RME A
doutable tribune m'a bouleversé à l'instant. Ma tête s’est embrouillé. Je ne savais plus ce dont il s'agissait.
Jamsier : Je m'impatiente sans cesse contre la lenteur de mon esprit. Je suis dégoûté, je me me donne plus le temps nécessaire pour arranger mes idées et les mots. Mon esprit est devenu comme le tonneau des Danaïdes.
14 février : Je reprends ce journal après l'avoir interrompu pendant près de deux mois. Ce temps de ma vie s’est passé partie dans les anxiétés, les souffrances, partie dans les distractions du monde que je cherche souvent comme moyen d’excitation et pour essayer de m’arracher à un état de langueur et de rorpeur vers lequel je gravite.. J’ai découvert un vice singulier de ma mémoire Lorsque je rappelle exactement une phrase ou une suitede mots que ma mémoire a retenue, Je doute si ce rappel est bien exäct et J'hésite encore sur chaque impression. Je ne suis bien assuré que de la pensée que j'ai prise dans tel auteur, mais de savoir si ce sont bien les paroles que j'ai apprises par cœur, c’est ce dont je ne m’assure qu’en recourant au livre même.
14 avril : Je suis habituellement dans un état d’organisation qui donne un ascendant singulier à ces impressions intérieures. Ce sont celles qui troublent ma pensée et me rendent si différent de autres hommes. Je suis surtout heureux ou malheureux (et le plus souvent maälheureux) par ces sortes d’impressions immédiates.
Avril : Nullité complète, absoprtion du moi depuis la fin de mars jusqu’au 20 avril.
29 avril : ..Luttant toujours contre ma faiblesse, voulant faire et ne faisant rien...
1eT juin : Il est des dispositions, des temps où l'âme prend en haine son corps et où l’homme désespéré, découragé, dit au fond de son eœur, mais dans un autre sens que saint Paul
cupio dissolvi, en désirant que cette dissolution elle-même soit l’anéantissement. C’est la disposition funeste qui peut déterminer le suicide, alors qu'il n’y a point de cause extérieure de malheur.
4 juin : Je suis comme un homme qui aurait la vue très bonne dans certains moments et qui tomberait ensuite dans la cécité.
Septembre : Je suis au collapsus de la sensibilité.
Décembre : Je suis modifié dans toute mon existence physique, morale, intellectuelle, d’une manière absolument différente de celle de Grateloup ? C’est presque un autre moi.
Sans date : Je suis entré vivant dans la mort.
Dans le journal intime de M. André G1DE, on sent flotter un sentiment très voisin de celui de dépersonnalisation. Ce sentiment a d’ailleurs abouti « à la suite d’une très douloureuse épreuve à l’impression
de ne plus coller avec la vie, de ne faire que semblant de pivre, d'être posthume ». En voici quelques traces
éparses qui surnagent dans certaines pages du J. I.
« Il m'arrive à présent de cesser de reconnaître la personne à qui je parle : cela dure quelques instants, assez pour me causer une sorte d'angoisse (1). »
« Mais quel directeur de conscience comprendrait assez
subtilement ce flottement, cette indécision passionnée de
tout mon être, cette égale aptitude aux contraires. Déper-
(1) Œuvres complètes (N. R. F. 1934), t. VI, p. 447.
nee
sonnalisation si volontairement, si difficilement obtenue que seule, expliquerait, excuserait la production des œuvres qu’elle autorise et en vue desquelles j'ai travaillé à supprimer mes préférences. Ne plus être soi : être tous. »
« Constante vagabondance du désir — une des principales causes du détériorement de la personnalité. »
€ Mardi soir : tout ce que Jj’écrivais ce matin me paraîtra absurde dans peu de temps. Déjà je vais mieux ; cet air vif me remet d’aplomb : je reprends conscience de ma force. Cet état est celui même que j’ai voulu, mais sitôt que je faiblis je ne suis plus personne pour avoir voulu être tous par crainte de n’être que quelqu'un (2). »
« Ceci pourtant retient un peu mon inquiétude : le souvenir d’avoir déjà traversé de semblables périodes de désintéressement. Sans doute cela est-1l lé à un état physiologique ; mais je cherche quelle relation établir... Etre égal à soi-même dans la médiocrité ou le génie ! De moi à moi, quelle distance ! Voilà pourquoi je n’ose rien projeter ni promettre et que je ne parviens à rien qu'en biaisant et rusant avec moi-même le long de quels atermoiements (1). »
« 30 octobre 1915. Travail intense. Grande fatioue de tête ou du moins mal de tête presque constant ; préférable toute fois à la désagrégation et à l’effacement de la DÉRSEE dont j” ai si souvent souffert (2).
