CHAPITRE m
li^Indastrie et le Gommarce da Poitou au XVII« siècle.
Le Poitou avait beaucoup souffert des troubles religieux ; les traces ne s'en effacèrent que lentement. Poitiers en par-
(i) Voir cl-dessouSy livre II. — (2) A. delà Bouralière. Les Débuts de rimprimerie à Poitiers ia-8. 1890 et 1894. — (3) Voir ci -dessus chapitre II, page 17. — (4) G* Bouchet (XKXVe série) constate la décadence des foires du Poitou causées par ces guerres.
36 KSSAI SUR L'ORGANISATION
ticulier, saccagé parles protestants, ne s'est jamais toutàfait relevée au rang qu'il avait occupé jusqu'au nailieu du xvi* siècle. Le progrès de la centralisation réduit d'ailleurs le rôle des anciennes capitales provinciales. Cependant, cinq ans avantledébutduxvii* siècle, Mercator qui décrit brièvement le chef-lieu du Poitou, constate que c'est la ville de France la plus grande après Paris, que son Université est la seconde du royaume (1). Mais en 1605, le géographe Paul Merula ajoute qu'elle est en « grande partie inhabitée » , et Golnitz remarque l'aspect misérable de ses vieilles maisons de bois, de ses places étroites et mesquines (2). Maurice le Savant, landgrave de Hesse, qui visite Poitiers à la même époque, a consigné dans son journal de voyage l'impression peu favorable que lui ont laissé la saleté des rues et la laideur des habitations. C'est une ville peu prospère, remarque-t-il, Sans luxe, sans boutiques brillantes, et où l'on ne voit presqu'aucun de ces établissements qui attestent alors la richesse, à savoir les magasins d'orfèvres et de parfumeurs (3). Niort paraît être devenue depuis lors* la métropole industrielle et commerciale de la province. Mercator dès 1595 signale ses trois foires comme les plus considérables du Poitou (4).
L'agriculture poitevine s'était cependant remise assez aisément des suites des guerres civiles. Isaac Pontanus a traversé de la Rochelle à Poitiers des plaines verdoyantes et fertiles (5). Zinzerling qui a parcouru lu région poitevine, depuis Châtellerault et Loudun jusqu'à la capitale du Poi-
(i) En iSgS, Gaillard op. laud, pp. 28-80. — (2) Ibid, pp. i3i-i52. —
(3) Correspondance de Maurice le Savant, pp. Hommel. 2 vol. in-8. —
(4) Gaillard, op, laud,^ p. 3o. — P. Maison, Descriptîo fluminum Gallîas 161 8, cite aussi Luçon comme une place de commerce prospère. — (5) Itinerarium Galliœ^ Leydc 160G, cité par Gaillard, p. i33.
lou, parlo avec admiration de la fertilité de ce pays, de son vin, de ses fruits, de ses troupeaux, de son gibier (1). Le jésuite poitevin Coulon va même dans son enthousiasme jusqu'à appeler le Poitou « le paradis corruptible des bornât mes. a La province, dit-il, fut nommée Pictavia pour « être peinte de verdure et couverte d'arbres, de fruits et Cl de moissons (2). » Il faut évidemment ici faire la part de l'exagération ou de Tillusion naturelle à des voyageurs auxquels on n'a guère montré que les beaux côtés de la province. La région des marais, celles des landes de Montmorillon^ des taillis de la Gâtine, ne ressemblait guère à ces fertiles campagnes du Haut-Poitou. Mais il n'en subsiste pas moins cette impression que l'agriculture se trouvait florissante dans une bonne partie de la province pendant les quarante premières années du xvii® siècle. Elle le redevint après l'épisode de la Fronde, et jusqu'à la dernière période du règne de Louis XIV, autant qu'on en peut juger par la correspondance de Colbert et de ses successeurs.
