organisé de l'ancien régime par l'arbitraire inorganisé, individuel, du nouveau régime, et que, pour l'immense majorité des individus, cette liberté négative était un obstacle à leur liberté positive. Ceux qui, par le savoir et la richesse, avaient acquis le pouvoir et réalisé leur liberté, pesèrent naturellement de tout leur pouvoir sur ceux en qui s'éveillait la volonté d'être libres autrement qu'en paroles. L'ombre de la liberté fut évoquée contre la liberté réelle, et toute loi demandée par la démocratie pour égaliser seulement les chances de la lutte économique fut déclarée attentatoire à la liberté naturelle. A mesure que grandit la démocratie, le libéralisme verbal s'épouvanta ;

132 ESSAI SUA l'individualishe

et, voyant désormais dans l'Étst l'instrument de la démocratie contre les privilèges de fait, il lui déclara la guerre ; il opposa le droit naturel au droit sucial, et l'individu à l'Étal ; il emprunta des lumières à la science pour •n aveugler ses adversaires, et mit la théorie de l'évolution au service de la réaction économique. Plus que jamais, la loi fut considérée dans ses caractères négatifs et prohibitifs, et, comme telle, .tenue pour l'ennemie de la liberté.

Pourtant, qu'est-ce que la loi? L'expression de la volonté du souverain. Quand le souverain est un seul individu, la loi, faite par lui et pour assurer sa propre liberté, est l'arbitraire pour tous les autres individus. Elle lui donne autant de pouvoir qu'elle leur en ôte. Elle est soumise à toutes les variations de sa volonté, à tous les mouvements de son intérêt, à tous les caprices de son arbitraire. Quand la souverain s'incarne dans une caste ou une classe, la loi qui règle les rapports des membres du souverain entre eux assure leur propre liberté, les soustrait h l'arbitraire, c'est-à-dire à une indépendance personnelle qui, en l'état de société, prend rapidement Qn par l'assujettisse nient des faibles aux forts. Mais, sauf dans les parties où cotte loi reconnaît des droits aux classes ou aux castes qui ne sont point souveraines, celles-ci soat sous l'arbitraire du souverain collectif. Quand le souverain est le citoyen Tout-Ie-Monde, la loi est l'expression de la volonté de tous, et le citoyen Chacun y trouve les moyens de sa liberté. Quand il n'y a pas de loi du tout, lacun est laissé & étaphysiciens du nt improprement i individu un état e\i\ individus se )ération, qui éta-

l'individu et la liberté 123i

blit la loi ; soit par la lutte, qui asservit au plus fort le plus faible et lui enlève son indépendance. La loi est donc essentiellement Tinstrument du contrat social, et elle est d'autant moins imparfaite qu'elle exprime plus complètement les rapports réels et conscients d'un plus grand nombre de contractants. Quand le contrat social, qui n'est pas derrière nous, à nos origines, mais devant nous, dans l'avenir, exprimera les rapports réels et conscients de tous les individus, chaque individu tiendra sa liberté de la loi.

Mais déjà, dans son état imparfait, la loi est un moyen de liberté par le seul fait que, dès qu'elle apparaît, l'arbitraire s'évanouit. Il est certain qu'en ce moment même où la démocratie semble souveraine, et l'est nominalement, les citoyens n'expriment pas toujours leur volonté et que, par conséquent, la loi n'est pas toujours leur loi. Mais de ce que le souverain n'a pas encore constitué sa volonté, qui est la délibération pour se déterminer en faveur du meilleur motif, s'cnsuit-il que la loi ne soit pas un moyen de liberté ? De ce qu'il agit sans avoir délibéré ses motifs faute de les connaître, croit-on qu'il sera plus libre si on le replace sous la loi d'un seul ou de quelques-uns ? Si imparfaite que soit la liberté qui nail de sa volonté encore obscure, c'est déjà la liberté. Ët^ grâce à la disparition des contraintes qui empêchaient la propagation de la pensée, on voit, sous ce régime, des volontés éclairées s'attacher à faire sortir de l'inconscient d'autres volontés, afin que, de la coopération des volontés, naisse une loi délibérée par tous et utile à cha^ cun. Ici, l'on voit s'associer et coopérer les forts, non pour réduire les faibles et les dominer, mais pour les fortifier et les faire coopérer à la libération commune. La loi devient alors le moyen de cette libération, ou plutôt elle continue de l'être; puisque, dès qu'elle apparaît, siimpar

124 ESSAI SLR l'individualisme

faite soit-elle, elle fait disparaître une part d'arbitraire. L'individu social, qui n'a pas sa liberté en soi, mais qui la constitue par coopération avec les autres individus et la développe à la mesure de son pouvoir conscient, doit lutter contre les individus qui la lui refusent, et la leur arracher pièce à pièce. Cette lutte se poursuivra jusqu'à ce qu'il ait réduit leur pouvoir sur lui aux proportions de son pouvoir sur eux, et qu'un accord commun ait transformé ce pouvoir réciproque en loi égale formulée par des individus égaux.

Mais prenons l'individu dans ses rapports sociaux, et voyons comment il se comporte. En lui enlevant, non sa liberté naturelle, qui n'est pas, ni son indépendance, que la plupart n'ont pas même connue de souvenir, mais son arbitraire, ou en le soustrayant à l'arbitraire d'autrui, la loi constitue, disons-nous, sa liberté. Nous croyons avoir fait la démonstration théorique de cette vérité. Passons à la démonstration pratique et examinons l'individu social moderne comme personne civile et juridique, politique^ économique et morale, dans ses rapports avec les lois et *avec tout ce qui, dans la société, n'est pas lui-même.

Nous avons déjà dit que, s'il ne possède rien, ni par luimême ni par les siens, le code civil est pour lui un livre fermé ; les lois qui assurent la possession et la transmission de la propriété ne sont pas faites pour lui; et, si on Tavait appelé à les faire, il se serait fort justement désintéressé de cette tâche. Si, au contraire, il possède, son pouvoir de possédant se trouve assuré et protégé par les lois civiles et pénales. Celles-ci sont donc pour lui des garanties et des moyens de liberté ; elles le sont même pour tous, possédants ou non, en dépit de leur caractère coercitif. En réprimant les attentats contre les personnes et les propriétés, elles ne sont pas seulement dirigées contre les auteurs éventuels de ces attentats, qui

L'iTfDIVIDU ET LA LIBERTÉ 125

sont toujours en minorité dans toute société policée ; elles sont surtout établies pour protéger également les per< sonnes et les biens. Or, si tous n'ont pas de biens, chacun ■de nous est une personne ; et, n'eût-il que cela et si réduite fût-elle à sa plus simple expression, cette personne est à lui, grâce à la loi. Les lois civiles et pénales sont donc bien dans le sens de la liberté de l'individu; on peut les dire d'autant plus complètes qu'elles assurent la liberté d'un plus grand nombre d'individus ; on pourrait les dire parfaites, si, comme les lois naturelles, elles intéressaient l'unanimité des individus. Nul, alors, ne pourrait même songer à les enfreindre, puisque nul ne va sciemment à rencontre de son propre bien. On sent immédiatement comme nous sommes éloignés encore de cette perfection idéale ; mais on aperçoit aussi que nous en sommes moins éloignés qu'au temps où la population criminelle était à la fois plus nombreuse et plus assurée de l'impunité, et où la conquête étrangère et le caprice du souverain exposaient toute propriété à la confiscation. Si ceux qui ne possèdent rien peuvent à bon droit se dire exclus du bénéfice des lois civiles relatives à la propriété, leur protestation ne fait que mieux ressortir l'utilité de ces lois pour ceux à qui elles s'appliquent et la nécessité d'en assurer les bienfaits à tous par la participation de tous à la propriété. Et, si les lois civiles actuelles qui règlent la transmission de la propriété s'opposent à ce <{u'elle soit universalisée, la coopération consciente de tous ceux qui voient dans la propriété la garantie essenlielle de la liberté, et désirent la liberté pour tous, saura modifier les lois de manière que chaque individu trouve son pouvoir dans la propriété et sa liberté dans la loi.

Nous voici à présent en face de l'individu considéré comme une personne politique. C'est surtout et parfois uniquement en cette qualité que, dans les démocraties, il

est déclaré libre, même par ceux qui, au nom du déterminisme universel, nient la liberté naturelle. Ici, véritablement, l'évidence, plus encore que les nécessités du vocabulaire, s'est imposée à eux. Si peu qu'elle soit, en effet, la liberté du citoyen existe dans une démocratie, si mal organisée soit cette démocratie. Par la loi, et seulement par elle, la liberté est née; plus complètement rindividu délibère sa loi, et plus sa liberté est. Mais, si tous les individus sont déclarés égaux devant les constitutions politiques qu'ils se sont données avec une liberté plus ou moins complète, plus ou moins éclairée, il s'en faut qu'ils le soient en réalité ; ils ne sont donc pas également libres, bien que nulle autre loi politique que la leur ne vienne faire obstacle à leur liberté. Et c'est ici qu'apparaît biea le caractère relatif de la liberté, et comme elle n'est que, par les conditions intérieures et extérieures qui la réa-i lisent, conditions que réunissent à des degrés inégaux les citoyens à qui elle est censée attribuée également. Ainsi, par exemple, tous les emplois publics sont accessibles à tous les citoyens. Or, qui donc pourrait affirmer, non pas que n'importe quel citoyen peut occuper n'importe quel emploi, ce serait l'absurde et l'arbitraire, mai» que tel citoyen apte à tel emploi est précisément celui qui en est pourvu, sans faveur ni passe-droit, ce qui est véritablement la liberté ? Pourtant, si la liberté ne place pas encore absolument l'individu dans l'emploi auquel il est propre, on ne voit plus que dans le lointain du temps ou de l'espace le cheval d'un empereur devenir consul ou le valet d'un despote devenir ministre. Ne fussions-nous actuellement qu'à mi-chemin entre ces deux extrêmes, ce n'est pas vers celui-ci que se dirige la démocratie.

Mais tout le monde n'est pas fonctionnaire public, tandis que chaque individu est citoyen, excepté les enfants.

l'individu et la liberté 127

les incapables, les déchus par condamnation infamante, — et les femmes, que nos lois considèrent bien comme des individus complets au point de vue pénal, mais non au point de vue civique. Mais si chaque individu non frappé d'incapacité est citoyen en droit, il ne l'est pas en fait. Ou, plutôt, il ne l'est qu'à des degrés divers. Dans les scrutins où le citoyen s'affirme, tous les bulletins sont parfaitement égaux, et c'est de leur total, comme quantité et non comme qualité, que sort la loi ; et, pourtant, ce sont des citoyens inégalement libres qiii ont exprimé des suffrages absolument égaux. Et les citoyens sont inégalement libres parce qu'ils sont inégalement pourvus des moyens sans lesquels la liberté n'est pas. C'est même sur cette inégalité de fait que les théoriciens et les praticiens du libéralisme se sont longtemps appuyés, dans une vue étroitement réaliste, pour mesurer le pouvoir politique du citoyen, conséquemment son droit, à son pouvoir réel, représenté pour eux par la richesse.

Nous avons dit que l'élément essentiel de la liberté, le premier acte du pouvoir, c'est la volonté, c'est-à-dire la délibération que prend l'individu sur le meilleur motif. Gomment l'ignorant, qui ne discerne pas les mobiles par lesquels il est déterminé à agir, pourrait- il les transformer en motifs, et de la délibération passer à l'action ? Sa volonté sera donc remplacée par une impulsion arbitraire, extérieure, de moment et de milieu; il sera une onde dans un courant, pas même une unité dans un total ; et son bien, qu'il a désiré, mais non voulu par délibération éclairée, ne se réalisera pas. 11 aura été la dupe d'un ennemi de son bien, ou le jouet d'un incapable au gosier sonore. Un tel citoyen sera aussi peu libre que possible ; et plus une nation comptera de citoyens semblables, et moins elle sera réellement une démocratie. Livrée à son propre arbitraire, elle ira à la perte de sa liberté, sinon à sa propre

128 ESSAI SLR l'individualisme

perte, et les citoyens auront échangé leur arbitraire individuel et collectif contre celui d'un seul.

Si, au contraire, la volonté de l'individu est éclairée; si elle se détermine sur le motif le plus propre à réaliser son bien, sera-t-il libre ? Pas encore, car la liberté ne se réalise que par l'action unie à la volonté et dirigée par elle. Mais déjà sa liberté sera née en lui. Cependant un citoyen n'est pas plus la cité qu'une hirondelle n'est le printemps. Pour réunir l'action à la volonté et en extraire sa liberté réelle, il devra lutter contre les volontés ou les arbitraires hostiles et les réduire à sa volonté- propre ; il ne pourra mener cette lutte à bonne lin que par la coopé- 1

ration avec des volontés identiques à la sienne, également éclairées, et le triomphe de ces volontés unies lui donnera sa liberté. 11 ne la recevra donc pas uniquement de son propre effort isolé, mais de l'adhésion éclairée de tous ceux qui unissent leur effort au sien pour se procurer la liberté que chacun d'eux aura voulue. Donc, de même que comme personne civile, l'individu considéré comme personne civique n'acquiert le pouvoir, c'est-à-dire la liberté, que par coopération avec les autres individus.