« Jeudi 11 novembre 1915 : Engourdissement détestable. Par moments il me semble que j'ai déjà fini de vivre et que je m'agite dans une sorte de rêve posthume, une sorte de supplément à la vie sans importance ni signification (3). »
« Dimanche septembre 1916 : Journée vide, perdue. Je me traîne tout le long des heures et n’aspire à rien qu'au sommeil. »
Œuvres Complètes (N. R. F. 1934), t. VI, p. 518. Œuvres Complètes N. R. F. 1934, t. VI, p. 528.
Œuvres Compètes N. R. K. 1935, t. VIIE, p. 175. Œ
(2) ù (2) Œuvres Complètes N. R. F. 1935, t.VIIT, p. 178.
NT Es
« Lundi : Vous ne voyez donc pas que vous parlez à un mort ? (4) » |
Si le cadre de cette étude n’était moins restreint, nous aurions aimé étudier chez les mystiques, chez les Thibétains, chez les poètes les diverses conceptions de la dépersonnalisatron. La discipline de Pidentification, l'idéal des Yogas, le « je est un autre » d'e RimsauD nous en auraient fourni bien des 1llustratons. s
Enfin nous voudrions achever cette digression en extant le poème inédit d’un jeune homme: qui traduit au moment du réveil la reconstitution d’un moi que le sommeil à perturbé.
L'éveil appelle mon corps lointain Mes jambes pendent aux rideaux La cheminée brûle en mon cœur Ma tête vole vers la croisée
Les tapis nagent en ma cervelle, Mon nez respire avec la table,
Le nuage ému de ma conseience S'est posé là comme un mouchoyr Mon sang circule entre les livres Mes lèvres bleues palpitent et chantent Sur le haut de l’armoire à glace Et mes paupières sont étendues Sur la surface du miroir.
L'éveil appelle mon corps lointain Déjà les lambeaux se rassemblent Cessent le jeu, rentrent chez eux
(4) Œuvres Complètes N. R. F.1935, t. VILT, p. 250.
S1 loin les murs, si près les draps Tout se sépare et s’harmonise Dessous ma peau ce qui m'est dû La vérité confond l’erreur
De mes six sens dormant encore.
Nous avons déjà dit que c’est surtout à la fin du -xixe siècle que le problème de la dépersonnalisation a donné lieu à des études médico-psychologiques.
Déjà néanmoins, dans lœuvre de Leurer, de Brière pe Boismonr, de GRIESINGER, on trouve quelques éléments. Mais c’est avec KrisHABER que lon assiste à la prenuère étude synthétique sur ce sujet. Dans son livre paru en 1873, De la névropathie cérébro-cardiaque 11 réunit un certain nombre d’observations assez dissemblables d’ailleurs, mais cependant assez démonstratives où les malades « se plaignent de ne pas être assez eux-mêmes ». KrisxHA4- BER pense qu'il s’agit là d’aberrations et de perversions sensorielles avec troubles des sensibilités spéciales et de la sensibilité générale. Il insiste sur l’intégrité de la conscience de cés malades et pense que le -trouble primitif réside en une vaso-constriction des vaisseaux mésencéphaliques, siège de la perception brute.
Taxe prend connaissance du livre de KRISHABER et adopte ce point de vue dans un artiele de la Revue Philosophique en 1876 sur «les Eléments et la formation de l’idée du Moi ». Il trouve là une vérification de sa théorie des sensations et en 1883 lui con-
sacre un chapitre de l” «Intelligence ».
Et Risor, en 1885, publiant Les maladies de la
personnalité écrit : « Les troubles sensoriels ne sont que le résultat d’un trouble plus profond qui retentit dans organisme et que par conséquent ici encore, le sens du corps joue le rôle principal dans la pathologie de la personnalité. »
. Ces opinions se rattachent toutes (celle de Risor, partiellement) au sensualisme et leurs auteurs concluent que le trouble physiologique qui est à la base de ces états est localisé dans les cellules où s’élaborent les impressions sensorielles.
À partir de 1894 se succède un certain nombre de communications et d’articles de psychologues ou de médecins et souvent les deux à la fois, de physiologistes, dont nous n’étudierons rapidement que les conclusions. Vers 1894, Duaas pense que la désaffectivation est l’élément essentiel de la personnalisation. Cependant il ajoute qu’elle ne l’explique pas puisqu’elle Pimplique et rapproche le phénomène de l'illusion du déjà vu.
