‹ Essai sur l'individualismeChapitre 4 sur 6 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Ma tâche achevée, un scrupule me vient : Ai -je servi la cause de la liberté? £t si je Tai bien réellement servie, ne lui ai-je point sacrifié celle du socialisme? N'ai-je point concilié des contradictoires pour le repos de mon esprit, acquis au socialisme dès les premières années de mon existence d'homme et conquis à la liberté à mesure que j'observais davantage l'individu social ? Mais non : Les clameurs qui retentissent au moment où j'achève ces pages me prouvent que je ne me suis pas trompé tout à fait. Cette liberté verbale, contre laquelle j'ai élevé ma protestation, c'est en son nom et sous son égide que se sont levés pour le combat contre la liberté réçlle les partisans de l'autorité traditionnelle, les hommes d'instinct et de croyance. Et parmi ceux qui sont pour la liberté, la raison et la science, j'en vois un trop grand nombre qui hésitent à prendre parti. Us semblent frappés de la stupeur qui paralysa les Carthaginois lorsque le rebelle Mathô se fut emparé du voile sacré de la déesse, et en eut protégé ses épaules d'esclave. Il était donc nécessaire d'en finir avec .. cette superstition, d'arracher à l'arbitraire son masque de liberté et de le montrer tel qu'il est.

Dans ce conflit entre la société civile et les puissances religieuses qui prétendent se la subordonner, des esprits éclairés ont subi la tyrannie des mots. Un peu moins de

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paresse les eût libérés, une simple réflexion qae suggère le plus ordinaire bon sens les eût rendus à leur devoir. S'ils veulent s'épargner la peine de lire ce petit livre, écrit cependant pour eux, qu'ils posent le problème dans ses données véritables et tangibles, sans finasseries juridiques, sans réminiscences scolastiques, et ils se rendront compte que même un enfant de six ans ne pourrait pas hésiter sur la solution : Deux cent mille individus qui ne sont pas libres, et ne veulent pas que nous le soyons, prétendent que la liberté consiste à les laisser maîtres d'amener quarante millions d'individus à renoncer à leur liberté.

D'avoir ainsi posé le problème, et il ne peut l'être autrement, car les ordres religieux ne prétendent pas à l'hégémonie pour nous donner des libertés qu'ils considèrent comme nuisibles à l'individu et à la société, je me sens rassuré. Dans son essence et dans son but, c'est bien la liberté que j'ai eue en vue ; et ce qui emprunte son nom n'est autre que l'arbitraire. Dans ses moyens, la volonté née de la connaissance et réalisée par. l'action, la coopération volontaire substituée à la coopération obligatoire, c'est bien la liberté que j'ai aperçue se réalisant à mesure que disparaissait l'arbitraire; et j'ai pleine conscience de n'avoir pas emprunté à l'arbitraire ses paoyens pour en dégager la liber lé.

Assurément, les chemins par lesquels j'ai conduit le lecteur étaient connus de lui, et je pense bien n'en avoir point parcouru un seul qui n'ait été frayé par la philosophie et par la science. Mais, ces chemins, personne n'y p€LSsait; nul ne semblait se douter qu'ils mènent à la liberté : les uns, parce qu'ils croyaient l'avoir trouvée en eux-mêmes, à l'état de faculté immanente ; les autres, parce qu'ils croyaient qu'elle n'était nulle part. Et les premiers allaient à la servitude en affirmant la liberté, tandis que les seconds allaient à la liberté en la niant.

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Mais, si je crois fermement avoir servi la liberté et rempli la première moitié de ma t&che, ai-je la même certitude quant au socialisme, et suis-je bien assuré de n'avoir point sacrifié à mon culte d'aujourd'hui mon culte d'hier et de toujours ? Si je crois avoir bien réellement aperçu et déterminé les conditions dans lesquelles l'individu se réalise et constitue sa liberté, la coopération universelle qu'est par définition le socialisme est-elle bien le milieu propre à maintenir et à développer ces conditions ? En fondant le socialisme sur la coopération volontaire, n'ai-je point faussé la conception socialiste pour l'accorder quand même à l'individualisme ? Et, en faisant de l'État le principal instrument de la coopération générale, n'ai-je point, d'autre part, subordonné l'individu à la collectivité et, ainsi, manqué mon but, qui était de démontrer que l'individu le plus libre est celui qui coopère le plus dans la plénitude de sa liberté? Pour me prouver que, dans ma recherche de la liberté, je n'ai pas abandonné la proie pour l'ombre, les événements politiques du moment sont venus à point me fournir l'illustration de l'exemple, nécessaire à toute démonstration théorique. Mais pour faire la preuve que le socialisme, acte de volonté et de liberté, agit bien dans le sens de la libération de l'individu, quel exemple invoquerai-je ?

