‹ Essai sur l'instruction des aveuglesChapitre 6 sur 48 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Des facultés qui se développent chez les Aveugles , et de la prééminence de quelques-unes de ces facultés sur celles des Clair-Voyans.

J'aurai très-peu de chose à* dire pour développer cette question, qui rentre, sous beaucoup de rapports , dans celles que nous avons déjà traitées. Je crois avoir suffisamment démontré que la perte d'un sens ne tournait point au profit des autres, et que rien ne pouvait dédommager les aveugles de la perte de l'organe dont ils sont privés ; mais s'il n'y a point de compensation physique, la providence n'a pas voulu les laisser entièrement sans consolation, et elle les a doués d'une grande fécondité d'imagination et de beaucoup de rectitude dans le jugement.

Je ne parlerai point $ Homère, qui a fait sou admirable épopée, étant aveugle; de Milton , qui a parlé de la lumière avec tant de charmes, en commençant le troisième chant du Paradis perdu; de notreimmortel Delille et de tant d'autres célèbres aveugles ; ce serait sortir du cercle que je me suis prescrit : je sens qu'en voulant prouver

ainsi,j'affaiblirais mes moyens. J'ai connudes aveugles-nés excelle ns poètes, savans compositeurs ; j'en ai vu d'autres, très-habiles dans le négoce, administrer si parfaitement leurs affaires, qu'il aurait été difficile de les tromper.

Prouver que, chez les aveugles, certaines qualités se développent , à un beaucoup plus haut degré de perfection que chez les clair- voyans , c'est, en d'autres termes, dire à quelles erreurs ces derniers sont entraînés par le sens de la vue, ,

Les aveugles ont une très-grande facilité de décomposer leurs idées, soit analytiquement, soit synthétiquement. Deux aveugles, l'un et l'autre élèves de cette Institution, peuvent être donnés comme des exemples frappans de ce fait : le premier est Paingeon qui, par l'esprit d'ordre dont il est doué, a acquis des connaissances transcendantes en mathématiques , et après avoir remporté, en 1806, tous les premiers prix au concours général des quatre lycées de Paris , fut nommé , par le Grand-Maître de l'Université , professeur de mathématiques au lycée d'Angers, où il enseigne , avec un très-grand succès ; l'autre est 3. Delille ( aujourd'hui pensionnaire des Quinze -Vingts ) qui a porté très-loin la méta-

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physique de la langue française; un aplomb parfait, une précision admirable dans ses définitions , caractérisent surtout ce sujet que nous nous énorgueiliissons d'avoir formé.

Cette grande facilité d'analyse et de décomposition, qu'on remarque dans les aveugles-nés, est beaucoup plus intense pendant qu'ils sont en état de nature; on s'aperçoit qu'elle faiblit lorsque , par des idées communiquées, ils adoptent nos procédés et nos formules de raisonnement , parce que sans doute alors agissant comme nous avec un instrument de moins, ils sont mal servis. Dans le premier état , au contraire , ce sont des hommes à quatre sens , effectuant des opérations comme nous, et n'imaginant pas qu'il soit besoin d'en avoir cinq, pas plus que nous ne comprenons nous-mêmes ce que pourrait faire de plus un homme qui en aurait six.

C'est donc bien à tort que Mallebranche ,. et après luiBerkley, soutenant, sans aucune preuve, l'idée révoltante d'un monde purement fantastique , ont avancé que nos sens nous trompent et nous abusent en tout , tandis qu'il est bien démontré , au contraire , qu'il n'y a pas de plus sûrs témoignages que celui qu'ils nous donnent; puisque , chaque fois qu'un de ces conducteurs

naturels manque, nous sommes obligés (comme on le fait pour l'instruction des aveugles et des sourds - muets ) de créer des moyens artificiels pour faire arriver à l'âme les idées que , dans letat naturel, ils sont chargés de lui transmettre (i).

Au physique , personne ne leur conteste la prééminence sur nous dans l'exactitude de la perception de leurs idées par le toucher, ce sens si éminemment exact, qui trompe si rarement, et que Buffon appelait pour cela un sens géométrique. On sait à combien d'erreurs la vue nous expose ; combien il faut souvent lui associer le toucher pour ne pas se méprendre ; encore cela n'est-il pas toujours praticable, et sommes-nous fréquemment la dupe de nos yeux.

(i) Ce serait une plaisante société que celle de cinq personne» dont chacune n'aurait qu'un sens ; il n'y a pas de doute que ces gens-là ne se traitassent tous d'insensés. Plus un sens aurait de notions particulières, plus il paraîtrait extravagant aux autres : il en résulterait que le plus extravagant d'entr'eux se croirait infailliblement le plus sage; qu'un sens ne serait guère contredit que sur ce qu'il saurait le mieux , et qu'ils seraient presque toujours quatre contre un. (Diderot , Lettres sur les Ji eugles.)

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