‹ Essai sur l'instruction des aveuglesChapitre 25 sur 48 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

De la Musique.

Os croit généralement que la musique n'est point enseignée, par principes, aux aveugles, et qu'ils imitent seulement les sons qu'on leur fait entendre : c'est une grande erreur. Rien ne serait plus vicieux qu'une telle manière d'instruire. Nos procédés pour l'enseignement de la musique ne sont autres que ceux employés pour les clair-voyans; c'est avec les méthodes du conservatoire que nos enfans apprennent les élémens de la musique, de la composition, etc. Comment sentiraient-ils la mesure? comment pourraient-ils exécuter des morceaux d'ensemble avec autant de précision qu'ils le font, s'ils n'étaient guidés que par une aveugle routine ? Les signes de la musique n'auraient aucune valeur pour eux , si on ne leur en rendait la forme sensible : c'est ce qui nous a déterminés à faire graver sur de larges planches de bois de poirier les figures des

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notes , des clefs , des silences et de tous les signes altëratifs, avec quelques leçons qui servent d'exemples. „

On avait imprimé autrefois de la musique en relief; mais nous avons cessé de nous en servir, parce qu'elle était fort dispendieuse et sans utilité : Télève ne pouvait lire ( avec ses doigts ) et exécuter simultanément. Voici comment se donnent aujourd'hui les leçons : un jeune enfant que les aveugles eux-mêmes ont dressé à lire la musique , placé au milieu de l'orchestre, solfie quelques mesures d'une partition , qui est devant ses yeux , en prévenant d'avance pour quel instrument est le morceau qu'il chante. La mémoire des aveugles est si fidèle, qu'il est rarement besoin de leur répéter la même phrase plus de deux fois. Après avoir ainsi appris successivement à tous les instrumens un égal nombre de mesures, le maître de musique ( aveugle ) met ensemble ce qui vient d'être appris : le clair-voyant recommence à solfier, et enfin, lorsque cent cinquante à deux cents mesures ont été retenues, en une séance de deux heures et demie environ, le chef d'orchestre les fait repéter, plusieurs fois, pour donner les nuances et l'expression nécessaires.

On lie ce morceau à celui qui a été appris la veille, en les exécutant ensemble. Ainsi sont apprises de longues pièces, des messes, des chœurs, des symphonies, et si exactement retenues , qu'il suffit quelquefois d'une seule répétition pour les remonter , quoique abandonnées souvent, depuis plusieurs années (i).

(1) Cette manière d'apprendre la musique nous a toujours paru préférable à beaucoup de systèmes arbitraires qui nous ont été communiqués. Nous nous rappelonà avoir tu à Bordeaux, il y a dix-huit ans, un aveugle (M. Dumas) jouant assez bien du violon, mais qui, montré par des maîtres étrangers à la manière d'instruire les aveugles, ignorait jusqu'aux premiers élémens. Il avait inventé un, moyen de copier la musique , d'une manière bizarre : il représentait les mesures par des moules de boutons, la valeur de* note* par des morceaux de liège plus ou moins épais, une ronde par un anneau , une noire par une pièce de monnaie, les silences par des lanières de cuir dentelées, etc. Nous ne nous rappelons point la série confuse de tous ces signes , qu'il reconnaissait cependant assez bien ; mais nous ne pûmes retenir le rire lorsque , nous ayant parlé dix deuxième concerto de Jarnowick, qu'il jouait alors, il alla chercher, dans une armoire, une espèce de chapelet, long de sept à huit toises , formé des objets dont nous avons parlé, qu'il nous dit être ce concerto , et sur lequel il nous fit distinguer les passages les plus difficiles. Ilavait plusieurs armoires remplies de cette singulière musique.

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Ils n'ont point d'autres maîtres qu'eux-mêmes pour la musique instrumentale, et cependant îl y en a d'assez forts pour jouer le concerto très-agréablement. Chaque professeur aveugle a dans sa tète la méthode entière de l'instrument qu'il enseigne, un très -grand nombre dœuvres, de duo, etc. (i).

Aucun élève n'est dispensé de l'étude de la musique. Le choix d'un instrument dépend de l'usage qu'il en doit faire après sa sortie de

Nous avons tu d'autres aveugles qui écrivaient la musique sur des planches, où étaient des portées de dix à quinze lignes, comme celles que J.-J. Rousseau avait proposées, avec des pointes de différentes grosseurs.

3NT est-il pas plus simple d'user des moyens connus de tout le monde , surtout quand ils sont plus faciles et plus sûrs ?

(i) C'est une satisfaction pour nous de trouver l'occasion d'exprimer notre reconnaissance à M. l'abbé Rose, qui, depuis plusieurs années , a composé , pour les aveugles , un très-grand nombre de morceaux de musique, qui ont toujours été entendus avec le plus grand plaisir. Nous devons aussi beaucoup d'obligations à MM. Duport, Habeneck, Jadin , Dacosta et Baudouin, pour les conseils qu'ils ont bien voulu donuer à nos élèves , avec autant de zèle que de désintéressement.

rinstitution.L'administrationaredoubléd'efforts, depuis la translation de rétablissement, pour réaliser le projet, depuis si long-temps formé, de donner aux aveugles des professions utiles; elle n'a rien négligé pour éviter qu'ils n'allassent, comme autrefois , en quittant cette maison , jouer des instrumens dans des lieux publics qui n'étaient pas toujours d'un bon choix: c'est dans cette iutention qu'elle a fait l'achat d'un orgue pour faciliter k ceux qui habitent les grandes villes le moyen de se faire un état avec cet instrument. Ceux qui doivent se retirer dans des villages où il n'y a point d'orgues, apprennent à jouer du serpent ; car ils jouent de tous les instrumens connus. Ils ont reçu, cette année, pour la première fois, des leçons de harpe. On n'avait pas cru possible , jusqu'à présent , de leur apprendre cet instru-

ment si difficultueux pour les clair -voyans eux-mêmes, par la position pénible du corps et la multiplicité des cordes que rien ne différencie. C'est au zèle de l'institutrice des demoiselles que l'on doit cette heureuse innovation qui a eu un succès complet.

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