CHAPITRE IX
Des moyens de communication entre les Aveugles et les
Sourds-Muets.
On est étonné de la facilité avec laquelle les aveugles communiquent avec les sourds-muets, et on n'imagine point comment cette communication peut avoir lieu, entre des êtres privés des organes les plus indispensables aux fonctions intellectuelles.
On sera bien aise d'apprendre quelle a été l'origine des relations qui se sont établies entre ces deux classes disgraciées de la nature, et par quels moyens les aveugles et les sourds-muets étaient parvenus à s'entendre , long-temps avant qu'on eût songé à chercher une méthode pour le leur enseigner. Ces détails, fastidieux peutêtre pour ceux qui sont étrangers à la bienfaisance, ne seront pas sans intérêt pour les âmes sensibles et généreuses, qui se plaisent à soulager le malheur.
Pendant le temps où les Institutions des aveugles et des sourds-muets furent réunies
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dans l'ancien couvent des Célestins , les élèves des deux établissemens, rapprochés par l'habitation, mais séparés par leur infirmité , cherchèrent à établir entr'eux des points de contact. Les chefs des deux maisons, loin d'improuver ce rapprochement, le favorisèrent, convaincus qu'il ne pouvait qu'être avantageux à des êtres qu'une sorte de confraternité de malheur invitait à se rechercher mutuellement.
Ils avaient déjà reçu , les uns et les autres , quelqu'instruction; car je n'imagine point quel serait le mode de communication qui pourrait s'établir entre des aveugles et des sourds-muets, qui seraient sans instruction. Leur situation serait, je crois, celle d'un enfant sans expérience, avec lequel il faut convenir de tout. Aussi n'est-ce pas de l'aveugle en état de nature dont je vais parler, mais de l'aveugle instruit.
Quand les aveugles apprirent que les sourdsmuets parlaient entr'eux dans l'obscurité, en écrivant sur leur dos, ils pensèrent que ce moyen devait leur réussir, pour les entendre, et il leur réussit en effet. Ce nouveau langage devint bientôt commun aux deux familles; les sourds-muets, qui trouvaient pénible de laisser écrire sur leur dos ce qu'ils pouvaient très
bien voir, essayèrent de faire écrire les aveugles en l'air, comme ils écrivent eux-mêmes : ce moyen, qui était aussi long que le premier, leur parut de plus infidèle, parce que les aveugles écrivaient mal de cette manière; ils préférèrent donc se servir, pour dialoguer, des caractères à l'usage de ces derniers; mais ces caractères ne pouvant être transportés facilement , les muets enseignèrent aux aveugles leur alphabet manuel, et les uns par la vue, les autres par le toucher, reconnaissaient facilement, à l'inspection des doigts, les lettres que forment leurs différentes combinaisons entr'eux. Néanmoins, cet alphabet manuel ne peignant que des mots, rallentissait singulièrement la conversation. Ils sentirent le besoin d'une communication plus rapide, et les aveugles apprirent la théorie des signes des sourds - muets : alors chaque signe représentant une pensée, la communication fut parfaite. Cette étude fut longue et pénible, parce qu'elle suppose une connaissance assez complète de la grammaire; mais le désir de parler l'emporta sur les dégoûts, et en peu de mois les signes, parfaitement connus, remplacèrent tous les autres moyens jusqu'alors employés. Voici comment l'échange se faisait :
Lorsque l'aveugle avait à parler au sourdmuet, il faisait les signes représentatifs de ses idées, et ces signes plus ou moins exactement faits (i), transmettaient au sourd-muet, la pensée de l'aveugle. Quand le sourd-muet, à son tour, voulait se faire comprendre, il le faisait de deux manières : ou en se plaçant debout, les bras tendus et saris mouvement au devant de l'aveugle , qui les lui saisissait un peu au - dessus des poignets et sans les serrer, les accompagnait dans tous les mouvemens qu'ils faisaient S'il arrivait que les signes n'eussent pas été compris , l'aveugle se mettait à la place du sourd -muet. Celui-ci lui prenait les bras, de la même manière, et leur faisant faire les mouvemens qu'il aurait faits lui-même avec les siens, devant un clair- voyant, il remplissait les lacunes restées dans la première opération, et complétait ainsi la série d'idées qu'il avait voulu communiquer à son compagnon.
(i) Nous n'avons pas besoin de faire observer que la difficulté de ces communications est augmentée par la perte des signes de la physionomie, et dune partie des gestes et des mouvemens du corps que l'aveugle ne peut apprécier, et dont il n'a pas même l'idée; car, en parlant, les aveugle* demeurent sans mouvement et sans expression.
Mais le degré d'instruction des élèves n'étant pas le même, ils ne pouvaient se servir également bien, des signes; ils y suppléaient par tous les moyens que leur imagination inventive leur suggérait. Cetait un singulier spectacle que celui d'une pantomime jouée dans le plus profond silence par cent cinquante enfans, jaloux de se comprendre les uns les autres, et ne le pouvant pas toujours; ennuyés d'avoir fait de longues et inutiles tentatives, et finissant trèssouvent, comme autrefois les enfans de Babel, par se séparer sans s'être compris; mais non toutefois sans s'être donné des preuves réciproques de leur mauvaise humeur, les uns enfrappant comme des sourds, et les autres ea criant comme des aveugles.
1 DES AVEUGLES. J^S mawvw\\ii\t^vvm\\\i\\\\\t\\\vvivvmi\\i\\ivvv\x