‹ Essai sur l'organisation du travail en PoitouChapitre 3 sur 24 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Le Commerce et rindustrîe en Poitou da XI« siècle au XV* »

Les origines de Thisloire économique du Poitou sont enveloppées d'obscurité. Les inscriptions de la période romaine ne nous apprennent presque rien sur ce point spécial. La principale richesse du pays paraît avoir consisté en ce temps, comme aujourd'hui, dans Tagriculture : « Les carnet pagnes du Poitou, remarque Pline, sont très riches, grâce « à l'emploi de la chaux » (1). C'est alors, de même que la plus grande partie de la Gaule, une région de céréales, de pâturages et de grandes forêts, couverte de vastes marais sur les côtes (2). On y exploitait aussi quelques mines de fer, comme le prouvent d'anciens dépôts de scories, notamment ceux qu'a signalés M. de Longuemar aux environs de Charroux (3). La mine de plomb de Melle était, semble-t-il, déjà ouverte, et l'exploitation en resta si active que Dagobert'put donner une rente de 8000 1. de cette matière à l'église de Saint-Denis : les exploitants de cette concession minière payaient cette redevance tous les deux ans (4). Il y avait une autre mine de cette sorte sur le ter-

(i) Pline, Hisi. Naf,, XVII, iv, 5. v ^dui et Piclones calce ubcrrimos fecere açros *. — (2) A. Mcnard, Essai sur la lopos^. du pays des Pîctons, Bull. Soc, Antiq, Ouest, i858,p. 179. — E. DesjardÎDs, Géoçr. de la Gaule romaÎDc, I, 2^5-278. — (3) Daubrée, Aperçu hist. sur l'exploit, des métaux en Gaule, Revue ArcliéoL, avril 4868. — (4) De Longuemar, Rcch, Arch. sur une partie de Tancien pays des Pîctons. Congrès scientif. de France, 1861, p. 3i2.

ritoire d'Alloué, aux environs de rAngoumois(l). Le Poitou ne semble avoir eu pendant cette époque d'autres industries que les plus usuelles, forges^ tissages, ateliers céramiques, petits établissements destinés à alimenter la consommation courante. La période mérovingienne et carolingienne est encore moins abondante en renseignements précis sur le sujet spécial qui fait l'objet de ces études. L'industrie et le commerce se sont trouvés ici comme dans le reste de la Gaule réduits à fournir aux besoins locaux, à l'approvisionnement de chaque domaine seigneurial. Les artisans et les marchands ont été groupés en métiers {ministeria)^ sous la direction des officiers des seigneurs, et cette situation s'est longtemps maintenue, sinon dans les centres urbains, du moins dans les campagnes.

C'est à partir du xi* siècle seulement que les documents deviennent moins rares et qu'il est permis d'y retrouver les grandes lignes du développement économique du Poitou. Les détails épars dans les cartulaires et autres recueils d'actes authentiques montrent que les principales ressources de la province consistent toujours dans ses produits agricoles. Les céréales, le froment et l'avoine surtout, sont cultivés dans la Plaine et même jusqu'en Loudunais (2). L'élève du bétail, chevaux, ânes, mulets, bêtes à corne, porcs, animaux de basse-cour, y semble avoir été florissant (3), favorisé par l'étendue des prés, des pâturages et des bois. Le Poitou cultive également la vigne. Au début du xm* siècle,

(i) Ibid^ pp. 3i8, Sgi. — (2) Les rentes dites frumentage et avenage codstituent un des principaux revenus seigneuriaux. Comptes d'Alphonse, Bou tarie II, 233; Arch, hisL Poitou (comptes de I253, pp. Bardonnet), III, 12. — Guillaume le Breton (Philippide liv. VIII, vers 376, éd. Delaborde) appelle Loudun ce feraxcereris ». — (3) Cartulaires, comptes, publiés dans les Arch. hist, Poitou, passim.

