‹ Essai sur l'individualismeChapitre 2 sur 7 · HOLY REDEEMER LIBRARY, WINDSOR · texte numérisé non relu

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— Avènement d'une république vraiment démocratique qui réalise la participation la plus active possible de chaque citoyen aux affaires publiques ; limitation du rôle du gouvernement à la sauvegarde des droits de tous ; garanties sérieuses (en particulier par la limitation mutuelle des pouvoirs) contre les empiétements toujours à craindre de l'exécutif; suffrage universel, uninominal et à deux degrés, uninominal pour rapprocher l'élu de l'électeur, à deux degrés dans le but « de constater l'existence de l'aristocratie naturelle et d'en ordonner, d'en légitimer faction > ; établissement du système pénal sur la base des deux idées de répression et de réparation, à l'exclusion de toute idée d'expiation et en laissant même au second plan la préoccupation de moraliser le coupable ; suppression de la peine de mort ;

— Application rigoureuse aux relations internationales des règles de la justice, qui veut f autoexposé par la Science de la morale est apparu plus tard à Renouvier comme un minimum et que, dans la Philosophie analytique de l'Histoire et le Personnalisme, il est revenu au point de vue plus spécifiquement socialiste du Manuel Républicain, faisant moins de crédit à la liberté, élargissant le rôle de l'Etat (qui, par exemple, devra subventionner les associations de production) . Il a expliqué cette évolution en disant qu'il avait été vivement frappé « du danger que fait courir à la civilisation la trop faible volonté des classes dirigeantes d'entrer dans la voie des réformes économiques sérieuses » (Phil. Anal, de tHist.,t. IV, p 625).

nomie des Etats comme celle des individus ; prohibition absolue des guerres coloniales et soi-disant civilisatrices ; lutte contre la guerre (parfois nécessaire cependant) et cela moins encore par la généralisation des traités d arbitrage, trop souvent inefficaces, que par la diffusion des idées de paix et de justice qui c< ont à faire la conquête du monde » :

Tel est, dans ses grandes lignes, le programme de réformes morales, politiques et sociales que Renouvier propose, dans la Science de la morale , aux démocraties modernes. Nous en avons signalé les lacunes et les insuffisances principales en relevant ce qui nous a paru être les erreurs théoriques de Renouvier : car ces choses se tiennent, et ce n'est pas en morale, à coup sûr, qu'il peut être question d'une théorie pure, abstraite de toute préoccupation pragmatique. On nous permettra d'insister seulement ici sur deux caractères frappants de ce programme : son jacobinisme, son socialisme.

Jacobin, Renouvier l'est à bien des égards. Il l'est par son dogmatisme social, par sa foi facile aux principes a priori et abstraits, par son dédain des réalités de fait et des forces inconscientes. II l'est par sa conception un peu simpliste de la souveraineté populaire, très défiante à l'égard du pouvoir exécutif, exagérément confiante peut-être dans la volonté législatrice de la masse même inor-

ganisée. Il l'est par son souci et son intelligence médiocres de la tradition, son attitude de réformateur sur table rase. Il l'est par son incompréhension totale du catholicisme, ses jugements plus que sévères sur le moyen-âge chrétien, sa représentation idyllique de l'antiquité païenne. Il l'est enfin et surtout par son obstination à poser les problèmes sociaux en fonction des deux seules données de l'individu et de l'Etat, son refus d'envisager les droits et réalités intermédiaires, le caractère étatiste et centralisateur à outrance (i)desa politique.

Et certes il ne s'agit pas ici de défendre des idées auxquelles s'oppose assez nettement tout ce que nous avons déjà dit. La société est, comme nous-mêmes, un faisceau psycho-physiologique infiniment complexe qui ne se laisse pas manier comme un concept. Sa conduite ne relève pas de la seule raison pure et ne saurait non plus être

(1) Cette épithète s'applique même au programme de « décentralisation » que Renouvier présentait dans son étude sur le Gouvernement direct (i85i)et que M. Roger Picard résume en ces termes très exacts et très significatifs : « L'action sociale doit se faire par l'Etat et par la commune ; il n'est pas besoin d'intermédiaire entre eux, car ils ne pourraient que nuire à un système démocratique ; l'unité, la centralisation nationale est satisfaite par l'Etat ; la vie sociale élémentaire libre et autonome se réalise dans la commune » (R. Picard, La Philosophie sociale de Renouvier, p. 149).