Nous n'avons qu'à ouvrir les oreilles à une autre clameur, et qui nous arrive du même camp où s'organise le combat contre la liberté de l'esprit humain. Les mêmes qui réclament la liberté d'asservir les intelligences pro> testent contre toute loi qui tend à libérer les bras. Et nous pouvons entendre chaque jour de furieuses dénonciations contre la tyrannie syndicale. Le syndicat essaiet-il de limiter l'arbitraire patronal ? D tyrannise le patron. Et nul de ceux qui prônent la liberté de la concurrence et la fatalité de l'offre et de la demande n'aperçoit que la

force mivrièic cm|4ote les armes nalurdles de récoDOinie poUUqœ wtfcodose dans U lotie pour la vie cootre U force palraoale. Le syndicat essaie-t-Ll de défeDdre la ■■ liberté de ses membres contre rarbilraire des ouMers ûolés qui ne cot^tèreot pas à son «enrre ? Il tyrannise le$ ouvriers qui en loat partie, el plus encore ceoi qui n'en foat point partie. Il est CNtaîn que, si les actes des syndicats GenlcBt la lyrannie, ou simpleiomt la contrai nie, le flocialiâme, tvrwuiique dans ses moyens actaels. le se» bien davantage quand it ne trouvera plus devant lui aucune résistance.

Voyons donc ce qu'est le syndicat. Il est, cela est incontestable, une coopératioD volMitaire qui réunit les membres d'une proleœion pour leur assurer des avantages que cbar4in d'eux ne pourrait obtenir. par son propre effort isolé. Celle coopération n'est fermée à aucun membre de la [M^fessian, el, quand un syndicat impose à ses adhérents des disciplines que tous les membresde U profession ne peuvent accepter, il est immédiatement puni de cette faute contre la liberté par la concurrence que lui suscitent, en créant un autre syndicat, les individua qui ont une notion plus exacte et plus complète de Ift liberté. L'ouvrier trouve ainsi, dans l'un et dans l'autre syndicat, U force multipliée qu'il cherche dans la coopération, et une liberté individuelle à la mesure de sa conception de la liberté. Même si l'unité de syndicat était obligatoire, et elle ne l'est pas, le syndiqué ne serait point, d'ailleurs, plus tyrannisé par le syndicat que ne l'est l'actionnaire dans l'assemblée générale où il a vo'~ déUbérative. L'économie politique orthodoxe ne s'e jamais avisée de prolester contre la tyrannie de ces co péralioDS capitalistes. Pourtant, eUe le pourrait avec pli de raison que lorsqu'elle proteste contre la tyrannie syi dicale: dans toute coopération capitaliste, le pouvo

délibérant est mesuré au nombre d'actions que possède chaque participant; le possesseur d'une action n'a qu'une voix au chapitre, tandis que le possesseur de mille actions dispose d'un pouvoir délibérant mille fois plus grand.' Même, dans certaines grandes compagnies, il faut posséder de dix à cinquante actions pour exercer le pouvoir délibérant, de cinq cents à mille pour être éligible aux fonctions d'administrateur. Dans le syndicat, chaque individu a sa voix et, sauf de nécessaires conditions de stage, est éligible aux fonctions administratives. La liberté du pouvoir délibérant est donc, dans le syndicat, fondée sur l'égalité de tous les membres. Chacun y peut, par sa volonté librement exprimée, librement communiquée^ susciter des volontés identiques et orienter l'action commune dans le sens qu'il croit le plus favorable au bien de chacun, indissolublement lié au bien de tous.

Évidemment, dans le syndicat comme dans toute coo-f pération volontaire, la volonté de la majorité est la loi pour l'unanimité. Mais, dans la coopération obligatoire, la volonté d'un seul sufiit à faire la loi. Et en l'absence de coopération, il n'y a pas de loi du tout, donc pas de liberté^ mais l'arbitraire de chacun. 11 faut donc bien considérer d'une part que Ja liberté est un phénomène relatif, et qu'elle s'accroît à la mesure du pouvoir que l'individu acquiert par sa coopération éclairée et volontaire avec les autres individus ; d'autre part, il est évident que si la minorité, dans toute coopération, doit subir la loi faite par la majorité, nul obstacle de fait, organique et insurmontable, ne s'oppose à ce qu'elle devienne la majorité. Si ce qu'elle veut est véritablement conforme au bien de tous et de chacun, elle sera un jour majorilé. La liberté,, en ell'et, n'est pas le produit d'une génération spontanée; mais, dès qu'elle s'est formulée à l'état de volonté, elle tend à se réaliser par l'action commune avec une force»