les vins du territoire de Niort ont déjà un certain renom [{). EnGn, l'exploitation des bois fournissait un revenu considérable. Cette agriculture florissante du bon et gras pays poitevin, qu'a décrit Froissart (2), fournit à la petite industrie des éléments nombreux. Il est probable d'ailleurs que l'amélioration des conditions de la vie sociale et politique sous l'influence de l'Église, sous l'action du gouvernement fort des Plantagenets et des Capétiens, a aidé au progrès des métiers, sans parler des effets du grand mouvement commercial qui résulte des croisades. Le Poitou eut dès lors ses premières communautés industrielles groupées dans les villes ou les bourgs. A Poitiers, les premiers règlements connus relatifs aux métiers datent en effet du xui« siècle, et ils concernent les meuniers, les bouchers, les poissonniers, les revendeurs, c'est-à-dire les industries alimentaires (3). Les manuscrits, qui ont recueilli les premiers statuts municipaux rédigés pour la police des professions industrielles, les recueils de chartes, dont les plus précieux sont ceux de Saint-Maixent et de Saint-Hilaire, les actes de toute nature, qui ont été rédigés entre le xi* siècle elle milieu du xv% nous fournissent des détails et des termes qui ne laissentaucun doute sur Texlension qu'a prise la petite industrie. Les métiers de l'alimentation sont dès lors largement représentés avec les blatiers ou marchands de blé, lesfabricans de meules, les meuniers ou fariniers {farinaniy inolendinarii)^ les boulangers et fourniers, les pâtissiers et les

(i) « Bacchi Niortum ferax », dit Guillaume le Breton, liv. VIII, vers 876.

— (2) « Le pays» dtt-il, estoît rempli de vivres, et les jçranges pleines de tous biens, de bleds, de foins et d'avainnes, et les celliers pleins de bons TÎQs », (i 345) Froissart, Chroniqwîs, éd, Kervyn de Lé{ltenkove,y, p. 116.

— (3) Bibl. Munie, de Poitiers. SXss St-Hilaire. — Règl.de i23o sur les meuniers, ci-dessous, livre II.

rôtisseurs, les poissonniers et les pêcheurs, les marchands ou fabricants de sel, les épiciers, les huiliers, les revendeurs ou regrattiers,les taverniers elles hôteliers. Il est également question dans les textes d'un grand nombre d'artisans occupés à la fabrication des tissus, à la confection et à la vente des objets d'habillement : tisserands de drap et tisserands de toile, cardeurs et peigneurs, foulons, tondeurs et teinturiers, marchands drapiers, chaussetiers et bonnetiers, tailleurs d'habits et couturiers, merciers, fripiers, chapeliers. Avec les tanneurs, les chamoiseurs, les corroyeurs, les pelletiers, les aiguilletiers, les boursiers, les gantiers, les cordonniers et les savetiers, les selliers et les bastiers, les bourreliers et les baudfoyeurs, c'est le travail des peaux et leur mise en œuvre qui nous apparaissent fort développés. Auxindustriesdubâtimentetde l'ameublement appartiennent d'autres artisans mentionnés dès lors fréquemment dans les documents!^, tels que les pierroyeurs ou carriers, les choliers, les tuiliers (teblers), les paveurs, les recouvreurs, les maçons, les charpentiers et les menuisiers, les charrons et les huchiers-coffriers-écriniers, les serruriers, les verriers, les vitriers, les doridiers ou doreurs. Le travail et le commerce des métaux est déjà subdivisé entre de nombreux spécialistes : ferrons ou marchands de fer, maréchaux ou forgerons, taillandiers, éperonniers, lormiers, fourbisseurs d'épées, heaumiers, épingliers {acufearii), pintiers, potiers d'étain, armuriers. Les orfèvres, horlogeurs, monnayeurs, changeurs et banquiers, s'occupent du travail et du maniement des métaux précieux. Enfin, aux arts libéraux et industriels se rattachent les sculpteurs [signarii) et les peintres, les enlumineurs, les copistes, les parcheminiers et les libraires, les médecins, les chirurgiens, les apothicaires et

ou TRAVAIL EN POITOU H

les barbiers-étuvistes (1). Oa peut ainsi constater dans la capitale du Poitou du xiii* au xv* siècle l'existence de 60 à 70 métiers de petite industrie. C'est à peu près le chiffre relevé à Tours par les historiens locaux (2). Paris n'en avait guère plus de 100 à 120 au temps de St-Louis, et 300 environ à l'époque de Philippe le Bel (3). On retrouve les mêmes professions exercées en nombre plus restreint, ou moins subdivisées, dans les autres villes du Poitou, à Fontenay, à Thouars, à Niort, à Châtellerault, à St-Maixent et aux Sables (4).