rapportée à un centre unique. 11 y a en elle comme dans l'individu une hiérarchie nécessaire d'autorités et d'activités, sans laquelle sa vie ne pourrait avoir à la fois la souplesse et la cohérence, la richesse et l'unité qui importentégalementetsanslesquelles, par conséquent, elle oscillerait sans cesse de l'anarchie au césarisme, et du césarisme à l'anarchie. Sans aucun doute, la famille, la commune, la province reconstituée, les groupements professionnels, diverses associations d'intérêt public ou privé sont appelés à recueillir une part considérable de la tâche et des droits usurpés de longue date par l'Etat. Dans la mesure où il lui a été permis de se réaliser, l'œuvre jacobine nous est apparue comme un paradoxe, une chose contre nature. D'autres paradoxes ont vécu. Mais celui-là était trop violent pour une époque d'aussi impitoyable critique. Il est condamné, il se meurt.

Il se meurt, disons-nous, et c'est aussi bien pourquoi l'on ne nous verra pas nous attarder à une réfutation désormais inutile. Bien plutôt nous permettra- t-on de le défendre contre certaines exagérations inverses, dangereuses elles aussi, et de chercher à dégager, à définir l'âme de vérité qui nous a paru toujours vivre en lui. Lorsque la mort est venue frapper quelque rude lutteur, on voit ses adversaires eux-mêmes s'incliner devant sa tombe : on ne se souvient plus, il n'est plus question que du bien qu'il avait pu faire et des

services qu'il avait rendus. Nous demandons de pouvoir témoigner à une idée morte la même respectueuse indulgence.

L'heure est, pour les théoriciens du moins, à la décentralisation et au fédéralisme. On annonce un fédéralisme intégral, à la fois administratif et corporatif, où les groupements professionnels ne seraient plus considérés comme de simples associations libres d'intérêt privé, mais exerceraient une véritable souveraineté économique, devenant des institutions d'ordre public (i). On propose défaire passer les fonctions actuelles de l'Etat aux mains « des groupements syndicalistes fortement intégrés, fédérés par profession et ayant une représentation politique assurant une forte limitation au pouvoir des gouvernants », les services publics eux-mêmes étant « exécutés et dirigés par des corporations de fonctionnaires, responsables de leurs fautes à l'égard des particuliers et placés sous le contrôle et la surveillance des gouvernants (2) ». On rêve de voir la loi remplacée par des conventions libres entre ces divers groupements et le Parlement lui-même exproprié à leur profit de la plupart de ses attributions, déjà fortement enta-

(1) J . Paul-Boncour, Le fédéralisme économique, 1900.

(2) Duguit, Le droit social, le droit individuel et la transformation de VEtat, p. 147-148, 1909.

mées par le Conseil d'Etat ou la Cour de cassation (i).

Ce sont là des idées d'avenir. Nous nous plaisons aux horizons nouveaux et si larges qu'elles découvrent. Nous aimons à reconnaître d'ailleurs que sous la forme qu'elles ont reçue de leurs représentants les plus autorisés, M. Paul-Boncour ou M. Duguit par exemple, elles ne soulèvent guère que des objections de détail ou extérieures. M. Paul-Boncour, pour ne parler que de lui, insiste sur la subordination des groupements professionnels à la souveraineté de l'Etat. L'intervention de celui-ci sera toujours nécessaire, dit-il, pour fixer leur constitution,pour réprimer l'exercice illégal deleur souveraineté(par exemple la violence), pour empêcherqu'elle ne s'étende abusivement à des individus étrangers au groupe et pour assurer la liberté individuelle des membres du groupe lui-même. Par celui-là du moinsle danger a été vu. Mais comment ne pas crier au paradoxe quand on lit ailleurs, par exemple, cette définition du pouvoir central de l'avenir : « Bureaucratie restreinte dont l'unique fonction sera de centraliser les renseignements fournis par les fédérations professionnelles, en vue de leurs discussions, elle ne sera guère qu'un office de renseignements

(i) Maxime Leroy, Les transformations de la puissance publique, 1907. La loi. Essai sur la théorie de r autorité dans la démocratie, 1908.

