II. — Obsessions
Entre l’acception que le sens commun attribue au mot obsession et celle qu’on lui octroie en psychopathologie, 1l y a plus qu’une différence de degré. Arrêtons-nous néanmoins à quelques paliers de cette hiérarchie, et d’abord à ces cinvolontaires sensations » dont Alfred de Vieny, le 3 août 1830, donne une description très précise sur un feuillet encore inédit de son Journal intime (1).
€ Il y a une douloureuse disposition de l’âme qui n’a Jamais été représentée par aucun écrit. C’est la
(1) Nous remercions vivement M. Fernand Barpensrercer, Profes-
seur à la Sorbonne, de la bienveillance avec laquelle il nous a communi= qué cette page inédite.
Re
facilité d’imprévision qui fait que l’on conserve, malgré soi dans le cerveau, l’image d’un tableau ou la mélodie d’un air. Souvent, lorsque je marche par les rues, je suis importuné par un air qui me poursuit ; mes pieds prennent malgré moi la mesure de eet air, et je ne puis le suivre. Il n’entrave pas mes idées, mais il les accompagne et leur sert de basse continue, bourdonnant comme une marche importune, Si les idées s’interrompent, arrive le désir de retrouver la fin de l’air. On a honte de sentir ce mouvement en soi, à
travers des occupations graves et des chagrins profonds. »
Chacun de nous a éprouvé ces « sensations » qui poursuivent notre esprit, ces images qui l’assiègent, ces souvenirs qui l’obsèdent. Notons ce« malgré soi », ce (qui n’entrave pas les idées » ce (dont on a honte» et avançons un peu.
Pensons à cetinventeur quiimagire une quelconque découverte. Entre la conception du projet et sa réalisation incertaine il va s’écouler un temps pendant lequel «l’idée » préoccupera constamment l'inventeur Cette idée qui est l’aboutissant de ses désirs, qui cadre avec sa personnalité va prévaloir sur les autres idées. Elle va créer une polarisation qui, sans entraver le cours normal de la pensée, peut en modifier l’élaboration. Et le langage courant résumera cette situation en disant que notre inventeur est obsédé par son idée, jusqu’à ce qu’elle ait été réalisée.
Mais supposons que le moven de la réaliser échappe à l'inventeur, Cette idée l’assiège toujours bien qu’il
veuille diriger ailleurs son activité, elle se prend au piège, s’isole de l’ensemble et provoque une lutte dont le sujet n’est pas toujours le maître. Nous dirions que cet homme a une idée fixe si M. Paul Varéry n'avait écrit à l'usage des médecins «qu’une idée ne peut pas être fixe. Peut être fixe (si quelque chose peut l'être) ce qui n'est pas idée. Une idée est un changement — ou plutôt un mode de changement — et même le mode le plus continu du changement. Cette idée acquiert — ou reçoit — d’abord la propriété de reparaître plus souvent qu’à son tour. Votre «idée fixe » n’est qu'une idée favorisée — pipée —. elle gagne neuf fois sur dix à la roulette... Enfin disons provisoirement que cette idée... obsédante... — et non fixe — est. comment dire ?.…. excusez-moi… est omnivalente » (1).
Nous sommes là à la limite où le patholooique chevauche le normal. Franchissons-la.
Le problème des obsessions a été posé de bien des manières au cours de ces quarante dernières années. C’est en effet à la fin du xrx° siècle que les obsessions dont la première observation a été publiée en 1890 dans les Annales Médico-psychologiques par LADAME, ont pris place dans la nosologie psychiatrique.
Mais auparavant les auteurs n’avaient pas été sans remarquer un tel trouble. Déjà Esquiroz avait décrit la monomanie raisonnante, TRÉLAT avait parlé de
folie lucide, Fazrer, de manie sans délire, puis de
(1) Paul Varéry. L'idée five, N. R. F.:1934.
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folie avec conscience, LecrAND pu SAULLE, de folie du doute. Moreau DE Tours, PInELz, BAILLARGER, Lrrri versèrent quelques pièces au dossier.
En 1886 More donna la première description des obsessions sous le nom de «délire émotif » et montra ainsi le chemin à tout un courant d'idées qu’illustrèrent BERGER avec sa névrose émotionnelle, FRerpENREICH, Charles FErÉé, Séczas, BALLET, DALLE- MAGNE, FREUD avec sa névrose d'angoisse, enfin Prrres et Récis qui, au Congrès de Blois de 1900 reprirent la théorie de Morez et décrivirent les caractères des chsessions : à savoir qu’elles se manifestent chez des sujets prédisposés, qu’à leur base on trouve toujours de l’anxiété, qu’elles sont conscientes, involontaires, incoercibles, avee concomitants physiolooiques. En somme, pour ces derniers auteurs, l’obsession esi une idée parasite, involontaire, automatique, discordante. C’est un symptôme toujours lié à un subsiratum sur lequel il est implanté.
À côté de ces théories dites émotionnelles, se développaient avec moins d’abondance des conceptions dites intellectuelles dont Bricon avec ses maladies de la volonté, Griesivcer (1868) Krarrr-Enine, WesrrHazz (1877) avec la notion de Zwangsvorstellungen sont les plus illustres représentants.
Enfin, une troisième position a été prise par M. Janer d’une part et par Freup et son école d’autre part.
M. JanerT qui a d’abord entrepris une description très précise des innombrables types d’obsessions en a
ensuite proposé une vaste synthèse qui aboutit à la psychasthémie dont 1l énonça les stigmates. L’obsession est un trouble psychologique : à sa base on retrouvé toujours un état particulier, le sentiment d’incomplétude. M. Janer l’a sucçessivement étudié dans l’action où 1l donne naissance aux sentiments de difliculté, d’inutilité, d’automatisme, de domination, de mécontentement, dans les opérations intellectuelles où il engendre les sentiments d’étrangeté, de jamais vu, de doute, de fausse reconnaissance, dans les émotions où 1l provoque les sentiments d’indifférence, d'inquiétude et enfin dans la perception de sa propre personne où 1l donne lieu aux sentiments d’étrangeté du moi, de dédoublement et de dépersonnalisation.
Or, les phénomènes psychiques sont hiérarchisés : il y a des conduites plus ou moins difficiles à réaliser. Pour que nos actions quelles qu’elles soient s’effectuent, 1l faut toujours une certaine tension, la tension psychologique. Lorsque cette dernière se relâche, elle entraîne une perturbation de la fonction du réel et l'apparition des doutes, des obsessions, des agitations forcées, etc... Ainsi la conception de JANET est-elle très étendue : elle porte en effet sur l'étude des mécanismes généraux de la pensée, sur ce qui peut favoriser l’éclosion des troubles, sur le fonds préexistant à ceux-ci. Et c’est à une explication générale des phénomènes qu’elle conduit directement.
Toute autre est la conception de Freub. Pour lui, ce n’est pas l’inachevé, l’incomplet de la fonction,