‹ Essai sur l'instruction des aveuglesChapitre 5 sur 48 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

De la Mémoire des Aveugles.

La mémoire des aveugles est prodigieuse. Ce phénomène, certain dans son existence et inconnu dans sa nature, ûendrait-il, comme on le pense, à ce qu'ils ne sont pas distraits par la vue? ou y aurait-il dans leur organisation quelque causé qui développât d'une manière spéciale cette faculté ?

Quoique la cause occasionelle dont dépend la mémoire dans son exercice et dans ses fonctions restera vraisemblablement toujours à découvrir, jetons un co„up~d'œii rapide sur cette précieuse prérogative de l'homme, et examinons d'où peut dépendre l'accroissement de celle qui est départie aux aveugles.

On a comparé la mémoire à un magasin en forme d'archives , où se conserve en dépôt l'empreinte plus ou moins exacte d'une infinité de choses dont nous avons eu ou l'image ou la sensation; empreinte que notre âme retrouve et ranime au besoin , et qui , réveillée , donne,

en quelque sorte, une nouvelle existence aux idées et aux images des choses qu'elle a connues dans des temps infiniment antérieurs. Locke la comparait à une table d'airain remplie de caractères que le temps efface insensiblement, si Ton n'y repasse quelquefois le burin. Le père Mallebranche a dit quelle consistait dans les traces que les esprits animaux ont imprimées dans le cerveau , lesquelles sont cause de la facilité que nous avons à nous souvenir des choses ; ajoutant que ce qui fait que les vieillards perdent la mémoire des choses passées , c'est que leurs fibres sont mêlées de beaucoup d'humeurs qu'ils ne peuvent dissiper, parce qu'ils manquent de feu. Je n'ai rapporté cette dernière définition de la mémoire, donnée par un homme célèbre , que pour prouver combien nous sommes redevables aux sciences physiologiques pour la précision et l'exactitude que les modernes emploient dans leurs définitions; car si le nom de Mallebranche n'imprimait un certain respect, on ne pourrait s'empêcher de qualifier cette ridicule définition de la mémoire de véritable radotage vide de sens et de raison. Reprenons.

11 y a dans l'homme une mémoire de sensa-

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tïon et une mémoire d'intelligence. La première lui rappelle ses perceptions de sentimens physiques; la seconde lui rappelle ses réflexions, ses jugemens, ses raisonnemens , ses spéculat ions , ses plaisirs et ses peines de Tordre moral. Il diffère en cela de la brute, qui n'a qu'une mémoire de sensation et jamais une mémoire d'intelligence, parce que dès connaissances purement sensitives ne supposent point une substance proprement spirituelle.

C'est principalement de cette seconde mémoire d'intelligence dont les aveugles sont éminemment pourvus. Ils sont privés, il est vrai , du moyen que les yeux offrent aux clair-voyans de se former une mnémonique artificielle ; mais peut-être ont-ils une mnémonique intérieure/ résultant de la très- grande facilité qu'ils ont d'analyser, comme je le démontrerai plus tard.

Au rapport du père Charlevoix (r), c'est à des aveugles qu'on confie au Japon le soin de conserver le souvenir des événemens les plus importans. Les annales de l'Empire, les histoires des grands hommes , les anciens titres de familles , ne sont pas des monumens plus sûrs

(i) Hist. du Japon , chap. n , pag. ao3.

4o CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

que la mémoire de ces illustres aveugles , qui, se communiquant, les uns aux autres, leurs connaissances , forment une tradition historique contre laquelle personne ne s'avise de s'inscrire en faux. Ils ont des Académies où ils prennent des grades , et ils s'y exercent , non-seulement à cultiver leur mémoire , mais encore à mettre en vers ce qu'ils savent, et à orner de tous les agrémens de la poésie et de la musique les plus beaux traits d'histoire. Ils ont leur général , leurs officiers, leurs magistrats, et jouissent d'une gTande considération.

Pour trouver une raison physique de l'inconcevable phénomène de la mémoire , quelques philosophes ont imaginé, assez ingénieusement, dans notre cerveau, une espèce de clavecin naturel, composé d'un nombre- infini de cordes, parmi lesquelles une foule innombrable qui sont à l'unisson entr'elles, et où, ainsi que sur un clavecin artificiel, la corde ébranlée ébranle et fait frémir celle qui se trouve à son unisson

sans en ébranler d'autres.

Voici comment , dans cette hypothèse , la mémoire s'effectuerait en nous : le nom d'Alexandre prononcé, fait une impression sur notre oreille, et agite dans le sensorium la fibre à

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l'ébranlement de laquelle est attachée $ dans notre âme , l'idée d'Alexandre.

Cette fibre ébranlée , ébranle successivement toutes celles qui sont à son unisson , et qui se sont mues simultanément, au temps où nous avons lu la vie de ce grand capitaine.

Elle ébranle , par conséquent, autour du siège de l'âme, les différentes fibres dont la vibration doit faire renaître et revivre toutes les idées successives qui ont antérieurement existé en

nous, au sujet d'Alexandre, que nous nous rappelons par-là être né de Philippe, avoir asservi la Grèce, avoir détrôné Darius, envahi l'Asie, vaincu Porus , ravagé l'Égypte , et être mort enfin au siège de Babylone.