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de ia production, un bureau d'enregistrement sous la direction immédiate des congrès confédéraux. Tout ce qui est décision, prévision, initiative, véritable travail, restera l'œuvre des producteurs eux-mêmes (i). » Est-ce vraiment sur cette bureaucratie impuissante que l'on compte pour résoudre les conflits, apaiser les antagonismes que le développement même d'un particularisme quelconque ne peut manquer de multiplier? Nous avons vu hier deux départements français se dresser l'un contre l'autre, avec la dernière brutalité, pour une question d'intitulé d'étiquette sur une bouteille de vin. Nous avons vu des fonctionnaires réclamer le droit de traiter en bénéfice la fonction dont ils ont reçu la charge et s'indigner que cette prétention rencontre obstacle. Croit-on que ces faits sont propres à « 1 État régalien » et doivent disparaître avec lui ? Ce serait une étrange illusion. Organiser les intérêts particuliers et leur accorder une représentation quelconque, c'est leur faire prendre conscience de leur opposition, les rendre plus exigeants, leur fournir des armes, mettre en péril par conséquent l'unité du corps social. Ce n'est pas à dire que les intérêts particuliers n'aient pas droit à une organisation et à une représentation autonomes. Mais c'est à dire que ce droit ne

(i) Maxime Leroy, Les transformations de la puissance publique, p. 279.

peut être reconnu sans le contrepoids d'un pouvoir central extrêmement fort, très bien armé, lui aussi, et dont les décisions arbitrales, rendues au nom de la collectivité entière et exprimant, en même temps que ses intérêts supérieurs, son idéal général de justice, puissent s'imposer avec une efficacité souveraine. D'autant que les questions strictement « particulières » sont infiniment plus rares qu'on ne pense. Si exagérément centralisée qu'on la dise et qu'elle soit réellement, la France moderne n'a pu toujours défendre contre les intérêts particuliers l'unité nécessaire de son outillage économique : on s'en aperçoit, par exemple, à l'absurde multiplicité de nos ports. Et à ce point de vue le fédéralisme professionnel peut devenir plus dangereux encore que le régionalisme. Ce n'est pas en leur nom propre et sous leur seule responsabilité que les instituteurs enseignent, c'est au nom des parents sous le contrôle de l'Etat ; l'école n'est pas la chose du maître, c'est le maître qui est le desservant de l'école. Evidemment encore ce n'est pas pour leur propre compte que les percepteurs perçoivent l'impôt, que les cheminots exploitent les voies ferrées. Autant donc il est juste que les associations de ces fonctionnaires ou de ces agents décident librement de toutes les questions politiquement indifférentes d'organisation intérieure, autant il importe que le but et le résultat de leur activité professionnelle ne soient pas laissés à leur seule

initiative. C'est à la nation elle-même, représentée politiquement, qu'il appartient de fixer le caractère et le rôle de l'enseignement public, la quotité de l'impôt, la configuration générale du réseau des chemins de fer — comme d'ailleurs de résoudre toutes les questions d'intérêt général que l'industrie privée soulève elle aussi ; témoins par exemple les lois, décrets ou arrêtés qui réglementent l'exercice de la médecine, de la pharmacie, des industries insalubres, etc. Ce sont là des vérités de toujours. Pour les faire triompher, il faut que le pouvoir central soit, et soit un pouvoir. Et cela a encore une conséquence : c'est qu'il y a au moins certaines catégories d'individus auxquels le syndicalisme intégral ne saurait s'appliquer, à savoir tous ceux qui concourent, dans l'intérêt général, à l'application de la loi : juges qui l'interprètent, administrateurs qui l'appliquent, soldats et représentants de l'autorité qui forcent son exécution.

Nos pères avaient donc raison de vouloir leur république «une et indivisible». Dans la mesure où il est l'affirmation du droit supérieur de la nation à l'existence et à l'indépendance, de la primauté des intérêts généraux et de la subordination des particuliers, de la souveraineté enfin de la volonté nationale exprimée par un pouvoir central fort et énergique; le jacobinisme nous paraît répondre à un besoin permanent de notre vie sociale. Aussi

bien ne pouvons-nous pas nous associer à toutes les critiques dont cette idée de souveraineté nationale et populaire est plus spécialement l'objet aujourd'hui. On perd bien son temps, notamment, quand on objecte que le peuple peut se tromper et que sa volonté arbitraire ne saurait faire droit contre le droit. Car on entend bien qu'il ne s'agit pas pour nous de défendre les sophismes de Rousseau sur l'infaillibilité de la volonté générale. Aucun pouvoir humain ne peut prétendre à l'infaillibilité et toute la question est précisément de savoir qui donc, dans la faillibilité commune, sera chargé de dire le droit. Or l'histoire ne montre pas que les gouvernements personnels y aient plus d'aptitude que les gouvernements d'opinion. Et ceux-ci gardent l'inappréciable avantage de faire, du sujet, un citoyen .

