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agricole, sans détermination bien exacte de leur profession, il n'est pas rare par exemple de voir des laboureurs, des éleveurs, des viticulteurs, réunis dans des . groupements, dont les circonscriptions sont des plus variables, les uns étant communaux et les autres cantonaux ou même départementaux. (1)
Pour toutes ces raisons, l'on peut affirmer, sans crainte d'être contredit, que les syndicats mixtes industriels et commerciaux ont certainement contribué plus qu'eux, malgré leur nombre peu élevé et grâce à leurs résultats merveilleux, au développement de l’organisation professionnelle en France. Nous ne pouvons songer à étudier ici le fonctionnement de tous (2), mais du moins croyons-nous nécessaire d'indiquer rapidement les services rendus par deux d’entre eux particulièrement intéressants à étudier : Le Syndicat mixte de l'Industrie Roubaisienne, qui s'étend à plusieurs usines, et le syndicat mixte de la Verrerie de Laignelet, près Fougères, le plus bel exemple de la région bretonne.
Fondé le 1° février 1889, le Syndicat mixte de l'Industrie Roubaisienne comprend aujourd'hui plus de 1.800 syndiqués, patrons et ouvriers appartenant à l'industrie textile. A la tête du Syndicat et chargé de gérer les intérêts communs eb généraux de la profession se trouve un Conseil Syndical, où chaque usine est représentée par un syndic patron et un syndic ouvrier ou employé, plus un syndic suppléant, élus pour cinq ans par leurs camarades.
(1) Voir sur le caractère de ces syndicats agricoles le livre fort intéressant de M. pbE ROCQUIGNY : « Les syndicats aqricoles », Paris 1900, Colin), ef un article de M. MiLCENT, sur « L'organisation professionnelle dans l'agriculture », publié dans la revue l'Association Catholique, n° du 15 janvier
(2) M. FaGniEz, dans son livre que nous avons déjà cité : « Corporalions et Syndicats », p. 160 et suiv.), donne des détails intéressants sur la constitution des principaux syndicats mixtes,
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Par ailleurs, dans chaque usine, dont l'autonomie reste entière, réside un conseil d'usine, formé de 6 ouvriers élus par les autres syndiqués eb présidé par le syndic patron et où sont abordées toutes les questions avant trait à la vie industrielle : accidents, hygiène, apprentissage, salaires, primes, discipline ef réclamations.
L'entrée dans ce syndicat est absolument libre, mais la plupart des ouvriers en font partie, attirés par les nombreuses institutions économiques el sociales qui v sont rattachées : cornité d'études sociales, institul technique chargé de l’enseignement professionnel, œuvres de prévoyance et d'assistance, coopératives, etc. (1)
Enfin, pour répondre entièrement au but de l’organisation professionnelle, un Conseil corporaif arbitral composé de 24 membres et un Conseil de conciliation ont été créés pour solutionner et même tâcher de prévenir les conflits collectifs, et des accords sont intervenus sur les questions de salaires et de durée du travail entre patrons et ouvriers.
Une organisation sociale analogue, quoique moins complète, a été réalisée par l'honorable directeur de la verrerie de Laignelet, près de Fougères. À sa base se trouve un syndicat mixte fondé le 15 mai 1898 et l’administration est confiée à un Conseil d'usine de huit membres présidé de droit par le Directeur de la Verrerie. « Le but de ce syndicat » nous dit l’article 2 des statuis « est d'assurer une wnion cordiale entre ses membres en associant leurs efforts pour l'étude et la sauvegarde des intérêts moraux professionnels et économiques du groupe entier et plus spécialement des membres ouvriers. »
(1) Voir sur ce sujet les renseignements très complets fournis par M. Boïssarn dans une thèse sur les « Syndicats mixtes », p. 100 et suivantes (Aix, 1897), et dans une brochure éditée par Rondelet, sur « Les conseils de conciliation et d'arbitrage des syndicats mixtes de l'industrie roubaisienne et lourqumoise ».
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Ceile organisation est cependant moins complète que celle de l’industrie roubaisienne. En effet, le syndicat de Laignelet ne s'étend qu'à une usine et il n'y a pas eu, à notre connaissance, d'accords et de tarifs arrêtés entre le patron et ses ouvriers, ni création d'un comité de conciliation et d'arbitrage. L'œuvre du Conseil d'usine à principalement consisté à améliorer l'instruction professionnelle et la situation matérielle des travailleurs par la création de nombreuses institutions économiques et sociales, telles que société de secours mutuels, économats, habitations ouvrières, crèche et maison de famille. Mais, par les merveilleux résultats obtenus, ce syndicat mixte breton n’en constitue pas moins une manifestation d'organisation professionnelle des plus intéressantes (1) et, si les exemples que nous venons de citer étaient accompagnés de beaucoup d’autres, sans doute les syndicats mixtes auraient-ils conservé leurs défenseurs.