La petite industrie poursuit à la même époque sa lente évolution dans les villes et bourgs du Poitou, s'accroissant d'un certain nombre de nouvelles spécialités. Tels sont les métiers de brasseurs de bière, de fabricants d'eaux-de-vie, de droguistes, de couturières, de passementiers-tissutiersrubandiers, de tapissiers- miroitiers, de boutonniers, de fabricans de bas au métier, de chapeliers feutriers. Au total, Poitiers compte à ce moment une centaine de métiers (3). Saint-Maixent en 1664 possède environ 28 communautés
(i) Jodocus SÎDcerus. Itiaerarium Galliœ 1612. — ibid, p. iSy. — (2) L. CouloD. Les Rivières de France. i644- ibid^p. 167. — Voir A. Babeau. Les Vuyagevrs en France, in- 18. i885. — (3) Statistique dressée diaprés les documents réunis dans les Arck, hut, PoUou tome X.V, et d*après les registres municipaux.
comprenant 57 professions différentes, dont 12 relatives à ralimentalion,14 à rhabillement, 15 au travail des cuirs ou à celui du bâtiment, 7 à celui des métaux, 8 aux autres métiers (1). Châtellerault de son côté compte 27 communautés (2). Les métiers de la petite industrie sont alors assez largement répandus, soit dans les petites villes, soit dans les bourgs, comme le prouve la statistique détaillée dressée en 1698 par le subdélégué de Saint- Maixent, Lévesque. On y voit en effet que le chef-lieu même de cette élection sur 7.000 âmes compte 20 cabaretiers, 100 marchands bonnetiers ou sergiers, 250 artisans, qui forment avec leurs familles le 6* ou le T de la population (3).
Certaines variétés industrielles ont conservé ou développé au XVII* siècle l'activité qu'elles montraient au siècle précédent. Sur la côte, les marais salants continuent d'être la grande ressource de l'habitant. Des barques normandes, de petits vaisseaux de Bayonne, des navires d'Angleterre, viennent dans les ports du Bas-Poitbu, aux Sables, à Beauvoir, à la Barre de Mont, à Saint-Gilles, à Saint Benoît-dela Tranche, et dans les îles d'Yeu et de Nirmoutiers, faire de grands chargements de sel, apportant en échange du brai, de la résine, du charbon de terre (4). Les Olonnais se livrent encore à la pêche de la morue, et la vendent soit verte, soit sèche, partie dans les villes de la province, partie à Nantes, partie à la Rochelle et à Bordeaux. Ils s'emploient aussi à la pêche de la sardine (5). Cette industrie occupe 30 à 40 na-
(i) Liste doanée par A. Richard, VOrg, municip. de Sl^Maixent^ p. 33o. — (-À) Inv. des Arch, Municip, de Châtellerault par M. de SuGenis, p. XXIII. — (3) Mém. sur Vélection de SI' Maixent, (>^j8) pp. A. Richard. Mém, Soc. Sliit. D.'Sèures. i886, p. 29. — (4) Rapport de 1698 adressé à PoQchartraia. Xrch, Nat, G. 7, i685. — et Dict. du commerce de Savary, a« édit. li. 61-O2. — (5) Eq it)35, aux Sables oa compte i4-4oo hab. et 3oo barques ou navires. A. Odin. Les pèches aDcieones eo Olonaais et Bas-
vires, et environ 200 barques, avec 12 à 1300 matelots (1). Au-dessus de toutes les spécialités industrielles, se sont surtout propagées la draperie et le travail des peaux. SiTessai tenté par Henri IV pour acclimater dans la province la culture du mûrier et créer des filatures de soie (2) a complètement échoué, du moins la fabrication des lainages communs a-t-elle pris une extension notable. Dans la première moitié du siècle, c*est Saint-Maixent qui tient le premier rang parmi les centres industriels qui se livrent en Poitou à la production de la draperie. Le marquis de la Gomberdicre en 1634 ne craint pas d'affirmer que les serges fines de Saint-Maixent sont, quoique moms chères, supérieures pour la qualité à celles tant vantées que produisait TAnglelerre (3). A l'époque de Colbert, les manufactures poitevines sont encore plus actives. Les