‹ Essai sur l'instruction publique, et particulièrement sur l'instruction primaireChapitre 36 sur 58 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

Ecoles d ^enseignement individuel.

C/est une chose prodigieuse, de voir avec quelle obstination les hommes, qui semblent si avides de leur bien être résistent au bien réel qu'on leur veut faire- Vous les diriez incessamment appliqués à se punir eux-mêmes d'avoir voulu jadis, contre la défense divine, goûter du fruit qui recelait la science du mal , et moral et physique. Le mal physique même, individuellement ils le craignent et le fuient, en masse ils s'y condamnent ou s'y résignent y sans motif et sans but, avec un incroyable aveuglement; souvent ils en gémissent, mais il faudrait, pour en sortir, ouvrir les yeux et faire un pas : ils y demeurent, ils s'y enfoncent, ils finissent par s'y complaire.

Autrement, expliquerait-on qu'aujourd'hui* encore, les quatre cinquièmes des parens laissent leurs en fans en proie aux deux fléaux de l'ignorance et de l'oisiveté, et à tous les maux qui en sont la suite, dans un pays tel q:ie la France; après dix-huit siècles de l'éclatante lumière du christianisme, de cette religion amie de l'homme, qui, posant l'unité en Jésus- Christ pour fondement de l'égalité universelle dans l'ordre moral, devait, sous ce rapport, effacer, partout et pour toujours, les distinctions de riches et de pauvres, de grands et de petits, comme celle de Grecs et de B irbares?

Nous comptons en France plus de 4o,ooo communes, et îôooau plus jouissent du bienfait d'un enseignement, dont le modèle existe au milieu de nous depuis un siècle et demi.

Des hommes pleins de zèle veulent combler ce vide immense ; et de toutes parts, en 18 iS comme en 1680 , leur généreuse entreprise se voit accueillie par l'indifférence, ou même par l'injure et la calomnie. On hésite, on repousse, on accuse, on intrigue, on s'allar me ; et il est des gens qui délibèrent gravement si l'ignorance ne serait pas préférable à l'instruction , conséquemment l'oisiveté au travail, l'infortune à l'aisance, la misère au bonheur, le crime à la vertu.

9 Pauvre espèce humaine! et cependant, les en fans sont là qui implorent ce pain de l'instruction : plusieurs millions d'enfans!

Car , il faut bien comprendre dans le nombre des enfans délaissés, la plupart de ceux qui sont resserrés dans les étroites limites de l'enseignement individuel. Et c'est encore la seule méthode connue dans un grand nombre d'écoles.

Exposons - la en deux mots, sous le double rapport de l'enseignement et de la discipline.

L'école est ouverte... ce Chaque enfant, à son tour, s'approche de l'instituteur ; il est admrs à épeler ou à lire , pendant un espace de temps proportionné à la longueur de la séance. Celleci est divisée en trois parties , la lecture , l'écriture et l'arithmétique : elle dure trois heures. Une heure est donc consacrée à -l'enseignement de chacun de ces trois objets. Cela posé, quelle est la longueur de la leçon que chaque élève reçoit de son instituteur? pour la déterminer, il suffit de diviser chaque heure qu'il consacre à la lecture , en autant de parties qu'il a d'élèves sous sa surveillance. Si ces enfans sont au nombre de dix, chacun obtiendra six minutes pour cette branche de son instruction : s'ils sont vingt, la lecture ne les occupera que trois minutes*

Supposons ce dernier nombre , et il esl doutant moins exagéré que les écoles contiennent quelquefois plus de trente écoliers. Supposons encore que leur instituteur leur consacre trois heures le matin et trois heures le soir : il en résulte que chacun ne reçoit dans le jour qu'une leçon de six minutes pour la lecture , et autant, soit pour l'écriture , soit pour l'arithmétique : ce qui fera, dans l'année , déduction faite des jeudis et des dimanches, 78 heures 18 minutes. »

« Il est vrai que tous les enfans n'apprennent pas à lire , à écrire et à compter , et que la diminution d'une de ces parties de 1'instruclion augmente le temps que ceux qui ne les suivent pas demeurent auprès du maître pour apprendre les autres objets. Mais aussi , nous ne faisons aucune mention des jours de fêtes , des vacances, des maladies qui peuvent affliger et l'instituteur et les élèves. »

ce Que font les enfans , pendant les momens de la séance où. ils sont livrés à eux-mêmes? on leur ordonne de préparer un devoir : mais l'instituteur peut-il se lier à leur docilité ou à leur attention , au point d'espérer qu'ils s'occuperont exclusivement de ce qu'il leur prescrit. »

« II est aisé d'établir les progrès des élèves d'après le calcul situ pie que nous venons de présenter. Combien , en effet, qui croupissent plusieurs années sur les bancs de l'école, sans sortir de la plus grossière ignorance? Combien qui ne peuvent les quitter, qu'au bout de six ou sept ans d'une assiduité non interrompue , pour aider leurs parens dans leurs travaux, ou pour entrer en apprentissage? Combien enfin qui, rebutés parla mauvaise méthode qu'on emploie ])Our les instruire, abandonnent les écoles où ils ont sacrifié un temps très-précieux, aussi peu instruits que quand ils y sout entrés?»

« Veut -on soumettre à une discipline régulière des cnfdns volages et inattentifs? il est nécessaire de punir souvent, et de manière que celui qui est châtié n'oublie ni sa faute ni le mécontenlemeut de son instituteur. C'est ce qui a conduit à l'invention de ces instrumens de supplice, la terreur des enfans et le mépris de ceux qui les voyent infliger. Et quel est le résultat de ces châtimens corporels, souvent sévères et toujours humilians? ils avilissent le caractère, ils endurcissent le cœur, ils habituent à la fausseté, ils font une loi de la dissimulation. Un enfant a-t-il été battu? il n'en est pas moins paresseux, indocile, opiniâtre,

(i73 ) Il ne cherche point à éviter une nouvelle punition par plus d'attention , plus d'amour de l'étude ; mais il devient fertile en excuses : il cherche son salut dans le mensonge. »

« Dans quelles dispositions d'esprit ces pauvres enfans peuvent-ils donc entrer dans des écoles dont la pensée seule le£ remplit de terreur ? la réponse est facile. Contraints par leurs pareils à s'y rendre, ils le font toujours avec humeur. Ingénieux à retarder le moment de leur arrivée, soupirant à la vue des bancs sur lesquels ils vont s'asseoir, sans goût pour le travail, sans émulation pour le bien, sans ardeur pour s'instruire , quels progrès pourront-ils faire? » (t)

Nous n'avons rien à ajouter à ce tableau , si

(i) Celte vive et affligeante description est extraite d'un rapport que vient de publier M. Paul-Emile Frossard , ministre de l'Eglise évangéliquc, sur V établissement des Ecoles tP enseignement mutuel dans le départi nient de la Charente- Inférieure, Paris, chez Colas, imprimeurlibraire. Malheureusement, nos quatre - >ingt-six départemens, à l'exception peut-être de Taris et de l'ancienne Alsace, offrent en général Jes mêmes images.

( 174) triste, mais si vrai , de la majeure partie de nos Ecoles primaires. Nous demanderons seulement si l'humanité , si la religion ne sont pas également intéressées à hâter la réforme d'un tel ordre de choses, qui n'est qu'un long et continuel désordre y source de malheurs , de vices et de crimes.

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