Parmi ces industries, il n'en est guère que quelques-unes qui aient eu plus qu'une renommée locale. Ce sont la fabrication des tapis, la draperie, la tannerie, l'orfèvrerie, la céramique et la verrerie, enBn les arts industriels. Les ateliers de tapisserie du Poitou avaient au début du xi* siècle une réputation assez grande, pour que l'évêque de Verceil demandât au duc d'Aquitaine, Guillaume V, prétendant à la couronne d'Italie^ un spécimen de cette fabrique. Le duc écrivant à ce prélat vers 1023 lui annonce l'envoi d'une mule de choix, et il ajoute ces mots : « Quant au tapis, je « t'enverrai celui que tu voudras, de la longueur et de la « largeur qui te conviendra, pourvu que les artisans de mon « pays sachent en tisser de semblables {si consuetudo « fuerit illud tevendi apud noslrates) (3). » 11 est question dans cette correspondance de tapisseries appelées en latin

(i) Voir ci-dessous livre IL — (2) Giraudet. EisU de Tours^ tome I«r, 299, 269 et sq. — (3) G. Fagniez, pp. 7 à 20. — (4) Voir Fillon, Etudes sur Fontenay, pp. io-i4> Û2, 74. — Imberl, Hiat.de Thouara, 179, et Gartulaîre de St-Laon de Thouars. — Proust. Doc. sur Niort, Mém. Soc. st, UeuX'SèoreSf 1888, p. 335. — A Barbier. Etudes sur le Châtelleraudaîs, Mém. Soc. Ant. Oueat, XVI, :«3f)-434. — Gaplulairesde St-Maixent et d'Orbestier. — (5) Lettres de Tévèque de Verceil et de Guillaume V vers i025, Historiens de France X, 484.

12 ESSAI SDR L'ORGANISATION

tapeta. Ce terme désigne-t-il simplement un tissu d'ameublement, ou bien s'applique-t-il aux tapisseries de baldaquins ou faldistoires qu'on nomme précisément tapeta^ tapicia^ tapetesl (1). C'est ce qu'il a été impossible de déterminer. Dans un autre texte, il est encore fait allusion à celte fa* brication spéciale. Lorsque Guillaume le Grand veut gagner à sa cause le roi Robert par l'entremise de Foulques d'Anjou, il lui promet 1-000 1. en argent, 100 1. pour la reine Constance, et! 00 tapis [pallia) [2). Peut-être faut il voir dans ce terme la désignation d'une autre variété de tapisseries poitevines, à savoir les pailes ou tapis dont on recouvrait les autels (3). Du reste, l'industrie des tapisseries paraît avoir disparu rapidement. Depuis cette époque, il est impossible d'en trouver en Poitou la moindre trace. La Marche limousine semble avoir seule conservé les traditions de cet art, jadis, semble-t-il, répandu dans le reste de l'Aquitaine (4),

L'industrie drapière a été autrement persistante. Les draps du Poitou, dont le commerce fut important à dater du xv* siècle, formaient dès le Moyen-Age un des principaux articles du négoce dans les provinces de l'Ouest. On tirait de Flandre, d'Angleterre, de Normandie, la draperie fine, mais la draperie poitevine, serges, étamines, burats, était déjà réputée, sinon pour la finesse et la beauté de ses produits, du moins pour leur solidité. Ce n'est guère qu'au xiv' siècle que celte fabrication paraît avoir pris un certain développement, surtout à Poitiers, à Bressuire,àPar-

(i) Mûntz,La Tapisser ie^p.gSy distingue les tapisseries pour portières (aulaça), pour bancs (bancalia), pour espalliers (spaleriae), pour dosserets (dos- 8alia),les tapis de pied (substratoria). — (2) Lettre de Foulques au roi Robert vers 1025. Hislor. de France X. 5oo b, — (3) Du Cange, Glossaire v® Pallia. — (4) Limoges a eu en effet ses ateliers de tapisseries comme Poitiers,

thenay, à Sl-Maixent, à Niort, à Charroux et dans le Bas- Poitou. On y constate la présence de tisserands, de foulons, de tondeurs et de teinturiers, c'est-à-dire des corps de métiers nécessaires pour une industrie déjà divisée, à cause même de son extension (1). La matière première,la laine se trouvait sur place. Elle constituait avec la dîme des agneaux et des porcs un des revenus ecclésiastiques les plus estimés (2). Avec elle, les artisans poitevins fabriquent au début du XV* siècle de gros draps blancs, bigarrés, pies et gris, des bureaux ou burats plus grossiers, des draps blondels ou blondelets, c'est-à-dire fauves, et des serges dont on faisait des chausses de laboureurs. On estime alors surtout les draps gris de Parthenay, les draps de fine laine de Mouilleron , les gros draps de Pamprou et de la Mothe-Sainte- Héraye, et enfin les draps déliés de St-Loup (3).