marchands de Paris, de Lyon, de Bordeaux, de Marseille, de Clermont et de Tours, ont des relations suivies avec les fabricants du Poitou (4). iNiort et Suinl-Maixent avaient alors le plus grand nombre d*ateliers et la production la plus intense. Les maîtres drapiers et sergetiers de Niort au nombre de 30 avec 120 métiers et 404 ouvriers, livraient annuellement au commerce 2.000 pièces de droguets de 33 à 34 aunes de long, et de liretaines ou popelines laine et soie de 40 aunes. Les premières se vendaient 20 à 30 sous Taune, les secondes à peu près autant. On tissait ces étoffes avec des laines d'Espagne,
Poitou. Rev. du Bas-Poitou, 1896, pp. q8-io6, 284 et sq. — (i) Savary I. 67. — D'après les Affiches du Poitou, 1773, p. 71,1e commerce ou pèche de la morue avait élé très important de 16O0 à 1720; 80 vaisseaux de 100 à 120 tonneaux s'y livraient, faisant deux voyages par an à Terre- Neuve et rapportant chacun à chaque voyage 20 à 25 milliers de morue. — (2) Voir ci-dessous, livre IV. — (3) La Gomberdière, Nouveau rèjçl. général sur toutes sortes de marchandises. (1634)9 réimprimé dans les Var. hisl. et iitt, d'Ed. Fournier, lll^ p. 119. — (4) Gouget, p.6i.
et elles étaient achetées dans tout le royaume, spécialement à Limoges, Lyon, Bordeaux et Paris (1). Saint-Maixent de son côté comptait en 1669, outre 263 sergeliers, 19 drapiers en soie dans la ville et 31 dans la banlieue, avec 4 tein-i turiers. La concurrence des droguets et tiretaines fit tomber bientôt la fabrication de la draperie de luxe, el cette ville dix ans plus tard n'avait plus de fabricants pour cette dernière spécialité. Mais la sergetterie y restait encore active ; 60 métiers y produisaient annuellement 400 pièces (2), que les marchands de Lyon, de Limoges et de la Rochelle venaient acquérir pour les exporter dans le Portugal et le Milanais. Les serges de cette fabrique faites de laine filée en trame et en chaîne, de couleur blanche, beige ou grise, se vendaient 19 à 20 s. Taune ; la pièce avait en général 50 aunes de long sur demie-aune de large (3). Cette industrie représentait rien que pour ces deux villes un produit annuel de 100 à 150.000 1. Il y avait d*ailleurs d'autres variétés d'étoffes produites en Poitou. Fontenay fabriquait à la même date des serges drapées grises en laine du pays, dont la pièce large d'une aune sur 12 aunes de long, était vendue 36 à 38 s. l'aune pour les Portugais et les Italiens du Nord. Luçon, la Châtaigneraie et Parthenay, livraient au commerce d'autres fortes étoffes, les serges trémières, que la Rochelle expédiait en Portugal et au Canada (4). Enfin, Golbert essayait d'introduire en Poitou l'industrie des dentelles ou points de Venise et celle des bas au métier (5). Il ne réussit pas à acclimater à Poitiers et à Loudun la pre-
(i) Assembl. des march. d papiers -sergetiers de Niort. 17 août 167g. Arch. Deux-Sèvres E. 208. — (2) Délibér. des march. drapiers-sergiers-feiaturiers de St-Maixent, xGGq el 1679. Arck, coin, Sl-Maixenl HH. 2 et Gougei, p. Oi. — (3) Délibérations précitées. — (4) Délibér. des fabricaots de Niort 1C79, précitée. — (5) Voir ci-dessous, livre IV.
mière de ces fabrications mais il parvint du moins à y développer la seconde (1). A Sainl-Maixent, 40 bonnetiers travaillaient à fabriquer des bas de laine au tricot que les négociants de Lyon, de Bordeaux et de Limoges, vendaient ensuite à l'étranger ou aux provinces de Tintérieur (2), Dans presque tous les villages du Poitou, la production de la draperie, de la sergetterie et de la bonneterie s'était répandue avec une extrême rapidité. De la Sèvre à la Loire, de la Gâtine au Bocage, s'élevait le bruit des métiers. Ce fut vraiment l'apogée de l'industrie textile dans cette vasle région.
