‹ Essai sur l'organisation du travail en Poitou (volume 2)Chapitre 17 sur 27 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

L'Action de TÉtat sur le Travail en Poitou à la fin de TAncien

Régime (1763-1789).

Pendant les trente-cinq années qui précèdent la Révolution, l'administration royale, sous l'influence des économistes, s'efiorce à réformer les excès du régime réglementaire, sans renoncer au rôle tutélaire qu'elle attribue à l'Etat. Les novateurs eux-mêmes, peu confiants dans la vertu de l'initiative individuelle, assignent au pouvoir central la mission de susciter l'effort des particuliers, d'encourager l'industrie et le commerce et de surveiller les corps de métiers. L'opinion publique est à cet égard d'accord avec le gouvernement. Quand une Assemblée Provinciale est organisée

(i) Ferme pour 1 5 lo I. du droit de marque de Tor et de l'argent de la g* de Poitiers. Ënreg. des lettres juillet 1789, Reg. délih mun, PoHiers no i52. — (2) Documents sur la marque des fers en Poitou, Vienne série C. (bureau des finances). — (3) Procès-v. d'ass. des fabr. de Ghâtell* 1714 (ces droits ont réduit le nombre des tanneurs de 5oà 4) Vienne C. 36. — Mém. sur Tél. de Niort 1744, Mém. Soc. Stai. D. -Sèvres 1886, p. 272.

en Poitou, elle s'empresse d'adopter le système suivi auparavant par l'administration. Elle charge ses procureurs-syndics de s'informer du genre de commerce de chaque canton, des moyens de relever et de soutenir les manufactures et le trafic, de créer enfin des établissements industriels partout où ils auront des chances de succès (1). A l'exemple de l'intendant, elle se fait remettre des mémoires sur l'industrie et le commerce (2)^ et elle organise un Bureau du bien public, de même que l'intendance avait le sien (3). C'est au moyen de primes, de gratifications, de privilèges, de concessions de logements et d'encouragements matériels elmoraux, que l'administration stimule l'esprit d'entreprise. Les intendants Blossac et Boula de Nanteuil, et plus tard la Commission intermédiaire de l'Assemblée provinciale du Poitou mettent ainsi un zèle infatigable à seconder les tentatives industrielles les plus variées.

L'une de celles qui leur tenaient le plus au cœur était la propagation de la culture du mûrier et du filage des soies. Si Blossac ne fut pas, comme l'ont cru ses biographes, le promoteur de cette industrie (4), du moins il lui donna une vive impulsion. L'expérience poursuivie depuis 1723 avait montré que le mûrier noir et même le blanc réussissaient en Poitou^ avec quelques soins (5). Aussi l'administration multiplia-t-elle les pépinières. Outre celle dont on proposa

(i) Délib. de l*Ass. provinciale du Poitou, ii déc. 1787, Vienne C 6o5. — (2) Rapport du Bureau du bien public à l'Ass. pror. déc. 1687, tienne C. 6o5. — (3) Délib. de TAss. provinciale août 1787, Vienne C. 6o5. — A l'intendance, le publiciste Jouyneau Desloges est chef du Bureau de l'agriculture et du commerce, Alm,prov. du Poitou 1784-1785, 1786, p. 129.— (4) Pilotelle^Essai sur M. de Blossac, Mèm.Soc.des Anlig. Oue$t,XXI\^ 323 et sq. Ce travail est d'ailleurs tout à fait insuffisant aujourd'hui. — (5) Mém. mss. de l'inspecteur Fontanes analysé dans les Aff, du Poitou 1776,