Le travail des peaux ne pouvait manquer de prendre aussi un certain degré d'importance dans une province où le bétail abondait et où il était facile de se procurer les peaux de bêtes à corne, de moutons et de chèvres. Aussi voit-on la tannerie et la corroierie en pleine activité dès le XI* et le XII* siècles à Châtellerault (4), à Saint-Maixent (5), à Poitiers même, où une charte de Guillaume VI en faveur de l'abbaye de Montierneuf, atteste la présence d'un groupe de tanneries dans le faubourg St-Saturnin (6). Les chartes

(i) Voir ci-dessous, livre II, corporations de Tindustrie textile. Pour Charroux, Arck. hUt. Poitou XI, no 35 (année i3oo); no 42 (pour Bressuire). — (2) Chartes de St-Maixent, pp. A. Richard, I, 208. — Règlement ou tarif de nov. 1422. Arch. hist. Poitou XXVI. p. 889. — (3) Même règlement ibid», pp. 389-890. — Le tarif de la Prévôté de Poitiers (xiv® siècle), et la coutume de la Sèvre cités ci-dessous mentionnent les tissus indigènes parmi les articles exportés. — (4) A. Barbier. Le livre Noir de Châtellerault, op, laud. Mém. Soc, Antiq^ Ouest, <, XVI, 289. — (5) Cartulaire de St-Maixent, pp. A. Richard I, 862. — (6) De Chergé. Notice sur l'abbaye de Montierneuf, Aïém, Soc, Antiq. Ouest, XI, 268.

de Saint-Hilaire» et le tarif de la prévôté de Poitiers qui date probablement du xiv* siècle (1), mentionnent le trafic des peaux et du tan nécessaire à leur apprêt. De même, la mention du blanc de baleine, des graisses et huiles dans ce tarif prouvent que sur les bords du Clain se pratiquait déjà l'art de la mégisserie (2). Niort était dès ce moment l'un des principaux centres de cette industrie. Les tanneurs établis sur les bords de la Sèvre y recevaient par voie fluviale les peaux du Poitou, de Flandre, d'Angleterre et d'Espagne. Les tarifs ou coutumes de 1285 et de 1277 relatives au commerce de cette rivière indiquent en effet, parmi les articles taxés, cette matière première, ainsi que le blanc de baleine, les graisses et les huiles de poisson (3). Il est probable que Ton préparait à la fois les gros cuirs de bœuf et de vache pour la bourrellerie et la sellerie, et les peaux de chèvre, de chevreau, de mouton et d'agneau pour la ganterie et la cordonnerie. Les statuts des cordonniers , des savetiers, des vachers, des gantiers et des boursiers, ainsi que les tarifs de Poitiers et de Niort font en effet mention de ces articles.

Plus considérable encore mais moins durable a été la réputation des établissements métallurgiques du Poitou. La proximité des gisements de minerai de fer en Limousin, en Angoumois et dans certaines parties de la province, la qualité des eaux favorable à la trempe, et sans doute aussi le bas prix du combustible fourni par les grandes forêts du pays, ont fait au Moyen-âge la fortune des forges poitevines. Le fer et l'acier qu'on y fabrique ont pendant trois

( I ) Cartulaire de St-Hilaire, pp. Hédet. 2 vol. in «S, voir la table. — Tarif de la Prévôté de Poitiers (latin), s. d., B. M. de Poitiers Mss. St-Hi" latref fo 26, — (2) Ibid, — (3) Gouget, pp. 9 à i3 (Le Commerce de Niort).

siècles, du xi* à la fin du xiii% une renommée qui dépasse les limites même de la région française. L'acier « tranchant et cler » du Poitou, comme l'appelle une chronique en vers, sert à faire des lances et des épées (1) Mais on l'exporte aussi à l'état brut, puisqu'il est soumis à l'entrée de Paris à un droit de 4 d. par charrette, de 2 d. par charge de cheval, et de 1 d. par charge d'âne (2). Au xiv* siècle, le fer et l'acier figurent encore dans le texte des tarifs de Niort et de Poitiers parmi les objets d'exportation. Ils étaient au reste utilisés en partie dans le pays même. Outre \es ferrons qui font le commerce du fer, et qui se retrouvent un peu partout, les documents nomment d'autres corporations qui travaillent à transformer les métaux. Les éperonniers ou larmiers [frenarii) livrent aux chevaliers de menus objets d'équipement fort estimés, tels que freins et éperons. Dès le xi® siècle, au nombre des présents que Guillaume le Grand envoie à l'évêque de Verceil se trouve un mors rehaussé d'or ou d'argent [frenum pretiosum) que lui a demandé ce prélat. C'est la preuve du renom que possédaient les ouvriers éperonniers poitevins (3). Il y en a au xm* siècle à Poitiers (4) et à St-Maixent (5). Ils sont alors groupés avec les heaumiers qui s'occupent de la confection

