CHAPITRE IL
De l'Imprimerie à l'usage des Aveugles.
Lorsqu'on eut trouvé le moyen d apprendre à lire aux aveugles, par la composition d'un caractère particulier, on crut possible de pouvoir imprimer des livres à leur usage , avec ce même caractère; mais jusqu'au moment où le premier essai de ce nouveau genre d'impression parut, on s'était refusé à croire qu'elle fût praticable.
Ce qui donna à l'inventeur l'idée d'imprimer en relief, ce fut la vue d'une feuille de papier sortant de la presse , et qui , fortement foulée , présentait au revers les lettres en relief, mais dans un ordre contraire.
Nos lettres à impression sont semblables à celles que nous avons décrites dans le chapitre précédent, avec cette différence qu'au lieu d'être montées sur un chevron transversal , elles reposent sur une tige également large
I lO INSTRUCTION
dans toutes ses parties, comme les lettres d'imprimerie , desquelles elles ne diffèrent que parce qu'elles portent beaucoup plus de blanc, et qu'il n'est pas nécessaire d'interposer des espaces pour les séparer.
Les lettres sont placées , sur la forme, de gauche à droite, et l'imposition des pages est, par conséquent, l'inverse de l'imposition habituelle. Dans l'impression en noir, les lignes se lisent de droite à gauche, parce que le papier étant ôté de dessus la forme , après avoir reçu l'empreinte , se trouve renversé et propre à être lu de gauche à droite.
On se servit d'abord, pour imprimer en relief, d'une presse en bois semblable à celles qu'on emploie pour exprimer l'huile , presser le drap, etc.; mais pour peu que la planche fût grande, la tablette qui devait exercer la pression sur le papier n'était pas également serrée par la vis, et les bords se trouvaient avoir moins de foulage que le milieu : on sentit bien vite l'insuffisance de ce procédé. Comme on était loin de penser alors que les presses ordinaires pussent servir à imprimer les livres des aveugles, on tâcha d'imaginer un autre moyen d'y par-
venir. C'est ce qui donna naissance à la presse à cylindre, que fit en 1784 M. Beaucher, serrurier-machiniste. Cette presse , qui ressemblait beaucoup à celle des imprimeurs en tailledouce, avait, de plus, deux bandes de fer, entre lesquelles on plaçait les formes. Un levier faisait mouvoir le cylindre , qui , en roulant sur la planche, exerçait une pression successive et produisait un mauvais foulage , parce que le papier était déplacé par la rotation du cylindre.
M. de Kemtellen, auteur del'automate-joueur d'échecs, avait fait, autrefois, une presse pour M Ue Paradis, avec laquelle elle avait imprimé en relief des caractères allemands; mais cette presse, et la manière de s'en servir, ne nous ont jamais été connues.
On continuait à faire des essais infructueux pour trouver un moyen d'imprimer en relief, lorsque M. Clousier, imprimeur du Roi, auquel l'établissement a de très-grandes obligations, sentit qu'une pression perpendiculaire, donnée à toute la feuille à-la-fois > serait préférable à des pressions successives ; il fit servir ses presses à l'impression du relief, et il réussit parfaitement.
Ou construisit ensuite une presse avec un
fort barreau et un marbre en cuivre jaune trèsépais pouvant supporter les plus fortes pressions.