Nous avons vu plus haut qu'il en était de même pour l'individu considéré comme personne économique, et constaté que le possédant est plus libre que le non-possédant ; et aussi que, parmi les possédants, ceux qui s'affranchissent de la propriété en la mobilisant et pratiquent entre eux la coopération acquièrent une liberté aussi '• complète que possible. 11 n'est donc point nécessaire de revenir sur ce point, sinon pour remarquer que l'indi^ vidu qui n'est pas libre économiquement est, par la force même des choses, une personne civique incomplète. Nous avons vu en effet que les lois civiles expriment et règlent des rapports auxquels celui qui ne possède rien demeure forcément étranger. Cette infirmité civile s'étend

l'individu et la liberté 129

forcément à sa personne civique. Non seulement il fait ou est censé faire des lois qui ne lui servent point, mais encore son pouvoir de faire ces lois, et toutes autres, peut être annulé par quiconque voudra acheter ou contraindre son suffrage pour le diriger contre son propre bien. On ne peut nier que les servitudes économiques engendrent de telles servitudes morales et civiques.

U va donc de soi qu'en tant que personne morale, l'individu le plus libre est celui dont la liberté civile, civique et économique est le plus complètement réalisée. Dans un chapitre précédent, nous avons parlé des servitudes que l'opinion impose à l'individu. Il nous faut ajouter que, les mœurs dictant les lois, il est impossible que les lois développent beaucoup, de liberté au profit de l'individu quand il est asservi aux mœurs, c'est-à-dire quand il suit les usages et les coutumes aveuglément, sans délibération. Ainsi, on a vu récemment un juge, aux États-Unis, acquitter avec Ses félicitations quelques goujats convaincus d'avoir maltraité une femme parce que, pour aller à bicyclette, elle avait remplacé sa jupe par un pantalon. A première vue, il semble bien, par cet exemple choisi entre mille, que l'individu le plus seul est moralement le plus libre, et que la liberté morale ne semble pas devoir naître de la coopération comme les autres formes de la liberté que nous avons examinées. Mais nous nous apercevons vile que ce n'est qu'une apparence, et que la liberté morale n'est pas déterminée par d'autres conditions que les autres formes de la liberté. Malgré tous les juges et toutes les tyrannies de l'opinion, en effet, si vraiment l'individu féminin veut, d'une volonté éclairée, son propre bien, et que dans ce bien soit comprise la faculté de revêtir le costume qu'il lui plaît, elle vaincra nécessairement les juges et l'opinion, qui sont encore sous l'arbitraire et forcément l'imposent ; et elle réalisera sa liberté. Dans le conflit

FouBiiièaE. 9

130 ESSAI SUR l'I!«DIV1DUALISME

entre cette masse qui ne délibère pas ses mobiles et agit à Taveugle en vertu de traditions auxquelles elle obéit servilement, et Tindividu qui agit selon sa volonté et aJflQrme sa liberté, ne fût-ce qu'un instant et au prix de contraintes injurieuses et infamantes^ il n'y a pas de doute : c'est la liberté qui aura le dernier mot. Et c'est la coopération de tous les individus, enfin libérés de leur arbitraire, c'est-à-dire éclairés sur leurs motifs d'action^ qui le lui donnera.

IV. — La coopération étant un moyen de liberté, et kl loi un résultat de coopération générale, on doit se demander si la révolte contre la loi est un acte dans le sens de la liberté. L'exemple que nous venons d'invoquer ne laisse point de doute sur la réponse lorsque la question est aussi nettement posée : quand la loi exprime inexactement des rapports réels, quand elle contient tout l'arbitraire qui restait dans l'esprit de ceux qui l'ont faite ou consentie, elle suscite des révoltes contre elle. Mais ces révoltes n'ont pas pour but de supprimer la loi défectueuse ; c'est au nom d'une loi moins imparfaite qu'elles surgissent. Cette lutte, car c'en est une, a pour fin la coopération générale; et elle ne peut, comme toute lutte » se soutenir que si elle est le conflit de coopérations éclairées et de coopérations livrées à l'arbitraire des individus coopérants. Or, de même que l'individu passe de la servitude à la liberté en passant de la coopération forcée à la coopération volontaire, il passe de la lutte naturelle, dans laquelle sa volonté subit sans contrôle l'impulsion de ses besoins, à la lutte sociale, dans laquelle il prend une conscience sans cesse accrue de la meilleure adaptation des moyens aux fins qu'il poursuit. Ainsi s'éclaire sous son véritable Jour ce qui restera de lutte dans les coopérations, pour les élever sans cesse vers plus de cons-

l'individu et la liberté 13 Ij

cience et de liberté. Toujours les lois, les mœurs, les intérêts trouveront des individus qui les combattront; tant que ces lois, ces mœurs et ces intérêts ne seront pas adaptés au bien propre de chaque individu, délibé^ rément voulu par lui et mis à sa disposition sans con-*! train te ni obstacle.

Car l'indifférence n'est pas possible. Il faut que l'indiH vidu soit pour ou contre les lois sociales. 11 est pour elles quand il les considère comme suffisantes à lui donner ïaî liberté dont il a besoin, dans la mesure où il peut mani-^ fester sa volonté et exercer son action. Il est contre elles de deux manières : l» En tentant de réaliser un concept supérieur de la loi par des moyens de coopération générale et par des volontés également éclairées sur les mobiles propres à réaliser le bien de tous les coopérants^ c'est-à-dire de chacun d'eux. Ici, c'est une forme supérieure de la loi et de la liberté qui s'oppose à leurs formes inférieures ; 2» En réagissant, sous l'impulsion des besoins et par des désirs laissés à leiîr propre arbitraire,^ contre une coopération générale à laquelle il n'est pasf adapté et dans laquelle il ne trouve pas les moyens de sai liberté. Là, c'est l'arbitraire qui s'oppose à la loi, l'indé-» pendance inorganique du primitif qui s'oppose à la libertil organique du civilisé. Le premier et le second cas placent également l'individu en dehors des lois ; mais, dans le premier^ il est au delà et au-dessus, .et, dans le second, il est en deçà et au-dessous.

On voit qu'il n'y a point de place ici pour l'indifférent, ce brave citoyen passif qu'Épi cure nous propose comme un exemplaire de sagesse et de bonheur, et qui n'échappe aux tyrannies des mœurs et des lois qu'en s'y soumettanO avec d'ironiques réserves qui dissimulent piteusement sa sujétion réelle. En élevant son âme au-dessus des vaines agitations qui contraignent ses gestes, en fuyant les bon*

) neurs, les périls et les travaux de la vie publique, il croit réaliser sa liberté; il ne fait que souscrire à sa servitude et la rendre plus flagrante, puisque, chez lui, elle est consciente, sinon volontaire. Pour masquer sa défaite et la colorer d'un prétexte élevé, il prétend prouver sa liberté en y renonçant. £n réalité, il se recroqueville dans !son ataraxie morale et sociale, et c'est ce repliement BUT lui-même qui le met à l'abri des lois. 11 se croit au-dessus d'elles, alors que, si imparfaites soient-elles, et si imprégnées d'arbitraire, son abstention le place réellement au-dessous. Cette règle de vie peut, à la rigueur, inspirer quelques individus résignés à ne pas vivre complètement et à limiter leur individualité, parce que leur pessimisme les porte à croire que, vivre et agir, c'est souffrir. Mais, si elle devenait celle de tous les individus, l'arbitraire, et toutes les servitudes de fait qu'il comporte, reprendrait rapidement le dessus ; et c'en serait fait de la civilisation, et, par-dessus le marché, de la faculté qu'elle laisse aux « sages » et aux « philosophes » de contempler l'action sans s'y mêler. La littérature des Max Stirner et des Nietzsche procède de cet esprit pessimiste et nécessairement rétrograde; c'est pourquoi leur prétendu « individualisme » est aristocrate et fait brutalement de l'esclavage de presque tous la condition essentielle de la libération de quelques-uns. On le voit, quand ce bouddhisme social, qui est un commode refuge pour les corps paresseux et les esprits lâches, prétend transformer ses velléités en actes, il tourne le dos au mouvement même de l'univers. Comment pourrait-il jamais régler la volonté et l'action de ceux qui veulent vivre à pleins poumons et à plein cerveau la vie largement agissante et pensante de l'homme libre !

Mais revenons aux révoltés. Nous avons dit que ceux de la seconde catégorie ne se sont pas encore élevés à la

l'hidividu et là ubertê 133

'notion de la loi sociale. Abandonnés ou rendus à leur propre arbitraire par un ordre social défectueux, ils sont les ennemis de l'individu, de tous les individus. Us s'op* posent à ]a coopération générale, qui ne les a pas appelés, ou dont ils n'ont pas compris l'appel; ils se infusent aux actes de coopération, qui leur procurent plus de maux que de biens, ou dont ils ne savent pas tirer les biens qu'elle contient; incapables de constituer leur liberté personnelle par la coopération générale, ils subissent l'arbitraire de l'instinct. Si ce type inférieur dominait, c'en serait fait de toute société. Entre l'bonnéte homme d'Épicure et ce criminel, ne faisons pas de différence. Ce sont également des individus antisociaux dont le premier, par la volonté, et le second, par l'action, se placent également du mauvais côté de la. loi : en dehors, en deçà et au-dessous.

Le révolté de la première catégorie agit, lui, au nom d'un idéal supérieur. La métaphysique peut lui jouer le mauvais tour de l'égarer sur ses propres mobiles et lui faire chercher son bien où il n'est pas; mais ce bien, il ne le sépare pas du bien de tous les autres individus. 11 peut croire que, pour rendre l'essor à sa liberté immanente, il sufût de la débarrasser des entraves qui la tiennent éloignée de l'action : mais c'est par la coopération universelle qu'il se propose son bien. On comprend aisément que, plus, dans son esprit, la liberté de l'individu est absolue, et plus le monde idéal se magnifie au regard du monde réel. Celui-ci lui apparaît alors comme une véritable monstruosité, et si la grandeur de l'idéal lui donne en même temps le sentiment de son impuissance à le réaliser, le désespoir s'empare de lui. 11 se fait, pessimiste agissant, le justicier, par la bombe et le poignard, de ces individus, « vagues humanités », qui s'abandonnent «^u crime de vivre d'une manière si peu conforme

134 ESSAI SUR l'»dividualisme

à ridéal. Et pour avoir rêvé Fange, au lieu de le vouloir d'un volonté patiente et réfléchie qui est seule capable de créer, il est retombé à la bête et à ses instincts destructeurs. Devenu ennemi de la société et de toutes ses lois, il glorifie le voleur et l'assassin abandonnés à la tyrannie de l'instinct, s'identifie insensiblement à eux et tombe au-dessous et en deçà de la loi.

Mais ce révolté n'est pas toujours, ni exclusivement, un produit et une victime de la métaphysique de l'arbitraire et de l'incapacité de mesurer le vouloir au pouvoir par une plus approximative connaissance des lois naturelles. I^ déterminisme le domine et le pénètre, mais d'une manière étroite et incomplète; en sorte qu'au lieu de l'éclairer il contribue à l'aveugler davantage sur le discernement de ses motifs. Le révolté se perd alors dans un chaos de contradictions. Ll est pour la liberté absolue de l'individu, et il le proclame en même temps irresponsable. 11 souffre des mœurs, des contradictions entre la morale prêchée et la morale agie, et, proclamant que la morale n'est qu'un mot, il se replace sous l'arbitraire des instincts. Il reconnaît que la lutte qui ne se résout pas en coopération est un mal, et il considère l'univers comme un champ clos où les forces aveugles sont condamnées à lutter éternellement. Il ne peut s'exprimer qu'en se niant, et tous ses actes sont forcément contratradictoires à ses affirmations. C'est ainsi qu'Ibsen, considéré comiîie le théoricien littéraire de cet individualisme de l'arbitraire, nous montre Peer Gynt et Solness vaincus pour avoir voulu ce qui ne se peut pas. Son Stockmann, qui a lutté contre tout un peuple, non pour le vaincre, non pour le dominer, mais pour le libérer d'une servitude, proclame bien comn>e une vérité que l'homme qui est ie plus seul est le plus puissant. Mais nous voyons cet « ennemi du peuple » demander à son enfant de lui

l'individu et hk LIBERTÉ . 135

amener, « pour commencer, n une douzaine de garçons, des vauriens, dont il veut faire des hommes libi^es. Et cet appel à la coopération pour l'action, qu'est-ce, sinon un reniement de la métaphysique, de l'arbitraire, de la

« liberté par l'individu seul et de la plus grande liberté par l'individu le plus seul ? Ce vaincu voulait ce qui est conforme à la loi, c'est-à-dire ce qui est bon pour tous les individus. U sent donc qu'il pourra les amener à vouloir leur bien dès qu'ils le connaîtront; aussi ne désespère-t-il pas, et c'est par un cri d'optimisme, un vœu de coopération, qu'il en appelle du présent à l'avenir, il s'est révolté contre une loi incomplète, encore toute imprégnée d'arbitraire, au nom d'une loi idéale conçue par sa raison éclairée, délibérément voulue par lui, et pour la réalisation de laquelle il compte sur l'action collective, sur la coopération. Mais c'était bien la peine, alors, de maudire la société. Tenons ces malédictions littéraires, et d'origine romantique, pour ce qu'elles sont, c'est-à-dire pour les cris douloureux d'un amour exaspéré, que la trahison elle-même ne réussirait pas à anéantir.