(i) Geoffroi Plantageoet a une laQce c< hasta fraxînea ferrum Pictavense praeleadeas », d'après soa biographe Jean le Moine. — Voir aussi la Chronique des ducs de Normandie, celle du trouvère Benoit, le roman de Foulques de Candie. C'est de la Chronique des ducs qu'est extraite la citation. Fr. Michel, édition de la Chronique d'Anelier, pp. 534, 535, 755. — Voir aussi Gay, (Glossaire Archéologique), qui cite au mot Acier des vers de Peire Vidal relatifs à Tarmement d'un chevalier. Parmi les armes de ce chevalier figurent « très cairels » à la ceinture: « la us resplendens d*azur H. — Et l'autre d'acier peitavi. » — (2) Livre des métiers d'Ét. Boileau, éd. Deppingfp. a35. — (3) Vers i025. Uiit.de France X, 484, 5oi (correspondance précitée). — (4) Règlement de i265, Manuscrit no Sgi de la Bibl. Municipale (dit de St-Hilaire). — (5) Bou tarie (comptes d'Alfonse), op.cti*, \ 236.

des casques ou heaumes et autres pièces d'armures (1). Les écus, heaumes, hauberts poitevins sont restés en effet célèbres pendant quatre siècles. Le poème de Girart de Roussillon mentionne les broignes sorties des ateliers de St- Maixent (2). On sait que cette armure composée de plaques de métal appliquées sur un gilet de peau ou de toile a précédé le haubert. Un recueil de proverbes du xiv* siècle cité par Alexis Monteil, montre qu'à cette époque les armures du Poitou, en particulier les heaumes, étaient encore recherchées (3). Les statuts des merciers de Paris, conQrmés par lettres patentes de mars 1407, attestent enfin le trafic persistant auquel cette industrie poitevine donnait lieu (4)* D'autres textes prouvent que les ateliers de la province fabriquaient aussi des fers de lance et des carreaux d'arc ou d'arbalète (5). Les poèmes, tels que celui de Foulques de Candie et de Garin le Loherain, les chroniques normandes et Scandinaves, mettent en scène des chevaliers ou soldats armés de glaives et d'épées poitevines (6). Les fabriques d'armes du Poitou répandues jusque dans de simples bourgades, telles que Nieuil l'Espoir (7), ont un moment fourni jusqu'aux peuples du Nord de l'Europe. Longtemps, le métier des fourbisseurs et fabricants d'épées resta florissant en Poitou. Il y en avait au xni* siècle à St-Maixent (8), et, au XIV*, ceux de Fontenay fabriquaient encore des lames estimées (9). A l'industrie des armes et armures, les ouvriers de la métallurgie poitevine joignaient la fabrication

(i) I\èçl.de 1265. — (2) Poème cilé par Fr. Michel, op . laiii. « Aton....li false la brolg-ne de St-Maixent ». — (3) A. Monteil. II. 42, (éd. J. Janin.) — (4) Statuts de mars i4o7» art. 6 et 9. — (5) Voir les textes cités ci-desbus. — (6) Textes recueillis par F. Michel, notes de la Chronique d'Anelier, pp. ii5, 534, 535. - (7) Rédel. Bull. Antiq. Ouest. XIV, 293. —(8) lioularic, p. 236. — (9) Fillon, Fontenay, p. 235.

des instruments aratoires, faucilles, serpes et haches, de la quincaillerie usuelle et de la clouterie, couteaux, doux, vases de métal [ciphi], fers de cheval, et même s'occupaient de fondre le métal des cloches {tympanum) (1), la vaisselle d'étain et la poêlcrie. Dès le xi* siècle, le livre noir de Châtellerault montre enfin que cette ville et la région voisine se livraient à une fabrication spéciale, depuis très développée, celle des couteaux (2).

Les artisans poitevins connaissaient aussi au Moyen-âge le travail du bois. Les merrains,les fûts ou tonneaux, les écuelles de frêne, les escabeaux (cw^^//e), les cercles, les charrettes faisaient l'objet d'un trafic assez actif, comme le prouvent les coutumes ou tarifs de la Sèvre et de^ Poitiers (3), Il est vrai que cette industrie n'intéressait guère que la région de rOuest. Il en était de même de celle de la poterie commune qui livrait à la consommation courante des bouteilles, pots, brocs, coupes et tasses généralement vernissées de vert, revêtues d'ornements en creux faits au moule, au poinçon ou à la pointe. Les potiers poitevins, surtout nombreux à Poitiers, à Melle, à Vouvant, à Maillezais et dans le pays de Rais, savaient également fabriquer des buyes vertes et des (i\xse% o\i jwnnes à lessive, des carreaux de dallage en terre cuite rouge peints en jaune et décorés de figures (4). Mais leur art rustique n'eut jamais le renom de celui des métallurgistes, leurs contemporains. On en peut dire autant des verreries. On a relevé la trace d'un certain nombre de ces établissements dans la région forestière de

