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CHAPITRE IV

De l'Écriture.

Comme tous les hommes préfèrent aux choses qu'ils peuvent facilement se procurer, celles dont la possession est plus difficile, de même les aveugles, qui ne peuvent écrire qu'en surmontant des obstacles sans nombre, attachent un grand prix à le faire. Dans les regrets qu'ils expriment sur les privations que leur impose leur triste situation , ils mettent, au premier rang, celle de ne pouvoir écrire. C'est peut-être pour les consoler qu'on avait essayé , depuis si longtemps, de leur apprendre à tracer des caractères, et de les mettre à même de correspondre, sans avoir besoin de recourir à l'entremise d'un tiers.

Trouver la possibilité de faire écrire un aveugle semble un tour de force incroyable; cependant cette étude repose actuellement sur des principes si sûrs , qu'elle est devenue , nous ne dirons pas facile, mais praticable; et l'on s'en

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assure dans nos exercices publics , où les élèves écrivent les phrases qu'on leur dicte.

Avant de décrire le procédé que nous employons aujourd'hui pour l'écriture, nous allons parcourir rapidement la série des essais faits jusqu'à ce jour pour en faciliter l'étude aux aveugles.

Dans les recherches que nous avons faites sur l'instruction des aveugles en général, nous n'avons rien trouvé au-delà de la fin du dix-septième siècle, qui indiquât qu'ils eussent écrit. Saunderson, lui-même, qui vivait à cette époque, ne savait pas écrire. Jacques Bernouilli étant à Genève en 1676, enseigna à écrire à M Ue Elisabeth Waldkirch, qui avait perdu la vue, deux mois après sa naissance ; mais il n'a point fait connaître le moyen dont il s'était servi.

Le docteur Burnet, évêque de Salisbury, a parlé avec beaucoup de détails, dans son V oyage en Suisse, de M lle Walkier , de Schaffouse , dont les yeux furent brûlés, à l'âge d'un an. Elle avait une mémoire prodigieuse, parlait cinq langues, avait retenu par cœur tous les Pseaumes de David et le Nouveau Testament.

Elle avait appris, par goût, la théologie et la philosophie; elle jouait très-bien du violon et était bonne musicienne. A toutes ces qualités

précieuses, elle joignait beaucoup de piété et une grande résignation à supporter son malheur. Cette jeune personne avait appris à écrire , au moyen de caractères taillés en creux dans du bois , qu'elle avait d'abord parcourus avec une pointe en fer ; elle avait ensuite fait usage du crayon, et enfin, lorsque M. Burjaet passa à SchafTouse, en octobre i685, il la vit écrire très- vite et très-correctement (i).

Vers la fin du siècle dernier, au moment où les esprits entraînés vers la bienfaisance, cherchaient des améliorations à tout , on voulut appliquer à l'écriture des aveugles l'encre dont nous avons parlé dans le chapitre précédent, pour la composition des livres. Cette encre, qui devait se figer de suite sur le papier, se figeait bien plus vite encore dans la plume : ce moyen était tellement défectueux qu'on y renonça presqu' aussitôt après l'avoir essayé.

Découragés par la difficulté qu'ils éprouvèrent à faire écrire les aveugles, les premiers qui les enseignèrent crurent qu'ils devaient

(i) Voyage en Suisse et en Italie, par le docteur Burnet , évéque de Salisbury, vol. I», pag. ai8, lettre a, Rotterdam, 1718.

renoncer à l'usage du crayon , pour se servir simplement d'un alphabet en cuivre , dont les lettres mobiles étaient touchées avec des balles garnies d'une encre faite avec de la gomme. Ces caractères, appliqués sur le papier, y laissaient l'empreinte des lettres ; mais l'aveugle , qui ne pouvait point suivre avec l'index de la main gauche les lettres qu'il traçait avec sa main droite , imprimait souvent ces lettres les unes sur les autres, sans s'en apercevoir, et d'autres fois il les plaçait à de très-grandes distances ; quelquefois aussi , n'ayant point pris assez d'encre, les lettres n'étaient point apparentes. Ce procédé, quoique très -insuffisant, aurait été susceptible peut-être de quelques améliorations; mais lorsqu'on eut trouvé d'autres moyens plus faciles et plus sûrs, on cessa d'employer celui-là.

