CHAPITRE XXIV
De l'Enseignement simultané et mutuel.
JNous connaissons les méthodes suivies par les Frères des écoles chrétiennes, soit de l'Institut, soit de la Communauté.
Nous voyons établis chez eux, dé tout temps, et comme bases de leur système, tous ces procédés si utiles, dont, grâces au ciel , le bienfait se généralise pour toute la France, pour toute l'Europe, pour le monde entier :
La division des enfans, suivant le degré de leur science , ou plutôt de leur ignorance;
L'uniformité des livres et des leçons , la simultanéité des exercices pour tous les élèves d'une même division ;
L'emploi continuel et régulier des enfans les plus instruits, et qui savent mieux se faire
( i57) obéir, sous les titres divers d'inspecteurs , de sous-maitres , de censeurs, etc., pour seconder Jes maîtres, soit dans la surveillance, soit dans l'enseignement, et dans renseignement même de la religion;
Ces différens grades ou offices, exercés, soit en la présence des maîtres , soit en leur absence, et donnés ou retirés selon le mérite ou le démérite des titulaires ;
Et par tous ces moyens, constamment et uniformément pratiqués , un grand nombre d'enfans , et les plus pauvres , instruits dans la lecture jusques et compris les manuscrits les plus illisibles ; dans récriture jusques et compris la rédacliondes actes, contrats, marchéset devis qu'il importe le plus de savoir faire soimême; dans V arithmétique jusques et compris la règle de trois et ses applications; dans l'orthographe jusques et compris toute la grammaire française ;
Enfin, pour couronnement de toutes ces connaissances nécessaires à l'homme social , la religion et la morale solidement enseignées à l'homme chrétien.
Maintenant donc, nous le demandons aux hommes de bonne loi, et comment ne le serait-on
pas , quand il s'agit d'un mode d'instruction pour des enfans ? nous le demandons : renseignement simultané et mutuel, ou, en deux mots(i)? renseignement mutuel est-il une innovation et une innovation étrangère, qui doive, à ces seuls titres, exciter, ou l'enthousiasme, ou l'horreur? N'est-il pas incontestable que la France a le mérite de la découverte \ que cette méthode abominable , impie,nous vient du pieux fondateur des Frères des écoles chrétiennes, et que cette nouveauté date de i5o ans ?
Ne conviendrait-il pas aux lumières du siècle, non moins qu'aux véritables sentimens qu'inspire la religion , et d'oublier, si l'on veut, les persécutions qui , pendant 4o ans , ont fatigué le courage du vertueux M. dé La Salle, et d'épargner aux nouvelles écoles d'enseignement mutuel des contradictions et des injures dont le moindre tort est d'être, en définitive,aussi inutiles que le furent les anciennes injures et les anciennes contradictions? Car quoi! la vérité se fait jour , le monde s'avise, et l'on voit bien
(i) Ces deux mots suffisent, et c'est un avantage réel pour la dénomination d'une méthode ; il est clair que l'enseignement mutuel renferme et suppose l'enseignement simultané.
( ï5g ) que quelques variétés dans des choses de détail , et purement mécaniques, ne sont ni des hérésies , ni des croyances , ni des principes , ni même des opinions ; et retrouvant dans les nouvelles écoles comme dans celles qui les ont devancées, le même fonds d'idées, les mêmes moyens de perfectionnement pour l'instruction et l'éducation des enfans , on ne se persuade pas aisément que les unes soient ce qu'il y a de plus parfait , les autres ce qu'il y a de plus détestable.
Nous nous faisons un devoir de renvoyer le lecteur à l'ouvrage déjà cité , que M. Hamel vient tout récemment de consacrer à l'histoire de ces nouvelles écoles, soit en Angleterre, soit en France. Mais, afin qu'on puisse mieux juger à quel point le fonds de leur méthode se rapproche des procédés en usage parmi les Frères , nous citerons ce qu'il d it des principes généraux de cette inèthode, pag. 1 etsuiv.
« Le principe fondamental consiste dans la réciprocité de l'enseignement entre les écoliers , le plus capable servant de maître à celui qui l'est moins, et c'est ainsi que l'instruction est en même temps simultanée, -puisque tons avancent graduellement, quel que soit d'ailleurs le nombre tics élèves. y>
« En effet, comme il n'est pas possible, dans une grande réunion d'enfans, que les facultés et les progrès soient égaux, il est indispensable de les occuper diversement et suivant la capacité qui se manifeste dans chacun d'eux ,et l'on arrive par là à la division en classes, dans lesquelles se réunissent un certain nombre d'écoliers, prenant part aux mêmes exercices. »
« Afin d'exciter dans chacune de ces classes une activité et une application constante, on établit un concours perpétuel pour les places que les enfaus doivent occuper dans le banc., et chacun se trouve toujours assis là où l'appellent son savoir et son attention.
& Le maintien de l'ordre et de la discipline dans l'école, est également confié aux élèves, parmi lesquels on prend des inspecteurs , aussi bien que des maîtres chargés de veiller à la régularité dans chacune des divisions. »
« A l'aide de renseignement mutuel, le nombre des maîtres se trouve tout-à-coup fort augmenté, et par conséquent les bonnes connaissances peuvent se répandre beaucoup plus vite, et parmi ceux à quelles étaient étrangères. Des classifications exactes et des exercices appropriés aux facultés de chacun des écoliers ? font
(ifo)
que ceux-ci sont toujours efficacement occupés, et qu'il ne se perd pas un moment pendant les heures de l'étude; comme ils s'enseignent les uns les autres, les enfans apprennent beaucoup mieux en cherchant à imiter leurs camarades ; ( 1 ) et il est facile de remarquer chez ceux qui commencent combien cette influence est puissante : les écoliers qui font les fonctions de maîtres se forment eux-mêmes en enseignant. (1) Enfin, le concours ponr les places excite constamment une émulation qui provoque elle-même plus de zèle, et qui hâte sensiblement les progrès de chacun des écoliers. »
Encore une fois , un frère des Ecoles chrétiennes n'aurait-il pas le droit de dire aux fondateurs des nouvelles écoles : De quoi vous glorifiez-vous ? nous savons et nous faisons tout cela depuis plus d'un siècle.
(1) Ceci rappelle le passage de Quintilicn, que M. Hamel a pris pour épigraphe : Incipienùbus condiscipu/uriun quàmprœceptoris jucundior, hoc ipso quod fucilior , imitatio est. ( lnstit. oral. , lib. I . cap. 2. )
(2) Donner j c est acquérir , a dit excellemment Colardeau \ enseigner, c'est apprendre. Ce vers pourrait être la. devise de nos écoles d'enseignement mutuel.
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