L'homme seul de Tolstoï, qui s'oppose aux lois quand elles lui commandent le mal, mais s'interdit l'emploi de la force contre la force, est de la même famille. C'est bien en nous-mêmes que le penseur russe nous recommande de chercher le salut, mais c'est par amour pour les autres que nous devons agir sur nous-mêmes. C'est donc bien aussi dans la coopération morale que Tolstoï place la plus grande liberté, le plus grand pouvoir de l'individu. Cette doctrine peut convenir provisoirement

' au passif et mystique individu slave auquel s'adresse le chrétien primitif qu'est devenu Tolstoï. Elle serait un instrument trop insuffisant pour l'individualiste occidental, pour l'homme des sociétés modernes, qui n'entend renoncer à aucun des biens que la coopération sociale

136 ESSAI SUR L'niDiyiDUALISlIE

lui a fait acquérir ou met à sa portée, et pour qui la liberté consiste dans le plus complet épanouissement de ses facultés. Pour rendre Thomme heureux, Tolstoï fait comme Épicure ; il l'appauvrit et le recroqueville ; pour agrandir sa liberté morale, il le dépouille de toutes ses autres li-' bertés. C'est agir contre la vie. Tolstoï peut induire quelques dévoués en tentation d'ascétisme. 11 ne fondera pas une société d'hommes libres. Moraliste comme Jean- Jacques Rousseau, et comme lui choqué de voir Textrême raffinement de la civilisation vivre de l'extrême dénué-, ment de la barbarie, il jette l'anathème aux arts comme faisait le philosophe du xviu« siècle dans sa lettre sur les spectacles; et c'est dans le retour à la prétendue inno-i cence primitive que tous deux cherchent vainement le bonheur de l'individu. Tolstoï n'aura-t-il donc été que l'éloquent contempteur d'une civilisation dont les maux! ont, plus vivement que les biens, frappé sa sensibilité ?! Certainement, oui ; mais on peut croire qu'il aura, dans la formation des libertés' futures, la même part que nous devons à Jean- Jacques dans les libérations' accomplies il y a un siècle. Formulée au nom d'un idéal moral supérieur, sa critique accomplira les mêmes destructions nécessaires, sans lesquelles rien ne peut s'édifier. £t,' quand nos descendants auront enfin édifié la loi sociale, en pleine conscience de la loi naturelle devenue un moyen de bonheur individuel et collectif; quand ils verront la paix régner entre les nations définitivement conciliées, ils apprécieront avec justice la tâche accomplie par les artisans qui, comme Jean-Jacques et Tolstoï, surent déblayer tant de terrain avec d'aussi imparfaits outils. Et ils ne leur garderont certainement pas rancune d'avoir ouvert les portes de l'avenir en croyant rouvrir celles du passé.

Ceux, donc, qui s'opposent aux lois au nom d'une loi

l'individu et la liberté 137

idéale plus conforme au bien réel de l'individu, de tous les individus, ne peuvent, dès qu'ils font appel à la coopération, être rangés parmi les ennemis de la société et de ses lois. Ils sont contre certaines lois, mais non contre la loi, car c'est en elle qu'ils veulent trouver le moyen de réaliser la' liberté. A dire vrai, quand ils sont parvenus à cet état de volonté consciente, ils ne sont pas des révoltés, mais des révolutionnaires. Tournons-nous vers le passé et nous verrons que tous ceux qui ont voulu arbitrairement contre la loi n'ont laissé que le souvenir d'un nom, de quelque gloire que l'environne encore aujourd'hui l'inconscience générale. Ceux qui ont voulu selon la loi contre les lois de leur temps ne nous ont peut-être pas tous laissé le souvenir de leur nom, peut-être justice n'est-elle pas encore rendue à leur effort; mais leur œuvre demeure intimement liée à la somme des libertés que nous avons acquises.

Peu importe, après cela, que la loi idéale qui complétera notre liberté continue ou non d'être inscrite dans des codes. L'antiquité n'avait pas prévu le châtiment de certains crimes, tant il semblait impossible qu'on pût les commettre. L'avenir pourra de même briser nos dures tables d'airain, quand nul ne pourra même songer à transgresser les prescriptions qui y sont gravées. Dès lors que chacun sera éclairé sur les conditions réelles de son propre bien, et que tous coopéreront volontairement à constituer la liberté de chacun, la loi sera de fait inscrite au plus profond de chaque individu, et son observation ne sera plus qu'un pur réflexe de notre organisme mental. Mais si nous sommes en marche vers cet avenir, c'est dans le présent qu'il nous faut agir, et nous devons nous en souvenir, si réellement nous voulons épurer la loi de tout l'arbitraire qu'elle contient et qu'elle contiendra en- J

core longtemps.

vil. — INDIVIDUALISME ET SOCIALISME.

L — Ce travail n*a pas été entrepris pour démontrer la possibilité pratique du socialisme, mais pour examiner s'il s'oppose ou non à l'individualisme réel, qui, nous l'avons vu, est à l'individualisme métaphysique ce que la chose est au mot. D'ailleurs, si le socialisme était une menace de tyrannie collective et d'anéantissement de la personnalité, comme le prétendent ceux qui se disent individualistes, nous devrions le repousser, quand bien même la possibilité de son application nous serait démontrée. 11 serait en effet un phénomène économique en contradiction avec les autres phénomènes juridiques et sociaux, sans lien avec eux, ce qui est une impossibilité. 11 se développerait dans une direction absolument opposée à celle qu'ils suivent; et, comme tous les phénomènes sociaux se déterminent mutuellement, de cette contradiction naîtrait un désordre profond, jusqu'à ce que le socialisme eût modifié les autres phénomènes, ou Que ceux-ci l'eussent supprimé. C'est précisément là-dessus que les adversaires du socialisme se fondent pour déclarer que son établissement serait la fin des libertés indi> vidu elles de tout ordre. Mais comment pourrait-il êtrej possible économiquement, c'est-à-dire réaliser un progrès* économique, car c'en est un que de faire participer à la propriété tous les individus qui travaillent, et amener en même temps une régression dans tous les autres domai-

nés de l'activité humaine? 11 me faut donc supposer le socialisme possible et désirable au point de vue économique. Ce petit livre n'ayant pas été écrit, je le répète, pour donner les preuves économiques du socialisme, on voudra bien faire crédit un instant à ce postulat, d'autant que j'offre immédiatement au lecteur un premier acompte qui, sans doute, lui fera prendre patience.

La clairvoyante hostilité de TËglise catholique envers tout ce qui procède de l'esprit critique et d'examen reproche au libéralisme et à l'individualisme d'avoir donné naissance au socialisme. Ce reproche est fondé sur un fait historique dont nul ne, peut contester l'exactitude. Mais on pourrait croire que le socialisme est un enfant ingrat qui déchire les flancs qui l'ont porté, et que, né de la liberté, il aspire à nous ramener à la servitude. Pour prouver qu'il n'en est rien, nous allons constater ses caractères nette^ ment libéraux, formellement individualistes, dans tous ceux de ses concepts sociaux qui ne sont pas le concept économique proprement dit. Non que je croie celui-ci opposé à l'individualisme, il s'en faut. Bien au contraire, s'il m'est possible de démontrer l'individualisme de tout ce qui constitue l'ambiance du socialisme, il sera plus facile au lecteur de se rendre compte que le socialisme proprement dit, c'est-à-dire la formule économique de la propriété collective, ne s'oppose pas à l'individualisme.

Prenons d'abord les rapports humains les plus immédiats établis par la nature, fortifiés et sanctionnés par la coatnme. et qui s'expriment par l'unité sociale primitive, la famille. Vis-à-vis d'elle, le socialisme est si foncière-. ment individualiste que ses adversaires ont pu, et non ioujoars sans raison, l'accuser de vouloir la détruire. €etie accusation, qu'un grand nombre de métaphysicien» de rîndÎTiduaiisme libéral lancent eux-mêmes contre le socialisme, n'est pas nouvelle. Elle fut lancée contre eux-

i40 ESSAI SUR L*1ND1YIDUALISME

mêmes quand ils substituèrent le droit civil au droit féodal et firent de la propriété, non plus le fief transmissible à Tainé des mâles^ mais la chose de chacun des individus qui composent la famille. Quand ils défamilisèrent la propriété pour l'individualiser, ils furent traités d'ennemis de la famille par ceux qui la considéraient comme Funité économique et sociale parfaite. De même quand ils établirent le divorce par consentement mutuel, afin d'assurer à l'individu la liberté de sa personne la plus intime et la plus précieuse. Si le reproche vaut contre le socialisme, il vaut donc également contre le libéralisme révolutionnaire, qui a établi le partage égal et le divorce. L'un et l'autre ne diffèrent que par la quantité d'individualisme qu'ils dégagent de la famille, mais non essentiellement. Et si l'un s'est justifié du reproche, pourquoi donc l'autre en demeurerait- il chargé? Le socialisme ne fait que passer par la porte que le libéralisme a ouverte. Devait-il donc demeurer sur le seuil, béant d'admiration et de convoitise devant les libertés promises et en même temps interdites? Le socialisme n'a point le mysticisme de la liberté^ il ne l'adore pas à distance ; quand il la rencontre, il la prend dans ses bras, et l'épouse.

La famille est faite pour l'individu et non l'individu pour la famille ; sur ce point, le libéralisme et le socialisme s'accordent pleinement. 11 en était tout autrement dans le monde antique, où l'individu s'absorbait dans la famille, qui était l'unité civile, civique, économique et religieuse. Aujourd'hui, c'est l'individu qui est l'unité sociale, et la famille moderne tend à ne le retenir par d'autres liens que ceux de l'affection. En s'appliquant à donner à la femme l'individualité qui lui manque encore, et dont nous apercevons déjà des réalisations partielles dans tous les ordres de l'action et sur divers points du monde civilisé, le socialisme s'affirme incontestablement

individualiste. Quantité de libéraux sont féministes, mais ils ne le sont pas tous ; tandis que tout socialiste est nécessaireipent féministe, c'est-à-dire pour Ja réalisation de l'individu féminin. £n approuvant que l'enfant soit soustrait à l'autorité de parents indignes, et que ceux-ci soient astreints à lui assurer les bienfaits de l'instruction, les socialistes, qui vont plus loin dans cette voie que les libéraux, combattent l'arbitraire grossier et néfaste du père de famille, au pro/ît de la liberté future de l'enfant devenu homme. Us affirment le droit de l'enfant à ne point être roué de coups ni avili par de pernicieux exemples, ils affirment son droit à connaître pour agir ; ils répriment ainsi Tarbi traire du père au profit de la liberté du fils ; ils neutralisent le pouvoir de l'individu inconscient au profit du jeune être qui, grâce à eux, deviendra un individu conscient. Égarés par leur métaphysique de la liberté, quantité de libéraux s'arrêtent respectueusement devant la prétendue liberté du père de famille ; tandis qu'on ne voit nul socialiste hésiter entre l'arbitraire du père et le droit de l'enfant à devenir un individu réel. Donc, ici encore, le véritable individualisme est du côté du socialisme.

Et quand, allant plus loin encore, le socialisme demande que le droit de Tenfant soit complété et que son intelligence, et non l'argent de ses parents, soit l'unique condition de son accès à l'enseignement secondaire et supérieur, il est toujours dans le sens de l'individualisme le plus réel et le plus concret, puisque la connaissance est le moyen nécessaire de la liberté de l'individu. Et quand il veut que l'enfant soit mis pour son entretien à la charge de la société, brise-t-il le lien familial? Non. LL l'épure et l'idéalise, en l'astreignant à n'être tissu que par l'amour, et non plus par la nécessité. 11 faut bien convenir, d'autre part, qu'en assurant le pain de tous les

enfants jusqu'à la fin de leurs études générales et techniques, le socialisme se propose de donner à ces futurs individus une liberté de vivre et d'agir que ne connaissent point les petits malheureux abandonnés à l'indigence et à l'arbitraire familiaux.

Quand il se prononce pour l'union libre ou quand il veut libérer le mariage des contraintes qui font du divorce une pénalité, le socialisme ne se propose pas davantage de détruire la famille, mais, sur ce point encore, de la fonder uniquement sur l'amour. Il ne veut plus voir en elle un moyen de contrainte pour l'individu, mais un groupe naturel éclïiiré par la volonté et fortifié par l'affection mutuelle de ses membres. Le socialisme est donc, en tout ce qui concerne les rapports de l'individu et de la famille, absolument individualiste. £t, en même temps, on doit le répéter, s'il réduit la famille à n'être qu'un groupe affectif, en la libérant de l'arbitraire il la consolide dans la liberté et dans l'amour.

Si l'on objecte que, par ses projets de limitation et même de suppression du droit d'héritage, le socialisme porte atteinte au fondement même de la famille, je réponds qu'il la supprime en effet en tant qu'unité économique, et qu'il achève ainsi l'œuvre nécessaire commencée il y a un siècle par le libéralisme révolutionnaire. Mais ne l'avons-nous pas vue disparaître en tant qu'unité civile, civique et religieuse, sans qu'elle ait pour cela disparu ? Dépouillée des attributions économiques qui tendent, à notre époque, à n'être plus qu'une fiction juridique, la famille ne disparaîtra pas davantage. £lle se débarrassera de ses caractères hypocritement tyranniques, comme elle s'est débarrassée des autres servitudes jadis imposées par elle à l'individu familial. D'autre part, si la famille cesse complètement d'être l'unité économique, ce n'est point pour reporter cet attribut à la société, mais, comme lious

le verrons plus loin, à Tindividu. Donc, l'objection ne yaut pas.