M. SécLras, à propos de la non-conservation de la conscience dans l’obsession, cite le cas d’un agoraphobe qui dit : « Je suis conscient d’un côté et inconscient de l’autre. » M. Séczas voit là le point de départ d’une dislocation, d’une désagrégation du moi. Îl pense que l’état cénesthésique est la base de l’idée de personnalité et, appliquant ici la théorie de Werxicre, que le trouble physiologique qui entraîne son altération est dans les fibres d’associa- Uon.
. En 1896, BERGSON dans Matière et Mémoire parle de la rupture de cet «équilibre qui produit à l'état de santé l'harmonie entre les sensations et les mouvements dans la connaissance du corps ».
En 1897, Prrres ét RéGis publient sous le tiiré d’ « Obsession du doute de sa pensée et de son existence. Dissociation et dédoublement de la personnalité » l'observation d’un homme qui disait : « Puisque rien ne prouve que Je pense, Je ne puis savoir si j'existe » et celle d’un autre qui se plaignait : « Je ne peux pas me rendre compte de ce qu’on appelle la réalité. [me semble que je suis mort il v a deux ans. »
En 1903, M. Janet étudie dans un chapitre de son hyre sur les obsessions certains malades «€ qui ont Pimpression de ne pas être assez réels » et les classe daïis le roupe des obsessions de la honte de soi. Il y aurait chez ces malades, une sorte de perception interne du trouble de la perception du réel. Les dépersonnalisés accusent un sentiment d’incomplétude qui répond à une perte de la fonction du réel, à un ‘abaissement de la tension psychologique.
En 1905, Deny et Camus énoncent une théorie sur l’étrangeté du monde extérieur et la dépersonnalisation. Ces troubles leur paraissent dus à une inhibition dés centres cénesthésiques, à une paralysie des fibres d'association. L'ensemble des impressions Cénesthésiques, dont la totalité forme la conscience du corps, ne pouvant plus être évoqué à la conscience, chaque fois qu’une impression externe ou interne viendra exciter les centres cénesthésiques, il ÿ aura
Berlioz. À 6
SN
dépersonnalisation physique. Et lorsque le fonctionnement de la cénesthésie cérébrale telle que la définit SoLLter, se trouvera inhibé, il v aura dépersonnali-
sation morale.
En 1908, M. Revauzr p’ALLonxes dans «les Inclinations, leur rôle dans la psychologie des sentiments » fait une synthèse des théories cénesthésiques et des théories relatives aux émotions. Pour lui, la dépersonnalisation à sa cause ‘dans l’inémotivité que dénoncent les malades et qui tient à la disparition des qualités affectives. Pour qu’il y est dépersonnalisation il faut un phénomène viscéro-cérébral qui entraîne la disparition des états affectifs.
Pour OEsrerrricx, le caractère essentiel de la dépersonnalisation est que le sujet a pleinement conscience de sa nature morbide. Il y a arrêt général des tonalités affectives et arrêt du sentiment d’ætivité.
Pour LozwenrEL», la dépersonnalisation tiendrait à l’incapacité où se trouve le moi de ressentir la source de ses actions.
En 1909, M. Hesxarp étudie les « Troubles de la Personnalité dans les états d’asthénie psychique » et rassemble ainsi un grand nombre d’observations où on assiste à une dépersonnalisation hiérarchisée. C'est l'étude d’un triple groupe de sentiments relatifs au monde extérieur, relatifs à la personne physique et relatifs à la personne mentale. L'interprétation de M. Hesnarp arrive à diviser ensemble de ces troubles en trois classes si l’on peut dire : 10 la dépeérsonnalisation élémentaire, 20 la forme des obsédés, 30 l’ob-
ut
session de dépersonnalisation, où il publie l’observation de Prrres et Réers déjà citée. Cet auteur décrit trois stades dans ces troubles : #9 le sujet ne reconnaît pas et ne rapporte pas à sa personne les sensations qui lui viennent du monde extérieur : Les choses sont étranges, 20 les sensations internes ne sont plus appropriées. Ses actes, sa voix paraissent inconnus, nouveaux au dépersonnalisé, 30 le sujet à conscience de synthèses qu’il ne reconnaît pas comme siennes. M. Hesnarp conclue qu'il s’agit d’une maladie de la perception. Îl y a insuflisance de la perception par insuflisance de la perception personnelle.