u En France, écrit un théoricien syndicaliste distingué, M. Edouard Berth, la notion d'Etat a subi dans la conscience ouvrière le déclic formidable que Ton sait. Il s'est produit cette chose énorme, cet événement de portée incalculable, la mort de cet être fantastique, prodigieux, qui a tenu dans l'histoire une place si colossale... l'Etat est mort (i). » Nous le croyons en effet de cette superstructure sociale, de cet échafaudage savant de prérogatives, d'irresponsabilités et d'immunités gouvernemen-

(i) Mouvement socialiste, octobre 1907, p. 314.

taies qui n'ont survécu dans les démocraties modernes que pour y faire survivre aussi, au profit des gouvernants, toulesles servitudes delà monarchie. Et nous nous en réjouissons. Mais comment se réjouir aussi de ce qui, par delà l'Etat « régalien » ou «jacobin », a pu atteindre lasouveraineté nationale elle-même?

Jacobin , Renouvier nous est apparu aussi comme socialiste. Certains s'étonneront de l'épithète et contesteront l'usage que nous en faisons ici. Individualiste déterminé, diront-ils, comment peut-il être qualifié en même temps de socialiste ? Et sans doute auraient-ils raison s'il n'existait pas d'autre socialisme que le collectivisme autoritaire et matérialiste des disciples de Marx. Mais, étant donné l'usage très large quia été fait du mot, nous pensons qu'on peut appeler socialisme toute doctrine qui tend à la suppression de l'ordre économique actuel pour une égalisation des fortunes et des ressources, et ne croit pas que l'initiative individuelle suffise à réaliser ce but. En ce sens-là, l'individualisme de Renouvier est aussi un socialisme . Son mérite c'est précisément d'avoir aperçu, sous l'opposition des mots, la solidarité des idées. Et s'il a péché sur ce point, c'est par timidité.

Théoriquement, la manière dont il opère le rattachement est des plus intéressantes. Il ne condamne pas le régime économique actuel, ainsi que Marx, au nom d'une loi historique nécessaire,

comme s'il n'y avait pas, au-dessus des faits, une règle déraison et de justice, il ne le condamne pas non plus au nom d'un principe abstrait comme ceux-ci « à chacun selon son travail » ou « à chacun selon ses besoins », principes qui risquent de paraître trop indéterminés et dont on peut se demander d'ailleurs si l'état de guerre en comporte une réalisation quelconque. 11 le condamne, d'un point de vue à la fois rationnel et historique, au nom d'une double contradiction à laquelle ce régime aboutit en fait avec lui-même et avec l'idéal. Outre qu'elle constitue « une méthode historique de progrès social dont f efficacité est prouvée par l'expérience », la propriété est pour l'individu une garantie nécessaire de sécurité et de liberté, un moyen de réaliser l'essentiel de ses fins propres sans dépendre d'autrui. La question ne peut être de la supprimer ni d'en chercher un équivalent, mais de l'assurer à tous. Mais voici bien la difficulté. ïl est de la nature de la propriété de tendre fatalement à l'accumulation de la richesse en de certaines mains. Une propriété, en effet, ce n'est pas seulement un objet de jouissance, mais un instrument de travail. Or une loi naturelle veut que le travail laisse toujours un profit, « un excédent qui est l'essence du revenu net et l'élément réel de la richesse, après que le travailleur a fait les prélèvements qui représentent sa propre subsistance, comptée au plus bas, et les frais (au fond une autre part de travail et de subsistance)