Dans le principe de l'Institution , on se servit d'une planche en bois ( Voyez pl. k > fig- * )j qu'on abandonna plus tard, pour une autre qui a été modifiée depuis. Cette première planche a dix pouces de large sur seize de haut; les bords sont plus élevés que le centre d'environ trois lignes. Ces bords sont creusés de vingtquatre rainures, ayant trois lignes de profon-

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deur ; ce qui en met le fond au niveau de la partie centrale. A la partie externe de chacune de ces rainures , il y a un trou qui traverse la planche dans toute son épaisseur; à la partie interne et inférieure , il y a une coulisse de trois lignes d'étendue de dedans en dehors, et d'environ une ligne de hauteur. C'est dans cette coulisse , qui s'étend d'une extrémité de la planche à l'autre , qu'on introduit, en le faisant glisser, le papier sur lequel on doit écrire. On place ensuite transversalement dans les trous parallèles une petite tringle en fil de fer, dont les deux extrémités sont coudées carrément comme celles des tringles à rideaux , et l'aveugle écrit en suivant la tringle , sur laquelle il traîne son doigt du milieu. Cette planche joignait à beaucoup d'autres inconvéniens qu'il est inutile d'énumérer, puisqu'on ne s'en sert plus, celui de présenter une très-grande difficulté pour le placement de la tringle, que l'aveugle posait souvent diagonalement sur son papier, surtout lorsque la planche avait une grande dimension en largeur, ou que les rainures latérales étaient usées.

La seconde planche que M. Haûy imagina, est d'une autre forme que la précédente ( Voyez

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figure i ); elle est, à-peu-près, de la même grandeur, et consiste en une planche double en épaisseur, dont le fond est fixe. Au-dessus est une ouverture parallélogramme dans laquelle est un châssis ouvrant à charnières sur le côté latéral gauche, et maintenu fermé sur le côté droit par deux petits verroux en cuivre. Ce châssis est garni de plusieurs tringles mobiles en fer. Au-dessous des deux grands panneaux montans de ce châssis, il y a de chaque côté un large ressort d'acier s'étendant d'une extrémité à l'autre , fixé par un bout avec deux vis anglaises, et de l'autre arrêté seulement, à volonté, par un verrou tournant, semblable à ceux qui ferment le châssis. C'est entre ces ressorts et la partie inférieure des côtés du châssis qu'on place le papier, qui demeure inamovible sous les tringles : telle était la seconde planche. Celle qui a été faite depuis diffère de celle-ci en ce qu'au lieu d'un fond en bois, il y a une ouverture égale à celle du châssis, qui, garnie d'un taffetas épais, donne à l'aveugle la facilité de lire ce qu'il a écrit, soit au style , soit au crayon , parce que la pression est toujours assez forte pour laisser la trace des lettres sur le taffetas. Ce perfectionnement, et

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quelques autres améliorations de détail, qu'il serait difficile de décrire, nous ont déterminés à adopter cette planche, qui a été composée par M. Heilman , aveugle (i) , lequel a aussi imaginé un porte-feuille portatif à l'usage des aveugles, au moyen duquel ils peuvent écrire et lire de suite ce qu'ils ont écrit, avec la plus grande facilité.

Méthode à suivre pour enseigner V écriture aux

Aveugles.

A quelques différences près , les principes de l'écriture des aveugles sont les mêmes que ceux des clair-voyans. On commence par exercer ces derniers à faire des barres; nous commençons aussi par donner aux aveugles une idée des lettres élémentaires. Ils ont, pour cette étude, un très-grand avantage sur les clair-voyans, puisque sachant déjà lire, ils connaissent, en partie, la forme et la direction des lettres d'écriture.

(i) Il faut toujours préférer, pour l'instruction des aveugles , les moyens qui ont été imaginés par eux : ils sentent beaucoup mieux que nous , comme nous l'avons dit plusieurs fois , ce qu'il faut ajouter ou diminuer à nos procédés ordinaires pour les leur rendre utiles.

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Attitude du corps.