En ce qui concerne les rapports politiques, le socialisme est également à Tavant-garde de l'individualisme. Partout où il s'exprime en partis politiques, il est républicain et démocrate. En cette qualité^ il tend à faire de chaque citoyen un souverain, son propre souverain, de droit et de fait. Il individualise donc le pouvoir politique. Quand il se prononce pour la législation directe, sans intermédiaires, sinon consultatifs, il affirme la souveraineté personîielle de l'individu, immédiate et permanente, et non déléguée ni exercée un jour seulement tous les quatre ans. Quand, en attendant, il s'agite en faveur de la représentation proportionnelle, et sauvegarde ainsi le droit des minorités, il prend souci que chaque individu, qui n'excerce sa souveraineté que l'espace d'un moment, ne l'exerce pas en vain. Il tend donc à porter le pouvoir politique à son maximum possible d'individualisme. Le liji)éralisme hésite encore devant ces solutions individualistes, comme il hésitai longtemps devant le suffrage universel, qui était le premier essai général de l'individualisation de la souveraineté. Donc, ici encore, le socialisme est plus individualiste que le libéralisme. De même, on ne peut pas affirmer que tous les libéraux soient acquis à la notion de la liberté des nations, substituée enfin à leur prétendue indépendance. 11 n'est plus personne au jourd'hui pour prétendre que l'internationalisme socialiste implique la suppression des nationalités. Ce qu'il se propose, je le répète, c'est de substituer leur liberté organique à leur indépendance inorganique. A cette indépendance qui est l'isolement, qui ne se soutient que par des armements ruineux, et qui peut être supprimée par des agressions où l'héroïsme est vaincu sous le nombre, il veut substituer la liberté établie par un droit internatio-

nal, élargi à la mesuré de tous les conflits possibles, et les réglant par la seule voie de l'arbitrage. Vouloir la paix entre les nations et en trouver les coiiditions dans le ' contrat qui assure leur liberté, n'est-ce point assurer è l'individu la liberté de son action sur tous les points du globe où règne la civilisation ?

En matière pénale, le socialisme est pour l'amendement contre le châtiment. £t c'est encore un de ses caractères individualistes. S'il ne possédait pas celui-là, en effet, il songerait avant tout, sinon uniquement, au salut de la société, menacée par le délinquant. Or, sans contester le caractère social des nécessaires répressions, il se préoccupe surtout de l'individu à réprimer. C'est pourquoi il est pour l'individualisation de la peine ; il se refuse à voir « quiconque » dans le malheureux qui est amené devant le juge. Ce «quiconque» est pour lui un individu réel, vivant et souffrant, si dangereux soit -il. Le socialisme veut connaître les mobiles de l'acte criminel, savoir s'ils sont de l'individu ou de la société. Si c'est elle la coupable, c'est à elle de s'amender, au lieu de faire porter sa faute par l'individu. £t si c'est l'individu, des moyens éducatifs lé tireront de sa misère morale, où le châtiment n'aurait fait que l'enfoncer davantage. Ici, encore nous voyons le socialisme prolonger la ligne tracée par le libéralisme, et ajouter ce trait à ses déjà nombreux caractères individualistes.

On ne peut contester que la science individualise l'homme plus que la^croyance ne peut le faire, puisquecelleci lui impose ses explications de l'univers et de l'homme, et qu'elle met ainsi des bornes à la liberté d'investigation et d'examen de l'individu. Or, tandis que nombre de libéraux tentent encore d'établir un compromis entre la science et la croyance, le socialisme rejette dans le domaine de Thypothèse toute afiirmation non vérifiée, et

prend nettement parti pour la science contre la croyance. On peut l'en approuver ou l'en blâmer, selon que l'on est pour l'une ou pour l'autre, ou encore que l'on croit à un accord entre elles par la délimitation de leur domaine respectif; mais on doit convenir que l'individualisme socialiste, en cette matière, est plus radical que l'individualisme libéral. Quand, également, il se soustrait à la servitude des coutumes et des préjugés courants, quand il combat ce qu'il considère comme des erreurs d'opinion héréditaires, quand il s'oppose aux brusques engouements d'une démocratie non encore éclairée, quand, seul de tous les partis politiques, il entreprend délibérément la lutte contre l'alcoolisme, quand il invite chacun de ses adhérents à être un individu moral qui se détermine lui-même et non sur des injonctions de 1 inconscient intérieur ou extérieur, le socialisme achève, par cet individualisme moral, d'exprimer tous les traits d'individualisme que l'on ne trouve réunis à un tel degré ni aussi au complet dans le libéralisme.

On peut donc affirmer que le socialisme est un libéralisme d'extrême gauche, poussant jusqu'au bout et sans réserves toutes les conséquences de son individualisme. Alors qu'on voit certains libéraux se prononcer pour l'arbitrage entre les nations et reculer devant le féminisme, d'autres accepter la démocratie mais repousser le droit de l'enfant au nom de la liberté du père, d'autres se refuser à tout compromis entre la croyance et la science et méconnaître la liberté morale, le socialisme n'hésite pas dans son individualisme intégral. Dans le libéralisme, non seulement il y a des catégories de l'individualisme que certains libéraux repoussent, et bien rares sont ceux qui vont jusqu'à l'individualisme intégral ; mais il y a encore des degrés dans l'individualisme, et bien rares sont ceux qui le poussent jusqu'au bout dans chacune de ses directions.

FouRxiiiB. 10

Par quelle contradiction criante le socialisme tournerait-il donc le dos à Tindividualisme en tant que phénomène économique? Gomment une atmosphère si radicalement individualiste pourrait-eUe faire respirer i'air de la servitude? Comment le socialisme économique, s'il est mortel à Tindividualisme, ne s'est-il pas développé flans une atmosphère non individualiste, ou ne s'en est-il pas créé une telle par sa propre émanation ? 11 y a donc lieu de se demander si la propriété sociale ne serait point un phénomène individualiste. Mais, avant d'ahorder la solution de cette question, nous àevons observer que' le socialisme n'est précisément aussi radical dans ses formules individualistes que parce qu'il les rattache toutes étroitement et les subordonne absolument à la solution du problème économique. Ainsi disparait ce qu'il peut y avoir de choquant et d'absurde en apparence dans les affirmations individualistes du socialisme poussées jusqu'à leurs extrêmes conséquences. 11 manifeste donc ainsi qu'il possède une conception synthétique, et j'ajoute réaliste, des phénomènes individualistes; et, en même temps qu'il affirme la solidarité de ces phénomènes entre eux, il les relie au phénomène économique qui, selon lui, peut seul déterminer leur évolution dans le sens de l'individualisme agrandi et complété. Il donne ainsi un fondement réaliste à son individualisme, et le dégage de la métaphysique où se complaisait l'insuffisant et nécessairement timide libéralisme.

Quand il propose sa solution du problème de la propriété, le socialisme n'a pas en effet pour but d'asseoir tous les hommes autour de la même gamelle. Si, par cette solution, il veut assurer à chaque individu la satisfaction de ses besoins matériels, c'est qu'il a constaté que l'individu qui ne peut satisfaire ces besoins n'est pas en état de se réaliser dans la plénitude de sa liberté. Il veut

lisation ne pmi se fwe skk ^arnset pMir la fESBune ^[oi ne possède pas. et foe. Tèanamâfet en cet êcat 4e ëênuement, c'est la lîner à Farèâcniie ^ ses ks<«ïns et à Farbitraiie des ooiiToctïses d*actraL Lu domcr des dioîls que sa panTrelé tourne eoç.iie eOe. c'est Ilsoler daTantage, et, par cof^équcnt. frloisner de la liberté. U xeut donner le pain et llnstradion â toos les enfanK,, léduîre à néant Tarbîtraîre des pères de £unille. liais fl Ta de soi que, si ces mesores ne sont pas liées à la transformation des rapports économiqiifs, on n'aura préparé Tenfant à la libellé intégrale que poor loi laîre plus durement sen* tir sa servitude dès qu'il aura été jeté, seul et pauTie, dans le champ de la lutte pour la TÎe. 11 demande que runlon des sexes repose uniquement sur l'amour; mais il faut pour cela que l'individu ne soit plus contraint par son dénuement à subir une union détestée. 11 propose rindividualisalion du pouvoir politique; mais comment le citoyen qui ne possède pas pourrait-il faire des lois réglant des rapports de propriété auxquels sa pauvreté le rend étranger. Lui demandera-t-on alors de consacrer luimême son infériorité sociale? Il veut faire régner la paix entre les nations, mais comment cela se pourra-t-il si les conflits économiques ne sont pas résolus en harmonie! générale par l'universalisation de la propriété? Ignore-t-od que toutes les guerres modernes et le système colonia) ne sont que des manifestations nationalisées de la lutté pour la conquête du marché universel ? Il veut libéreil rindividu criminel de sa misère mentale et morale; mais^ par la contribution décisive que les Ferri et les Golajanni ont apportée en son nom aux travaux de l'école italienne, il prouve que le crime est, pour une grande part, le produit d'une organisation économique défectueuse. Il affirme que l'individu qui est dans la dépendance d'autrui ne

possède pas sa liberté mentale et morale ; et il le prouve en montrant le médecin forcé pour vivre de se faire le serf d'un marchand de coûteuses préparations pharmaceutiques, et l'ingénieur contraint de tracer des plans ■imaginaires destinés à détrousser le peuple des petits actionnaires.

Donc, si l'individu complet ne peut se réaliser dans le milieu économique actuel et si, au contraire, une transformation des rapports économiques, faisant de chaque individu un propriétaire, permet à l'individualisme intégral de se développer dans toutes les directions oii il tend, de l'aveu même du libéralisme, le socialisme économique n'est pas contraire à l'individualisme. Bien plus, il en est la condition nécessaire. Il nous reste donc à examiner si, en réalisant l'individu complet, tel que le conçoit le libéralisme le plus radical, le socialisme supprime l'individualisme économique ou si, plutôt, il n'achève pas ainsi la liberté de l'individu.

II. — Le terrain étant ainsi déblayé, le socialisme ne trouve plus devant lui qu'une seule opposition théorique : celle de l'économie politique dite libérale. Elle n'est pas à dédaigner, tant s'en faut; car si cette économie politique s'inspire de la métaphysique de l'arbitraire, dont l'insuffisance nous est apparue dans les chapitres précédents, son désir très sincère de réaliser l'individu en tant que personne économique l'a parfois rapproché de la réalité plus que les théoriciens du socialisme n'en veulent convenir. A mon sens, le socialisme n'a pas toujours répondu victorieusement aux objections de l'économie politique, qui est, par ses origines mêmes, un instrument critique. Et c'est précisément sur le problème de la liberté de l'individu que la réfutation socialiste a été d'autant plus faible que la critique économique était le plus vigoureuse. Corn-

nn»iTi]»rAL]saE et soomjsme 149

mettant la même erreur qae le déterminisme dans son conflit avec le libre arbitre, erreur dont nous nous sommes entretenus longuement dans une autre partie de ce trarail, le socialisme a opposé son fatalisme mécanique à Tarbitraire de l'école économique, et, prenant celui-ci pour la liberté, il a nié la liberté et s'en est déclaré Fadversaire. L'économie politique orthodoxe faisait de l'indiTidu, dépouillé d'ailleurs de toutes les conditions qui le réalisent, l'unité économique et sociale réelle. Le socialisme a nié l'individu tel que le présentait l'école ; mais, entraîné par sa logique, il a du même coup subordonné l'individu à la société. Cette subordination était d'ailleurs purement théorique et verbale, puisqu'en même temps le socialisme, nous venons de le voir dans le précédent chapitre, travaillait activement à la réalisation de l'individu dans toutes les manifestations de son activité. 11 n'empêche que le socialisme acceptait d'être opposé à l'individualisme, et mettait une sorte de coquetterie morale à s'identifier avec l'altruisme ; d'autant que cela lui permettait de confondre ensemble l'individualisme et i'égoïsme. Or, une société ne peut pas plus se fonder sur l'altruisme que sur Fégoïsme ; c'était donc un premier et très grave péché contre la science^ Ceux d'entre les théoriciens qui ne le commettaient pas ne tombaient pas moins dans la faute grave de nier la liberté de l'individu et de tout ramener à sa sécurité matérielle assurée par la collectivité. D'une manière comme de l'autre, c'était laisser sans emploi un précieux ressort philosophique ; mais la pratique- venait heureusement à chaque instant, sous la pression des faits, contrarier la théorie et restituer à l'individu toute sa valeur.

Si nul économiste ne peut raisonnablement contester /que l'homme Qst un individu social, et que les utilités générales qui ne peuvent être procurées au public par

150 ESSAI SUR l'indiyiduausme

les particuliers doivent l'être par rÉtat, nul socialiste ne songe de son côté à contester que la société est faite pour Findividu et non l'individu pour la société. Même quand il commet l'erreur de subordonner l'individu à la société* et qu'il le prive de sa liberté, immanente ou acquise, c'est l'intérêt de l'individu que le socialisme a en vue. Pour l'économiste comme pour le socialiste, et ici nous les trouvons pleinement d'accord, la meilleure société est celle où l'individu peut le plus complètement satisfaire ses besoins naturels et acquis. Le socialisme viole-t-il ces principes quand il veut faire l'Etat propriétaire des moyens de production? Oui, certes, si l'Etat est un être immuable, une classe ou un clan qui s'oppose à l'en-; semble des individus et pèse sur eux de tout son poids. Lorsque l'État est le despotisme d'un Pharaon, l'absolutisme d'un Louis XIV, le domaine réservé d'une aristocratie ou d'une bourgeoisie plus ou moins ouvertes aux intelligents, aux audacieux et aux chanceux, l'État et' l'ensemble des individus sont deux choses très différentes.'