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nécessaires pour entretenir ou réparer l'instrument » (i). Une preuve suffisante en est dans le développement constant de la richesse et de l'épargne, parallèle à l'augmentation également constante de la population. De cet excédent, que fera le propriétaire ? Tout ce qu'on peut lui demander c'est de ne pas le laisser improductif. Il travaillera donc, il produira, il acquerra. Par là même, il diminuera la part éventuelle des autres. Si l'on réfléchit que la somme des biens utilisables n'est pas illimitée, que le nombre des mains à remplir augmente sans cesse, au contraire, il ne faut pas s'étonner de voir assez vite « toutes choses à l'état d'occupation et de revendication » et tous les nouveaux venus condamnés à l'indigence. A ce moment l'institution s'est retournée contre sa fin. La garantie est devenue un monopole, la propriété des uns a dépossédé les autres. Telle est l'antinomie que le régime économique actuel porte en lui et qu'il faut trouver pourtant le moyen de résoudre. Le programme de réalisations pratiques que propose Renouvier dans ce but ne peut pas, à certains égards, ne pas nous paraître vieilli. Il serait d'une grande imprudence de présenter l'impôt comme un instrument de transformation sociale, quand nous avons tant de peine déjà à le faire accepter comme prime d'assurances ou paiement de

(i) Science de la morale, t. II, p. 60.

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service fait. Si la progressivité s'est introduite dans l'impôt direct, c'est bien timidement, et pour rétablir la proportionnalité globale compromise par la progressivité à rebours des impôts indirects. Une revendication, toute platonique par la force des choses, du droit au travail, n'avance pas d'un pas la solution du problème pratique. La coopération de production, du moins isolée, n'a pas donné jusqu'ici de grandes preuves de vitalité. Mais nous sommes dans un domaine où il n'est peut-être permis de faire fi d'aucune hypothèse. Nous sommes sûrs aujourd'hui qu'une transformation sociale se fera,et nous en savons le sens, mais non les moyens, qui nous échappent. Il ne faut fermer aucune voie à une évolution encore aussi incertaine de sa marche. Bien plutôt pourrait-on reprocher à Renouvier de n'en avoir pas encore assez ouvert. La commandite, les actions de travail (accordées bien entendu aux collectivités ouvrières et non à quelques privilégiés) sont des formes sociales appelées peutêtre à quelque avenir, et il y aurait lieu d'en tenir compte aujourd'hui. A la date où il écrivait, Renouvier fut plus qu'excusable de n'y avoir point songé. L'étonnement principal, pour la postérité, sera qu'il n'ait aucunement prévu l'extraordinaire développement que devait prendre le mouvement syndical, et son action prépondérante dans la réalisation de cette république économique qu'il tend doublement à instaurer : du dehors, en fournissant à

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l'atelier libre de la coopération des capitaux, une clientèle et de la vie ; du dedans, en établissant progressivement dans f atelier capitaliste lui-même un régime de discussion et d'égalité.

A l'analyse, le socialisme de Renouvier se présente comme un syncrétisme. A Louis Blanc il doit l'idée du droit au travail ; à Proudhon il a emprunté celle du crédit social par une banque d'Etat, en même temps qu'il s'inspirait directement de ses critiques du système actuel, des bénéfices du commerce en particulier ; avec Fourier enfin, en qui il a montré « le plus modéré, le plus juste et le plus pratique des socialistes », il s'accorde pour mettre dans l'association libre ses plus solides espérances et pour pousser au plus haut point le souci de la liberté individuelle. Par sa triple préoccupation de n'être ni utopiste, ni autoritaire, ni communiste, par son analyse rigoureuse de l'antinomie de la propriété accordée aux uns et refusée aux autres, il garde pourtant une originalité certaine et mérite de retenir l'attention. Avouons que, sur un point, la pensée du maître reste bien indécise et flottante : c'est à savoir quand il s'agit du fondement, de la nature et des limites de l'intervention de l'Etat. Nous avons montré que la faute en était à une conception artificielle et uniquement formelle de la liberté, exclusive en définitive

(i) Philosophie analytique de l'histoire, t. IV, p. 173.

de toute féconde solidarité. 11 était réservé à d'autres de dénoncer le sophisme d'un libéralisme tout verbal et de montrer nettement qu'en certaines matières, suivant une parole célèbre, c'est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit.

