CHAPITRE V
De la Géographie.
Jusqu'à l'époque où M. Weissembourg, de Manheim, fit des cartes en relief, les leçons de géographie données aux aveugles étaient purement orales ; aussi avaient-ils fait très-peu de progrès dans cette étude. Les premiers essais de M. Weissembourg ne furent pas heureux.
Il commença par faire graver en relief sur une planche de la grandeur des cartes ordinaires, les^principales divisions de l'Europe, dans l'espoir qu'il pourrait faire imprimer ces cartes comme on imprime les livres ; mais les trop grands espaces creux empêchèrent l'effet des saillies , et ce projet défectueux fut presqu'aussitôt abandonné que conçu.
Le second essai consistait à étendre sur toutes les lignes enluminées, des perles de verre de la couleur de l'enluminure, de les y fixer, au moyen d'un fil qui les traversait et que l'on cousait sur la carte ; mais ces perles ou se
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cassaient ou ne se maintenaient pas en rapport avec les lignes subjacentes.
Il substitua ensuite , sans beaucoup de succès , aux perles de verre, de la chenille qu'il collait avant de la coudre. Il fit aussi, à grands frais, des cartes qui excitèrent plus de curiosité que d'intérêt, et dont on parla beaucoup dans le temps : les mers et les fleuves y étaient représentés par des glaces découpées avec beaucoup d'art, et les différentes contrées étaient distinguées par des sables de granulations différentes; on reconnaissait les villes par des clous en cuivre à tètes rondes de diverses grosseurs; mais le frottement faisait bien vite disparaître le sable , et pour peu qu'on touchât à ces sortes de cartes , la dégradation était considérable : elles n'étaient d'aucune utilité aux clair-voyans, qui ne devinaient même pas de quel usage elles pouvaient être, lorsqu'ils n'étaient pas prévenus.
Le savant aveugle ne fut pas long - temps à s'apercevoir, malgré les éloges qu'on lui prodiguait, de l'insuffisance de ce procédé ; il s'attacha à chercher des moyens plus durables et moins défectueux; voici quelle fut l'idée à laquelle iL s'arrêta :
Il fit coller des cartes ordinaires sur de forte
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toile gommée, comme on le pratique pour les cartes pliantes qu'on renferme dans des étuis portatifs; il fit broder ces cartes en chaînettes, et il put, en employant de la soie de différentes grosseurs , faire toutes les divisions qu'il jugea nécessaires, beaucoup mieux qu'avec le sable qui ne pouvait servir qu'à indiquer de grandes parties. Il pouvait même, en se servant de soie de couleur, rendre ces cartes communes aux clair-voyans : néanmoins ce moyen, quoique bien préférable aux autres, était encore défectueux, en ce que la broderie, après avoir servi quelque temps, se relâchait, et, en déchirant le papier, perdait les rapports qu'elle avait avec l'enluminure.
C'est dans cet état qu'étaient les cartes de géographie des aveugles, lorsque l'inventeur de celles dont nous nous servons aujourd'hui, imagina d'employer le fil de fer, pour faire les divisions qu'on avaitfaites successivement jusqu'alors avec des perles , de la chenille ou des broderies diverses. Voici comment on procède à la confection de ces qartes , aussi solides qu'utiles.
On colle sur une feuille de carton très-épais la carte qu'on veut préparer; on colle ensuite sur toutes les parties que Ton veut rendre appa-
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rentes du fil de fer bien recuit, facile à plier, et'enveioppé dans du papier de soie, semblable à celui dont se servent les modistes pour monter les chapeaux des dames : ce collage se fait facilement, à l aide d'un petit pinceau de poil de blereau, comme ceux qu'on emploie pour laver à l'encre de la Chine, et l'agglutination du fil de fer sur la carte est très-solide, au moyen du papier dont il est entouré. Quant aux circonvolutions à donner à ce fil de fer, on les fait très-exactement avec des tenailles à bec de grue très-fines, ayant soin de le présenter souvent sur les lignes enluminées, afin de s'assurer de l'exactitude des rapports ; on coupe ce fil de fer en morceaux plus ou moius longs , selon que le travail l'indique; mais cependant on évite de trop fréquentes sections , parce qu'elles ont l'inconvénient de laisser dépasser des bouts qui déchirent la carte superposée, ou qui, rencontrés parles doigts de l'élève, pourraient le blesser. Les villes et les îles sont indiquées par des clous à tète demi-sphérique de différentes grandeurs, qu'on introduit, en les clouant dans le carton, lequel doit être assez épais pour que les pointes ne le pénètrent pas.
Les cartes ainsi faites suffiraient aux besoins
des aveugles; mais elles seraient désagréables à la vue, et d'un usage fatiguant pour les maîtres clair- voyans, qui ne pourraient reconnaître les parties recouvertes par le fil de fer, ou masquées par la colle; c'est pourquoi on recouvre cette première carte d'une seconde en tout semblable. On enlève, en raclant avec le dos d'un couteau, toutes les rugosités que la colle ou d'autres corps étrangers auraient pu laisser sur le carton; on l'empâte, dans toutes ses parties, et l'on procède au collage de la deuxième carte quia été égalementimbibée d'une couche légère de colle. On appuie d'abord sur le centre, et pendant qu'une autre personne soulève les bords , on presse légèrement avec un chiffon, en rayonnant du centre à la circonférence.
Cette opération doit se faire le plus prompteraent possible pour éviter la dessiccation du papier, et empêcher la formation des bulles, ce qui arrive lorsque la compression n'a pas été faite circulairement et vite. L'application totale de .la carte étant achevée , on fait des pressions partielles sur les fils de fer, pour que le papier plonge, de chaque côté, et laisse les divisions apparentes et bien coordonnées; cela se fait assez facilement, pendant que le papier est
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humide, et qu'il peut céder à la pression des doigts; quand la carte est compliquée, comme celle d'Asie, par exemple, il faut que plusieurs personnes, à-la-fois, compriment les fils de fer, pour ne pas laisser à la carte le temps de dessécher. Lorsque ce premier travail est terminé, il reste encore des rides sur la carte; mais il serait mal de vouloir les faire disparaître, parce qu'elle éclaterait plus tard, si le papier était trop tendu. On la place, immédiatement après, sous une presse à vis; ou bien, si Ton n'a pas de presse assez large, on peut, en mettant la carte sur une table bien unie, la recouvrir d'un molleton épais , et la charger d'une planche avec des pierres , afin qu'en séchant, elle conserve bien les rapports qu'on lui a donnés.
Après l'avoir laissée, cinq à six jours, sous la presse, on l'en retire parfaitement sèche, et on la vernit avec un pinceau très-doux, légèrement imbibé de vernis blanc à l'esprit de vin, afin d'éviter que l'humidité des doigts n'erraille le papier.
Les cartes, ainsi préparées, sont d'un usage très-sûr pour les aveugles et très-commode pour les maîtres qui peuvent les lire avec facilité. Néanmoins, lorsqu'on porte trop loin les divi-
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sions et les coupures , il en résulte de la confusion; c'est ce qui nous a obligés à renoncer à l'usage de la carte par départemens, parce que leslimites, trop souvent semblables, ne pouvaient pas être assez bien appréciées. Nous nous servons de la division par provinces, et nous indiquons, par des divisions partielles , le nombre et la situation relative des départemens que renferme chaque province.
Nous n'avons point parlé des sphères, des globes et des planisphères, à notre usage; c'est toujours par le même procédé que nous nous les approprions, et nous avons cru inutile de nous répéter.