Il importe peu que l'aveugle prenne telle ou telle attitude pour écrire: il n'a aucun des motifs qui nous déterminent à observer les règles établies par les maîtres d'écriture , puisque ce n'est point avec une plume qu'il écrit, mais avec une pointe. Il n'a ni pleins ni déliés à faire; il écrirait également sur une table ou contre la muraille. Néanmoins , nous sommes dans l'usage de les exercer ou sur leurs genoux, ou sur une table, en les plaçant de manière que la lumière vienne du côté gauche, afin que celui qui enseigne puisse voir facilement les doigts de l'aveugle, dont l'avant-bras gauche devra reposer en totalité sur la planche, la main fermée, et l'index seulement tendu, pour suivre le style qui trace les lettres.

Manière de tenir le style.

Le style ou le crayon doit être tenu avec le pouce, l'index et le doigt du milieu; les deux autres sont repliés et traînent sur le papier, dans la progression de la main. Les aveugles ont, en général, le défaut de trop serrer le style entre leurs doigts, et de l'appuyer tellement

mS AVFTTGLES.

sur le papier qu'ils le déchirent. On ne négligera donc pas de les habituer, de honneheure , à ne serrer le style qu'autant qu'il convient.

Mouvemens des doigts et de la main.

Il est assez difficile de faire comprendre à un aveugle pourquoi les lettres ne doivent pas avoir toutes la même direction; pourquoi une lettre inclinée à droite ne sera pas aussi bien que celle qui le sera à gauche. C'est donc pour éviter l'irrégularité qui résulterait nécessairement dans la forme des lettres, des mouvemens mal dirigés du poignet, qu'au lieu de leur laisser faire vaguement des jambages, dans divers sens, comme cela se pratique pour les enfans ordinaires, nous commençons par leur faire suivre, avec un style en fer , sur une planche en étain ou en cuivre {Fojez fig. 3), la forme, gravée en creux , des figures les moins composées ; des barres simples d'abord , ensuite des barres recourbées par le bas (e), ce qui forme lï; deux de ces barres (u) rapprochées, ce qui forme Vu; puis des barres recourbées en sens contraire par le haut et par le bas (?) , ce qui fait la seconde partie de Vn; ensuite le c et 17, qui, réunis, forment Va; le c et le /, qui forment

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le g par leur réunion. On parcourt successivement ainsi toute la série des lettres, en passant des plus simples aux plus composées.

Remarque sur V Alphabet.

On ne peut point adopter , pour les aveugles, un genre d'écriture caractérisé , tel, par exemple , que la bâtarde , la coulée , Tanglaise, etc. Il a fallu éliminer les lettres qui auraient été trop difficiles à exécuter, et choisir, dans chacun de ces genres d'écritures, les lettrès qui pouvaient convenir aux aveugles. Ainsi Va est bâtarde, parce qu'il est beaucoup plus facile à faire que Va coulée , qui est composé de Yo et de IV, qu'on fait en deux temps, ce qui expose l'aveugle à mettre la seconde partie trop près ou trop loin de la première ; au lieu que Va bâtarde est formé du c, dont on conduit la liaison , sans l'abandonner jusqu'au niveau de la partie supérieure de IV, qu'on trace immédiatement. Le b est coulée , à cause qu'il peut être lié, à l'aide de la boucle de sa téte, avec la lettre précédente. Il n'y a aucun changement pour le c. Le d est coulée, parce qu'on peut facilement lier la partie supérieure avec la lettre

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qui le suit, ce qu'on ne pourrait faire avec le d bâtarde , dont la partie supérieure n'est pas recourbée. Ly, le g et Yh sont nécessairement de la coulée par la même raison , ainsi que le m , n. Ces deux dernières lettres en bâtarde seraient impraticables; car comment ferait l'aveugle , après avoir tracé le premier jambage de Vm 9 et l'avoir abandonné, pour reprendre la liaison du second, qui doit naître au tiers supérieur environ de ce premier jambage? dans la coulée , au contraire, ces deux lettres deviennent d'une exécution très-facile. Le p peut se faire de deux manières; mais toutes les fois qu'on peut employer le p à double branche, indiqué dans la seconde ligne de la figure n° 3, il faut le préférer. L> et ïs seront en coulée. L'espèce de v anglais, indiqué dans notre alphabet, se lie mieux par ses deux extrémités que le v français. Enfin, Yx, formé de deux e renversés en sens contraire, est très-propre à se réunir aux lettres entre lesquelles il peut trouver place , ainsiqueiyet lez qui le suivent sur notre planche.