Mais en est-il de même si le souverain, qui est l'ensemble' des individus, dépouille l'État de toutes ses attributions oppressives et compressives, et fait de lui l'organe administratif d'une société fondée sur le travail, éclairée par la science? Ce serait friser le paradoxe que de soutenir que les critiques formulées contre l'État par l'immense majorité des particuliers prouvent sa perfection relative. Mais il faut y voir au moins la preuve qu'il se forme dans l'esprit public une conception supérieure du rôle et des fonctions de l'État. Or, en démocratie, ce que l'opinion conçoit, la loi l'exprime et le réalise, dans la mesure toujours relative où le fait se conforme à l'idée.

Mais le socialisme n'a pas le mysticisme de l'État souverain, et il ne voit en lui qu'un moyen de coopération générale aux mains des individus ayant acquis enfin la

UWfWWÊlCàUSMK ET SOCUUSXE iSi

notion de leur propre sourenôneté. Putont où les indi« "vidas peaTent se passer de loi pour se réaliser, le socîalisme ne prétend pas lenr imposer la tutelle ou Taide publique que fournit l'État Mais partout où Taction indi< Tiduelle, même augmentée par l'emploi des eoopérations particulières les plus étendnes, ne suffit pas à réaliser rindiyidu, le socialisme appelle la coopération générale qu'est l'Etat au secours de l'individu. 11 n*a pas davantage le mysticisme de la propriélé sociale. Elle n'est pas pour lui un but, mais un moyen. On ne peut contester que l'inégalité des conditions a pour conséquence directe, inévitable, la subordination de ceux qui ne possèdent pas à ceux qui possèdent. Les rapports sociaux sont nécessairement des coopérations imposées par la nature des choses à tous les individus ; mais les uns coopèrent de leur plein gré, et à grand profit pour eux, tandis que les autres sont contraints de coopérer, sous peine de ne pas manger, et de se contenter du profit que les premiers leur laissent. Celui qui ne possède rien voit fort bien quels rapports le lient à celui qui possède ; mais il ne voit pas, attendu qu'ils existent à peine, les rapports de réciprocité de celui-ci vis-à-vis de lui. Toutes les formes de la coopération lui ont donné la liberté dans les modes divers de l'action; cependant sa liberté est limitée non par son incapacité de vouloir davantage, mais d'agir davantage, précisément parce que le domaine de l'action économique ne lui appartient pas, et qu'il y est un individu . subordonné, à peine existant. Sa liberté politique ne se- ' rait qu'un jouet d'enfant s'il ne l'employait à conquérir sa liberté économique, clé de toutes les autres, s'il ne la faisait servir à contraindre le possédant aux rapports de " réciprocité qu'il lui doit. Or, on conviendra que dépouiller le possédant au profit du non-possédant ne serait pas une solution. Les termes d'inégalité seraient renversés.

152 ESSAI SUR l'inditidualisme

les facteurs de dépendance sans réciprocité seraient in-^ tervertis ; mais on n'aurait réalisé ni l'égalité, ni la coopé* ration complète, c'est-à-dire volontaire et libre. C'est donc sur des rapports d'égalité que la coopération doit être fondée.

L'économie politique ne conteste point que le bien de l'individu soit dans la coopération volontaire, ni que la coopération volontaire repose nécessairement sur des rapports d'égalité. Mais, victime de sa métaphysique de l'arbitraire, elle déclare également libres de réagir l'un contre l'autre, et finalement de contracter ensemble, l'individu qui détient le capital et celui qui ne possède que ses bras. Elle ne considère comme non libres que ceux-là seulement qui ne sont pas laissés à leur propre arbitraire, mais sont soumis à l'arbitraire d'autrui. Mécoanaissani les rapports réels pour ne voir que les rapports juridiques, elle ne laisse que l'esclave en dehors de la coopération volontaire. 11 est certain que la coopération de l'ouvrier est moins contrainte que celle de l'esclave; il est non moins certain que, pour que l'individu soit libre, il faut d'abord qu'il ne soit point esclave. Mais l'absence de contrainte personnelle n'est que la première condition de la liberté. Et si, par l'esclavage, l'individu est sous la dépendance formelle et directe d'un autre individu ; par le salariat, l'homme dépend de l'homme d'une manière implicite et non directe. Mais si l'ouvrier peut se soustraire individuellement au salariat, et l'on sait combien cette chance d'émancipation économique est rare et pré-. Caire, l'esclave peut, lui aussi, racheter sa liberté. 11 y a donc entre la dépendance de l'un et de l'autre une différence de quantité, non de qualité. L'esclave est moins libre que l'ouvrier, mais la liberté de l'ouvrier, c'est la liberté en soi, le décret verbal, la fiction juridique, tout ce qu'on voudra, excepté le pouvoir réel de coopérer \olontairo

Tïï à*>CUULfifilS 153

ment, c'est-à-dire de fonder sa coofer^tioA sur des rwp^ ports d'égalité.

)Iai3 Técole ortliodoxe obéit à iioe Iogîi{iie intime^ qui nous est familière à présent que oous en avons résolu la contradiction apparente. EUe déelare Findiridu libre dès qu'il est rendu à son propre arbitraire, c'est-à-dire sou^ trait aux senrîtodes personneUes ou aux protections de la loi ; mais elle complète sa eooceptivn critique, négative, de la liberté, par une conception étroitement réaliste de la lutte pour l'existence. L'hoomie libre est en concurrence dans le champ économique avec d'autres hommes libres, comme dans l'univers tous les individus de toutes les espèces organisées. L'individu, dans Tespèce, lutte contre les autres individus, et l'espèce contre les espèces. C'est cet. arbitraire général, cet asservissement inconscient aux forces de la nature, que l'école transporte dans le domaine humain, où il existe bien réellement, mais que nous voyons reculer devant la liberté réelle sur les points où la coopération met fin à la lutte. Et voilà pourquoi elle prononce d'un cœur si léger le vœ victis contre les individus qui n'ont pas su ou pu employer leur liberté naturelle dans la concurrence générale.

Pourtant, il est un phénomène naturel et social qui n'a pu échapper à l'observation de l'économie politique. Pour augmenter leurs chances dans la lutte, les individus d'une même espèce s'associent. Les sociétés humaines elles-mêmes sont des coopérations générales, en ce sens qu'elles associent tous les individus dont elles se composent, mais les individus n'y sont solidaires que sur dos points déterminés. L'individu tire précisément sa liberté de cette coopération générale, et sa liberté n'existe que sur les points où, gr&ce à cette coopération, il peut agir. Sur tous les autres points, il est, ou bien livré à son pro« prc arbitraire, ou bien armé d'une volonlé qui no s'ox-

primera en action que lorsque des volontés identiques surgiront et coopéreront avec la sienne. C*est cet arbitraire et cette liberté en devenir que l'économie orthodoxe appelle la liberté. La liberté réelle, qui est le pouvoir, puisqu'elle réunit Faction à la délibération, et qui, je le répète, ne s'exerce et ne se préserve que par la coopération, n'est certainement point inconnue des économistes. Mais comme ils font résider essentiellement la liberté dans l'absence de contrainte, et non dans la coopération, où iJs ne voient qu'un moyen d'accroître la liberté naturelle de l'individu, ils sont forcément portés à méconnaître la valeur essentielle de la coopération. Pour eux, l'individu est libre par lui-même ; plus on le débarrasse des obstacles qui s'opposent à sa liberté naturelle, et plus il est libre. Mais s'il est vrai que nul individu n'est libre si son action est entravée par des obstacles, il n'y a là que la moitié de la vérité, la moitié négative, puis-je dire. L'autre moitié de la vérité, la moitié positive, est que l'individu ne peut agir, conséquemment n'est libre, que par la coopération. La coopération n'augmente donc pas seulement son pouvoir, comme le croit l'école : elle le crée. Et, son pouvoir étant à la mesure de ses rapports conscients avec l'univers, sa liberté est créée, puis achevée, par la coopération.

i L'économie politique demeurée dans l'orthodoxie prétendue libérale fait consister la liberté dans l'abstention de la loi. Elle veut que toute coopération ait la liberté non seulement pour fin, mais pour moyen ; et, en vertu de cette doctrine, elle dénie à la puissance publique le droit d'obliger l'individu à coopérer à réaliser son propre bien, quand bien même la méconnaissance de son bien ferait obstacle à la réalisation du bien des autres individus. Dans la pratique, on le sait, cette doctrine rigide est bien forcée de fléchir. Elle conserve cependant toute sa

rigidité quand il s'agit du phénomène économique fon- '

damental, je veux dire la propriété individuelle. Voyons I

ce qu'elle offrirait de résistance en face de ce phénomène j

ainsi modifié par un pur effet de coopération volontaire : 1

Je suppose pour un instant que le pouvoir d'épargne 1

de îa masse des salariés soit suffisant pour qu'à un mo- ;

ment donné toutes les exploitations particulières, des plus puissantes sociétés aux plus petits ateliers, aient disparu devant lès coopératives de production, de circulation et de consommation. Ces dernières ont conquis tout le domaine économique par le seul jeu de la concurrence, en dehors de toute ingérence de la puissance publique. Le capitaliste s'est trouvé éliminé par elles, tout comme le petit exploitant se trouve éliminé par le capitaliste dès que se substitue la puissance éclairée de la coopération aux efforts aveugles et isolés qui se paralysent mutuellement. Ses trusts ont été brisés par le trust formidable de dix millions de producteurs représentant quarante millions de consommateurs, les coopératives professionnelles et locales s'étant résolues en une coopérative générale qui embrasse toute la production, toute la circulation^ toute la consommation. Le capitaliste et le propriétaire individuel ont disparu devant cette formidable puissance collective. Que sera, dîtes-moi, ce régime économique nouveau, sinon le socialisme, c'est-à-dire le collectivisme ou le communisme? Si ce régime s'est constitué par la libre adhésion des uns, — et aussi par l'écrasement de la puissance économique, collective ou individuelle, des au^ ires, sous l'œil impassible de la puissance publique astreinte à la neutralité par l'a doctrine du laisser-faire, — * que pourront dire les doctrinaires de l'économie politique) Rien du tout. Us devront rester aussi muets et sereins que lorsqu'ils voient, aux États-Unis^ une douzaine de capitalistes constituer un trust pour doubler le prix du

156 ESSAI sua l'individualisme

fer et prélever un imp6t sur soixante millions de consommateurs. Ce n'est donc pas au but même du socialisme que Torthodoxie économique s'oppose ; ce n'est pas à la transformation de la propriété individuelle en propriété collective, mais aux moyens que le socialisme se propose d'employer. Elle peut, certes, déclarer que cette transformation des rapports économiques est impossible, elle peut y voir un obstacle aux progrès ultérieurs de l'acti. vite humaine. Mais si quarante millions d'individus emploient leur liberté individuelle à réaliser l'impossible, et fondent ce système économique ^et social, au nom même de son principe d'abstention absolue de 1 Etat, l'économie politique devra les laisser faire, les laisser passer.

111. — Mais l'économie politique n'est plus tout entière enfermée dans l'école du laisser faire. A sa droite, une école sociale s'est formée, ou plutôt reformée, qui réintègre l'État et son action dans les rapports économiques. De vrai, cette école n'a jamais cessé de subsister; elle est l'expression théorique de toutes les survivances féodales que le régime moderne n'a point encore fait disparaître : et son action pratique est, sur certains. points, dominante même dans les pays où règne le libéralisme verbal, mais non la liberté réelle. Son objet est de conserver à la grande propriété féodale son privilège de fait par le protectionnisme systématisé, c'est-à-dire par un obstacle artificiellement opposé à la coopération économique uniiverselle. Bien qu'anti-individualiste au premier chef^ qu*il s'agisse de l'individualisme verbal des libéraux ou de l'individualisme réel des socialistes, celte école compte un certain nombre de ses membres qui, par souci d'humanité autant que par un intérêt conservateur bien entendu, acceptent et sollicitent l'intervention de TËtat pour la protection effective des travailleurs. Par sa cri-

LIDIVlDtTitLISME ET SOCIALISME 157

tique, l'économie politique pure s'Était limitée aux rapports des choses ; dominé par la pensée morale qui est la nécessaire enveloppe eïtérieure de toute religion, le christianisme social se préoccupe avant tout des rapports des hommes. Non qu'il veuille les égaliser et les libérer dans le contrat. Il a pour cela une trop mauvaise opinion de l'individu humain. Selon lui, les riches et les pauvres ont été également institués pat Dieu. Il n'appartient donc à personne de modilierses décrets. Toutes les puissances établies sont d'autant plus légitimes qu'elles peuvent davantage prouver leur antiquité. Dans le domaine économique, le pauvre est aussi nécessairement soumis au riche que, dans le domaine religieux, le croyant l'est au prêtre et, dans le domaine civil, le sujet au souverain. Mais le souverain doit la justice au sujet, le prêtre la charité au croyant, le patron la nourriture à l'ouvrier. Dans une telle conception de la société, nul n'a de droits, mais tous ont des devoirs; ce qui, en lin de compte, assure à chacun des droits réels, constitués par les devoirs réciproques de chacun. Dans la conception du libéralisme arbitraire, au contraire, tous sont censés avoir des droits, et personne des devoirs ; en sorte que tous luttent contre tous, et ceux qui ne sont armés que de leur droit im^inaire succombent sans avoir pu même songer à se défendre. Ces devoirs, que le christianisme social impose à tous, resteront lettre morte s'ils ne sont inscrits dans la loi. Si l'on n'astreint les patrons à les observer, les ouvriers refuseront le travail, se démoralisei-ont, se révolteront, bref, renoncei-onl également à leurs devoirs, BU grand péril de la société. De celte pensée d'autorité est née, dans les Étals conservateu igislalion sociale proLecIrice de la santé, de et de la vie des ouvriers.