(i) Coutume ou tarif de la prévôté de Poitiers xivo s. Mss, St-Hilaire. — (2) A. Barbier. Etudes sur Châtellerault. Mém, Antiq, Ouest XVI. 289. — (3) Documents précités. — (4) H. Fil Ion. L'Art de terre chez les Poile- TÎns, pp. 43-56.

la province, à Maillezais, la Roche-sur-Yon, Mervent, Mouchamp (1), à Argeniré près de Châlellerault, à Bouleur près de Couhé. Elles produisent à la fois du verre blanc ou verre commun, des vitraux, des aiguières, et des vases destinés aux liquides (2). Elles ne paraissent pas d'ailleurs avoir travaillé pour d'autre clientèle que celle de la province.

L'industrie et l'agriculture poitevines alimentent un commerce qui semble avoir été assez actif à partir surtout du xni' siècle. Le Poitou est en relations suivies non seulement avec les autres régions de l'Aquitaine, mais encore avec la France du Nord, l'Angleterre et les Flandres. Les marins poitevins, au besoin pirates (3), et surtout les Flamands, sont les intermédiaires des échanges avec l'étranger. Trois articles agricoles alimentent principalement ce commerce. Ce sont les blés, les vins et les laines. Les vins du Poitou^ de TAunis et de la Saintonge, sont exportés par les vaisseaux flamands dans les pays du Nord, et par les Templiers jusqu'en Orient. Les blés entreposés à Niort, à la Rochelle et à St-Jean-d'Angély vont approvisionner l'Angleterre, la Normandie et les Pays-Bas. De même, les laines poitevines, enlevées par les marchands de Gravelines, de Gand et de Bruges, alimentent, concurremment avec les laines anglaises, les nombreux métiers des Flandres (4). Aux autres provinces françaises ou à l'étranger, le Poitou vend, outre ses blés, ses vins et ses laines, le sel de ses marais salants, et d'autres produits agricoles, tels que les fromages, le bétail, les châtaignes, le miel et la cire (5). Qu'on y joigne les peaux

(i) Notice de Dugasl-Malifeux sur les gcDlilshommcs verriers de Mouchamp i863. — (2) B. FilloD, L'An de lerre, p. 196. — (3) Guil. le Breloo. Phiiipplde, livre IX, vers 3j3.— (4j Rjtuli liUer. palcatium, pp. 18 et ii3. — Gougety Le Commerce de Niort, pp. 8, 9, 11. — Privilèges des marchauds d*Auois et Saioionge à Gravelines 1262, ibid, p. 89. — (5} Pancarte de

de bœuf, de vache, de mouton ou de chèvre, vertes ou sèches, le coudre ou bois de châtaignier pour la tonnellerie, le merrain ou bois d'ouvrage, les fûts ou tonneaux, les armes, le fer ou l'acier, la poterie et les verres, etTon aura le tableau résumé du commerce d'exportation du Poitou (1). De son côté, la province recevait de la France du Nord et des pays étrangers des substances alimentaires, notamment du poisson sec ou du poisson frais, des harengs, des morues, des esturgeons, des aloses, des saumons et des congres (2), quelque bétail-, des bœufs, des porcs, des béliers, des lards et des graisses, des vins et des vinaigres ou des huiles. Pour alimenter les forges poitevines, on importait aussi du plomb, de Tétain et du cuivre, probablement d'Angleterre. Pour les ateliers de peausserie, on faisait venir des peaux blanches destinées aux parcheminiers, du cordouan, de la basane^ des peaux de veaux ou de chiens, et de l'écorce de chêne ou tan, enfin de l'huile de poisson et du blanc de baleine, qu'apportaient aux ports de l'Aunis les navires Flamands (3), Par l'entremise des Vénitiens ou plutôt des marchands de Bruges, leurs commissionnaires dans l'Océan, on se procurait les épices et les substances odorantes, poivre, gingembre, cannelle, cumin, encens (4), et aussi les drogues tinctoriales utilisées dans les ateliers de draperie du Poitou. Parmi ces drogues Ggurent la graine d'écarlate, la garance,