Bien que la révocation de l'édit de Nantes ait porté aux ateliers de tissage de Poitou une sérieuse atteinte, l'industrie des étoffes reste encore à la fin du xvii' siècle la plus importante qui existe dans la province. Il y a aux Archives Nationales une statistique précise dressée par l'ordre du contrôleur général Pontchartrain pour toutes les généralités du royaume, d'après les rapports des intendants et des inspecteurs des manufactures. Elle fournit des renseignements détaillés relatifs à l'intendance de Poitiers. Ce document qui est daté de 1693 ne mentionne pas moins de 26 lieux de fabrique pour celte circonscription administrative (3), Après Niort, Saint-Maixent et Fontenay, c'est àBressuire,à Parlhenay, et à Montcoutant que la fabrication se trouve alors être le plus active. La manufacture de Bressuire, comme on l'appelle dans le langage officiel du temps, comprend
(i) Voir ct-dessouSy livre IV. — (2) Délib. 20 déc. 1681, Arch, com. de Sl-Maixent HH. 2. — (3) Ce sont Poitiers, Cbâtellerault, Breuîl-Barret, Lusi^nan, St'Maixeot, la Mothe Ste-Héraye, Niort, Fontenay, la Châtaigneraie, Cheuffois, la MeiUeraye, Pouzauges, Bressuire, St-Pierre-du-Chemin, Thouars, Parthenay, AzaiSySecondigny^Vernou, Vivùne, Château-Larchcr, Melle, Civray, Gen^'ay, Coulonges, St-ÂIcsmia.
en effet 70 fabricants, 100 métiers, 6 moulins à foulon, 2 teinturiers, et produit plus de 4.000 pièces de serges et de tiretaines qui se débitent à Paris, à Orléans et à Nantes. Parthenay avec 45 maîtres, 60 métiers, 5 moulins à foulon, 4 maîtres teinturiers, livre annuellement plus de 2.000 pièces de droguets fort estimés, qui ont cours dans toutes les provinces du royaume. Montcoulant est renommé pour ses tiretaines qu'on trouve jusque sur le marché de Lyon, sans parler de celui de Paris. Ses 20 fabricants font marcher 200 métiers d'où Ton retire tous les ans 2.500 pièces. Thouars qui a 20 fabricants, 45 métiers, 4 moulins à foulon et 2 teinturiers, vend en Anjou ses 1.000 pièces de serges drapées. Châlellerault et Poitiers n'occupent qu'un rang secondaire, produisant chacune environ 600 pièces de serges et étamines par an (1). On se servait pour tisser ces étoffes de laines du pays en partie seulement. Le Poitou recueillait pour 250 milliers de livres de cette matière, mais la vendait aux fabriques de Normandie et de Languedoc. On y mêlait donc dans les manufactures de la province des laines inférieures dites laines d'abats tirées del'Angoumois et de la Saintonge et des laines fines d'Espagne importées
(i) Voici les chiffres des divers cenlresdc fabrication: Poitiers 70 facturiers, G inoulius à foulon, 10 teinturiers, 600 pièces. — Cheuffois 9 à 10 fabrîcans, i moulin à foulon, 25o pièces. — La Meillcraye 12 fabricans, 18 métiers, i moulin, l\ïyo à 4^o pièces. — Pouzaug'es 10 fabricans, i moulin, 23 métiers. — St-Mesrnin 10 fabricans, 3o métiers. — Sl-Picrre-du- Cheniin 18 fabricans, 5o métiers, 3oo pièces. — Azais i5 fabricans, 20 métiers, 5 moulins, 3oo pièces — Secondigny 9 fabricans, 2 métiers, 4 moulins, 200 pièces. — Vernou 20 fabricans, 4 métiers, 4 moulins, 260 pièces. — Vivône 12 fabricants, 6 métiers, t^oo pièces. — Chàteau-Larcher 12 fabricans, 2 métiers, 7 moulins, 4oo pièces. — Melle 18 fabricans, 3 à 4oo pièces. — Civray 3o fabricans, 12 métiers, 4 moulins, 600 pièces. — Gen- <;ay 80 fabricans, 10 à 11 métiers, 200 pièces. — CouIonjL^es 240 pièces. — Breuil-Barret i4 fabricans, 12 métiers, 80 pièces. — Châlellerault i\o fabri« cans, 3 teinturiers, i5 moulins, Ooo pièces.