En 1911 paraît le hvre de MM. Dueas et Mourir. Le dépersonnalisation ne répond pas à une sensation déterminée n1 à un changement dans les-sensations, mais à un sentiment, à une impression qu'on essaye de traduire en langage imagé ou métaphorique tantôt par une sensation, tantôt par une autre. Les auteurs pensent qu’on a confondu la dépersonnalisation avec des symptômes qui l’accompagnent et dont il faut la détacher, des obsessions en particulier. Pour eux, on est en présence d’un syndrome pur dont la cause doit être cherchée dans une certaine « apathie et atome morales ».
En 1914, M. BronpeLz dans son livre sur « La conscience morbide » et quoique d’un ordre très général, consacre de nombreuses pages au problème de la dépersonnalisation. Il fait d’abord le procès des théories cénesthésiques. |
pi
«Les explications cénesthésiques me paraissent expliquer tout bonnement l’incompréhensible par l'inconnu. Posons à la base du trouble mental une inhibition, une paralysie des centres cénesthésiques. Voilà expliqué les insensibilités physiques ou morales. Mais les désespoirs, les souffrances des malades, comment s’expliqueraient-ils puisque d’après ces mêmes théories ils supposent précisément non seulement une cénesthésie intacte, mais même une sorte d’éréthisme cénesthésique.. Faut-il admettre que les troubles cénesthésiques après avoir engendré des plaintes, qui nous paraissent si naturelles qu’elles nous sont une preuve de l’objectivité de leur cause, poursuivant la série de leurs effets, aient produit et réalisé le délire, ou faut-il au contraire, vu la continuité que le jeu des métaphores établit entre les plaintes et les concepts délirants, suspecter que la subjectivité des délires pénètre jusqu’à l’intimité de ces plaintes même et s’interdire de la rattacher a priori aux modifications cénesthésiques qu’elles supposent normalement... Nous sommes donc en droit de conclure que la théorie cénesthésique, issue d’hypothèses psycholo-
giques succombe dans l'explication psychologique des faits auxquels elle prétend satisfaire. Ainsi, les théories cénesthésiques ont raison en un sens : la cénesthésie Joue un rôle fondamental dans la genèse de certains troubles mentaux. Mais pour Jouer ce rôle, point n’est besoin qu’elle subisse une modification intrinsèque. [l faut et 1l suflit qu’elle vienne de toute son obscure présence rétablir à la conscience claire l’indistinction, la continuité, l’irréductible originalité du psychologique pur et du proprement indi-
viduel. »
Puis M. Bronx DEL critique la théorie de M. Jaxer.
[Il écrit
« Cette incomplétude est une idée délirante. Si le déper-
de. a à.
sonnalisé a perdu la fonction du réel, ce n’est pas que le réel lui échappe en fait, mais qu’il est impuissant à l’abstraire comme autrefois de l’ensemble mental où 1l subsiste cependant tout entier. Au fond, c’est d’une plénitude que souffre le malade. »
Pour M. BLoxpez le dépersonnalisé vit dans une double obsession : 1° obsession du sentiment de mystère et d’anxiété qu'il éprouve devant lirréductible hétérogénéité de son expérience ‘présente à son expérience antérieure, 20 obsession du souvenir de cette conscience claire où 1l réalisait auparavant... le jeu souple et fécond de ses démarches mentales. Le malade enivré, pour ainsi dire, de l’irréductible ehangement Gpéré au sein de sa conscience, ne reconnaît plus les émotions dont il avait antérieurement Pexpérence et ne sait comment les situer et les comprendre. C’est qu'il n’est au fond d’humainement réel que ce qui est intelligible. » s
Peu à peu se forme la théorie de M. Bronpet, très
générale dont voici un aspect
Læ)
€ Ainsi, nous sommes conduits à admettre qu’au sein de la conscience totale, pour constituer la conscience normale, une sorte de décantation s’opère par laquelle les éléments communs à toute conscience exprimables en mots définis par l’expérience collective et traduisibles en actes réglés par la collectivité, viennent s’étaler à la pleine conscience, pratiquement déliés de leurs adhérences à la masse cénesthésique, cependant que cette dernière s’installe dans le subconscient où, se vivant plutôt qu’elle ne se sent et ne se connaît,
elle trouve sa place normale. »
Sete es Et l’auteur définit le trouble mental :
« 19 La conscience n’arrive plus à se constituer sur le plan de la collectivité : à chaque effort qu’elle fera pour dégager ses éléments de la conscience totale elle rencontrera en eux une secrète et intime résistance, tenant à la masse cénesthésique dont ils demeurent lestés.