Limoges 1377, ArdanU Le Liaiousin historique 2« partie, p. 56. — Tarif de la Prévoie de Poitiers, précité. — Coutume de la Sèvre, A/v;A. D, -Sèvres E. 207. — (1) Ck)utume de la Sèvre. — Tarif de la Prévôté de Poitiers. — (2) D'autres variétés de poisson sont indiquées dans ces deux documents et difficiles à identifier: « pisces sicci qui vocantur hadoc et gauberp^es, toyls, piscis trancus, piscis caminus, poicelle, manerserpa >. — (3) Textes ci-dessus note I. — Les peaux venaient par ballots de 10 balles nommés dacra. — (4) Nous n'avons pu identifier quelques-unes de ces substances, appelées ' lioum, aminadale, ctmantum?, ris.

le brésil, la guesde, cette dernière aussi produite en France. Enfin la gomme et la résine^ le lin et le chanvre, les laines filées, les instruments aratoires ou domestiques sont aussi compris parmi les articles du commerce d'importation, en particulier « les poisles ou œuvres d'airain et de cuivre » (1). Les Poitevins étaient également tributaires de l'Angleterre, de la Normandie, de l'Ile-de-France, de l'Anjou, des Flandres pour la draperie de laine et les toiles fines. La charte concédée en 1187 à Poitiers par Richard Cœur de Lion et confirmée depuis par Philippe-Auguste, Charles IV et Philippe VI, montre les marchands anglais, flamands et français apportant aux foires de la capitale du Poitou les draps de laine {pannos laneos) de France et de Flandre, les étamines anglaises (j/an/orto). les tissus verts, écarlates, jaunes et rouges, les serges {sargia) et les burats {bwella) étoffes plus grossières (2). Au xiV* siècle, les Angevins y importent les « robbes d'Angers (3). De l'Orient, viennent sans doute par l'entremise des Vénitiens les tissus de soie(/?an/ii^md), et du Nord, par celle des Flamands, les fourrures, vair, petit-gris et martre zibeline {varium^ gj'lnum^ cembelinum) (4).

Ces relations économiques, attestées par les documents, sont encore cependant malaisées. Les voies de terre {viae publicaé) interceptées par les paysans, mal entretenues par les seigneurs, infestées par les voleurs, sont souvent plutôt des sentiers ou des pistes que de véritables routes. Les an-

(i) Textes précités ; et en plus, coutume de la Sèvre (1377) citée par Gou* gct, op,laud,y p. 95. — (2) Charte de Richard 1187, pp. Rédet. Mém. Soc. Antiq. Ouest XII. 90. — de Phi lippe* Auguste 1214. Thibaudeau, Hist. du PoitoUf 20 édil. II. 419. — Confirmations de i323 et de i33o. Arch, hist, Poitou XI, n08 loi, i58. — (3) Tarif du le»* juillet 1377 pour la Sèvre, précité.— (4) Chartes de 1187 et suivantes, précitées. — Tarif de la Prévôté de Poitiers.

ciens chemins de l'époque romaine, grandes voies ou voies secondaires, ne subsistent plus qu'à i'élal de tronçons. Les plus fréquentés sont ceux qu'on nomme chemins des sauniers parce qu'ils sont suivis par les transports de sel (1) allant de la côte vers l'intérieur. Aussi, les voies fluviales sont-elles utilisées de préférence. Les barques chargées de marchandises remontent ou descendent la Sèvre, le Clain, la Vienne et la Vendée, où se sont fondés les principaux centres urbains du pays. Poitiers (2) et Niort sont alors des ports fluviaux, dont l'importance est accrue par les franchises qu'on leur a concédées. A Niort par exemple le droit de navigation est abaissé à 1 0/0 ad valorem^ et même à 1/4 0/0 pour les étoffées venant des Flandres (3). Les rois d'Angleterre et de France ont contribué à développer ce mouvement commercial en assurant aux marchands étrangers et aux marchands poitevins la liberté des transactions dans toute l'étendue de leurs territoires (4). D'autre part, les Templiers, les Juifs et les Lombards établis en Poitou, fournissent au commerce en quantité considérable les capitaux mobiliers dont il a besoin (5). L'activité économique se manifeste par l'établissement d'un grand nombre de marchés et de foires. L'autorité féodale en a établi un peu partout. Mais les plus importantes se trouvent dans les centres urbains. Poitiers en particulier a son marché ordinaire qui se tient sur une place voisine du vieux

(i) Gouget, op. laud. p. 19. — (2) En 1285, port franc à Poitiers. Arch, Mtm. Poitiers série A 11. — (3) Gouget, pp. 9-10. — Lettres vidimées des lient, du Roi accordant un port franc à Niort (i285) Deux-Sèvres E. 20'],

— (4) ^'oir les chartes des communes de Niort, Poitiers, la Rochelle dans Giry, Les Etab. de Rouen, 2 vol. in-8, i885. — Voir aussi les sauf conduits et autres privilèges des Rotuli littcrarum patentium. pp. Th. D, Hardy,

— (5) Voir ci-dessous, livre II.