par Nantes et la Rochelle. On évaluait à cette date la production du Poitou à 25 ou 30.000 pièces d'étoffes par an. La province occupait environ le 10* rang à cet égard. Elle venait après les généralités d'Amiens, de Rouen, de Languedoc, de Champagne, de Flandre, de Paris, de Grenoble, d'Âlençon et deM ontauban, et à peu près sur le même pied que celles de Caen et d'Aix. Elle avait une fabrication d'un tiers plus importante sur ce point que la généralité de Tours et trois fois plus considérable que celle de la généralité de Limoges (1). Les étoffes représentaient une valeur annuelle de 7 à 800.000 1. au minimum pour la province.
La bonneterie était à elle seule presque aussi productive, bien qu'elle fut beaucoup moins disséminée. Les artisans de Poitiers fabriquaient, avec des laines grossières, quantité de bas drapés et de bonnets. Mais c'était surtout à Saint- Maixent que cette industrie prospérait. Le subdélégué Lévesque affirme qu'en 1698 les marchands de celte ville vendaient en France et à l'étranger tous les ans pour plus de 200.000 écus ou 600.000 1. de bas et bonnets doubles faits avec des laines de Poitou et de Limousin (2). La chapellerie de laine avait été également assez prospère dans le courant du xvii* siècle. Mais vers 1693, elle se trouvait en complète décadence, sans doute par suite de la vogue des chapeaux de poil de lièvre et de lapin ou de castor. Il n'y avait plus à Poitiers que 20 chapeliers, et un ou deux à Lusignan, incapables de suffire au commerce local (3). Quant à la fabrication des toiles, si renommée à l'époque de Laf-
(i; Etat des manufactures du royaume, 1693. Arch. Nat, G. 77, i685, a été reproduit en partie par Savary 1. 63-65. — (3) Etats de 1693 précité. -^ Mémoire statistique de Lcvesquc sur l'élection de St-Maixent 1698, précité. — (3) Etat de situation de 1693 précité.
44 ESSAI SDR L'ORGANISATION
femas, elle était à peu près tombée. Niort, Fontenay, Poitiers comptaient encore chacune 100 à 150 tisserands de ce genre, mais qui ne travaillaient guère que pour la clientèle bourgeoise du lieu (1). Il n'est plus question de Tancienne fabrique de Châlellerault. Mais Niort a vers 1700 une manufacture de fil à coudre d'un certain renom (2).
Plus encore que la draperie, la tannerie est l'industrie nationale du Poitou à cette époque. Poitiers et Niort excellent dans le travail de préparation des peaux. « Nous avons « dans Poitiers, dit la Gomberdière en 1634, nombre d'ou- « vriers qui accommodent les peaux de bœufs, vaches, chè- « vres, moulons et autres, en façon de buffles et chamois, \< qui tous sont très bons et de meilleur service que ceux tt qui nous viennent d'Allemagne et d'autres lieux » (3). Soixante ans plus tard, la capitale du Poitou travaille encore avec succès la bufflelerie, et à côté des tanneurs qui apprêtent les gros cuirs de bœufs, figurent 10 ou 12 maîtres cbamoiseurs et mégissiers qui passent en chamois quantité de peaux de boucs et de moulons (4). Niort l'emporte sur Poitiers lui-même, depuis que la colonisation du Canada y fait affluer les peaux d'élan et d'orignal envoyées en échange des grosses draperies du Poitou (5). Les cbamoiseurs Niortais qui préparent ces peaux et celles de bouc et de mouton, c( ont la réputation d'être les meilleurs du royaume, dit un « rapport officiel; c'est ce que le grand débit qui se fait a de ces sortes de cuirs semble justifier » (6). Niort et
{i) Ibidem. — (2) Mémoire de 1744 sur Téleclioa de Niort. Mém, Soc. Slatist. Deux-Sèvres. III (188O). — (3) La Gomberdière. Nouveau rè/çl. général, dans les Variétés historiques III, ii4. — (4) E^tat de 1693 précité — et Savary, II, 63. — (5) Gouget p. 78. De là les deux sauvages Cana* diens des armoiries de Niort. — (G) Etat de 1693 précité; et Savary II, G3 ; I, 032,
Poitiers occupent toujours au début du xviii* siècle la première place pour le travail des peaux surtout de bouc, de chèvre et de chevreau^ dépassant Lyon, Grenoble, Marseille, Maringues et Nîmes qui partagent avec elles celte industrie spéciale (1).