I'<établissement à Loudun (dans la généralité de Tours) (1)^ on développa ou on organisa d'une manière plus large les pépinières de la généralité de Poitiers. Dans la capitale du Poitou, il y en eut jusqu'à 4 : à Chasseigne et à Montierneuf au bas de la cité, dans le clos de la Baume et sur le plateau des Gilliers appelé dès ce moment parc de Blossac, au haut de la cité (2) . La province en comptait encore 6 autres^ celles de Montorchon,de la Corberaye près de Lusignan, de Niort, de Fontenay-le-Comte, de Thouars et de Châtellerault. Leur entretien, les loyers des terrains, les gages des jardiniers étaient à la charge du budget de la province* Leurs dépenses varièrent entre 8836 1. en 1781 et 17.364 à 17.345 en 1784 et 1787 (3). Elles ne furent supprimées qu'en 1791 (4). Tous les ans, l'intendant fait distribuer aux parti* culiersqui en font la demande des graines de mûriers et des arbres tout venus. Un certain nombre de membres de la noblesse et de la bourgeoisie^ à l'exemple du subdélégué général Brumauld de Beauregard, essaient des plantations (5). On citait surtout celles du château de la Roche de Bran,prèsde Poitiers (6), et des propriétés de MM. de Bridieu,de Curzon,de Veauroux,dela Martinière,de laSayette, de Piorry et de dix-neuf autres personnes (7). En 1776, on

(i) Proposition du sieur Naudin au Bureau du Commerce i'j^^,Arch,Nalm F. 12, i^u. — (2) Baux et contrats pour les pépinières royales de Poitiers 1 752-1 788, Vienne C.34 et pièces ci-dessous. — (3) Comptes des recettes et dépenses des pépinières royales de la gén. de Poitiers 1 782-1 788. — Bordereaux de dépenses pour TAssemblée prov. du Poitou 1788-90. Vienne C. 34 et C 635. — (4) Délib. (i«' déc. 1787) de TAss. prov. deni. leur suppression. Vienne C. 6o5. — Arrêt du dép'pour la vente des mûriers des pépinières supprimées i5 mars 1791, Vienne K i, fo 59 v*. — (5) Ord, de Tintcndant Nanteuil pour délivrer des plants de mûriers 1787, Vienne C.34. — Mcm. de Dubet sur la cuit, du mûrier en Poitou, Af. du Poitou 24 oct. 1776, p. 169. —(6) Aff. du Poilou 1775 p.. 60. — (7) Lettre de Crossard, directeur de laman, de vers à soie de Poitiers (1788), Vienne C. 023.

lenta même, sur les conseils d'unspécialisle, Dubet, de semer des graines de mûriers roses (1). Les plantations n'eurent du reste qu'un demi-succès. Les maraudeurs coupaient la tète ou le pied des mûriers, en rompaient les branches et encueillaient prématurément la feuille (2). Les ouvriers euxmêmes chargés par les propriétaires de soigner ces arbres faisaient la cueillette sans aucune précaution, rompant, ébranchantet ruinant les mûriers (3). Livrés h la routine, ils s'avisaient de planter les arbres dans les terres argileuses, où ils dépérissent, négligeaient la, taille, ignoraient la méthode des plantations basses et en taillis qui permettent une production active des feuilles à peu de frais (4). Avec le mûrier, l'administration tentait de propager l'élève des vers à soie de diverses espèces. Ainsi, en 1776, on fait en Poitou l'essai de graines de vers blancs du Levant qu'avaient envoyées le sériciculteur Dubet et le président du Bureau du Commercé, Trudaine (5). Chaque année, l'intendance achetait à Tours 25 à 30 onces de graines de vers à soie, nu prix de 6 l. l'once, et en distribuait gratuitement une fraction aux particuliers qui se livraient à la sériciculture{6). La magnanerie modèle créée par l'intendant Le Nain en recevaitlaraajeure part. Blossac avait installé cet établissement dans deux maisons situées rue des Trois-Piliers, en face de la rue des Capucins (7). On mettait tes vers à éclore

(i) Mém. de Dubet sur la cuit, du mûrier en Poitou, A /f. du Po^tou,l^^6, p. i6g. — (s) OrdoD. de M. de Blossac i8 avril 1755, inip.(pour la protection des mûriers), Arch. Antiq. Ouest, — (3) Creuzë- La louche. Description... de l'arrondi de CAdfelJ' 1790, p. 71. — (4) Lettre de Dubel à J. Dcsloges, nov. 1774 el janv. 1776, ^^f. duPoilou 1775, p. 7; i77C,p.i3; 1777, p. II. — 1.^) Mém. àe Oabet t^^6, Aff. du Poitou 177G, p. 169. — [G) L'inleudant Naaleuil à l'Ass. proviociale ï8 févr. 1787, VienneC. 6^3. — Requêtes ei ordoD. pour délivrer de la graine de vers â soie 1787-78, Vienne C, 6i3. — {y) Blossac au Bureau du Commerce 1753, Arc/i.ltal,

