CHAPITRE IV
État moral des Aveugles ; Nature de leurs idées.
Touché* de la pitié qu'inspire à tout homme sensible le malheur d'autrui, chacun s'empresse, par une curiosité bien louable, de s'informér de l'état moral des aveugles. On désire savoir s'ils ont , sur beaucoup de choses , les mêmes idées que nous ; quels sont les sentimens naturels qui affectent leur âme, et s'ils sont sensibles et reconnaissans. On demande s'ils sont actifs et curieux ; s'ils sont accessibles à l'ennui; quelles sont les idées qu'ils se forment de la laideur et de la beauté; s'ils partagent nos. opinions sur le bien et le mal et sur nos idées acquises ; si la disposition à l'athéisme , qu'on leur reproche, est fondée ou non; enfin quels sont leurs goûts, leurs habitudes et leurs défauts.
Quelqu'étendu que soit le cercle de ces questions, je vais tâcher d'y répondre succinctement, sans entrer dans une foule de détails étrangers à mon sujet, et qui sont d'ailleurs du domaine
5a CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
de la métaphysique ; je me bornerai à dire ce que l'expérience et l'observation m'ont appris : heureux si je peux répandre sur les infortunés dont j'écris l'histoire, ce tendre intérêt qu'ils m'inspirent à moi-même et qui m'attache si fortement à eux !
La privation de la vue n'enlève pas seulement aux aveugles les sensations que cet organe donne aux clair -voyans; mais encore elle étend son influence sur toutes leurs pensées , qu'elle modifie et qu'elle dénature : aussi toutes les idées qui s'y rattachent, sont-elles fausses ou contraires aux notions que nous avons, parce que, comme Fa très-bien dit Condillac, la nature colorée n'existe pas pour eux; c'est la cécité qui les plonge dans l'ignorance où ils sont des bienséances et qui les prive du sentiment des convenances sociales. La pudeur, qui est une des grâces de la jeunesse , est presque pour eux un être imaginaire , quoiqu'ils aient une sorte de timidité qui tient peut-être plus, il est vrai, de la crainte que de la honte , mais qui augmente beaucoup leur embarras, dans certaines circonstances.
Malheureux dans tous leurs rapports avec les autres hommes , ils ne connaissent que très-
imparfaitement ces émotions qui nous entraînent, les uns vers les autres, et décident de nos affections et de nos attachemens. La sensibilité n'a pas , pour eux , les charmes qui nous la font placer au rang des plus douces comme des plus aimables vertus. Infortunés ! leur situation , qui les oblige à se tenir en garde contre tout le monde , leur fait souvent ranger dans la même cathégorie leurs bienfaiteurs* et leurs ennemis ; et , sans le vouloir , peut-être , ils se montrent ingrats. Ce sont ces motifs qui leur font recher-
cher, de préférence , dans leurs liaisons , les aveugles aux clair-voyans, qu'ils considèrent comme une classe d êtres à part. Serait-ce qu'ils craindraient notre inconstance , ou qu'ils se méfieraient de notre supériorité, ou bien trouveraientils plus de points de contact entr'eux ?
On les excusera sans peine, lorsqu'on réfléchira à la quantité de signes perdus pour celui qui est privé de la vue. Les mouvemens extérieurs , qui se peignent avec tant d'expression sur la physionomie , ce miroir véridique de l'âme, n'existent pas pour eux. Ils sont continuellement, dans leurs relations avec les autres hommes, comme l'on est avec un individu qu'on ne connaît que par correspon-
dance : on sait bien qu'il existe , mais on ne peut se figurer comment (i).
S'ils sont peu expansifs , d'un autre côté , la nature les dédommage amplement en les douant d'une activité prodigieuse d'imagination et d'un besoin insatiable de savoir , qui tient lieu , chez eux, de beaucoup d'affections qui leur manquent, ou du moins de l'extension que ces sentimens pourraient avoir. Cet état de leur imagination chasse l'ennui , qui est un des moindres inconvéniens de la cécité ; car on voit peu d'aveugles qui ne se soient créé une occupation quelconque, et qui n'aient parfaitement réussi.
Forcés de juger les hommes et les choses intrinsèquement, ils doivent nécessairement obtenir des résultats plus vrais que nous : d'ailleurs ,
(i) Comme de toutes les démonstrations extérieures, qui réveillent en nous la commisération et les idées de la douleur, les aveugles ne sont affectés que par la plainte,' je les soupçonne , en général , d'inhumanité. Quelle différence y a-t-il , pour un aveugle , entre un homme qui urine et un homme qui, sans se plaindre, verse son sang? Nousmêmes, ne cessons-nous pas de compatir, lorsque la distance, ou la petitesse des objets, produit sur nous le même effet que la privation de la vue chez les aveugles. ( Diderot % Lettres sur les Aveugles. )
"comme je l'ai déjà dit plusieurs fois , ils voient les choses d'une manière plus abstraite que nous, et dans les questions de pure spéculation ils sont moins sujets à se tromper ; car l'abstraction consiste à séparer par la pensée les qualités sensibles des corps les unes des autres, et l'erreur naît ordinairement d'une séparation vicieuse. Ils n'ont pas , comme nous , besoin de se garantir contre les illusions des sens, puisqu'ils ne peuvent pas être séduits par les apparences : les charmes de la figure , le luxe des habits, la somptuosité des logemens, la dignité des emplois et les préjugés attachés à la naissance ne sont rien pour eux; c'est l'homme moral qu'ils apprécient. Combien , sous ce rapport, leurs jugemens sont plus sûrs que les nôtres !
