CHAPITRE XIIL
Détails de la méthode suivie par les Frères des écoles chrétiennes.
•L'es statuts de 1810, comme tous ceux qui les ont précédés , nous renvoient à un livre fondamental, intitulé Conduite des Ecoles (i).
Nous allons parcourir ce livre, qui date de. cent quarante ans, et qui, pour la plus grande partie, convient encore parfaitement à la fin que son auteur s'est proposée (2).
(1), Conduitades écoles chrétiennes , composé par messire De La Salle, instituteur des Frères des écoles chrétiennes préimprimé à Lyon, chez Mistral, en 1811, in-12.
fa) Il faut dire que les successeurs de M. De La Salle ne se sont point fait scrupule de retrancher ou d'ajouter à ce livre, selon que le hien du service a pu le demander ; nous en verrons plus d'un exemple : et d'ailleurs l'espèce de préface qui est en tète de la dernière édition, annonce formellement que la Conduite a été corrigée , augmentée , mise dans un nouveau jour. (pag. 9.)
L'ouvrage se divise en trois parties.
Dans la première, on commence par exposer ce qu'un Frère doit penser de son état ; et tout ce que la religion peut fournir d'images touchantes ou d'idées sublimes, est mis en œuvre pour inspirer au jeune Frère l'estime et l'amour de ses humbles et saintes fonctions.
On traite ensuite, dans autant de chapitres 9 — de l'entrée de l'école et du commencement de l'école , ■ — - du déjeuner et du goûter, — des leçons en général, — de l'écriture, — de l'arithmétique,— de l'orthographe, — des prières, — de la sainte messe, — du catéchisme, de son excellence, et de la nécessité de l'étudier. — de la sortie de l'école.
La seconde partie a pour objet les moyens de maintenir l'ordre dans les écoles : — i° la vigilance que doit avoir le maître dans l'école , J2° les signes qui y sont en usage; 5° Tes catalogues; 4° 'es récompenses; 4° les corrections en général; 6° les règles touchant les punitions- 7° les absences réglées et avec permission ; 8° 1rs congés; g° les officiers de l'école; io° la structure, l'uniformité des écoles, et des meubles qui y conviennent.
La troisième partie comprend deux sections 9
dont l'une, en cinq paragraphes, explique les obligations du Frère chargé de former les jeunes maîtres, et dont l'autre, renfermant huit articles, concerne spécialement l'inspecteur des écoles.
Nous réunirons sous différens chefs les dispositions qui nous ont le plus frappé, soit par l'excellence de leurs motifs, soit par leur étonnante conformité avec des idées qu'on est assez généralement disposé à croire nouvelles : raison décisive de réprobation pour les uns, d'enthousiasme pour les autres.
Uniformité dans V enseignement. « L'uniformité dans l'enseignement est d'autant plus nécessaire qu'elle intéresse tous les membres du même corps. Un Frère, qui quitte une classe pour en aller faire une autre, y trouvant toutes choses dans le même ordre où il a laissé celle qu'il faisait lui-même, continue les enseigoemens avec autant de facilité pour lui que de
succès pour les enfans L'uniformité doit
être égale partout, sans s'écarter en rien des usages reçus; ainsi, mêmes signes pour les leçons, même méthode pour la lecture, l'écriture et l'arithmétique; même méthode d'y faire le catéchisme, de dire et faire répéter les prie d'assembler et de renvoyer les enfans. )) (pages 20 et 21.)
« Pour l'enseignement des mêmes sciences et des mêmes arts, il peut y avoir différentes méthodes d'inégale bonté : les meilleures doivent sans doute être préférées, et l'on doit regarder comme telles celles qui sont simples, claires, aisées, courtes 3 précises et naturelles. Une connaissance, acquise par l'étude, par la pratique et par l'expérience de plus d'un siècle, a fait trouver tous ces caractères dans les méthodes qui sont en usage dans les écoles chrétiennes. S'il en est d'autres avec lesquelles on obtienne des progrès plus rapides en faveur d'un très-petit nombre d'enfans réunis, ou de quelques-uns en particulier, elles ne sauraient être pratiquées, avec le même avantage, dans les écoles gratuites de quatre-vingts écoliers et plus. »
« Comme les méthodes qui se trouvent dans la Conduite sont fixées et suffisamment exprimées, le formateur n'a qu'à y assujétir ses élèves , sans souffrir qu'ils s'en écartent en rien , ni qu'il en substitue d'autres.» (p. 009.)