en mai, deux mois plus tard qu'en Languedoc (1). Puis avait lieu à la manufacture royale de soies de Poitiers le filage des cocons. La filature, installée dansée même local que la magnanerie, occupait trois salles largement éclairées où se trouvaient les moulins à tirer la soie (2). Le personnel de la manufacture comprenait un directeur ou régisseur payéàraison de 400 1. par an (3), une contre-maîtresse payée 300 1. (4), une tourneuse et une fîleuse salariées à la journée (5). La récolte des cocons occupait pendant six semaines quarante-cinq indigents (6). La soie filée, qui variait entre 50 1. et 601. par an environ, était vendue à Tours au profit de l'État: en 1788, elle produisait une recette de 1179 1. (7). De plus, la filature royale était tenue,peu avantla Révolution, de filer les soies que lui envoyaient en général les sériciculteurs, au nombre de25,parmilesquelspIusieursdemoiselIes nobles (8). Quelquesparticuliers,notamment un gentilhomme du Bas-Poitou, paraissent avoir, à l'exemple de l'Etat, organisé des filatures de soies (9). Mais il ne semble pas que les résultats obtenus aient répondu à l'effort déployé. Comme la plupart des entreprises officielles, la manufacture de soies et les pépinières royales de mûriers avaient été organisées

F. 12, 17a. — Baux pour la manuf. des vers à soie 1760-1765, Vienne C.

(1) Mém. mss. de Foatanes, Aff. du Pailou 1776, p. 79. — (2) Bail du 29 avril 1768, précité. — (3) Bail de la mane des vers à soie 12 déc. 1786, Vienne C. 623. — Comptes des pépinières royales 1781 et sq. Vienne C.34. — Bordereaux des dépenses sur les fonds libres de la capitation 1788 et sq. Vienne C. 625.— (4) Baux et comptes ci-dessus. — (5) Comptes de la femme Crossard 22 juillet 1788, Vienne C.623. — (6) Rapp. de Crossard, directeur de la manuf., â l'Ass. provinciale (1788), Vienne C. 623. — (7) Corresp. entre Crossard, Thibaudeau, proc. syndic de TAss.prov. du Poitou, les proc. syndics de l'Ass. de Touraine, Delavaud et Boursaut, nég^ a Tours août, oct. nov. 1788, Vienfie G. 623. — (8) Rapport de Crossard 1788, précité.— (9) Aff. du Poitou 1774, p. 179; 1775, p. 60.

sur un pied très coûteux. Les loyers des terrains et des immeubles étaient trop élevés; le personnel trop nombreux (1). De plus les bonnes méthodes se répandirent difficilement. Dès 1787, l'Assemblée provinciale demandait la suppression des pépinières et de la filature, à l'expiration des baux, proposant de remplacer les fonds consacrés à ces établissements par une somme de 1500 1. destinée à fonder des primes en faveur de l'industrie séricicole privée (2). Elle n'osa exécuter ce projet, mais l'un des premiers soins du Conseil général de la Vienne en 1791 fut de* prescrire la liquidation de ces entreprises (3).

Quelques tentatives sont faites aussi pour améliorer en Poitou la fabrication des lainages et pour créer de nouveaux ateliers. L'intendant Blossac, les inspecteurs Fonlanes et Vaugelade firent des efforts persistants pour arrêter de cette façon la décadence des manufactures poitevines. Certains projelsneparaissentpas avoir abouti, parexemple celui d'établir àFontenay en 1766 une fabrique de draps (4). Mais à Poitiers, un arrêt du Conseil du 22 octobre 1771 permet à un négociant nommé Plisson ou Pélisson de fonder une manufacture de ras, serges drapées à la façon de Lodève^ serges noires à la façon d'Agen, de Rome, de Neuilly et de Lusignan, kalmouks et autres lainages à la mode du temps. Le Dépôt de mendicité où la fabrique fut installée fournit