A la gauche de l'école économique ortliodox«

158 ESSiti SUR l'i

■ libérale s'est formée, qui ne compte pas en France de très nombreux adhérents. Tout comme l'école du christianisme social, mais en vertu de principes diamétralement

, opposés, elle voit l'homme dans le producteur et le consommateur. Elle admet également que l'État intervienne dans les rapports économiques, non pour suppriQier 1& concurrence, mais pour la rendre possible et réelle, afin qu'elle épuise tous les bienfaits qui sont en elle. Car, la considérant comme un des plus précieux facteurs du progrès humain, et l'histoire économique ne donne point tort à cette vue, cette école consent à ce que la concurrence disparaisse un jour dans la coopération et s'y achève en concours, mais non qu'une puissance extérieure la vienne détruii'e artiTiciellement avant qu'elle ait terminé son œuvre nécessaire.

L'économie politique officielle accable ces deux écoles dissidentes de ses sarcasmes ; elle les confond également dans le socialisme, auquel elles n'adhèrent ni l'une ni l'autre; mais cela lui permet de se donner te malin plaisir d'accuser celle de droite d'être révolutionnaire et ceUe de gauche d'être réactionnaire. Est-il besoin de démontrer que, bien loin d'être révolutionnaires et socialistes, le « socialisme d'État n et le « christituiisme social a sont également conservateurs et même l'étrogrades. Leur idéal est un salariat perpétuel rendu moins douloureux, moralement et matériellement, par des lois de protection et de prévoyance, par la reconstitution des antiques corporationsoili l'individu serait parqué, isolé du monde extérieur, subordonné à sa communauté professionnelle et religieuse, aussi complètement que l'artisan du moyen âge. Cette conception n'a rien de commun avec la libération complète de l'individu que se propose le socialisme, et ' dont sa formule économique est à la fois le moyen et la sanction. L'intenentionnisme de gauche peut-il étrecon-

jfondu avec cet interyentionnisme conservateur, autrement ,que par un jeu de l'esprit ? Il est évident que si, dés que rÉtat apparaît, le socialisme commence, tout interventionnisme peut être à volonté qualifié de socialisme, même quand il s'agit des corvées par lesquelles furent édifiées les pyramides, ou de conservatisme, même quand il s'agit de limiter l'arbitraire patronal par l'institution des conseils de travail.

Mais laissons cette querelle futile et voyons si l'interventionnisme pur, c'est-à-dire progressif, qui est, selon moi, l'économie sociale véritable, déterministe et non plus fataliste, libérale et non plus libre arbitraire, scientifique et non plus scolastique, diffère essentiellement du socialisme. Tout en le délimitant soigneusement, cette «cole n'isole pas le phénomène économique des autres phénomènes de l'activité humaine, et, par le concours qu'elle demande pour lui à la puissance publique, elle relie les coopérations économiques à la coopération générale. On sait, d'une part, avec quel soin jaloux L'économie orthodoxe, cristallisée dans l'observation passive du phénomène économique, isole soigneusement - celui-ci de tout le reste de l'univers. D'autre part, on n'ignore plus que le socialisme se fonde sur la solidarité d'évolution de tous les phénomènes sociaux dans le sens du plus grand développement de l'individu, par une coopération plus multiple et plus étendue. Sur ce point, le socialisme et l'interventionnisme sont d'accord.

Us sont donc d'accord quand, par la loi, l'interventionnisme tire l'individu de son néant économique et le dote d'un commencement de liberté qui n'est pas sans influence, il s'en faut, sui' les autres formes de libération sans lesquelles il n'est point un individu complet. En reconnaissant que l'individu peut employer sa liberté civique à créer sa liberté économique, l'école interven-

160 ESSAI SUR l'inditidualisme

tionniste est certainement plus individualiste que Técole abstentionniste, puisque celle-ci ne s'inquiète point de ce que devient la liberté de Tindividu dans les arbitraires rapports des choses. Aussi, est-il facile au socialisme d'opposer son individualisme réel à l'arbitraire de l'économie politique orthodoxe, surtout en se fondant sur ce principe nécessaire que la liberté est un produit de la coopé-^ ration. 11 lui serait plus difficile, pour ne pas dire impossible, de ne pas entrer en composition et en accord avec l'interventionnisme, qui voit également dans U loi, non une limitation du prétendu droit naturel de l'individu,^ mais le moyen même de créer sa liberté. Le socialisme se trouve donc ici en face d'une critique plus avisée, car" elle n'est plus purement négative. Il pouvait nier la li-' berté en soi, dont l'économie politique orthodoxe affublait dérisoirement l'individu, après l'avoir dépouillé de tous les moyens de réaliser sa liberté ; il ne peut, sans se contredire, nier la liberté réelle dont Tinterventionnisme se fait le champion, et qu'à défaut de tout autre moyen de coopération, celui-ci demande à l'État de constituer.

Le socialisme et l'interventionnisme diffèrent quand se! pose entre eux la question de la propriété. Le premier tend à la socialiser, et le second proteste contre la socialisation. Mais comme ils sont tous deux d'accord pour reconnaître que l'État peut procurer au public les utilités générales que les individus ne peuvent lui procurer, leur opposition n'est ni fondamentale ni irréductible. En acceptant que les moyens de transport en commun et d'éclairage public, par exemple, soient, non plus des monopoles de fait aux mains de particuliers, mais des services publics aux mains de l'État et des^ communes, l'interventionnisme est plus près du socialisme que de l'économie orthodoxe; surtout lorsqu'il va jusqu'à pro-

IXlMTIDrALBME ET SOCULBXE 161

poser que cerlaîns services publics : postes et télégraphes, travaux publics, grandes administrations de TËtat, soient remis à des particuliers. D'autre pari, nous avons vu plus haut que l'économie politique orthodoxe n'aurait aucun moyen doctrinal de s'opposer à la socialisation de tout le domaine économique si. en dehors de toute ingérence de TEtat, tels étaient la volonté et le pouvoir de dix millions de producteurs et de quarante millions de consommateurs. Môme, si une minorité puissante de ce< producteurs et de ces consommateurs formait par sa ma<se un bloc qui rendit impossible toute résistance par les seuls moyens de la concurrence, l'école abstentionniste ne pourrait pas protester contre cette suppression de la concurrence par la concurrence elle-même. Évidemment, Imterventionnisme ne serait pas plus fondé à protester, mais il n'aurait pas, comme l'économie orthodoxe, l'humiliation de voir son principe périr par sa propre appUcation généralisée. L'interventionnisme, en effet, ne se résigne pas à la suppression de la concurrence lorsqu'elle est opérée par le trust mettant fin au combat économique et asservissant les consommateurs aux maîtres du marché ; mais il accepte sans protester que la concurrence di^araisse dans la coopération volontaire qui, au lieu d'asservir, émancipe tous ceux qui y participent. 31. Charles Gide va même jusqu'à prévoir que la suppression de la concurrence aura pour effet un arrêt de l'esprit d'invention et du perfectionnement industriel. 11 ne s'en émeut pas outre mesure, sans doute parce que cet économiste, qui est un philosophe, compte sur les ressorts nouveaux qui joueront spontanément dans une société où toutes les formes de la lutte se seront résolues en coopération, et où nul individu ne pourra plus même songer à opposer son intérêt à celui des autres.

Un fait récent, partiel et local il est vrai, mais véritable-

ment topique, parait donner raison à cet optimisme. Depuis un an, soixante ouvriers typographes de l'imprimerie nationale sont organisés en commandite. Ils se distribuent entre eux les tâches que doit accomplir Téquipe et s'en partagent le salaire, non au prorata de l'effort individuel, mais à part égale pour tous. Ces ouvriers ne sont pas tous d'égale valeur. Il était donc à craindre que les forts et les habiles ^'éliminassent les autres, tout au moins ne récriminassent contre eux. G!est le contraire qui s'est produit ; les forts et les habiles ont aidé les autres, et l'équipe a pu, cette année, lors de la discussion du budget, recevoir les félicitations publiques du ministre qui s'était, l'an dernier, opposé à l'expérience et n'avait cédé que devant un vote formel de la Chambre.

Jusqu'à présent le socialisme, sans repousser l'action spontanée des coopérations particulières, a demandé ses solutions à l'État. De son côté, l'interventionnisme fait des coopérations particulières le principal facteur de libération de l'individu, et il ne demande le secours de l'État que lorsqu'elles sont impuissantes à réaliser seules la liberté de l'individu. C'est donc, entre les deux écoles, quant aux moyens de créer la liberté économique de l'individu, une question de mesure, plutôt que de principes opposés. Quand, par l'action de l'État, l'interventionnisme réglemente la concurrence, il n'entend pjis renverser les rapports de dépendance et placer ceux qui possèdent beaucoup, et sont la minorité, sous la dépendance de ceux qui possèdent peu ou point, et sont la majorité. Son but est que les seconds puissent établir avec les premiers des rapports d'interdépendance sans lesquels toute concurrence est illusoire, et toute coopération volontaire impossible. Si, donc, l'action spontanée des coopérations particulières peut entrer en concurrence avec les puissances économiques de fait, et

I!«DrVlDUALISME ET SOCIAUSME 163

finalement les réduire et se les annexer, Tinterventionnisme n'appellera point la puissance publique au secours de celles-ci. Leur disparition, en effet, ne causera aucun dommage à la liberté : seul l'arbitraire en souffrira, et comme cet arbitraire n'assurait l'ind^endance des salariants qu'au prix de la dépendance des salariés, l'interventionnisme n'aura nullement pitié de lui, puisque sa disparition assure la réalité du contrat. On voit donc que, s'il considère la concurrence comme un moyen de progrès, et finalement de liberté individuelle, c'est à la condition qu'elle soit réelle, et non purement juridique et verbale, et qu'ainsi elle soit bien pour l'individu un moyen de liberté économique. Quand, sous le nom de concurrence libre, les forts écrasent les faibles sans que ceux-ci puissent seulement songer à résister, l'interventionnisme appelle la loi à leur secours pour constituer en réalité le phénomène de concurrence. Avant toute chose, il veut réaliser l'individualisme économique. Si Teffort spontané des individus, si les coopérations particulières y suffisent, la loi doit s'abstenir. Sinon, elle doit intervenir et apporter à la liberté le secours de la coopération générale qu'est l'État.

J'ai insisté peut-être un peu longuement sur ce caractère essentiel de l'interventionnisme, parce qu'il permel de rechercher si, nulle opposition de principe ne séparant l'interventionnisme du socialisme, il serait possible de les accorder sur leur opposition de fin, touchant la socialisation de la propriété. Nul ne conteste, même dans l'école orthodoxe, que, par la mobilisation de la pro^ priété, l'individu est plus réellement et plus complètement propriétaire. Or, qu'est-ce que la mobilisation de la propriété? C'en est la socialisation, tout simplement. Elle se réalise dans son signe pour donner à chacun de ceux qui y participent la jouissance de son produit ; mai9

164 ESSAI SUR L'mDlVIDUALISME

ce signe individualisé, ce titre de co-propriété, s'il fait de chaque possédant le maître absolu de sa part de produit, ne lui donne aucun droit sur la propriété qui n'appartienne également à ses coopérants. Le caractère fondamental de la propriété mobilisée, c'est l'indivision du fonds et l'individualisation du titre. Et s'est précisément par cette individualisation du titre que l'individu se libère des servitudes de la propriété pour n'en recueillir, grâce à la coopération, que les avantages. Ce titre, le socialisme demande à l'État qu'il l'assure à tous les individus sans exception. L'interventionnisme ne demande à l'État que de mettre chaque individu à même de se le procurer par son propre effort. La contradiction entre le socialisme et l'interventionnisme n'est donc pas insoluble. Mais, avant d'en aborder la solution^ il nous faut enten- ^ dre l'objection capitale de l'économie politique orthodoxe. Si nous parvenons à la réduire, nous marcherons sur un terrain plus assuré.

Les individus, dit-elle, sont libres de coopérer de la manière la plus étendue et la plus universelle, à la condition qu ils ne feront point servir la puissance publique à leurs lins. Il ne faut pas qu'un seul individu soit contraint à coopérer. N'y eût-il dans l'État qu'un seul individu qui subit cette contrainte, la liberté serait violée dans la personne de cet individu. Si tous les individus ont un droit sur eux-mêmes, et peuvent l'exercer aux fins d'une coopération générale, ils n'en ont aucun sur l'individu qui refuse de coopérer avec eux. Voilà l'objection dans toute sa force. Elle parait, à première vue, irréfutable. Elle semble reposer sur un principe de dix)it public incontesté, et sans lequel, le droit individuel disparaitrait sous l'arbitraire. Elle emprunte l'aspect d'une protestation de l'individu contre la raison d'État et le salut public, de la coopération volontaire et du refus non

moins volontaire de coopération contre la coopération obligatoire. Voyons ce qu'il en est réellement.