Formation des jeunes maîtres, « Le formateur trouvera des hommes qui sont neufs, embarrassés, et si maladroits, qu'il aura, pour ainsi dire, tout à faire en eux; des hommes pesons, assoupis , sans nerf, sans activité, insou-
clans, endormis; des âmes fades, basses, molles et sans vigueur; des hommes enfin, qu'il faudra constamment éveiller, aiguillonner, pousser avec force, et dont plusieurs mêmes ne pourront être en mouvement que comme par ressort. »
(( Il en trouvera d'autres, au contraire, qui, pleins d'eux -mêmes, ardens, précipités, emportés par un zèle mal entendu ou par tempérament, demanderont à être observés, suivis, réglés et modérés. »
a II y en aura de dociles, qui apprendront et recevront volontiers les conseils, à l'aide desquels ils se mettront ensuite en état de bien faire ; il y en aura aussi qui , aheurtés à leur sens, demanderont de la patience, de l'adresse et de la fermeté pour être mis à la raison. »
« Il pourra même s'en rencontrer qui , tout à la foisimbécillement orgueilleux et dépourvus de bon sens, seront retenus par l'humiliation imaginaire qu'il y aurait à laisser apercevoir leur imbécillité, et à demander les avis nécessaires. »
ce Le formateur inspirera d'abord à sou élève de se regarder comme infiniment honoré d'être appelé à ressembler à Jésus-Christ même, dans
( 7« ) l'exercice de sa fonction en faveur do prochain La Foi lui fait découvrir qu'il n'y a
pas de fonction plus honorable que d'amener les enfans à Jésus Christ, et en même temps de tenir sa place , de faire son office pour les recevoir, les élever, les instruire , remplir leur esprit de ses maximes ; leur procurer sa protection, sa bénédiction, sa grâce; leur apprendre la voie qui conduit au Cieb Jésus-Christ les lui confie pour veiller à la conservation de leur innocence, pour leur apprendre tous les mystères de sa vie et de sa mort, tous les préceptes h l'observance desquels il a attaché leur salut et la vie éternelle. Dans son école, il est assis dans la chaire de Jésus- Christ même, et le représente, s'il remplit son devoir : il y fera et il y dira ce que Jésus- Christ y ferait et y dirait lui-même; il s'y regardera comme le ministre de Dieu et le dispensateur de ses mystères. Sa classe, bien tenue., servira à plier de bonne heure l'esprit des enfans à la vertu , à l'ordre, à la soumission, à arrêter leur légèreté naturelle. Ils y apprendront la manière de résister aux tentations, d'évitcr^les occasions de faire le mal, de faire un bon emploi du temps, et de remplir la fin de leur création. Ces instructions bien faites deviendront un préservatif contre
(77 ) la contagion des maximes, des vanités et des mauvais exemples du monde corrompu. Son école sera comme le noviciat de la doctrine de Jésus - Christ , où les enfans apprendront la science des saints, la pratique des vertus, et à devenir de bons chrétiens et de bons citoyens. L'éducation chrétienne qu'il donnera, sera, pour un grand nombre de ses disciples, une source de félicité pour celte vie et pour l'autre. Quel sujet de joie plus pure , que de former les enfans à la piété , aux bonnes mœurs , aux devoirs de la religion et de la société; de les éloigner de l'oisiveté, mère de tous les vices! v (p. 296 à 3o2.)
Placement des sujets, « L'inspecteur des écoles aura soin de faire connaître fidèlement au supérieur général, et au visiteur qui viendra de sa part, la capacité de chaque Frère pour l'école, afin que , dans la répartition qu'il doit en faire, il place chacun selon ses talens, et que le public soit bien servi.» (p. 346.)