Le mécanisme de l'impression en relief diffère, en beaucoup de choses, de celui de l'impression en noir : dans le relief, la lettre, pressée de haut en bas, s'incruste dans le papier en le repoussant en sens contraire. Pour éviter les déchiremens, on emploie le papier le plus fort et le mieux collé ; c'est ordinairement le grand-raisin qu'on préfère à tout autre (i). On le fait tremper plusieurs jours : il doit être
(1) On emploie, depuis quelques années, dans l'imprimerie , une espèce de papier dit papier mécanique , qui parait assez fort au toucher, mais qui n'a cependant aucun corps , parce qu'on se sert , dans les fabriques , pour triturer les chiffons , de marteaux rais en jeu par une mécanique qui ne peut modifier les coups : le linge est , pour ainsi dire , pulvérisé ; aussi lorsqu'on déchire ce papier , on n'aperçoit point , dans la cassure , les espèces de filaznens ou denticules qu'on remarque dans ceux faits selon les anciennes méthodes. Ce papier qui, d'ailleurs , prend très-mal la colle , se rompt avec facilité : c'est ce qui vient de nous arriver pour l'impression d une Grammaire anglaise; lorsqu'on donnait de trop forts coups de barreau , le caractère traversait le papier, qui éclatait sous les vergeures. On doit se servir du grand -raisin double bien collé ou du carré de grande dimension, dit carré des Vosges, qui es! beaucoup moins cher.
presque réduit à l'état de bouillie lorsqu'on le met sur la forme : on a grand soin de recouvrir ce papier de plusieurs molletons épais. Un homme tire le barreau de la presse vers sa poitrine (Foyez planche 3, fig. r e ), tandis qu'un aulre homme , à force de bras , le repousse fortement dans le même sens (jig. 2).
On n'exerce pas de suite une grande pression, qui , pour me servir de l'expression reçue parmi les ouvriers , étonnerait le papier. On commence par une pression légère , pour laquelle il suffit de faire parcourir au barreau un quart de cercle ou environ : on la répète, en l'augmentant; et enfin, après un repos d'un instant, on amène le barreau le plus loin possible , et l'on demeure sur le coup quatre à cinq minutes, afin de laisser au lainage le temps de plonger dans tous les creux , et pour que le papier se dessèche parla pression du caractère, et ne s'aplatisse pas après avoir été arraché de dessus la forme, à laquelle il adhère toujours assez fortement, quoiqu'on ait pris la précaution d'enduire, de temps en temps, les lettres avec du savon sec pour empêcher l'agglutination.
Il est facile de concevoir, d'après l'exposé
ci -dessus , qu'il est impossible de faire de retiration lorsqu'on veut conserver le relief. Si Ton imprimait le verso des feuillets, la première impression serait presqu'entièrement détruite par le second foulage.
Lorsqu'on veut tirer en noir et en relief, à-la-fois, on ajoute un tympan enduit d'encre ( car il n'y a point de frisquette quand on imprime en blanc), et en le laissant tomber légèrement sur la feuille, qui se trouve alors pressée
. entre la forme et le tympan , les lettres paraissent noires.
Les aveugles , qui impriment tous les livres à leur usage , impriment aussi à la manière des clair - voyans. La profession d'imprimeur est même une de celles pour lesquelles ils mon-
. trent le plus de disposition. Dès l'année 1786 MM. Vincent, Glousier et Saillant avaient certifié les avoir vus composer, justifier les lignes et les pages \ imposer, toucher les /ormes, marger, servir la presse, distribuer les caractères, etc. (1).
Les aveugles avaient beaucoup acquis, depuis
cette époque jusqu'en 1 8 1 1 , où leur imprimerie fut détruite sans pitié par l'ordre du directeur
(1) Rapport de V Académie, pag. i5.
général de l'imprimerie et de la librairie. Ces infortunés ont perdu , par suite de cet acte de cruauté, le moyen d'apprendre un état (jui, mieux qu'aucun autre , les mettait à même de gagner facilement leur vie. Néanmoins, pour donner la preuve que la profession d'imprimeur convient beaucoup aux aveugles, nous continuons à faire imprimer, par eux-mêmes, devant le public , les jours d'exercice, le programme de la séance : mais, pour n'être point en contravention aux réglemens sur l'imprimerie , qui défendent à toute personne autre que les imprimeurs d'avoir des caractères , nous les envoyons composer la planche chez un imprimeur du dehors , et on la rapporte immé-
diatement après l'exercice.
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