Le Poitou perd en revanche peu-à-peu ses anciens élablissemens de verrerie, de céramique et de métallurgie. A peine peut-on signaler deux ou trois verreries qui aient survécu, par exemple celle que des verriers italiens bien connus, les Sarode, originaires du Montferrat, ont créés sur la lisière de la province, à la Fosse de Nantes et à Vendrennes. Elles subsisteront deux siècles (2). Parmi les ateliers céramiques qui se sont essayés au xvf siècle, il n'en subsiste plus que deux, celui de Rigné qui ne paraît pas avoir dépassé la fin du règne de Louis XIII, et celui de Thouars, où Ton fabrique encore vers la même époque des assiettes, de grands plats et des carrelages (3). Quelques créations éphémères, comme celle des fabriques de faïences des Ârdelais près des Herbiers, et de File d'Ellé dans les marais de la Sèvre Niortaise marquent la première moitié du xvii* siècle (4). Elles n'ont pas eu d'importance au point de vue économique. Il en a été de même de l'atelier installé à Oiron par M"* de Montespan, et où la maîtresse disgraciée de Louis XIV appela un moment 31 faïenciers de Nevers (5). Fantaisie de grande dame, qui n'eut point de résultats pratiques. Le Poitou, jadis célèbre par la fabrication des métaux, a perdu aussi au profit des provinces plus favorisées ou plus actives, à savoir le Périgord et l'Angoumois^ cette spécialité
(i) Savary I, 632. — - (a) En iG45. Fîllon, L*Art de Terre, p. 2o5. Il ciie aussi celle de Monlelle (VienDe). — (3) Fillon pp. i43-i44. — (4) Fillon, p. i44* — (^) FilloD, p. i5i.
lucrative. A la fin du xvir siècle, c'est à peine si dans ce pays où avaient existé tant d'établissemens nûétallurgiques il subsiste trois forges à fer et un fourneau d'affinage (i). Le seul vestige de cette ancienne industrie poitevine est la coutellerie de Châtellerault. Les relations de voyage de ce temps ne manquent pas de la mentionner. Zinzerling et Golnitz montrent' les voyageurs assaillis au passage par les femmes des couteliers qui leur imposent presque de force Tachât de quelque spécimen de la spécialité châtelleraudaise (3). La coutellerie de Châtellerault est toujours, d'après l'intendant Maupeou, l'une des meilleures du royaume. On. estime si bien les couteaux, rasoirs et ciseaux de cette provenance, qu'il s'en fait des envois considérables à Paris, dans les principales villes du royaume, et môme à l'étranger (4). Il n'y a guère que Paris, Langres, Moulins et Cosne qui puissent pour ces articles entrer en parallèle avec la petite ville poitevine. On appréciait aussi beaucoup deux autres variétés de l'industrie de Châtellerault. C'étaient le travail des montres a et autres ouvrages d'horlogerie », et celui des pierres fausses ou faux diamants, « auquel ses « lapidaires réussissaient mieux qu'en aucun lieu du monde « sans en excepter Paris où l'on parle tant des diamants « du Temple », dit un rapport de la fin du xvii* siècle (3), Une tradition plus ou moins fondée attribue aux horlogers de Châtellerault émigrés en Suisse après la Révocation de l'édit de Nantes, l'introduction de l'horlogerie à Genève et dans le Jura Vaudois (6).