(i) Observ. de Delavaud et Boursaut nég^* à Tours adressées à l'Ass. prov. du Poitou, 8 nov. 1788, Vienne G. 628. — (2) Délib. de TAss. provinciale, i*' déc. 1787, Vienne C, 625. — (3) La rnanuf. existe encore le i5 juin 1789 (arrêtés de la Com. inierni. prov. et du corps municipal de Poitiers), Heg.igb {Arch.Munic,)—Arch Vienne E 6**.— Arrêté du Directoire de la Vienne i5 mars 1791 pour la vente des ustensiles de lamanuf. de soie, Vienne Reij.K* f* 69 vo. — Au xixe siècle vers i83o, on rétablit une magnanerie départementale sur Templact du couvent des Bénédictins de S*-Cyprien, la Liborlière, 5oaue/iir5 5i, 170. — (4) Requête de Gherbonneau au Bureau du Commerce 1 766, ArcA.IVaf. F. 12, 172.

au directeur la main-d'œuvre (l). Transférés en 1785 dans la rue de la Chaîne, les ateliers de Plisson, qui s'occupèrent surtout de la filature des laines, continuèrent à prospérer jusqu'en 1790. Une subvention annuelle de 600 1. leur était allouée sur les fonds libres de la capitation (2). Une autre filature de laine établie par les frères Louage^de Tourcoing, d'abord à Pressac près d'Availles,dans l'élection de Confolens (3), puis à Poitiers, avait obtenu un immeuble à titre gratuit dans l'enceinte de l'Hôpital des Champs, et une subvention de 2400 1. pendant 10 ans sur le même produit que l'établissement de Plisson (4). Mais depuis la fin de 1782, on n'a aucun renseignement sur le sort de cette fabrique, Le zèle de l'inspecteur Vaugelade provoquait encore divers essais de fabrication d'étoffes de laine plus soignées que celles dont les industriels locaux gardaient la tradition routinière et dont le débit devenait tous les jours plus malaisé. Avec les laines du Poitou, des fabricants intelligents : Leféron à Parthenay, Piet à Niort, tentaient de fabriquer et de mettre en circulation des kalmouks rayés façon d'Angleterre, des kalmouks unis comme ceux de Castres, des pinchinats ratines à la façon d'Orléans et de Tours (5). Vaugelade préconisait encore la production des tricots et des cadis à l'imi-

(i) Arrêt du 22 octobre 1771 cité dans la nolice sur cette manuf. Alm, prov. du Poitou 1785, p. II 5. — Mém. de Tinsp. Vaugelade Aff.du Poitou 1776, p. i58. — (2) A/m. prov, du Poitou 1787, p. 112. — Bordereau des sommes accordées sur les fonds libres de la capitation 1788-90^ Vienne C. 635.— (3) Corresp. cotre l'intendant du commerce, M. de Cotte et M. de Blossac, 20 avril, 3 et 17 juin 1780, Vienne G. Sq. — (4) Filature de fil de laine dégraissée dit sayette; les conlre-maltr esses instruisaient les enfants à filer «et leur enseignaient la religion », Aff. du Poitou 1782, p. 199. — D*Ormesson à Blossac^ 3 août 1782, Vienne G. 32. — (5) Mém. sur les laines et les manuf . du Poitou, Aff. du Poitou 1774» pp. i4ï-i43, i5i, 218; 1776^ pp. 29, 167; 1777, p. 2o3 —Mém. mss de Vaugelade (1781) sur les règl. et manuf. du Poitou, Menne C. 39.

talion de ceux de Montauban et du Languedoc (1). On proposait aux administrateurs des hôpitaux de Poitiers la création d'ateliers pour fabriquer des étoffes grossières et des couvertures de lit appelées laisse tout /aire ^comme à l'hôpital général du Mans(2). Le projet ne semblepas avoir été adopté. Toutefois, Vaugelade était plus heureux en encourageant un fabricant de bas, originaire d'Orléans, établi près de Saint-Porchaire à Poitiers, et nommé Jacques Moutiers, à organiser la première manufacture de couvertures de laine, soie et coton que la province ait possédée. Elle fut installée près de l'Hôpital général, dans le quartier de Montierneuf, et elle paraît avoir eu des débuts assez favorables (3). Si le plan formé en 1765 pour introduire à Poitiers une fabrique de bonnets façon de Tunis ne semble pas avoir abouti (4), si, à Confolens, on ne put réussir à faire vivre une manufacture de droguets (5), du moins la capitale du Poitou développa-t-elle la fabrication de la bonneterie commune drapée à l'aiguille (6). En 1765, était fondée à Fontenay, dans la rue des Loges ; une des plus importantes usines pour la chapellerie de feutre, celle de Gendriau (7), En 1788, la Commission intermédiaire provinciale eut à examiner la requête d'un sieur Coqueret qui projetait d'installer une manufacture de chapeaux « en poil de lapin d'Angola » à l'Hôpital des Champs de Poitiers (8). Ilfutaussi un moment