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irrésistible. On peut nier cela ; mais aloi^ il faut nier également que Taspiration constante de l'individu vers son propre bien soit génératrice de ses progrès dans la > connaissance et dans l'action, c'est-à-dire nier l'histoire ' même de l'humanité. Si la minorité, au contraire, est ignorante et tend à l'arbitraire au lieu de tendre à la ^ liberté, elle diminuera en nombre, pour disparaître finalement, à mesure que les membres dont elle se compose sauront mieux discerner les véritables conditions de leur bien propre.

D'ailleurs, si incomplète que soit la liberté dans les coopérations volontaires dont la majorité de leurs membres ne tendent pas vers leur bien propre avec la précision que donne la volonté éclairée par la connaissance, on ne peut contester qu'elle soit incomparablement plus grande pour chacun des coopérants que pour l'individu isolé. Quand, donc, celui-ci, méconnaissant son propre bien, demeure insoucieux de sa liberté et refuse de la créer par la coopération syndicale, que fait-il ? L'économie politique orthodoxe nous dit qu'il use d'un droit absolu^ résultant de sa liberté naturelle. Acceptons pour un instant cette thèse. Mais il va de soi que, si nous en accordons le bénéfice à l'individu isolé, nous ne pouvons le refuser aux individus qui coopèrent, puisqu'ils ne coopèrent que pour être mieux armés dans la lutte pour l'existence, qui est aussi un des phénomènes chers à l'école, et dont elle proclame à chaque instant la nécessité et la légitimité. Si ^ l'isolé s'oppose à la coopération, et dans la bataille économique il n'y a pas de neutres, il entre en concurrence avec elle, son inaction paralyse les efforts qu'elle fai^; leur droit naturel s'oppose donc, et il est légitime autant que nécessaire que le plus faible succombe. Or, le plus faible, c'est toujours l'isolé. Il ne peut y avoir deux poids et deux mesures: quand une coopération capitaliste détruit

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une entreprise individuelle en n'employant que les moyens naturels de la concurrence, Téconomie orthodoxe estime cette élimination de l'isolé conforme aux lois de la lutte pour l'existence. Puisqu'elle nç voit point là, au nom de son principe, trace de tyrannie capitaliste, au nom de quel principe se permet-elle de crier à la tyrannie syndicale quand les associations ouvrières éliminent les isolés du champ de la concurrence ?

Mais ce n'est pas ainsi que la question se pose pour nous, et nous n'avons employé les arguments de l'école que pour démontrer qu'elle n'est pas fondée à accuser le syndicat de tyranniser les ouvriers qui n'en font pas par^ tie. Nous devons être plus exigeants et, nous plaçant sur notre terrain, le terrain de la liberté réelle, nous devons voir si vraiment la liberté de l'individu isolé est supprimée par la force collective du syndicat. Nous pouvons tout d'abord répondre qu'on ne supprime pas ce qui n'existe pas. En effet, l'ouvrier qui refuse de faire partie du syndicat, de la coopération volontaire qui est Tunique moyen par lequel il se réalise comme individu économique, ne fait pas acte de liberté. 11 demeurp sous son propre arbitraire. Ensuite, il renforce l'arbitraire de celui sous la dépendance duquel il se trouve. Dans le conflit d'intérêts entre le salariat et le patronat, tout salarié qui ne coopère pas à l'effort concerté du salariat augmente, en effet, la force de résistance du patronat. L'ouvrier isolé qui refuse les moyens de sa liberté économique ne se fait donc pas seulement défaut à lui-même, il fait défaut à ceux

qui se sont unis pour assurer leur bien et le sien même. Ou, alors, la liberté est dans l'individu isolé; et plus il est seul et désarmé, plus il est libre. Or, tout nous crie le^ contraire.

Aussi, lorsque je constate que les isolés, livrés à leur propre arbitraire, sont la force inerte qui s'oppose à la

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laire. C'est avec eux et par eux, fussent-ils encore aujourd'hui une minorité infime perdue dans l'immense troupeau inconscient de la « majorité compacte », que nous opposerons à Tégoïsme aveugle et arbitraire des isolés la liberté consciente des solidaires, — l'Individualisme social.

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