Or, actuellement, la grande majorité des partisans de l’organisation professionnelle est loin de préconiser la création de syndicats mixtes et semble s'être ralliée à la thèse des Démocrates Chrétiens et de plusieurs catholiques sociaux qui, de tous temps, en avaient prévu l'échec et encouragé le développement de syndi- Cats patronaux el ouvriers parallèles.
Pour ces esprits, le seul moyen d'équilibrer ces forces organisées et les empêcher d'entrer en conflit, était de multiplier des institutions telles que conseils d'usine, délégations ouvrières, commissions mixtes, destinées à réunir périodiquement les représentants du capital et du travail qui avaient le tort de s’ignorer, afin (1) Nous regretlons de ne pouvoir fournir de plus amples détails sur cette intéressante expérience sociale, mais nous ne saurions meux faire que de renvoyer nos lecteurs désireux de se renseigner à deux articles {très documentés parus dans le journal l'Ouest-Eclair, et signés de M. Charles
BOpI\, professeur à la Faculté de Droit (n° du vendredi 24 novembre 1905 el du jeudi 30 novembre)
de leur permettre de discuter de leurs intérêts communs.
Dans ce but quelques patrons très démocrates, comme MM. Harmel et Rivière, tentèrent de créer dans leurs établissements des conseils d'usine, c'est-à-dire des comités où se réuniraient plusieurs fois par mois les délégués de leurs ouvriers et leurs représentants afin de discuter de questions professionnelles.
Le Conseil d'usine créé au Val des Bois, en 1883, par M. Harmel, et qui, depuis, a servi de base à un syndicat mixte, est composé d'un ouvrier par salle, choisi parmi les plus anciens, avec une majorité nécessaire des 2/3 des voix exprimées. « Le Conseil syndical ainsi formé siège deux fois par semaine et chaque mois discute avec les délégués patronaux dans une assemblée plénière mixte » (1). Grâce à cette heureuse collaboration, les rapports entre les patrons et les ouvriers se sont beaucoup améliorés et un règlement d'atelier encore en vigueur a été élaboré.
Dans le même sens, M. Emmanuel Rivière a fondé également un conseil d'usine dans la grande imprimerie de Blois. Il se heurta d’abcrd à une si grande méfiance des ouvriers, quil dut supprimer ses réunions périodiques, mais peu à peu des rapports s'établirent, et ce patron philanthrope caractérisait ainsi lui-même son conseil d'usine dans une conférence : « Irrégularité des séances qui sont demandées par les ouvriers euxmêmes, quand ils en sentent le besoin ; initiative des ouvriers pour la préparation des règlements, sauf rectification du patron ; libre discussion dans les séances et libre accès de ces mêmes séances à tout le person- Réel (2). |
(1) I. HARMEL. — Lettre à un industriel sur le conseil d'usine, (Bar-le-Duc, 1891, p. 4).
Voir également LARONZE (thèse citée).
(2) Conférence faite à Paris en 1902 et relatée dans Idées sociales el faits sociaux (Paris, Fontemoing, 1903), sous ce litre « Vingt ans de vie sociale... » Le règlement de l'impri-
De nombreux malentendus, sources ordinaires des grèves et conflits, ont été bien souvent dissipés, grâce à l'heureuse influence de ces conseils d'usine qui, nous l'avons vu, servent aussi, fréquemment, de base à des syndicats mixtes. Il serait à désirer que leur nombre augmente, afin de pouvoir mieux les juger, et de savoir s'il convient de les maintenir, ou, si mieux vaut, les remplacer par des délégations ouvrières, organisations plus stables, vers lesquelles les ouvriers des grands établissements indutriels semblent se tourner de plus en plus (1).
Les heureux résultats de la Délégation Ouvrière du Creusot semblent devoir les engager à persévérer dans cette voie. Créée en 1899, à la suite d'une grève, par une sentence arbitrale rendue J# 7 octobre, par un partisan de l'organisation professionnelle, M. Waïldeck- Rousseau, cette commission devait être élue par tous les ouvriers syndiqués ou non, et transmettre à la Direction leurs réclamations ; elle a été bien accueillie des ouvriers qui ont voté avec empressement chaque annfe. Le règlement, pris en exécution de cette sentenc. par M. Schneider, était des plus curieux et déclarait que les délégués seraient nommés par atelier, à raison d'un délégué par corporation, et conféreraient fous les deux mois avec le Directeur de la Société.
merie de Blois a élé publié et commenté par lui dans un article de l'Association catholique, du 15 février 1901 : « Cinq années de vie sociale. Monographie d'un conseil d'usine ».
