CHAPITRE VIL
Des Mathématiques.
Si la privation de la vue peut, dans quelques circonstances, devenir un avantage, c'est dans Fétu de des mathématiques. Les aveugles ont des dispositions naturelles pour cette science, à laquelle ils se livrent avec un goût décidé. Trèsjeunes, ils apprennent facilement les opérations les plus compliquées de l'arithmétique, et, sans employer aucun des moyens dont les clair-voyans font usage pour la géométrie, ils ont une idée exacte et précise des figures; ce qui est prouvé par leurs succès dans l'algèbre, la trigonométrie et les autres branches subséquentes des mathématiques. Leur intelligence , pour cette étude, est tellement développée, que non-seulement ils sont en état de suivre parfaitement les démonstrations faites sur le tableau, et de profiter des leçons publiques données par les maîtres les plus distingués (M. Biot, M. Francœur), mais même de remporter, dans les lycées, les pre-
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miers prix sur les clair-voyans. ( Voyez ce qui a été dit à ce sujet page 48 de cet ouvrage. )
Il résulte des principes que nous avons établis jusqu'à présent, qu'il ne faut jamais se servir d'aucun moyen arbitraire pour l'instruction des aveugles : c'est ce principe qui détermina l'inventeur de la planche arithmétique actuelle à renoncera celle de Saunderson, qui, toute ingénieuse qu'elle est, oblige à donner des valeurs conventionnelles aux chevilles, selon leur grosseur et leur situation.
Les lettres et les chiffres dont nous nous servons aujourd'hui ne diffèrent en rien des lettres et des chiffres ordinaires, et c'est en cela que consiste la perfection de notre méthode d'enseignement, qui rend communs aux aveugles les moyens d'instruction des clair-voyans.
Ces chiffres sont montés, comme les lettres, sur un chevron transversal ( Voyez planche V fig. i ) : les fractions sont montées de la même manière; mais la partie supérieure du chevron est évidée carrément {fig. 2 ), pour recevoir un chiffre mobile en forme de coin , au moyen duquel le numérateur et le dénominateur subissent les changemens nécessaires. Des filets, qu'on peut placer horizontalement ou verticalement
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(fig. 3 ) , servent à indiquer les divisions* des nombres. Ces chiffres sont placés dans une casse (fig. 4) distribuée en onze larges casselins, à côté desquels on en trouve d'autres pour les
numérateurs et les dénominateurs. Cette casse,
plus longue que large, doit être placée sur un, plan incliné , comme la casse à composition.
Dans la fonte qui vient de se faire, on a diminué de moitié la grosseur des anciens chiffres; ils étaient trop lourds, et occupaient un trop grand espace sur la planche. Les chiffres à fractions, dont on a cru pouvoir se passer, n'ont pas été refondus.
La planche à calcul (fig. 5 ) ne diffère de la planche à composition que parce que les intervalles transversaux sont croisés par des fils de fer qui maintiennent les chiffres en rapport, les uns avec les autres. La même planche devient géométrique lorsqu'on place des chevilles dans les trous qui se trouvent sur les tringles, et qu'on les entoure d'un fil de soie, comme le faisait Saunderson.
On aurait tort de croire que nous retirons un grand secours , pour l'enseignement de la géo-
métrie, des petites figures en bois dont on se sert quelquefois pour les clair-voyans. J'ai déjà
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eu occasion d'expliquer pourquoi nous n'adoptions pas ces moyens, qui nous seraient plus nuisibles qu'avantageux , puisqu'ils matérialiseraient la pensée des aveugles, qui doivent avoir mentalement l'idée de ces figures. Ils peuvent bien s'aider de quelques moyens de comparaison : deux points écartés l'un de l'autre, un cordon tendu , une boule qui roule , leur donnent l'idée d'une ligne droite; un cordon relâché leur figure une courbe, etc.; mais il ne faut point baser sur ces notions vagues une théorie qui n'aurait rien de vrai.
On s'étonne de voir nos élèves faire des cours d'optique aussi bien que des clair-voyans , et l'on admire leur sagacité à parler de la dioptrique et de la catoptrique. Comme nous ne voulons pas jouir d'une admiration qui ne serait pas méritée, nous devons dire quece qui rend facile pour eux la démonstration de tous les phénomènes de l'optique, c'est qu'ils réduisent tout en lignes. Us n'aperçoivent que des points palpables là où nous voyons des points colorés ; car ils n'ont et ne peuvent avoir aucune idée des couleurs (i). S'ils en reconnaissent quelques-
(i) Un de nos élèves , traduisant à une séance publique la première strophe de la deuxième ode du premier livre
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unes, c'est moins la couleur, proprement dite, qu'ils reconnaissent, que la matière colorante; et la meilleure preuve de cette assertion, c'est que lorsqu'ils ne peuvent pas bien deviner par le toucher, ils goûtent la couleur. S'ils confon-
d'Horace, fut arrêté sur ces mots : et rubente dexterd sacras jaculatus arces, etc., par l'interrogateur, qui lui demanda la traduction propre des mots rubente dexterd; le jeune homme traduisit ainsi : de sa droite enflammée , etc. Pressé de nouveau de traduire littéralement l'épitbète rubente, il donna l'équivalent rouge. Nouvelle question sur ce qu'il entendait par un bras rouge ; il répondit qu'il ne croyait point , comme l'aveugle de Locke , que la couleur rouge ressemblât au son dune trompette; qu'il ne se faisait néanmoins aucune idée directe de la couleur rouge; mais qu'il avait traduit d'abord rubente par enflammée, parce qu'on lui avait dit que le feu est rouge : de quoi il avait conclu que la chaleur était toujours accompagnée de la rougeur; ce qui l'avait déterminé à caractériser la colère de Jupiter, dont le bras irrité foudroyait la ville et la citadelle , par l'épithète enflammée, parce que , quand on est irrité , on a chaud, et quand on a chaud, on doit être rouge. Cette réponse fut faite en 1814 par l'élève Fonsèque, qui est encore à l'Institution. Elle nous a paru assez extraordinaire pour mériter d'être citée, parce qu'elle donne une idée des moyens secondaires que les aveugles mettent en pratique pour arriver à quelques notions vagues de la théorie de* couleurs , qui sera toujours, pour eux, l'inconnue.
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dent le bleu avec le noir par le toucher, ils ne se méprendront plus en prenant le goût pour juge : l'indigo et la noix de galle ne sont pas , pour eux , une même chose, comme nos yeux, si faciles à nous décevoir, nous le font croire fort souvent. La distinction des couleurs analogues , non par la nuance , mais par la teinture; le jaune et le vert, par exemple , leur paraît difficile à établir , tandis que le rose foncé et le rouge clair, qui nous paraissent presqu identiques, sont, pour eux, des couleurs beaucoup plus .tranchantes que le jaune et le vert. Des écrivains dignes de foi ont assuré avoir vu des aveugles qui reconnaissaient, par le tact, la couleur du poil de certains animaux (ij. Nous sommes loin de nier ce fait; mais nous ne comprenons pas comment cela peut se faire.
(i) De comité Mansfeldico cœco refert Keckermanus , Syst. Phjsic. ylib. 3, cap. i6, solo taclu album à nigro discernere; de equo fusco vel albo^ item de columbâ nigrâ vel caeruleâ judicium ferre potuisse.
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