Observons tout d'abord que l'école orthodoxe se préoccupe fort peu de ce que devient la concurrence quand des concurrents victorieux la suppriment et imposent leur loi au marché; elle se préoccupe bien moins encore des concurrents que leur défaite a chassés du marché. Constatant avec une sérénité inaltérable que le monopole de fait est irréalisable dans la durée et dans l'espace, elle estime que la loi ne doit point chercher à réprimer les trusts. Certes, ils ne réussissent jamais à monopoliser absolument ni pour toujours, mais n'est-ce point trop déjà qu'ils soient assez étendus et d'une durée assez longue pour User arbitrairement les prix à leur profit! Leur monopole lie fait reste à l'état d'ébauche momentanée, mais il n'en accumule pas moins les ruines et n'en fausse pas moins te jeu de la libre concurrence. Ceux qui demeurent éciasés sous ces ruines ne présentent aucun intérêt, puisque, selon la métaphysique de l'école, quand ils ont tout perdu, il leur reste leur liberté. Ils eu prolitent parfois pour recourir au suicide. Hais l'économie orthodo«e, si intransigeante sur le principe de l'abstention de l'État, proteste-t-elle contre les monopoles de fait et de droit constitués par une concession de la puissance publique, tels les chemins de fer? Uuî, mais voici comment : elle voudrait que l'État renonçât aux droits que lui donne cette concession. Ce ne serait pas le monopole, dit-elle; des particuliers pourraient entrer en concurrence avec les compagnies existantes, en créant des lignes ferrées parallèles aux leui-s. Lea docteurs économiques ont la pla' sanlerie un peu lourde. Accorde rai t«n, en elîet, & ce concurrents éventuels les bénélices de l'expi-opriatio pour cause d'utilité publique ? SI ouï, ces concurrents n pourraient, tout comme leurs prédécesseurs, naUœ qu

166 ESSAI SUR L'l?IDrVIDUALISME

par le consentement de TËtat. Sinon, ils seraient d*abord en état d*infériorîté vis-à-vis des compagnies en possession, et ensuite ils pourraient se heurter aux prétentions exorbitantes des propriétaires de terrains et être contraints de renoncer à la concurrence avant même d'avoir achevé leurs plans.

Mais Féconomie politique orthodoxe ne proteste pas contre le principe de l'expropriation pour cause d'utilité publique. Et pourquoi ne proteste-t-elle pas ? Parce qu'il ne porte en définitive aucune atteinte au principe delà propriété privée, tout exproprié ayantdroit à une juste indemnité ? Mais qu'est-ce que la juste indemnité ? Gela a un sens au point de vue juridique, mais n'en a aucun au point de vue économique. Ou, plutôt, la juste indemnité est une violation flagrante de la loi économique fondamentale de l'offre et de la demande. Pierre a un chc^mp, Jacques veut le lui acheter, Pierre n'a pas envie de le vendre. C'est ici l'acheteur qui court après le vendeur. Celui-ci va profiter de l'aubaine. Eh bien, pas du tout. L'État intervient entre l'acheteur et le vendeur, et fixe la juste indemnité. Je sais bien que cette indemnité dépasse toujours la valeur réelle de la chose vendue. Mais je sais aussi que, si TÊlat n'était pas intervenu, Pierre aurait pu faire fonctionner bien plus à son avantage la loi de l'offre et de la demande. Voilà donc un cas très fréquent, où la volonté d'un seul ne peut pas, sur le terrain même de la propriété, s'opposer à la volonté publi/)ue ; et il est assez complètement caractéristique pour que je n'aie pas besoin d'en rechercher d'autres.

Je le retiens, même, ce cas, pour en épuiser toute la vertu. Supposons que, au lieu d'être contraint par l'Etat de céder son terrain contre indemnité, Pierre l'ait vu réduire au dixième de sa valeur et de son rendement par l'acquisition de tous les tetrains qui l'entourent et

inDITIDUjtLISHE ET SOCULtSME 167

par leur mise en valeur entre les mtùns de concurrents habiles et heureux. Pour ne pas mourir de faim sur son terrain déprécié par cette concurrence, Pierre n'a plus qu'une chose àfaire: le céder au dixième de sa voleur à ses concurrents. S'il s'avise de se plaindre et de protester, le docteur économique lui remontrera qu'il a subi la loi delà concurrence et que, s'il était le vainqueur, il ne la trouverait point mauvaise. S'il crie à la spoliation pooravoirdû céder pour dix mille francs ce qui lui en coula cent mille, le docteur, lui dira qu'il a subi la loi de l'offre et de la demande, et s'en ira porter se^ félicitations h l'heureux acquéreur du teiTain. Mais, en partant, il lui lancera ireniquement cet argument de l'école : Vous étiez libre de ne pas vendre.

Si l'État ne payait à Pierre que la moitié de la valeur de son terrain, l'économie politique tout entière crierait à la spoliation, et elle ne serait pas seule à crier. Mais quand il crée un monopole, il indemnise largement les particuliers auxquels il se substitue. Quand il supprime des intermé.diajres qui tenaient leur existence de sa permission, tels que les tenanciers de bureaux de placement, il leur donne un délai pendant lequel ils pourront récupérer près de deux fois la valeur marchande de leur fonds. Toujours il indemnise, toujours, au nom du public, il donne à l'individu l'équivalent de ce qui lui est enlevé par le public. Lorsqu'il ï aspoliation , ce n'est donc pasde l'Étal qu'elle vient, mais des particuliers. Et, lorsque le vaincu de la lutte pour la vie en appelle à la justice des hommes contre son vainqueur, son spoliateur, l'économie orthodoxe lui ferme la bouche au nom de la justice des choses. Et c'est, en eff un douloureux asservissement des hommes aux chosi

Lorsque l'État intervient dans les rapports des homir pour assurer leur pouvoir de coopération économique sociale et, par conséquent, pour assurer leur liberté, c

lèse-t-il ? La minorité qui n'a pas consenti à ce décret,' fût-elie d'un seul individu ? Mais quel moyen de liberté rÉtat, c'est-à-dire la majorité, enlève-t-il à cette minorité, fût-elle de deux millions d'individus ? 11 pourvoit, au contraire, à la liberté de la majorité et de la minorité, car son décret n'excepte aucun des individus dont se compose la société.

Lorsqu'il donne aux rafflneurs des primes de sortie sur le sucre, primes dont les cultivateurs et les ouvriers ne profitent qu'indirectement et en raison inverse de leurs besoins, on comprend que l'école proteste ; car, dans ce cas, l'État oblige tous les individus sans exception à coopérer au bien d'une minorité déjà pourvue. Ici, on le voit faire comme il est dit dans TÉvangile : donner à ceux qui ont, et 6ter à ceux qui n'ont point. Mais lorsque, même à la majorité d'une voix, il crée par la loi des moyens de liberté, non pour la majorité, mais pour tous, il ne lèse personne; sinon les individus qui profitaient de Tabsence de liberté réelle, c'est-à-dire de l'abstention de la loi, pour se développer arbitrairement et tenir les autres individus dans une dépendance économique qui est la négation même de toute liberté.

IV. — En ne se limitant pas à l'observation des rapports de choses et, de plus, en observant les rapports des individus avec les choses, l'école interventionniste est nécessairement plus à portée que l'école orthodoxe de connaître les phénomènes économiques dans leur réalité objective. Elle est donc à celle-ci ce que la biologie est à la chimie, c'est-à-dire à un degré scientifique général plus élevé. Si un chimiste voulait faire de la biologie avec le seul secours de sa science particulière, il ferait de l'alchimie, et non de la biologie. Les rapports des choses étant inséparables des rapports humains dans le

INDIVIDUALISME ET SOOALISME 169

domaine économique, il va de soi que celui qui connaît les premiers et les seconds est plus près de la science réelle que celui qui ne connaît que les premiers et méconnaît les seconds, puisqu'il interprète ceux-ci au nom d'une philosophie qui s'évanouit au contact des faits. £n refusant ^e considérer la liberté comme un phénomène immanent à l'individu, et en faisant d'elle un produit de la coopération sociale, l'interventionnisme s'éclaire d'une vérité philosophique qui le soustrait au fatalisme de l'arbitraire. Or, c'est ce fatalisme de l'arbitraire qui a jusqu'à présent caractérisé l'économie politique, et fait de ses adeptes des statisticiens qui calculent beaucoup mieux qu'ils ne raisonnent. 11 est donc évident que, philosophiquement et scientifiquement, l'école interventionniste nous permet de nous rendre un compte plus exact des phénomènes économiques et de leurs rapports avec l'ensemble des phénomènes sociaux. Elle nous met ainsi à même de les utiliser aux fins de l'individu, qui sont son bien propre poursuivi et réalisé par la liberté. C'est donc bien elle qui est la science économique. Si le socialisme s'opposait à elle, s'il contredisait ses principes et méprisait ses méthodes, il serait une conception arbitraire de l'esprit que l'on pourrait rêver d'autant plus magnifique qu'elle serait moins réalisable. La science économique n'a donc pas à se plier au socialisme, tandis que le socialisme ne peut être que s'il est une application pratique conforme aux données de la science économique.

Quand le socialisme constate que la mobilisation de la propriété aux mains de ceux qui la détiennent constitue véritablement une socialisation capitaliste ; quand il constate la supériorité économique et sociale de ce mode d appropriation sur la propriété immobilière personnelle qui attache l'individu à la chose; quand il constate que toute propriété tend à se mobiliser et à entrer dans le

170 ESSAI SUR l'individuaushe

régime delà coopération capitaliste, — il fait des constatations rigoureusement scientifiques. Sort-il de la science, tombe -t-il dans Tutopie, lorsque, du phénomène de la socialisation capitaliste, il dégage le phénomène ultérieur de la socialisation universelle de la propriété? Non, si les principes et les méthodes de la science économique inspirent et dirigent son action.

L'économie politique orthodoxe, répétons-le, observidt les phénomènes de la production et de la distribution des richesses, non pas comme des phénomènes organiques de rapports d'individus et de choses, mais comme des phénomènes mécaniques ^e rapports de choses dans lesquels l'individu prétendu libre n'apparaissait que pour subir leur fatalité. Complétée et vivifiée par la théorie de l'interventionnisme, répétons-le au risque de lasser le lecteur, la science économique ne sépare pas les hommes des choses; car c'est pour les hommes que les choses sont faites. Dans une conception véritablement scientifique, les choses ne doivent donc pas seulement être envisagées en elles-mêmes et dans leurs rapports réciproques, mais dans leurs actions et réactions sur les hommes. Plus les hommes utilisent les rapports des choses, plus ils se subordonnent les choses, et plus ils sont libres. Aussi, pénétrée de ce principe, la science économique réelle donnet-elle le pas au phénomène de consommation^ et par conséquent de distribution, sur le phénomène de production. Pour les métaphysiciens de l'économie politique, l'homme était avant tout un individu qui produit ; pour la science économique, l'homme est avant tout un individu qui consomme. Tous les hommes, en effet, sont des consommateurs ; tandis que tous les hommes ne sont pas des producteurs. Le primitif consomme ce que la nature produit spontanément ; le rentier consomme le produit d'un travail antérieur, que le travail actuel de son voisin

mÊKvmv^usÊK cr socialisk: 171

n^rodoit; le prodncleiir oansomiDe pendant doose, ipiinze on Tingl ans aérant de produire, ^ quand il produit c'est pour oonsomm»*. La oansonmatioii est donc au oommencement et à la fin de toute production. Il e^ donc légitime, nécessaire, conforme à la science que^ l^açant le problème de la consommation au premier plsn, le socialisaie redKRfae le meiUenr moTen d'assurer Im

I>ans la coopération privée à base capitalise, <ia>lle soit ou non sous le régime d'appropriation personnelle, le problème n'est rés<du que pour les îndiyidns qui y sont incorporés, mais il Test <» ne peut plus in^alement. Ceux qui coopèrent librement actionnaires ou patrons^ prélèvent la part du lion ; et ceux qui coopèrent par contrainte, les salariés, ont le reste du produit. Les premiers ont même été libres de participer ou non à la création du produit : tandis que les seconds n'ont part à la distribution que s'ils ont coopéré par leurs bras et leur cerveau, et c'est assez dire que, pour eux, le problème n'est pas résolu. La solution socialiste a pour but de faire participer è la consommation ceux-là seulement qui ont coopéré à la production, et de donnw à l'individu un pouvoir de consommation à la mesure de son pouvoir de production. Cette solution n'est évidemment possible qu'en rendant tous les consommateurs, c'est-à-dire tous les individus sans exception, propriétaires des moyens de production. Ici, le socialisme ne fait pas de la science, mais de rapplica-* tion. Mais, si, dans cette application, il ne viole aucun des principes de la science économique et s'il se conforme aux méthodes scientifiques, il demeure irréprochable.

Or, que dit la science économique? Tout produit natf d'une coopération ; la coopération volontaire est la seule coopération complète ; la coopération n'est pas volontaire, et par conséquent est incomplète, lorsqu'un individu eftt

172 ESSAI SUR l'itiditidualisme

«soumis à Tarbitraire économique d'un autre individu ; la loi, acte de coopération générale, est le moyen de réaliser la liberté économique de Findividu ; la liberté de l'individu est en raison de sa coopération aux modes multiples de Factivité humaine et de son pouvoir sur les choses. Le socialisme est donc fondé par la science économique à chercher dans la propriété sociale, dans la coopération économique directe de tous les individus, la solution du problème de la consommation.