20 Cette concience ainsi troublée demeurera toute pleine de ses souvenirs de conscience normale et de la manière dont antérieurément elle croyait rendre connaissance d'elle-même et de ses états. Elle ne se reconnaîtra donc plus dans ce milieu psychologique nouveau pour elle... Du-fait que la décantation de l’individuel et du cénesthésique a cessé de s’opérer les expansions verbales et motrices... n'arrivent plus à recouvrir des réalités psychologiques devenues rebelles à cette généralisation, à cette transposition en termes anonymes qui est l’essentiel de la conscience claire et de la conscience normale. »
Enfin, pour compléter cet aperçu sur les théories cénesthésiques, signalons l’opinion de M. GuirauD pour qui les idées hypocondriaques seraient des cénestopathies issues des centres nerveux supérieurs aux centres mésencéphaliques et tubériens dont dépendent les régulations neuro-végétatives et humorales de l’affectrvité. Le sentiment d’étrangeté s’expliquerait par un trouble de la chronaxie ; et M. Gurrau» aboutit à la notion de cénestopathies dystoniques.
Des années passent et le problème prend un autre aspect. Les psychanalystes en transforment les données et voient l’origine de la dépersonnalisation soit dans un renoncement subit à un plaisir sexuel,
soit dans une frayeur éprouvée dans lenfance-
Nun8erG parle d’une dissociation de la libido dont la partie inconsciente reste conservée à l’objet alors que la partie consciente est consacrée à l’auto-observation, et FEDERN, d’une dissociation entre le sentiment et la sensation. Dans chaque cas de dépersonnalisation 1l y a des altérations des limites du moi. En 1927, M. HesnarD est revenu sur la question qu'il avait étudiée en 1909. Son activité psychanalysante est venue modifier sa conception de la dépersonnalisation. Au cours d’un artcle paru dans la Revue française de Psychanalyse sur « la signification psychanalytique des sentiments dits de dépersonna-
lisation », il écrit :
€ En un mot, il s’agit d'individus ayant adopté une attitude très marquée de narcissisme acquis ou relatif, laissant subsister chez les névropathes dignes de ce nom, leur inté- -rêt au réel, à la société, derrière leur penchant à la réserve ou à la pensée abstraite. Attachentent à l’enfance.. infantilisme affectif jurant avec leur supériorité intellectuelle. solitaires. » Et M. Hesxarp conclue : « C’est une irruption dans la conscience d’impressions effectives internes, accompagnant la perception du fonctionnement de son organisme et de sa pensée. Exubérance de la sensibilité intérieure... Le dépersonnalisé est détourné du réel malgré lui, par quelque chose qui est en lu... Elan d’intériorisation forcée. Narcissisme mental... Le dépersonnalisé se détourne de la réalité parce qu'il a son attention attirée à l’intérieur de lui-même par le jeu de sa propre pensée... Auto-érotisme.. Perversité... Le dépersonnalisé est un individu dont l’instinet sexuel ne s’exerce pleinement qüe dans une fixation
à soi-même. »
En 1928-29, M. Jaxer dans son cours au Collège de France sur « l'Evolution psychologique de la personnalité » consacre plusieurs leçons au problème de la cénesthésie et à la dépersonnalisation. À ce propos M. Jaxer fait observer qu’il y a deux:sortes d’actions : les actions primaires en rapport avec une stimulation extérieure, telles que manger, courir, et les actions secondaires plus compliquées. Chez les dépersonnalisés les actions primaires n’ont pas du tout disparu. Ces malades ont l'intérêt de leur corps,
mais pas le sentiment de leur personnalité. Les actes 4
secondaires n'existent plus. Or, ces phénomènes secondaires ne sont pas autre chose que les sentiments; et la personnalité se construit sur les sentiments. En 1931, Mme MorGENsTERN considère (« comme pierre de touche du diagnostic de la dépersonnalisation, la conservation par le malade du contrôle relatif à la distinction de la réalité et de ses sensations maladives ». Pour elle, la dépersonnalisation « est le mécanisme psychologique d’une. sublimation non réussie ». Son traitement consistera à reconduire la Hbido détachée des objets et fixée à la partie maladive du moi du dépersonnalisé dans sa voie normale. Signalons encore en 1931 une communication de M. CamBrieLs sur «une psycho-névrose obsédante de dépersonnalisation », en 1932 une communication de MM. Heuver et DuBLiNEAU sur « Un cas de dépersonnalisation chez un post-encéphalitique » où les auteurs insistent sur « l'intérêt que présente la rencontre au cours d’une maladie organique avérée d’un
NO
syndrome obsédant jusqu'alors considéré comme psychogène et qui ne paraît pas pouvoir être séparé de l’encéphalite », en 1932 la contribution de E. Mira à «l’étude pathogénique du syndrome de dépersonnalisation » où la notion d’hérédité est mise en lumière, en 1933 l’étude de E. Srorrine qui signale, au début du syndrome, l’obnubilation oniroïde, enfin les travaux de M. MazLer où deux notions ont été en particulier mises en évidence. Il attire l'attention, d’une part sur certains cas où la dépersonnalisation n’est plus l’à-côté d’une psychonévrose, mais lé contenu total d’une obsession qui jamais n’aboutit au délire, et d’autre part, sur une conception fonctionnelle du syndrome obsédant lié à des perturbations psychoorganiques.