(i) Etat des manufactures lôgS, précité — Savary I, 65. — (a) Gaillard, op, laud. II, i44- — (3) Etat de 1698 précité; Savary 1, 63. — (4) Savary I, 1587. (5) Etat de 1693 ; Savary I, 63. — (6) Inv. des Arch. de Chdlellerault, întrod. pp. M. de Sl-Genis, p. XXVI.
Le Poitou lire de sa richesse agricole et de ses industries les plus actives les éléments d'un conamerce qui va se développant avec les progrès de la sécurité, le rétablissement ou la construction des routes, et l'exécution des travaux de navigation. Sully et Colbert ont eu une grande part dans cette œuvre de réfection des voies terrestres et fluviales. C'est sous les auspices du premier qu'a été achevée la canalisation du Clain et de la Vienne (1). Le second a projeté de réunir la Loire à la Charente par un canal destiné à desservir la région poitevine. Tous deux ont apporté leurs soins à l'amélioration ou à l'exécution des voies de communication. La fin des guerres civiles a ramené aux foires la clientèle qui en avait été éloignée A Poitiers, les halles sont restaurées dès 1598 (2), et la durée uniforme des quatre foires royales est fixée à 10 jours (3). Les drapiers et les merciers y étalent leurs marchandises (4), tandis qu'aux foires de Fontenay ce sont surtout les marchands de chevnux, de mules, de drnps, de cuirs et de fers qui forment le public ordinaire des foires du 24 juin, du 2 août et du i I octobre (5). Les plus importantes transactions commerciales se font au xvii* siècle aux foires de Niort, à celles de la mi-carême à Civray, du premier jeudi de TAvent è Thouars, du 17 janvier à Lussac et Vivône, du 20 janvier à Gençay et Chenêché, du 3 février à Montmorillon, du 1*' juin à Viez sur les frontières de l'Anjou, du 25 juillet à Bressuire. On signale encore celle du 18 octobre qui dure 10
(i) La Navigation du Clain, par M. de la Marsonnière. Bull, Antiq, Ouest. 1896 pp. 247-248. — (2) Rédel op, /aud, pp. 74» 78. Le droit d'étalage 7 est fixé à 10 s. par foire. — (3) Lettres pat. de juillet i658 en faveur de René de Goret, prop. des Halles. Arch, Munie. Reg, 109, f«s 189, i4i. Par ces mêmes lettres la foire de la St-Jude est tranférée du 28 octi>bre au lundi avant la Sl-Barnabé (juin). — (4) Hédet, p. 83. — (5) Fillon, Fontenay, p. 1 17.
jours à Viez, et celle du 13 novembre à Givrai (1). Les transactions ordinaires se font aux marchés qui se tiennent en grand nombre pendant les divers jours de la semaine dans les villes et les principaux bourgs.
Le commerce poitevin est, comme autrefois, surtout alimenté par les produits agricoles. Le blé en est le principal élément: les vins et les céréales « superabondent » en Poitou, suivant les termes d'une requête des habitans de Niort (2). Les élections de Givrai et de Parthenay sont les greniers de TAngoumois et de la Saintonge. Celles de Poitiers et de Ghâtellerault fournissent les provinces du Gentre, tandis que les élections des Sables, de Mauléon, de Fontenay et de Thouars exportent leurs grains en Guyenne et Bretagne (3). Gomme au xvi^ siècle, les blés du Poitou 6gurent parmi les trésors que le Portugal et l'Espagne, « nous viennent mendier » (4). Les vins que produisent surtout les élections de Givrai, de Niort et de Fontenay font l'objet d'un trafic assez considérable dans l'intérieur de la province et même au dehors. On convertit les plus forts en eaux-devie qu'on expédie à la Rochelle et à Nantes par les rivières de la côte. Le bétail est abondant. Les haras du Bas-Poitou ont déjà un certain renom. Les fromages, les fruits, les légumes, spécialement les noix et les châtaignes, forment les articles essentiels du commerce local et même du commerce extérieur (5). Enfin, le sel, les serges, les draps communs et la bonneterie poitevine sont expédiés dans l'intérieur du
(i) Exposé de Savary. Dirt«du Commerce II, 7g; — Lettre du subdélégtié deBressuire, 26 juillet 1733. Arch. Vienne C. 36. — (2) Requête des Nior- (ais 1554, citée par Gouget, p. 45. — (3) Savary II, 61-02; voir livre II, chap. Ifii" de notre travaih — (4) Expression du Discours sur Tcxtréme cherté des bleds (fin xvie siècle), écrit attribué à Bodin, cité par Baudrillart, Bodin et son temps, p. 171. — (5) Savary li. 61 -65.