Mais si, dans son aspiration à la propriété sociale, le socialisme ne viole aucun des principes fondamentaux de la science économique, en agira-t-il de mêifte avec les méthodes scientifîques lorsqu'il passera de la pensée à l'action ? Va-t-il se passer de l'observation et méconnaître l'expérience? S'il croit que la volonté de l'individu en tant que citoyen suffît à le rendre apte à réaliser sa liberté économique, il ferme les yeux à l'observation. Ne voit-on pas journellement des ouvriers refuser le bénéfice de lois faites pour eux, et s'entendre avec leur patron pour les violer? S'il croit qu'il suffit de remettre tous les moyens de production aux mains de l'État pour que celui-ci devienne, par sa propre vertu, un administrateur économique idéal, il ferme encore les yeux à l'observation. L'État n'est-il pas aujourd'hui encore le fabricant qui produit à plus grands frais? Si, niant que la concurrence est un moteur de progrès économique, il ajoute à cette faute contre l'observation une expérience hasardeuse en substituant arbitrairement le concours à la concurrence, il sera encore en flagrant délit d'inobservation des méthodes scientifiques. Enfin il ajoutera, à ces ' fautes contre la science et ses méthodes, un crime contre le principe même qu'il affirme, s'il donne à la coopération économique générale par le moyen de l'État un caractère d'obligation qui contraigne l'individu, au lieu de le libérer.

Il faut Favouer en toute sincérité : jusqu'à ces derniers temps, le socialisme a paru méconnaître les méthodes scientiûques et son propre principe. 11 s'est présenté comme un acte de la puissance publique s'exerçanl indistinctement sur tous les moyens de production et de répartition. Soit qu'il ajournât son règne au moment où les coopérations capitalistes auront, par leur concurrence victorieuse et destructive des vieilles formes de production, fait disparaître les exploitations dirigées par des particuliers isolés; soitqu'iJ prétendît incorporer simultanément à la coopération générale par l'État, et les grandes coopérations capitalistes et les myriades de menus domaines de la multiple activité économique actuelle, — c'était toujours la solution unique et simple qu'il mettait en avant : la conquête des pouvoirs publics. Dans le premier cas, il présentait sa solution comme le terme fatal de l'évolution capitaliste, et subordonnait étroitement et passivement les rapports des individus aux rapports des choses. 11 faisait dépendre l'émancipation des travailleurs non de leur aptitude à diriger la production, mais de la transformation du matériel de production. Dans le second cas, comme d'ailleurs dans le premier, le socialisme comptait trop sur l'Etat, et pas assez sur l'individu. Dans l'un comme dans l'autre cas, il prenait un caractère de contrainte qui n'est pas dans son principe ni dans son but, et que, par conséquent, on ne doit trouver à aucun degré dans ses moyens.

Mais le socialisme comptait des économistes parmi ses adhérents. Us ne pouvaient demeurer sourds aux critiques et aux avertissements de la science. Témoin des impulsions données en ce sens par mon regretté maître et ami Benoit Malon, je dois cet hommage à sa mémoire aujourd'hui que, par les travaux des Dcrnstein, des Lavroff et des Graziadei, par l'effort patient et ordonné du

174 ESSAI SUR L*IMDIVIOUALISME

socialisme belge, par l'adhésion de la majorité des àocialistes français aux « méthodes nouvelles », le socialisme ne méconnaît plus son propre principe ni les procédés de la science économique. Aujourd'hui, le socialisme est forcé de se préciser comme but et comme moyens. 11 est tenu de ne plus présenter la socialisation universelle comme un but, mais comme un moyen. Il lui faut affirmer son but, qui «est d'émanciper l'individu économique pour que Ji'individu social se réalise. 11 lui faut, enfin, se préoccuper de justifier scientifiquement l'emploi de ses moyens particuliers, de montrer leur concordance à former le moyen final, qui est la socialisation de la propriété, et à mener au but, qui est la libération de l'individu.

Pour restituer à l'individu toute sa valeur, trop méconnue jusqu'à ce temps, le socialisme doit se rappeler qu'il est individualiste par son origine et par toute son ambiance non économique. £n affirmant l'individu où il n'était pas, l'économisme classique a trop facilement poussé le socialisme à nier à la fois cet individu inexistant et l'individu réel. Le meilleur moyen de rendre à l'individu sa valeur comme facteur et comme but du socialisme, c'est de lui donner à réaliser le socialisme. Pour cela, il faut cesser de croire mystiquement qu'un acte de la puissance publique, réunlt-il l'unanimité des votes des citoyens, peut suffire à transformer la propriété individuelle en propriété sociale, cette propriété individuelle fût-elle déjà socialisée à demi par sa mobilisation. Ces votes, en effet, peuvent n'être pas des votes éclairés. Je veux dire que les citoyens peuvent vouloir un nouveau statut économique et en même temps ne pas se rendre compte de la possibilité ou de l'impossibilité de cette transformation. Us peuvent même la rendre impossible, non qu'elle ne soit désirable et possible, du fait même de leur inaptitude à être eux-mêmes l'État qui la réalisera. Si, dans

I11MTIDUAUSME ET SOOAUSIIE 175

ces conditions, leur Tote décrète la transformation économique, eQe se fera donc en dehors et an-dessus d'eux, |Mur leurs mains mais non par leur cerveau, certainement pour eux mais non par eux. Il leur faudra alors accepter des directions, subir des contraintes jusqu'à ce qu'ils soient en état de faire leurs affaires autrement que par délégation. Et si, trouvant la place bonne ou se trompant de bonne foi sur Tinaptitude de la c masse compacte », les administrateurs publics font durer infiniment la période d'initiation, n'y aura-t-il pas des impatiences, des révoltes, des réactions? Voilà donc la coopération sociale fondée sur la contrainte et livrée aux votes hostiles, aux abstentions découragées de ceux qui auront cherché leur liberté dans la révolution et n'y auront trouvé que la contrainte. Si la nation veut s'organiser sur le type disciplinaire du régiment, si elle consent à la « dictature de classe » encore demandée par quelques rares socialistes attardés dans le jacobinisme social, si elle accepte de se remettre passivement aux mains de quelques milliers d'hommes dont chacun de>Ta avoir simplement du génie, le collectivisme ou le communisme est possible dès aujourd'hui. 11 suffit de présenter ainsi le problème pour prouver qu'il est insoluble de cette manière.

Le socialisme doit donc faire appel à l'individu, lui dire : Je ne te libère pas; libère-toi toi-même, par moi, qui ne suis pas ton but, mais ton moyen. Conquiers l'Etat, par l'établissement de la démocratie complète qui le subordonne à l'ensemble des individus. Si, par ton ignorance, tu le laisses aller en d'autres mains que les tiennes, si tu abdiques, même tacitement et par négligeance, une parcelle de ta souveraineté, l'État, qui fut la chose d'une classe, deviendra la chose d'une coterie. 11 sera alors l'instrument d'oppression contre lequel tu fis trois révolutions victorieuses, et que tu n'as pas encore

176 ESSAI SUR L*INBIVIDqALISUE

conquis. Tu dois donc le tenir et surveiller d'autant plus étroitement que tu lui auras confié de plus grands intérêts. £t dans ceux que tu lui confies, tes intérêts économiques, il n'y va pas moins que de ton pain quotidien, ta ' vie même. Que tu te désintéresses, à la rigueur, de la guerre de Chine, si ton fils n'est pas soldat et si elle ne te coûte que quelques centimes supplémentaires sur la feuille du percepteur, cela se comprend : tu n'as guère que l'ongle du petit doigt engagé dans cette affaire. Ici, c'est tout ton corps qui est engagé. Si tu ne diriges pas la machine, elle passera en d'autres mains, qui travailleront pour elles, contre toi. Si tu la diriges mal, elle t'éclatera entre les mains, et bien heureux seras-tu de rappeler le mécanicien bourgeois et capitaliste ; à moins que tu ne préfères périr d'inanition.

C'est l'évidence même, en effet, que l'Etat doit être d'autant plus subordonné à l'individu que celui-ci s'en sera davantage remis à lui de tâches pour l'accomplissement desquelles l'initiative privée serait insuffisante, même au moyen des coopérations les plus étendues. £t ce rôle de factotum de l'individu, l'Etat ne peut le remplir avec fidélité que si l'individu l'a en même temps dépouillé de tous les caractères d'autorité et de contrainte qui furent exclusivement les siens à l'origine et qui, tous« sans exception, doivent faire place à des caractères d'util tilité publique pour le bien de chaque individu, sans exception. Mais il est des utilités publiques d'ordre local et régional qui ne pourront être fournies par l'État. Comme elles n'ont ni ne peuvent avoir pour objet de procurer un profit à ceux qui les assurent, mais à ceux qui en ont besoin, il est nécessaire que ceux-ci se les assurent à eux-mêmes. Les communes, les départements, m toute autre division territoriale plus rationnelle que le département, auront donc à se procurer eux-mêmes

ces utilités générales, affermées ou concédées aujourd'hui à des coopérations capitalistes privées. 11 y a là un champ vaste, fertile, infiniment varié, exceptionnellement propre aux expérimentations sans péril et à l'éducation pratique de tous les citoyens. Mais, sans s'exagérer jusqu'au découragement l'ampleur et la variété de leurs tâches, on se rend compte des qualités qu'il leur faudra acquérir et du soin qu'ils devront apporter à la gestion d'intérêts publics devenus réellement les leurs propres. S'il veut que le socialisme soit un jour une réalité, chaque citoyen doit donc s'appliquer à l'être le plus complètement possible dans l'État, la région et la commune. Il faut que disparaisse le politicien qui s'étourdit de verbiage, le client politique qui loue systématiquement son homme et son parti, et dénigre systématiquement quiconque n'est pas son homme et de son parti, et que surgisse l'administrateur éventuel, le contrôleur permanent de la chose publique, devenue la sienne dans toute la réalité de l'expression.

Est-ce tout ce que le socialisme doit demander, ou plutôt donner, à l'individu? Ce serait peu, car il ne faut pas perdre de vue que, pour ne parler que de la France, le domaine économique non préparé à la socialisation générale par la socialisation particulière qu*est la mobilisation de la propriété, est deux fois plus étendu et infiniment plus varié que le domaine de la coopération capitaliste achevée. 11 appartient donc à l'initiative individuelle, sans distinction entre propriétaires et salariés, de faire surgir des coopérations volontaires du chaos des menus intérêts particuliers. Elle devra résoudre en concours large et éclairé les infinitésimales et aveugles concurrences, qui font payer le moindre progrès matériel d'une infinité de régressions morales. Le jour où tous les consommateurs seront organisés par U coopération, ils ne seront pas seu- .

FouAKiÈui:. 1^

178 BSSAi SDR l'individualisme

lement les maîtres du marché, Us seroat eux-mêmes le marché. L'État doit aider au développement de la coopération volontaire, puisqu'en agissant ainsi, il ne prive nul individu de sa liberté, bien au contraire. Car ce n'est pas priver un individu de sa liberté que de supprimer l'arbitraire au moyen duquel il privait lui-même de liberté l'individu; c'est simplement le faire rentrer dans le droit commun, et remplacer son arbitraire par une liberté organique dont il peut user comme les autres individus. Mais si l'individu soustrait par la loi à l'arbitraire d'autrui ne sait pas vouloir sa liberté çt demeure sous son propre arbitraire, il est inutile qu'il demande rien à l'État. Les libertés que l'État lui donnerait se changeraient en chaînes dans ses mains. N'a-t-on pas vu des esclaves refuser la liberté, faute de la connaître? La loi peut donc susciter notre liberté, mais il faut au moins que nous la recevions comme un bienfait, et non comme une contrainte.

La concurrence ne peut réellement disparaître et se résoudre en concours que dans la coopération volontaire. Tant que l'État n'est pas réellement un moyen de coopération générale volontaire, il ne supprime la concurrence que pour faire régner le monopole; attendu que, dans ces conditions, il est aux mains d'une classe ou d'une catégorie d'individus. Mais il est déjà des points sur lesquels l'État devient unipoyen de coopération volontaire; il va sans dire que, sur ces points, il peut résoudre la concurrence en concours, et à plus forte raison ôter au monopole tous les caractères qui font d'une chose publique la chose de quelques particuliers, pour en faire réellement une chose publique. Aussi, n'y a-t-il aucun inconvénient pour le progrès économique, au contraire, à ce que, transformant le monopole de la banque en un service public direct et réel, l'État supprime en même

temps les banques particulières par la concurrence victorieuse que leur fera son organe de crédit. Fonctionnant uniquement au profit de ceux qui y recourent, et ne siibordonnant plus ce profit au profit de ceux qui le mettent en mouvement, le crédit nationalisé n'est plus un monopole, mrais un service public réel.

EiT^ocialisant la propriété par la coopération volontaire, née des initiatives privées, et par PËtat, devenu lui-même le moyen de la coopération volontaire générale, le socialisme se conforme donc à la fois à son propre principe et aux méthodes de la science économique. Il est donc la formule même, dsuds tous les modes de Faction humaine, de rindividualisme social, et, seul, il peut réaliser complètement Tindividu.

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