(i) Aff. du Poitou, 1676,1). 71.— (s)Aff, du Poitou,i775, p.io. — (3)A^. du Poitou 1776, p. 3o; 1778, p. 219 — Mém. mss de Vaugelade, s. d., précité. — On peut si^oaler aussi une man" de tapisseries établie à Confolens (le curé de Confolens à Vergennes 1786), Charente C. 84, — (4) Requête du sieur Audebcrt au Bureau du Commerce 1761, Arch. Nat, F. 12, 172. — (5) Corresp. entre Vergennes et le curé de Confolens 1784-86, Charente C. 84. — (6) Peuchet, Dict. du Commerce, IV, 273. — (7) Notice sur cette manuf.dans Turgan, les Grandes Usines XI, 2. — (8) Requête et Mém. du s. Coqueret, charpentier, à la Conim. interm. Provinciale 1788^ Vienne C. 623.

question de doter le Poitou d'une fabrique de blondes et dentelles de soie,oii on eût occupé les enfants, d'installer des moulins à retordre les fils écrus, blanchis ou teints, provenant des chanvres du Berry et du pays (1), de créer une manufacture pour façonner et blanchir les toiles, en faveur de laquelle le promoteur demandait, suivant l'usage, le logement gratuit, les exemptions de logement militaire et de taille, et des privilèges ou monopoles (2). La seule entreprise notable fut celle d'une manufacture de toiles à voiles, fondée à Poitiers par JoUé et Saillant, et qui périclita à la suite des différends des deux associés (3).

Depuis le milieu du xviu^ siècle, l'industrie des cotonnades avait pris un essor inouï en Angleterre et en France. L'administration favorise de tout son pouvoir l'organisation des fabriques de ce genre. Dès 1755,Poitiersavait une manufacture d'étoffes de coton et soie créée par Moreaupère et fils, qui sollicitaient du Bureau de commerce un privilège de 20 ans limité à la province et une avance en argent remboursable (4). Vingt-six ans plus tard, un fabricant de Gimont en Gascogne, du nom de La Prade, offrait d'établir une fabrique d'indiennes pour l'ameublement et l'habillement (5). Les intendants et les inspecteurs préférèrent encourager les filatures de coton, parce qu'elles occupaient beaucoup de bras «et diminuaient la mendicité (6) ». Ainsi fut organisée

(i) Mém. de DubeiyAff.du Poitou 1774» P- 218. — (2) Plan pour Tétabl' d*une manuf. destinée au blanch. de fils, s. d. (1788?), Vienne C. 89. — (3) Examen au Bureau du Commerce des diff. entre Saillant^ Jolie et Cie, entr. de celte manuf. 5 mai 1774; 23 mars 1775, Arch, /Va/. F. 12, 5o. — J. Desloges, note (vague) sur cetle manuf. Journal de Poitiers^ an VI, n®36 : aucun nom, ni détail, sauf celui de rinsuccès de Tentreprise. — (4) Mém. des Moreau,négoc. à Poitiers, au Bureau du Commerce (i']ï}^),Arch, Nal. F. 12, reg'.io.— (5) Aff.du P.ntoa i78i,p.io6.— (6) Mém. de l'insp. Vaugelade 3 janv. 1781, Vienne C. 39.