. Nous voudrions encore citer deux travaux fort intéressants, le livre de M. Moureue sur «Ia Neurobiologie de l’hallucination où le terme de dépersonnalisation est pris dans un sens très général et d’ailleurs temporaire, et le mémoire de M. Van BocaEzrrT surla « Pathologie de l’image de soi ». Ce dernier auteur insiste sur l'importance de troubles nettement neurologiques engendrant des états de dépersonnalisation et cite les deux observations d'EHRENWALD où l’on trouve associées à des mamifestations hénuplégiqués provoquées par une tumeur cérébrale des idées de négation relatives aux périodes cataménales et finalement au corps de ces deux malades. Et M. Vax Bo- GAERT conclue : « L'intérêt doctrinal de cette der-
nière série de faits réside dans la naissance d’une réac-
tion du type psycho-pathologique le plus caractérisé autour d’une fissure neurologique localisée aux secteurs pariétaux. »
Avant de conclure, soulignons qu’à côté d’une dépersonnalisation pathologique qui peut de la forme obsédante, passer par la phase délirante et atteindre le stade démentiel, il existe une ébauche de dépersonnalisation à l’état normal sous l’influence de la fatigue, du sommeil et des chocs émotifs où l’on peut retrouver le point de départ de certains états nettement pathologiques. \
Ainsi en présence d’un dépersonnalisé, les opinions peuvent se grouper en trois classes :
19 Ou bien on considère que ce que dit le dépersonnalisé est la traduction verbale d’une réalité éprouvée, d’une sensation véritable : 1l va s’agir de la localiser. KrismaBer et Taxe la situent dans la périphérie, SÉGLASs dans les fibres d'association, ReE- VAULT D'ALLONES, DENY et Camus dans les centres cénesthésiques, SocLier, GuirauDp dans le mésencéphale.
2e Ou bien on observe le trouble en tant qu'il est psychologique et on l’étudie soit en fonction des oscillations du niveau mental avec JANET, soit en fonction de la collectivité avec BLoNDet. :
39 Ou bien on envisage le symptôme à travers l’apport psychanalitique dont le complexe d’infériorité, le narcissisme de culture, fournissent l’explication en fonction du processus de refoulement.
Contrairement à certains, nous ne voyons pas que
Re PES
ces théories s’opposent ni même se contredisent. Elles ne se proposent pas d'expliquer la même chose, elles n'interprètent qu’une partie du phénomène en mettant l’accent sur leur propre contribution.
En effet en fonction de cette atteinte de la synthèse organo-psychique, on trouve les manifestations :
—— d’une cénesthésie indisciplinée en rapport avec un trouble fonctionnel caractérisé, entre autre, par des phénomènes de spasmes vasculaires, au niveau des terminaisons nerveuses et dans les zones d’associaton,
— d’une anxiété correspondante,
— d’une auto-conduction (1) qui traduit en quelque sorte la valeur de la résistance mentale du sujet,
— de la hbhération de certains automatismes aux dépens des facultés de contrôle,
— enfin du thème idéique où se perturbent les instincts, s’exaspèrent les pulsions, apparaissent les séquelles de traumas affectifs et sexuels, où se retrouve tout le drame particulier à chacun.
(1) Mrexarp Maurice « L’unité psychique et les troubles mentaux ». Alcan 1928.