L'effort que l'on fait pour apprendre par cœur et pour retenir , ébranle successivement, et à plusieurs reprises, une suite de fibres qui se trouvent à l'unisson dans notre cerveau, ou que la contention maintient , pour ainsi dire , accordées et tellement disposées, que le frémisse- , ment de l'une d'entr'elles doit les mettre successivement toutes en action, et donner lieu, dans notre âme , à autant de réveils d'idées ou de sensations.

4 a CONSIDERATIONS GlSNlïRÀLFS

Dans les mémoires parfaites, l'ébranlement de Tune de ces fibres communique le frémissement à toutes les autres, parce que l'unisson y subsiste. Dans les mémoires labiles il y a des lacunes, parce que quelques-unes des fibres antérieurement à l'unisson se détendent et perdent Taccord, et en le perdant, elles demeurent muettes et sans mouvement. (Z. Para. )

Cette mnémonique intérieure est celle dont nous croyons que les aveugles se servent instinctivement. Pénétrés de cette idée , nous évitons soigneusement, soit en les instruisant, soit même en conversant avec eux, de les faire passer trop brusquement d'une idée à une autre, surtout quand ces idées sont disparates, et qu'elles doivent laisser entr'elles un trop grand nombre d'échelons inoccupés. Nous tâchons, au contraire, en procédant analytiquement, de rattacher à ce qui est déjà connu ce que nous voulons faire connaître , et, pour user de la théorie ci -dessus développée, d'attaquer toujours une corde qui vibre avec une autre. De cette manière, les impressions sont profondes et permanentes. Les aveugles , qui , -d'ailleurs , se donnent le temps de bien faire ce qu'ils font, agissent toujours successivement. Rien ne les choque autant

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que l'incohérence. Helvétius a dit (i) qu'une grande mémoire est un phénomène de l'ordre ; qu'elle est presquentièrement factice , et que , entre les hommes bien organisés, cette grande inégalité de mémoire est moins l'effet d'une inégale perfection dans l'organe qui la produit, que d'une inégale attention à la cultiver. Scion lui , c'est à l'ordre qu'on doit souvent la sagacité de son esprit et toujours l'étendue de sa mémoire. C'est aussi le défaut d'ordre , effet de l'indifférence qu'on a pour certains genres d'études, qui, à certains égards, prive absolument de mémoire ceux qui, à d'autres égards, paraissent être doués de la mémoire la plus étendue. Ordo ducit ad virtutem, disait, dans ce même sens, l'immortel évêque d'Hyppône.

La mémoire des aveugles pourrait donc bien tenir à l'esprit d'ordre dont ils sont généralement pourvus, et à l'habitude de classer leurs idées qu'ils disposent , de telle manière dans leur tête, qu'ils peuvent en réveiller facilement toute une série. On voit très- peu d'aveugles , atteints de folie, être dans ces états de vésanie et d'aliénation mentale qui supposent nécessai-

(i) De t Esprit, chap. 3, discours 3.

rement de l'incohérence dans les idées et une divergence totale dans les fonctions du cerveau. L'attention plus concentrée, fait que les objets qui ne laisseraient en nous que des impressions insensibles, se gravent très-fortement dans leur esprit. Cette faculté , qui est conditionnelle, est troublée ou affaiblie, chez eux, comme chez les clair- voyans , par les maladies, le délire, l'imbécillité , etc., mais à un degré bien moindre, et cela se déduit naturellement des principes que nous avons établis plus haut. J'ai eu occasion de vérifier, plusieurs fois , ce fait, dans les diverses maladies aiguës dont je les ai traités.

On a dit qu'une grande mémoire s'alliait rarement avec un bon jugement. Cette assertion, quoique répétée depuis bien long -temps, est loin d'être démontrée : Lesueur, le Massieu des aveugles , premier élève qui fut instruit avec les procédés dont nous nous servons aujourd'hui , avait une mémoire prodigieuse et un jugement exquis : presque tous les aveugles que j'ai connus réunissaient, à un haut degré , ces qualités précieuses. Je conçois qu'il peut exister des individus doués d'une mémoire mécanique et dénués de jugement; mais je ne comprends pas qu'on puisse avoir un

parfait jugement sans mémoire. Cest un outil de merveilleux service que la mémoire, disait Montaigne , et sans lequel le jugement fait bien à peine son ojjfice (i). On a vu des gens porter à un degré presqu incroyable la faculté de retenir. Sénèque nous apprend de lui-même que, par un grand effort de mémoire , il répétait deux mille mots détachés, dans le même ordre qu'on les avait prononcés. Muret (i) rapporte qu'un jeune homme de Corse avait trouvé fart de se faire une mémoire surprenante : il retenait jusqu'à trois mille mots grecs , latins , barbares ,

sans aucun rapport entr'eux , et dont la plupart ne signifiaient rien. Il les récitait dans le même ordre où ils lui avaient été dictés , descendant du premier au dernier, et rem on* tant ensuite du dernier au premier. Il assurait même pouvoir en apprendre jusqu'à trente -six mille avec la même rapidité. Il enseigna sa méthode à un seigneur vénitien , qu'il mit en très -peu de temps en état de faire les mêmes choses que lui. Nous avons vu, de nos jours, comment M.Fainaigle s'y prenait pour former des mémoires artificielles. Mais ce n'est point

(i) Montaigne, liv. II, chap. 17.

(a) Muret, de quorumdam admirabili Memond.

par ce genre de mémoire que les aveugles se font remarquer; ils se distinguent principalement par celle qui se rattache à des faits ou à des embranchemens susceptibles d'être développés par le jugement et par la réflexion.

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