824 ESSAi SUR L'ORGANISAT r ON

à l'hôpital général de Poitiers, en 1780, par les soins de Biossac, de l'inspecteur Vaugelade et du subdélégué général Brumauld de Beauregard, la première filature de colon. Un ouvrier flamand en fut le directeur, une demoiselle Thomas la directrice. Avec les cotons en laine achetés à la Rochelle, elle entreprit le commerce des cotons filés ; 25 à 30 rouets furent employés à ce travail (1). Une entreprise plus vaste dut son développement à la protection de Biossac et du comte d'Artois. Ce fut la grande manufacture de Puygarreau, à Poitiers, installée dans les bâtiments de l'ancien collège de ce nom. Un gentilhomme, M. de Puyraimond, en était le promoteur. La direction appartenait à un industriel du nom de Régnier, qui avait d'abord créé rue de la Latte, près de la Poste aux Chevaux, une fabrique de fils, toiles et bas de coton, protégée par Blossac (2). Cette fabrique s'occupait à la fois du filage et du cardage du coton et de la fabrication des cotonnades. Dans un mémoire adressé au Bureau du commerce, Régnier sollicitait un prêt de 60.000 1. sans intérêts remboursable en 10 ans. Blossac, qui appuie la requête, assurait que l'entrepreneur pourrait tripler le nombre de ses rouets et métiers et occuper bientôt plus de 300 ouvriers (3). Cette manufacture, successivement dirigée, après Régnier, par les fabricants Sézille et Lépine, faisait travailler les mendiants du Dépôt et des ouvriers ou ouvrières libres (4). Le directeur était logé

(i) Même mémoire. — Nolices des Aff.du Poitou 1780, pp. 21-23 ; 1781, p. 64. — (2) Aff. du Poitou 1782, p. 119. — (3) Blossac à l'inl. du commerce, Colonia, juillel et août i'jS2,Vienne C. 39. — Mém. de M. de Moussac à Tint. Nanteuil 22 fév. 1786, ibid, — Colonia à Blossac 27 juin 1782. D'Ormesson au même 3 août, ibid, — Requête de Régnier au contr. gén. 1782, Arch. Nat,y F. 12,reg. 12. — (4) Bordereaux des sommes pour encourag. aux manuf. 1788-1790, Vienne G. 635. — Alm. prov. du Poitou, 1788, p. io5 ; 1790, p. 112,

gratuitement; il devait recevoir en outre jusqu'en 1792 une subvention de 1200^ sur les fonds libres de lacapitation(l). Lamanufacture de Puygarreau subsistait encore au moment de la Révolution. Son succès et celui de la filature de l'Hôpital avaientdéterminé la création d'entreprises semblables. A Poitiers,en 1786, un marchand du nom de Guériteau, demeurant rue St-François, installait une filature où il occupait 60 ouvriers ou ouvrières, soit au filage du coton, soit à la fabrication des mouchoirs. Il sollicitait, en 1788, un encouragement pécuniaire de l'Assemblée provinciale (2). A Montmorillon, s'était fondé un Bureau de charité dont le membre le plus actif, l'abbé de Moussac, vicaire général, avec l'appui de Vaugelade, suggéra le plan d'une filature où l'on emploierait les garçons et filles pauvres du pays. Ce projet, conçu dès 1780, aboutit en 1786. Le Bureau fournit une partie des fonds provenant d'aumônes ; l'intendant Nanteuil accorda 1000 1. pour l'entretien des enfants. Le contre-maître de la manufacture de Puygarreau, Antoine Broc, fut placé à la tête de la filature de Montmorillon, avec divers privilèges. Il y occupa une quarantaine d'ouvriers au filage des cotons et à la fabrication des molletons et futainés. L'Assemblée provinciale lui allouait en 1788 une subvention de 1501. (3). La filature qu'il avait fondée survécut, comme celle de Poitiers, semble-t-il, aux événements de la Révolution (4). Enfin, au sud du Poitou, à la Mingoterie, paroisse de Chassiecq, près de Verteuil, la dame de Puy-

(i) Requête du sieur Guériteau, nov. 1788, Vienne C. 636. — Bordereau des sommes pour encourag. aux man. 1788-90, Vienne C. 635. — (2) Requête du sieur Guériteau 1788. — (3) Sur cette filature,i4^. du PoitoUy 1780, p. 78. — Corresp. de labbé de Moussac avec l'intendant Nanteuil et le contremaître Broc, 3, 22 février, 7 mars, 23 mars 1786. — Supplique du sieur Broc àl'Ass. prov., juin l'jSSfVienne C.3get623. — f4) Peuchet,Dic/. ^u comm. y IV.y 263 la mentionne.

gellier montait avec des rouets mécaniques une filature rurale qui occupait 16 ouvrières et produisait 4 milliers de coton filé par an. Elle sollicitait en 1788 de l'inspecteur un avis favorable à la demande de subvention formée auprès de Tadministration provinciale (1). .