Division des écoliers suivant leurs forces. « Il est très-avantageux qu'il y ait trois classes dans chaque école , afin que les enfuis étant en état de suivre dans les mêmes leçons , il nV en ait jamais aucun qui en soil dispensé ni qui perde son temps : inconvénient inévitable dans
les écoles oit il n'y a que deux classes , à cause de la trop grande différence qui se trouve entre les premiers et les derniers de la même classe. Tandis qu'on enseigne aux premiers l'écriture, le calcul et l'orthographe, les derniers baillent et s'ennuient; et tandis qu'on enseigne à ceuxci les premiers élémens de la religion , les premiers qui auraient besoin d'un développement plus étendu s'ennuient à leur tour et perdent leur temps. »
Divisions pour la lecture. «Il y aura neuf sortes de eeçons dans les Ecoles chrétiennes i° La table d'alphabet; 2° la table des syllabes; 5° le syllabaire ; 4° le second livre pour apprendre à épeler et à lire par syllabes; 5° le même second livre dans lequel ceux qui savent parfaitement épeler commencent à lire; 6° le troisième livre qui sert à apprendre à lire par pause; 7° le psautier; 8° la civilité chrétienne; cf les lettres écrites h la main. »
« Tous les écoliers de toutes les leçons, excepté les lisans dans l'alphabet et dans les syllabes, seront distribués en trois ordres : coinmençans , médiocres , avancés et parfaits. Chaque ordre de leçon aura sa place assignée dans l'école, en sorte que les écoliers d'un ordre de leçon ne soient pas laissés et confondus
(79) avec ceux d'un autre ordre de la même leçon, mais qu'ils soient facilement distingués les uns des autres à raison de leurs places. »
«c Tous les écoliers de chaque leçon auront un même livre et une même leçon. »
<c Ceux qu'on aura fait monter à une leçon supérieure doivent conserver les livres de la leçon inférieure, et continuer de suivre tout le temps qu'on y lira pour se fortifier et se perfectionner de plus en plus. Cette pratique , en leur donnant l'avantage de deux leçons, procurera à leurs condisciples inférieurs des modèles à imiter, et des censeurs pour reprendre les mots difficiles, en même temps qu'elle parera au désœuvrement et à tous les désordres qui en seraient la suite. >»
ce Les maîtres présenteront au Frère directeur, ou à l'inspecteur des écoles, ceux qu'ils croiront en état d'être changés. Afin qu'aucun maître ne se trompe sur la capacité de ses écoliers pour être changés de leçon, ils examineront sur la fin de chaque mois, le jour qui leur sera marqué par le Frère directeur ou par l'inspecteur des écoles, les écoliers de toutes les leçons et de tous les ordres de leçon, qui seront en état d'être changés ù la fin de ce mois. )>
« S'il y a des écoliers dont l'incapacité , ou Ja trop grande jeunesse, ou le manque de piété, ou la paresse, ou d'aulres défauts, puissent raisonnablement faire différer leur changement de leçon , l'inspecteur conviendra avec !es maîtres de les remettre à un autre temps Ce serait faire tort aux écoliers de les changer , lorsqu'ils ne sont pas en état de l'être : c'est ce qu'il faudrait faire entendre aux parens 1) et autres qui voudraient des changemens que les enfans ne méritent pas. y, ( pag. 07 et suiv. pag. 55o.)
Toutefois la permanence dans le même ordre de leçons n'est pas toujours une punition de la paresse, ou une marque, d'incapacité. Loin de là , ce peut être un encouragement , une récompense. Les Frères ont aussi leurs
(1) La Conduite offre ici un modMe à imiter dans les grandes comme dans les petites écoles. On doit admirer avec quel soin c^s dignes instituteurs étudient et mesurent à chaque pas les progrès des enfans ; comme ils savent tout à la fois hâter leur instruction , et les préserver d'une fausse apparence d'avancement, qui est le fléau des bonnes études On doit voir aussi <jue ce n'est p s d'aujourd'hui que l'aveugle impatience des parens fait obstacle aux sages dispositions des meilleurs maîtres.
vétérans : ils ont leurs moniteurs : ils n'ont eu garde de négliger le parti qu'on pouvait tirer des enfans plus avancés pour l'instruction des en fans plus faibles.
« Les maîtres conviendront avec le Frère directeur de ceux qui pourraient être changés, et qu'il ne sera pas à propos de changer cette fois, ou parce qu'ils sont encore fort jeunes, ou parce qu'il en faut laisser quelques - uns dans chaque leçon ou dans chaque ordre de leçon , qui sachent assez bien lire pour animer les autres et pour leur servir de modèles , pour les formera bien s'exprimer et à bien prononcer distinctement les lettres, les syllabes , ou les mots, et à bien faire les pauses.,. Les maîtres feront ensorte que ces écoliers soient contens de rester dans la leçon ou dans l'ordre de leçon dans lequel ils sont ; ils les y engageront par quelque récompense , en leur donnant quelque office, comme, par exemple, celui de premier du banc, leur faisant entendre qu'il vaut mieux être le premier ou des premiers d'une plus basse leçon , que des derniers d'une plus avancée. » (pag. 44 et 45.)