‹ Essai sur l'instruction des aveuglesChapitre 23 sur 48 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

De l'Étude des Langues.

On s'était borné, dans l'origine de notre Institution, à apprendre aux aveugles la lecture, Técriture, la grammaire française et la géographie : les langues n'y étaient point enseignées. Ce n'est que bien postérieurement qu'on crut pouvoir leur en donner la connaissance. On commença par l'étude de la langue latine; mais quel dédale , quel vague , pour des enfans privés de la vue, que le choix des mots dans un dictionnaire, dont ils ne pouvaient se servir que par la voie d'un intermédiaire ! Cependant ils apprirent ainsi, aidés des faibles secours de maîtres aussi inexpérimentés qu'eux, à traduire quelques morceaux élémentaires; mais ils furent bientôt arrêtés, et l'on comprit alors qu'ils ne pouvaient être instruits comme les enfans ordinaires; qu'il fallait proportionner l'enseignement à l'infirmité. Voilà où remonte, pour nous, la naissance de l'enseignement mutuel

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qu'on s'est plu, depuis deux ans, à désigner sous le nom de méthode de Bel ou de Lancaster, quoiqu'elle n'appartînt pas plus à l'un qu'à l'autre, et qu'elle nous vînt, selon toutes les apparences, des Indiens.

Cette méthode, qui est simple et naturelle, nous avait toujours paru la meilleure, et nous nous en servions, depuis long- temps, lorsqu'on en fit les premiers essais publics.

Il nous est démontré qu'il serait impossible d'instruire des aveugles réunis, de leur apprendre quoi que ce soit, mais spécialement les langues, sans le secours de l'enseignement mutuel. Nous n'avons point introduit, ni les récompenses vénales qui éteignent les sentimens généreux, ni les punitions humiliantes qui compriment l'émulation, ni ce désir de la primauté qui dégénère si facilement en orgueil, et sous ce rapport, notre méthode tient, peutêtre, moins au système de Lancaster qu'à celui de Pestallozzi.

Nous préparons nos élèves à l'étude des langues, en confiant, de bonne heure, à leur mémoire de courtes phrases formant un sens ; nous avons fait pour eux une espèce de phraséologie, où tous les mots, distribués par fa-

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milles (à-peu-près comme dans les sphères de Pestallozzi), viennent se classer naturellement, ainsi que les combinaisons, les dérivés les plus usuels, les alliances des mots entr'eux, etc. Nous nous sommes bien gardés d'abuser de la mémoire de nos élèves, en leur faisant retenir des listes de mots. Ce n'est point ainsi qu'on étudie les langues: bien traduire, ce n'est point traduire des mots; mais c'est connaître la valeur relative de ces mots, leurs diverses inflexions, l'influence qu'ils ont, les uns sur les autres. C'est ce que nous nous attachons à leur apprendre, avant de leur parler de règles ; car, a dit Dumarsais, il n'y a point de principes généraux, qui, pour être bien entendus, ne supposent la connaissance des idées particulières qui les ont fait naître. Commencer par les règles qui sont le résultat des principes généraux, c'est renverser l'ordre naturel des choses et commencer par où il faut finir.

Nous avons adopté, pour la traduction des langues, l'usage des méthodes interlinéaires: celles dont nous nous servons pour le latin sont de M. Frémont, instituteur distingué. Elles joignent à une grande fidélité dans la traduction du texte , l'avantage d'être éclairées par

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de très-bonnes notes. Le mot latin y est traduit par le mot français correspondant, qui se trouve au-dessous. En troisième ligne, vient ce qu'on appelle ordinairement le b< n français; en regard, le texte pur; au-dessous du texte, la traduction littérale, et au-dessous de la traduction, les notes et les explications. Il est impossible de trouver rien de plus exact et de plus philosophique que ce travail , dont l'efficacité est constatée par les succès rapides de nos élèves.

Dumarsais qui , le premier , traduisit les auteurs latins interlinéairement , le bon Rollin lui-même (t), Radonvilliers et tous les grammairiens célèbres qui ont paru depuis, ont manifesté le désir de voir l'usage de ces traductions se généraliser. En effet, pourrait-on mettre • trop de soin à éviter à l'enfance des larmes et des chagrins inutiles , et , sur tou te chose , la perte d'un temps précieux, qu'on pourrait employer si fructueusement à cet âge?

Nous avons fait l'application de cette méthode

(i) J'ai toujours souhaité qu'il y eût des livres faits exprès pour les commençai», où ils trouvassent l'application des règles toute faite , au lieu qu'ils sont obligés de la faire dans des thèmes , qui ne sont propres qu'à les tourmenter par un travail pénible et peu utile. ( Traité des Études.)

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à l'étude du grec; mais comme il n'y a point encore d'auteurs traduits interlinéairement , mon collaborateur M. Dufau , en se servant des caractères vulgaires, comme MM. Danse de Villoison , Gail et Lefebvre de Villebrune l'ont conseillé, a fait des traductions partielles, sur nos planches à composition. Quoique long et pénible , ce travail a eu pour résultat de faire entendre parfaitement à nos élèves, au bout de quelques mois d'étude, Ésope et Anacréon qu'ils traduisent aujourd'hui avec facilité aux exercices publics.

Le même procédé est mis en pratique pour l'étude de l'anglais et de l'italien , ne pouvant retirer aucun secours des traductions de Luneau de Boisjermain, qui sont très-incorrectes. La prononciation anglaise met quelquefois , je l'avoue, notre méthode en défaut; mais ces contre-temps excitent notre émulation, et rarement quittons-nous nos élèves sans avoir été compris. Nous devons rendre justice à leur aptitude et à leur pénétration , qui sont telles que certains d'entr'eux saisissent si parfaitement la manière d'un auteur , dès les premières pages, qu'ils l'expliquent ensuite, d'un bout à l'autre, presque sans aucun secours. Le*

filles n'ont pas autant d'activité que les garçons pour l'intelligence des langues : néanmoins le plus grand nombre parle l'italien avec facilité.

Deux instituteurs et une institutrice suffisent à l'enseignement de quatre-vingts élèves , auxquels on apprend la lecture , l'écriture, la langue française, la latine, la grecque, l'anglaise et l'italienne ; la géographie, l'histoire, les mathématiques transcendantes , la musique vocale et instrumentale dans toutes ses parties. Un si grand nombre d'élèves instruits , nous osons le dire, avec quelque distinction, par trois personnes , peut bien servir à faire l'éloge de l'enseignement mutuel. Nous ajouterons que cet enseignement est ici philosophiquement dirigé; nous avons banni les promenades oiseuses et bruyantes et tout le fatras des exercices automatiques des écoles lancastriennes , pour n'adopter que l'esprit de la méthode perfectionnée par l'observation et l'expérience. Nous tenons les premiers fils, et six professeurs pris parmi les élèves les plus distingués sont chargés de transmettre à leurs camarades la tradition qu'ils tiennent directement de nous : on choisit, parmi ceux que les professeurs instruisent, les sujets les plus avancés , pour en

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faire des répétiteurs, et enfin, dans le nombre de ceux qui reçoivent l'instruction des répétiteurs, on fait des semainiers qui, trop peu exercés pour régenter long-temps , ne sont en fonction que huit jours. Ainsi, depuis celui qui lit Tacite jusqu'à celui qui commence à balbutier les premières séries de la phraséologie, tous sont professeurs et maîtres, et tous avancent, à pas de géant, vers le but qu'ils ont sans cesse devant eux. Voilà , je crois , quelque nom qu'on lui donne, le véritable enseignement mutuel.

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