C'est sous la protection ou par l'initiative du pouvoir central que le Poitou fut doté d'autres entreprises industrielles : industries diverses, verreries, faïenceries, manufactures de porcelaine, minoteries et brasseries. En 1767, un industriel propose d'établir à Poitiers une teinturerie pour la teinture en rouge d'Andrinople (2). Quelques années après, était installée dans cette ville une manufacture de cordes à boyaux, à la porte S. Cyprien (3). L'inspecteur Fontanes avait eu l'idée de former en Poitou des plantations de garance afin de permettre aux industriels de se passer de celle de Hollande. Il fit des essais^ et le savant Hellot, dans son traité de l'Arf de la Teinture^ attesta que les garances poitevines donnaient d'aussi belles couleurs que celles des Indes et des autres pays les plus réputés (4). Une pépinière royale de garance fut donc créée, avec un atelier et des moulins à pulvériser la plante, à St-Gilles-sur-Vie en Bas-Poitou, entre 1759 et 1765 (5). Elle était dirigée par un spécialiste du nom d'Ingoult, payé à raison de 1.000 1. par an

(i] Requête de la demoiselle veuve Duhournaîs de Puygellier à M. de Vaufs^lade, inspecteur, juillet 1788, Vienne C.ôaS. — (2) Requête du sieur Audebert au Bureau du Commerce 1767, Arc/i. iVa^ F. 12,172. — (3) Aff, du Poitou, 1775, p. 10. — (4) Mém. (de de Fontanes) sur les avantages qu'il y aurait de former en France des plant, de garance (vers 175g), Vienne C. 38. — D'après le P. Arcère, Hist, de la Rockelle et du pays d'Aunism-i^ i'j5'], p. 479, la garance croissait à l'état sauvage près de Thouars, et le savant Guetta rd en avait recueilli de belles racines près de la Tranche en face de Ré. Il estime que cette culture donne par arpent au bout de 18 mois 7 à 800 1. de revenu. — (5) Requête d'Ingoult, sur la garancicre du Bas-Poitou, 1766, Arch. Nat. F. 12, 172.

sur les fonds de Tintendance (1). Les plantations réussirent. Mais c'était une culture peu rémunératrice qui demandait trois ans d'attente avant de donner un revenu et qui était exposée aux ravages des chenilles (2). De plus, la malveillance des paysans livrait les pousses à la dent des bestiaux. Il fallut une ordonnance de l'intendant pourprotéger lesgarancières(3).Ingoult ne se découragea pas.Il trouva des procédés pour la destruction des chenilles (4), encouragea les habitants par des distributions gratuites de graines et de pieds (5), et eut la satisfaction de voir les paroisses de St- Jean-de-Monls, Croix-de-Vie, St-Hilaire de Rié,la Chaume adopter cette culture (6). Il put expédier à Nantes la garance pulvérisée qui y trouva un débit rapide et assuré (7). La France était obligée pour ses verreries et ses savonneries d'avoir recours aux soudes d'Alicante et de Gênes ou du Levant. Fontanes avait observé que les plantes qui produisent cette matière croissaient à tous les pas sur la côte du Poitou. En 1757, il fit cueillir la soude sauvage ou kali en maturité,sans mélange de varech, et la soumit à l'examen de Bernard de Jussieu(8).Il s'enquit en Espagne de la méthode suivie pour la culture du kali, du temps où on devait semer