Une voix douce et sonore est pour eux le symbole de la beauté. Ils reconnaissent avec assez d'exactitude, au volume de la voix, quelle est la stature et là corpulence de la personne qui parle, la grandeur du local dans lequel ils se trouvent, etc. Mais avec quelle finesse de discernement ces observateurs attentifs ne jugent-ils pas, par ce moyen, de la bonté et de certaines nuances de caractère qui nous échap-
pent^, parce que nous n'avons pas le même intérêt à les remarquer ? Ils voient , par une espèce d'intuition anticipée, l'âme à travers son enveloppe (i).
Il y a en effet plus de rapports qu'on ne l'a cru jusqu'ici entre les divers degrés de l'organe vocal et les caractères. Il y aurait, sous ce point de vue , un curieux rapprochement à établir entre les animaux et l'homme , en ouvrant le premier anneau de la chaîne par ces bêtes cruelles, l'effroi des forêts, et la continuant jusqu'à ces animaux paisibles qui naissent dans nos étables pour noiis nourrir et nous vêtir. Cette étude , bien digne d'un philosophe , procurerait, j'en suis sûr, d'utiles résultats.
On a eu grand tort de taxer généralement les aveugles d'athéisme. Ceux qui ont avancé cette étrange assertion , ou étaient de mauvaise
(i) Sir John Frielding, parent de Fauteur de Tom- Jones , qui vivait de nos jours, était aveugle; cela ne l'empêchait point d'exercer, avec un succès signalé, la place de chief inagis trate of the police office, à Londres; ce qui répond à celle de lieutenant de police. Il avait, dans la tête ,1e signa* leraent de plusieurs milliers de voleurs, et lorsqu'on les lui •amenait, il ne se trompait jamais.
foi , ou avaient quel qu'intérêt à propager une erreur qui pouvait en étayer beaucoup d'autres. Pourquoi donner une telle idée de ceux qui ont le plus besoin des consolations que la religiou prodigue à l'infortune et au malheur?
Où iraient ces malheureux , dont l'existence serait mille fois , chaque jour, compromise , si la bonté de Dieu n'ouvrait un œil de pitié sur eux? Repoussés de tout le monde, n'est-ce pasà celui qui ne fait acception de personne qu'ils doivent recourir? Ne doivent-ils p;is ; comme nous , l'adorer en esprit et en vérité , puisque les yeux du corps ne nous le rendent pas plus visiblecfu a eux , et que la foi nous est commune ? Ne connaissent - ils pas une partie de ses ouvrages? Le goût des fruits, la suavité des fleurs, le chant des oiseaux, la vicissitude des saisons ne leur rendent -ils pas sensible l'existence de cet admirable architecte de l'uni ver^?
Néanmoins, je ne les justifierai pas entièrement du reproche d'impiété qu'on leur a fait avec quelque fondement. Je suis convaincu plus que personne que cette loi, antérieure à toutes les impressions sensibles, que Dieu donna à l'homme en le tirant du néant, est gravée dans
leurs cœurs ; mais je suis forcé d avouer aussi
qu'ils ne suivent pas toujours l'impulsion de cette voix intérieure , qui approuve et console quand on fait le bien, et qui tourmente et déchire quand on fait le mal : la conscience enfin n'a pas sur leurs actions l'influence qu'elle a sur nous. Il est facile de déduire les conséquences qui découlent d'un semblable état , et quelles peuvent être leurs idées sur le bien et le mal et sur les notions que nous avons acquises. Plaignons - les , si leur infirmité qui les prive de la lumière sensible les prive aussi d'une partie de cette lumière intellectuelle qui éclaire l'homme religieux, et qui lui fait trouver tant de douceurs dans l'observation de ses devoirs. Notre affliction serait profonde, si, consacrant notre existence et nos moyens à améliorer leur triste condition sur la terre , nous devions renoncer à l'espérance de les voir un jour partager la récompense promise à ceux qui ont persévéré dans la pratique du bien.
Je n'ai point connu d'aveugle athée; mais si l'on en rencontrait d'assez malheureux pour ne pas reconnaître le Créateur dans ses œuvres , il faudrait lui répéter ce que dit autrefois le docteur Holmes au célèbre Saunderson qui lui témoignait quelques doutes sur ce point , le plus
important de la foi : Mettez la main sur vous, r organisation de votre corps dissipera une erreur aussi grossière.
Comme nous, ils désirent ce qu'il est le plus difficile d'obtenir. Tous les aveugles ont un goût prononcé pour l'indépendance et la liberté. Rien cependant n'est plus contraire à leurs véritables intérêts que l'usage d'une chose dont \ ils ne pourraient qu'abuser. Alors, on le sent bien , l'art de ceux qui les entourent consiste moins à les satisfaire qu'à leur laisser croire qu'ils sont satisfaits. On évite, par ce moyen, l'exaspération des défauts naturels qu'ils peuvent avoir, et qui, tous, se lient plus ou moins à leur infirmité dont on ne peut leur faire un crime.
L'amour-propre , qui est le plus saillant de leurs défauts et peut-être l'origine de tous les autres , est racheté par des qualités précieuses : une patience à toute épreuve et une ténacité extrême dans leurs entreprises, les rendent capables de surmonter les plus grands obstacles, sans se rebuter jamais.