royaume, et par la Rochelle, dans la péninsule Ibérique, en Angleterre, en Hollande et en Italie. Le Poitou reçoit de son côté les vins blancs d'Anjou, les vins rouges d'Angoumois et de Saintonge, les eaux-de-vie de rAunis,et parles ports du littoral le charbon d'Angleterre. La Rochelle et Nantes lui fournissent Ja résine des Landes, le pastel du Languedoc, les drogues tinctoriales exotiques, les laines d'Espagne et de Portugal, les fers de Bretagne, les sucres raffinés de nos ports, les huiles et les fruits du Midi (1). Aux foires, on apporte les soieries de Tours, les lainages de Picardie, de Flandre, de Normandie, du Languedoc, les toiles de Rouen, d'Aiyou et de Maine. Un document inédit, le tarif des droits d'entrée de la ville de Poitiers dressé en juin 1640 peut donner une idée de la variété des objets échangés au xvii" siècle dans la province. On y voit figurer à côté des produits alimentaires, beurre, blé, vin, poisson de mer frais ou salé, harengs saurs, sardines, morue, quantité de bois d'ouvrage et de chauffage. L'acier en billes et en barres ou mottes, le cuivre, le laiton, le plomb, Tétain, la quincaillerie, la poterie de terre, les tuiles, les briques, les carreaux sont mentionnés dans celte pièce. Il en est de même des peaux de boucs, chèvres, biches, chevreaux, cerfs, moutons et brebis, du suif, de la graisse, de l'huile de poisson qui se vend en barriques. Le commerce poitevin reçoit du dehors la couperose et l'alun, le soufre et la garance, le pastel, l'amidon, le maroquin et le cuir de Russie apppelé « vache de Roussi », les denrées coloniales, sucres bruts, cassonnades, poivre, girofle, cannelle, muscade, gingembre « et autres drogues concernant
(i) Savary I, 67. — Rapport de l'inspecteur des manuractures 1783. Vieiir. 36.
m ESSAI SUK L'OKGANISATION
« le mestier d'apolicquaires, droguistes et confiseurs » . De Rouen et de Limoges lui viennent les épingles, toques de laine et de fil, crochets, mailles, aiguilles, fils de fer et d'archal, les cartes et cartons, les chaussettes de laine et de coton, les boutons de fil, les peaux de couleur, les futaines doubles. Paris et Tours lui expédient de la mercerie, telle que les chapeaux de castor, les cordons et les baudriers, et de la draperie fine ou à demi-fine, comme les draps du Berry, du sceau ou de Rouen, d'Espagne et d'Angleterre, les serges de Beauvais et de Limestre, les estamets, les soieries, la soie à coudre, les revêches et ratines fines^ les ras de Chartres. Enfin, c'est par la même voie, ou bien par les ports et parles forains, que le Poitou s'approvisionne de toiles fines de Hollande, de Saint-Quentin, de Cambrai, de Laval et de Quintin, de chapeaux de laine, de tapisseries, de verres et de bouteilles (1).
Industrie et commerce présentent donc une certaine vitalité pendant une bonne partie du xvji* siècle. Mais les grandes guerres de la fin du règne de Louis XIV, la mauvaise administration économique des successeurs de Colbert, les fautes politiques telles que la Révocation de l'édit de Nantes, ont eu un contre-coup fâcheux sur le mouvement industriel et commercial du Poitou, qui se trouve dès lors pour longtemps enrayé ou ralenti .