La morale de Renouvier, disions-nous au début de notre étude, c'est l'individualisme du xvme siècle et de la Révolution française, rattaché par une dialectique rigoureuse à ses principes philosophiques, transposé la plupart du temps en formules kantiennes, complété par une théorie toute nouvelle de l'état de guerre, traversé par une préoccupation nettement socialiste, mais très reconnaissable malgré tout, et fidèle en définitive à son inspiration fondamentale. Nous voudrions n'avoir laissé aucune obscurité dans cette définition complexe. Elle ne tend point à nier la très réelle originalité de Renouvier. Sa forte personnalité a marqué d'une empreinte nouvelle une pensée déjà ancienne. Il reste cependant avant tout le disciple nullement ingrat de Rousseau, le commentateur le plus exact en même temps que le plus profond de la Déclaration des Droits de V homme et du citoyen. Considérer le problème social comme un problème de justice ; définir la justice comme le droit égal de tous les hommes au développement intégral de

leur personnalité humaine ; voir dans la raison et la liberté les deux conditions essentielles de ce développement ; assigner par suite comme fin, à la société, f avènement de tous ses membres à la vie personnelle et la réalisation de ce que cet avènement exige, c'est-à-dire avant tout de la raison et de la liberté ; c'est à cela que se réduit la philosophie des «droits de l'homme», c'est en cela aussi que se résume la Science de la morale.

Cette conception, qui devait pénétrer de plus en plus profondément le droit public et la vie politique de l'Europe, n'a cessé de se heurter en même temps aux objections théoriques les plus formelles, les plus précises, et l'histoire des idées au xixe siècle se confond presque avec l'histoire de ce long conflit. Quelques-uns de ceux qu'on compte parmi les plus grands penseurs du siècle : de Maistre et Bonald, Comte et St-Simon, Haller et Burke, Hegel et Marx, Taine et Renan, se sont faits ses contempteurs déclarés, et il faut ajouter que la réponse ne fut pas toujours à la hauteur de l'attaque. Quotidiennement encore nous voyons l'individualisme combattu — au nom de la science qui partout, nous dit-on, montre la nécessité, la sélection et la lutte pour la vie, nulle part la liberté, l'égalité et la justice ; — au nom de l'histoire qui ne connaît pas de droits naturels ou rationnels, mais seulement des droits historiques, définis en des chartes dûment libellées et datées ; — au nom de

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la philosophie qui reproche à l'individualisme de méconnaître les rapports vrais et nécessaires de l'individu et de la société, la réalité irréductible du règne social et notre dépendance à son égard ; — au nom de la morale qui le rend responsable de l'anarchie et du déséquilibre des consciences, de l'égoïsme et de l'arrivisme envahissants, de la révolution latente ou chronique ; — au nom de la religion enfin, qui l'oppose à son idéal propre d'humilité et d'obéissance , d'amour et de renoncement. Si bien que l'on a vu matérialistes et théocrates se mettre d'accord contre cette philosophie détestée qu'ils combattaient également, les uns comme une « déviation mystique » (i), les autres comme une manifestation satanique.

Ayant à faire connaître Renouvier, représentant authentique et éminent de l'individualisme, nous avons recherché en quelle mesure celui-ci restait ou non une pensée vivante et féconde. Certes, on ne nous soupçonnera pas de l'avoir étudié avec un parti pris d'apologie constante. Dans son rationalisme abstrait, ignorant des vrais rapports de l'entendement et de l'intuition, de la pensée et de la vie ; dans son libéralisme irréfléchi, méconnaissant, au profit d'une notion artificielle de la liberté, la notion bien mieux fondée de l'autonomie ; dans sa conception atomistique de l'individu qu'il

(i) Le mot est de M. Espinas.

condamne à l'impuissance en l'isolant à la fois de l'humanité, du monde et de Dieu ; dans l'incomplète théorie de la justice qui en résulte ; dans son incompréhension de l'amour et du sacrifice, de leur signification morale et sociale — nous avons déclaré assez explicitement que nous voyions autant de graves et dangereuses erreurs. Mais, à la manière même dont nous les avons combattues, on voit aussi, pensons-nous, que nous ne voulons être ni dupe ni complice de la réaction à laquelle elles ont servi de prétexte aussi souvent que de raison, et que nous nous refusons à mettre au compte de l'individualisme lui-même les déviations contingentes de l'individualisme. Ce n'est pas pour être restés trop fidèles à leur idéal essentiel du développement intégral de toutes les personnalités que les Rousseau, les Kant et les Renouvier sont tombés dans ces erreurs ; c'est au contraire pour ne l'avoir pas assez entendu, pour ne pas avoir été assez logiques avec lui, pour ne pas en avoir accepté assez hardiment toutes les nécessaires conséquences.

