LES SIGNES
I, — Ce que disent ces malades
Un point est à signaler. Jamais ces malades n’aflirment la réalité des signes qu’elles dénoncent dans la forme même où elles le font. Autrement dit, elles éprouvent une très grande difficulté à décrire les troubles qu’elles ressentent ; et s’il leur arrive d'employer des expressions un peu forcées, c’est plus pour tenter de se faire comprendre que pour nous démontrer leur croyance dans les formules verbales qu’elles utilisent. C’est une manière de traduire leur malaise, un essai pour expliquer un état particulier. Dans chacune de leurs affirmations 1l y a un «comme si » sous entendu : leurs réponses à des questions pré: cises d’une part, et d’autre part les contradictions de leurs dires en sont la preuve.
Avant d’envisager l’objet sur lequel portent ces troubles nous essaierons d’en préciser la modalité.
Ces troubles subjectifs ont pour caractère d’apparaître comme des ébauches d’idée de négation. Quel
Er
que soit l’objet sur lequel elles portent, ces idées n’aboutissent que très rarement à une négation convaincue, c’est-à-dire délirante. Mais sur ce chemin, il y a place pour maintes formes dont un trouble dans l'apparence des objets, un certain côté artificiel, irréel des choses peuvent marquer le premier anneau d’une chaîne qui aboutirait à cette négation du vivant, à ce sentiment de mort dont tant se plaignent certains malades. Or, dès le point de départ, c’est un sentiment d’étrangeté que dénonce le malade, une impression que les choses, les gens sont différents, qu'un voile existe entre eux et le monde extérieur, qu'il y a un décollement d’avec la réalité, que les sensations et les perceptions ne sont plus aussi vives qu’elles étaient auparavant. Ce sentiment d’étrangeté entraîne un doute. Mille questions à résoudre qu’auparavant le sujet n’entrevoyait même pas, s'offrent à lui. Un doute se forme sur les problèmes les plus banaux qui constamment se posent à l'esprit normal et qui sont sans cesse résolus, avec la plus grande facihté, et vient entraver l’activité normale de la pensée. [l engendre des scrupules sur les moindres faits et gestes et des, craintes de ne les avoir pas exécutés suivant la norme. Peu à peu s’ébauche l'idée de vide, de manque, de non-existence, de négation et de mort. L’impression d’anéantissement que fait percevoir au malade un changement d’état, lui donne la sensation de vide, de n’être plus entier, complet, que la vie s’est ralentie, atténuée, qu'il est devenu
un personnage moins vivant, partant moins réel, que
ce trouble le rapproche de l'apparence de la mort, qu’il est comme s’il n’était plus, qu’alors il est donc un autre puisque cependant il sent certaines parties de lui-même vivre encore. Mais afin de mettre un peu d'ordre dans le champ où évoluent ces idées de négation, nous allons diviser l’objet sur lequel elles portent et partir du non-moi pour gagner le moi qu’arbitrairement l’on s’accorde à séparer en moi physique et moi mental.
I —— Non mor
Le trouble peut varier de la simple impression d’étrangeté qui fait s'étonner le malade devant la conduite la plus banale, au sentiment de ne plus être en accord avec le monde extérieur. Lorsque E. B. affirme : « Aucun contact entre les vivants et mot » elle veut exprimer ce que W.. dit plus précisément : « Quand J’embrasse mes enfants, c’est comme s'ils étaient en pierre. » C’est que le monde, les gens et les choses sont devenus étranges, ne sont plus ce qu'ils étaient, ne peuvent plus comprendre. Aussi M... explique-t-elle : «Je ne fais pas corps avec les choses et les gens qui m’entourent. »
L’impression de ne plus « coller avec les choses et les gens » peut aboutir soit à la non-reconnaissance de ces choses et de ces gens dont E. B. a donné un exemple dans les premiers temps de sa maladie, soit à l’impression que toutes les choses sont inanimées, que tous les gens sont morts, comme le dit une ma-
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lade citée par M. Janer. Parfois le monde extérieur peut apparaître déformé dans son aspect : le malade à alors la sensation de voir les personnes à travers une atmosphère singulière, comme il verrait les personnages d’un rêve.
IT. = Mor Paysique
Ici, les ébauches d’idées de négation se combinent étroitement aux idées de transformation corporelle sans qu'il soit possible de les dissocier. Les malades sont d'accord pour décrire une sensation de vide très particulière qui engendre une moindre résistance et un « affaiblissement des perceptions ». C’est ce qu’exprime E. B. lorsqu'elle dit : « J’ai assisté 1mpuissante à la mort de ma sensibilité : chaque jour mon cerveau se vidait et en même temps Je percevais moins mes sensations » et qu’elle ajoute : € À quoi sert d’avoir cinq sens atténués au point qu'ils ne peuvent rien garder. » De même W... décrit le début de sa maladie : « D’une minute à l’autre, ma tête s’est vidée : Je n'avais plus que la parole en mor. » Et Mi... précise : « Je me liquéfie, je me vide cérébralement. »
Ces impressions de vide sont souvent liées à ces sensations dont parle W... « sensations douloureuses qui partent de la cavité cranienne, descendent le long de la colonne vertébrale et aboutissent à la région rénale ». Ce vide entraîne une ébauche de transformation corporelle que dénoncent W... : « Je suis
oo
méramorphosée, je n’ai plus aucun sens, j'ai le cerveau anesthésié » et Mi. : « Je suis métamorphosée en corps pensant. » ;
Alors apparaissent des idées d’anéantissement physique que Mi. décrit ainsi : « Ma sensibilité est hors de moi. Tout ce qui est sensibilité à tous les points de vue, est anéanti complètement. » Et la négation se forme : « Je suis faite de chair, d'intelligence : toute la partie sensible est morte » dit encore Mi., puis elle ajoute : «Je me suis fait un moi fictif, un être qui n’est pas moi. Il me manque toute une partie de mon \ être. » Une obsédée, eitée par M. Baruk, dit : € Au moment de mes règles je suis comme perdue, je ne me sens plus. [l me semble alors que mon corps n’est plus à moi, mes mains, mes bras je ne les sens pas, Je suis obligée de les toucher. Il me semble que je me sens m’envoler dans l'escalier (1). » Par instant, d’ailleurs, lincertitude devient telle que W... s’écrie : « Je flotte dans l’espace, je ne sais pas qui je suis. »
Enfin voici le grand sujet de plaintes qu’expose Mi. : « Je n'ai plus de représentation de mon moi physique » et E. B. : « Je ne me représente pas mon corps, mes gestes », et sa conséquence : l’impression d’automatisme sur laquelle nos trois malades nous donnent des précisions.
E.B. dit: «Je parle, j'écris : mon corps physique
existe. J’ai l'apparence humaine » et W... : «Pour les autres je continue à faire les mêmes gestes qu’autre-
(1) Barux : (Les obsessions, » in Progrès médical 3 et 10 octobre 1931, p: 694.
halo dé lis à