22 ESSAI SUR LORfiANISATION

mur d'enceinle gallo-romain (I). C'est aujourd'hui la place d'Armes. Mais la capitale du Poitou a aussi ses grandes foires. La plus renommée se tenait au mois d'octobre, à Pierre- Levée, lieu situé aujourd'hui en dehors de la ville (2). Elle fut transférée aux halles à Poitiers même, et on porta sa durée primitive de 2 à 3 jours en 1347 (3). Une seconde foire, celle du Carême, attirait une foule de marchands étrang^ers. Depuis H88, elle est tenue dans une halle couverte établie par GeofTroi Berland, qui en loue les étalages moyennant redevance. Elle se prolonge depuis le premier dimanche du carême jusqu'au dimanche de la mi-carême (4). Le comte de Poitiers qui a concédé les halles en fief perçoit une partie des revenus, et en retour est astreint aux réparations (5). Quatre autres foires ont été encore instituées au profit de l'église Saint-Nicolas, et quatre, à l'avantage de l'église Sainte-Radégonde. Elles sont fixées aux jours de fête du saint et de la sainte, à la Noël, et à Pâques (6). Le bourg Saint-Hilaire enfin a les siennes sous la protection du chapitre (7). Toutes ces foires se tenaient en plein air; celle du iS août (jour de Sainte-Radégonde) avait encore en 1780 pour emplacement les remparts et le cimetière de cette paroisse (8). On retrouve dans les documents du Moyen-Age l'indication d'une foule de marchés (nundinœ)

(i) En dehors de cetle enceinte. On l'appelle c forum vêtus ». Cartulaîre de Si-Nicolas (chartes de loOo et suiv.) n«» II, IV, X, XLI, XLIII. Arch, hist, Poitou I. 8 et 19. — (2) Annales d'Aquitaine, éd. de i644> p* i84« — (3) Lettres pal. du 16 décembre i347, Rédel. op. cil. p. 65. — (4) I6ïrf, p. 63. — La redevance varie de 12 d. à 2 d. Charte de Ph. Auçuste I2i4» Thibaudeau Hisl du Poifoti, II. 4î9* — (3) « Pro domibus aule Pictavensis reparandis » i253. Comptes d*Aironse, pp. Bardonnet. Arch, hiat. Poitou VIII, II. — Boutaric, p. 269. — (6) Charte du duc Geoffroi, 1060. Cart. de Si-Nicolas, pp. Rédet. Arch, hist. Poitou I, 22, no XI. — (7) Voir table du Carlulaire St-Hilairo, pp. Rédet. 2 vol. in-8. — (8) Ordonnance du présidial 4 août l'jSo, Arch, Soc, Antiq, série B,

tenus jusque dans les villages. Mais, dès celte époque, les foires les plus fréquentées sont en dehors de Poitiers, celles de Niort, de Fonlenay et de Luçon. Ces trois villes ont leurs hnlles couvertes {cohiiae^ aulae) dès le xiii* siècle. Celles de Niort donnent un revenu appréciable au comte Alfonse qui y loue les étalages aux marchands et qui s'occupe d'en faire réparer les couvertures ou bâtiments. Tenues d'abord sur la place du Vieux-Marché,les foires niortaises qui avaient lieu en mai et en novembre, et dont on faisait remonter la création à Henri II Plnntagenet, furent transférées entre 1255 et 1261 sur un nouvel emplacement, le Marché-Neuf. C'est à celte occasion que fut sans doute bâtie la halle, « la plus grant et la plus belle cohue du royaume de France» (I). Celles de F'ontenay et de Luçon, la première établie dans un cimetière, existent aussi en 1253 (2). La construction de ces édifices prouve combien le commerce prit d'importance en Poitou, lorsqu'un gouvernement fort, celui des Plantajenets, dont l'héritage fut recueilli par les Capétiens, eut commencé à y combattre l'anarchie féodale. Cette prospérité commerciale et industrielle paraît avoir duré jusqu'aux désastres de la guerre de Cent Ans. Les malheureux événements de celte période arrêtèrent pendant près d'un siècle l'essor économique du Poitou.

Page 1