Les détails dans lesquels nous venons d'entrer, et les remarques sur lesquelles nous avons été forcés d'insister, paraîtraient puériles et de peu de valeur, si l'on n'était convaincu de

l'extrême difficulté qu'on éprouve à faire écrire des aveugles; mais ils sont indispensables, et nous les avons crus nécessaires, non pour satisfaire une vaine curiosité, mais pour aider ceux qui nous suivront dans la carrière de renseignement de ces infortunés, dont l'écriture est . une branche essentielle.

De la réunion des lettres pour en former des

mots.

Lorsque l'aveugle a été long-temps exercé sur la table de cuivre, que nous venons de décrire, et qu'en l'exerçant on lui a fait faire toutes les remarques que nous avons énumérées, il faut le faire écrire sur la planche n° 2. On se sert, pour cela, ou d'un style de fer long de six pouces environ, ou d'un crayon un peu dur. Dans le premier cas, on met le papier blanc sur le plancher de la table à écrire; le châssis étant levé, on place sur cette feuille blanche , une feu il le de papier noirci avec un corps gras et du noir de fumée du côté qui correspond à la feuille blanche ; cette seconde feuille est fixée contre la partie inférieure du châssis, dont elle suit tous les mouvemens par le ressort élastique dont j'ai parlé déjà. On laisse retomber le

DES AVEUGLES. ifô

châssis sur la feuille blanche. L'aveugle, en écrivant sur la première feuille, fait déteindre en noir, sur la seconde, toutes les parties sur lesquelles il aura appuyé avec son style. S'il veut avoir plusieurs exemplaires à-la-fois , il lui suffît, pour cela, de former, sur sa planche, une espèce de matelas composé de feuilles alternativement blanches et noires; en écrivant sur la première, il aura écrit sur toutes les autres, avantage que ne présente pas le crayon qui, en outre, a l'inconvénient de se casser fréquemment et de ne plus marquer lorsqu'il a besoin d'être retaillé, ce que l'aveugle ne peut faire lui-même. Nous avons renoncé, par ces motifs, au crayon, et nous lui avons préféré le style et le papier coloré, d'après la méthode de M. Heilman.

La planche disposée, comme nous venons de le dire , on la place devant l'aveugle , en sorte que l'angle inférieur gauche touche au bord de la table, et que l'angle inférieur droit en soit écarté d'environ un pouce. Celui qui donne la leçon doit être debout derrière l'aveugle, et prenant sa main dans la sienne {Foy. pL F) y il lui place le doigt du milieu sur une des tringles, pour l'habituer à la sentir et à glisser dessus. Quand 1 élève est exercé à diriger, d'une

manière régulière , son style entre deux tringles , on lui fait faire des lettres; et afin qu'il conserve entre chacune d'elles l'intervalle nécessaire, l'extrémité de son index gauche appuie contre la pointe du style qu'il accompagne et dont il mesure tous les mouvemens. Lorsqu'il espace bien les lettres et qu'il écrit droit entre deux tringles, dont l'écartement est d'environ huit lignes, on en enlève une, ce qui double l'intervalle , et on l'exerce de nouveau ; on en ôte ensuite une seconde et successivement on les ôte toutes ; on le fait écrire dans le châssis sans aucune tringle, et enfin sur une feuille de papier ordinaire sans tringle ni châssis.

L'écriture des aveugles n'est jamais bien régulière , puisqu'ils ne peuvent observer une ligne de base uniforme; que les queues des grandes lettres dépassent inégalement cette ligne; qu'ils ne peuvent apprécier nos largeurs et hauteurs de lettres en becs de plume, ni établir une proportion bien exacte dans la forme de leurs lettres; mais cette écriture est lisible et suffit à leurs besoins. Ils n'écrivent pas non plus fort vite ; mais comme ils ne sont jamais pressés, la lenteur est, pour eux, le moindre inconvénient.

JDFS ÀVEUGf.ES. J ^5

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