Pour le fond, ils ont raison. Ils sont partis d'où il fallait partir. Ils sont dans la voie qui mène à la vérité. Il ne s'agit donc pas de nier ou de détruire purement et simplement ce qu'ils ont fait, mais de le redresser et de le parfaire. Le programme de la « contre-révolution » est un des plus creux et des plus vides qui puissent être proposés à l'activité des hommes. L'œuvre à faire, au contraire, c'est

de s'assimiler assez profondément cette philosophie du droit, balbutiée seulement par nos pères, pour pouvoir lui rendre son sens plénier et sa fécondité entière. C'est de la débarrasser des illogismes, des limitations et des négations artificielles qui se sont introduits en elle non pas en vertu mais en dépit de son principe, et l'ont rendue méconnaissable. C'est de montrer victorieusement que le sens du réel et du concret, la société, la tradition, l'autorité, la hiérarchie, l'ordre, la solidarité, la fraternité généreuse, la religion et le souci du divin, toutes ces grandes forces que l'on prétend en opposition avec l'individualisme se fondent très bien en lui au contraire, puisque c'est par elles seules que l'individu humain peut se réaliser et s'achever et que, de quelque manière d'ailleurs qu'il faille hiérarchiser ces biens dans l'absolu, ils nous apparaissent, dans les faits, comme des moyens nécessaires de la fin que nous sommes à nous-mêmes. Il n'est pas jusqu'à l'ascétisme chrétien, selon nous, jusqu'aux vertus apparemment négatives d'humilité et d'obéissance, de dévouement et d'abnégation, qui ne puissent et ne doivent se justifier de ce point de vue, et ne s'imposent à qui comprend cette formule célèbre de « l'humanité fin en soi », où nous ne pouvons nous empêcher de retrouver un écho affaibli de la parole du Sauveur : « Je suis venu pour qu'ils aient la vie, et la vie surabondante ».

A qui poursuivrait assez loin cette tentative, il apparaîtrait finalement que l'individualisme ne peut ni se comprendre ni se vivre en dehors du christianisme. Isolé de l'idée chrétienne il est, comme le dit Spinoza de la pensée inadéquate, « une conclusion détachée de ses prémisses » : il est aussi comme un germe arraché au milieu qui seul peut le faire grandir et fructifier. C'est seulement dans une philosophie matérialiste et déterministe, dans une négation radicale de l'individualité spirituelle, de sa réalité et de son action efficace, que la contrerévolution a pu trouver des arguments concluants. On reconnaîtra bientôt de même, pensons-nous, que c'est dans l'affirmation chrétienne seule que la philosophie du droit peut trouver un secours assuré, la grande affirmation de l'infinie dignité des âmes créées et rachetées par Dieu, destinées par lui à la vie éternelle, et tenues de poursuivre dès ici-bas leur libération. Historiquement, c'est une erreur de ne voir dans l'individualisme que l'œuvre du petit groupe des « philosophes » athées et matérialistes. Ceux-là n'ont guère dépassé le point de vue du despotisme éclairé de Voltaire. Les nouveautés et les hardiesses sont l'œuvre de Rousseau et de Kant, âmes religieuses. Théoriquement, il y a confusion et danger à opposer toujours individualisme et christianisme comme les termes d'une rigoureuse antithèse : entre eux, le rapport est bien plutôt de la partie au tout, de l'idée

inadéquate à l'idée adéquate, et personne, à droite ni à gauche, n'a intérêt ni droit à le méconnaître. Certains continueront à douter qu'une philosophie qui porte dans le passé la responsabilité de tant de désastres et qui a véhiculé tant de néfastes erreurs puisse jamais être pour l'humanité un principe de vie spirituelle. Mais il serait d'une pensée bien timide de poser ainsi le problème, et d'une mauvaise méthode de ramener toujours les questions de valeur aux questions d'origine. 11 est très compréhensible, hélas ! qu'un grand mouvement d'humanité comme celui-là remue beaucoup de boue. Mais qu'importent les sophismes de Jean- Jacques et les crimes de la Convention si, tout de même, a passé en eux quelque chose de plus grand qu'eux ? Quelques-unes de nos plus belles rivières commencent ainsi en torrents. Cela ne les empêche pas de porter plus loin la fécondité et la vie.

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