(i) Comptes rendus des dépenses des pépinières 17S8-90, Vienne Q.Z^, — (2)Mém. de Vaugelade sur la ^arancière de Croix-de-Vie en Bas-Poitou, .4rcA.JVa^F.12.reg.i i — Notice dans les Aff. du Poitou 1776, p. 176 ; 1780, p.i02. — (3) Ordon. de M. de Blossac, 3o mars 1781, Aff. du Poitou 1781, p. 67.— (4) Aff.du Poitou i78i,p,io3.— (S)A/f.du Poitou 1784, p. 8. —(6) Aff.du Poitou 1781, p. 67. — (7) Alfn du Poitou 1775, p. 176. — Cavoleau, Stat. de la Vendée ^ éd. la Fontcnelle, p. 6o4. — (8) Mém. de Fontanes sur les avantages qu'il y aurait d>xploiter en France les plantes qui croissent sur les côtes (1759); et lettre du 7 mai 1767 ; Observ. de M. Hellot sur les plantes propres à la soude envoyées par M. de Fontanes. — Mém. sur la culture du kali dans les gén. de Poitiers et de la Rochelle (vers 1758). — Avis de M. Hellot sur la soude du Poitou 1759, Vienne C. 38. D'après Arcère, les premières expériences sur la soude du Poitou seraient dues à un

les graines, recueillir la soude et la brûler. Des spécimens de soude envoyés au savant Hellot furent trouvés aussi bons que ceux de la soude espagnole, aussi résistants à l'humidité et à Tair. Des échantillons avaient été également adressés au Conseil. En 1758 , Fontanes fabriqua jusqu'à 10.000 livres de cette substance qu'on expérimenta pour la fabrication du savon et du sel de Glauber, et pour la manufacture des glaces de St-Gobain. La soude poitevine, qui coûtait moitié moins cher que celle d'Espagne, acquit un certain renom, et les populations des côtes à St- Gilles et à Noirmoutiers s'occupèrent depuis 1760 à la produire (1). En 1763, un industriel nommé Chouteau proposa même au Bureau du Commerce la création d'une grande fabrique de soude en Bas-Poitou (2).

Sur ce point, le succès avaitrépondu, en partie du moins, aux efforts de l'administration. II n'en fut pas de même pour les forges qui, à l'exception de trois, éteignirent leurs feux. Les verreries étaient peu à peu abandonnées dans la province. Quelques essais sont tentés pour continuer l'exploitation de celle du Routeau, à laquelle on a concédé un privilège exclusif (3). A la fin de 1780, un arrêt du Conseil permet, sur l'avis de Blossac, à un gentilhomme verrier, Bertrand de Chazelles, l'établissement d'une verrerie pour la fabrication du verre blanc et du verre à vitre qu'on devait tirer auparavant d'Allemagne (4). Cette verrerie royale avait été fondée à proximité des bois de la Gâtine,à la Cha-

Dégociant qui avait vécu en Espagne et s*é(ait retiré à Poitiers, d'où en 1776 il envoyait au contrôleur général des spécimens de soude du Poitou calcinée, Arcère, op. cit., p. 479*

(i) Cavoleau, op.cit, p. 676. — (2) Requête du sieur Chouteau au Bureau du Commerce 1766, Arch. îfat. F. 12, 172, — (3) Requête du s, de Rosny pour le renouv* de^ce privilège, 1768, Arch, Nat. F. 12, 172. — (5) Arrêt du Conseil 17 sept. 1780 en faveur de M.de Chazelles,^ /f. du Pot<Ott)i78o, pp. 189-190.

pelle-Seguin, près de Parthenay (1). Pour la soutenir, l'entrepreneur ouvrit dans la province une souscription de 4.000 1. remboursable en bouteilles et qui ne paraît pas avoir réussi (2). On le voit solliciter ensuite auprès du contrôleur-général une subvention de 15.000 1. et faire appuyer sa demande par Tévêque de St-Omer (3). Finalement, la verrerie ayant été incendiée en juin 1785, il fut impossible de la rétablir (4). Quelques faïenceries à Chef-Boutonne (5), à Thouars (6), à Poitiers (7), à St-Porchaire (8), à St- Savin (9), eurent aussi une faible part à la bienveillance administrative et sollicitèrent des privilèges (10). C'est enfin avec l'encouragement du Conseil royal que le marquis de Torcy essaie d'établir à St-Denis la Chevasse, en Bas-Poitou, une manufacture de porcelaine du genre moyen pouf le service ordinaire et pour la table (1 1). Excitée par l'exemple du roi et des princes du sang, la haute noblesse commençait à s'intéresser aux entreprises industrielles. Tandis que le comte de Montausier fondait près de St-Maixent la première grande minoterie à l'anglaise qui ait existé en Poitou (12),le comte Voyer d'Argenson projetait d'en établir une

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