(1) M. Millerand, dans l'exposé des motifs de sa proposition @e loi sur le règlement amiable des différends relatifs aux conditions du travail (Journal Officiel, séance du 12 juin 1906, annexe 14), déclare (p. 466) que « l'institution des Délégués permanents, loin d'avoir pour conséquence une diminution du rôle et de la légitime influence des syndicats, prépare, au contraire, les voies à l'organisation professionnelle en habituant les travailleurs à l'idée de contrat collectif et en les accoutumant à discuter en commun leurs intérêts corporatifs »,
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Depuis sa fondation, la Délégation a rendu des services incontestables ; les réclamations deviennent de moins en moins nombreuses et le règlement d'atelier actuellement en vigueur a été soumis aux délégués avant d'être adopté. Suivant l'expression très heureuse de M. Laronze, qui, dans sa thèse, l’a étudiée tout spécialement, cette institution du Creusot « a remplacé une ère de troubles et de rancunes par une organisation stable. Si elle ne va peut-être pas jusqu’au fond des choses et ne pousse pas jusqu'au bout les principes posés, elle a le grand mérite d’avoir, à bien des égards, fixé des règles très pratiques qui pourront guider le législateur de demain » (1).
Mais, tandis que conseils d'usine et délégations ouvrières s'efforçaient de rétablir l'égalité entre employeurs et emplovés dans les grands établissements, les syndicats palronaux el ouvriers continuaient à se multiplier et se développer. Dans chaque industrie se dressaient, en face l’un de l’autre, deux groupements puissants, malheureusement plus disposés à constater leurs intérêts opposés que les intérêts communs créés par l'exercice de la même profession.
Les syndicats patronaux, qui étaient 101 en 1884, atteienaient le chiffre de 2.382 en 1900, et sont actuellement 3.102 groupant 252.036 adhérents : d'autre part, les 68 syndicats ouvriers de 1884 avaient fait place, en 1900, à 3.187 associations (1) au 1° janvier 1905, à 4,623 groupements comptant 781.344 adhérents (2).
Il fallait, à tout prix, créer des institutions permettant aux représentants de ces syndicats de se réunir périodiquement, afin de discuter à l'amiable, non plus seulement les conditions de la vie d'atelier, comme dans les conseils d'usine et délégations ouvrières, mais
(1) LaRoOZE. — Da ia représentalion des intérêts collectifs et juridiques des ouvriers dans la grande industrie. (Thèse
citée, p. 394).
(@) Bulletin de l'Office du Travail, août 1905,
les termes mêmes du contrat de travail et les questions si délicates de salaires.
La création de commissions mixtes, dans lesquelles siègeraient côte à côte, toutes les semaines ou tous Îles mois, les délégués des patrons et des ouvriers, et dont les pays voisins se montraient enshantés, semble, aux partisans de l'organisation prufessionnelle, le vrai moyen de maintenir ou rétablir la paix sociale. Nous discuterons dans notre troisème partie les avantages et inconvénients de ces groupements, mais, d'ores et déjà, il est facile d'établir par quelques exemples pris au hasard, que les résultats obtenus ont été excellents.
A Boulogne sur Seine, les délégués des syndicats patronaux et ouvriers de la blanchisserie parisienne et suburbaine ont formé, le 26 octobre 1891, une commission mixte, et depuis, les rapports entre employeurs et employés se sont beaucoup améliorés. Les usages qui doivent faire loi dans cette industrie ont été fixés par elle et approuvés ensuite par les syndicats intéressés, et le tarif commun adopté dans une de ses réunions est encore en vigueur (1).
A Cholet, centre industriel important, une commission mixte est née, en 1892, d’un accord entre le syndicat patronal et les deux syndicats ouvriers, dont l'un, pourtant, avec ses 1.500 membres et ses 15 sections, était rouge, et l'autre, avec. ses 400 membres et ses 6 sections, jaune. Ces deux groupement ont su laisser de côlé les questions si brûlantes de la politique pour s'occuper des intérêts professionnels, et tous les six mois, {rois délégués élus par chacun d'eux se réunissent à six délégués patronaux pour former une commission mixte (2). Cette
(1) Cf FAGNIEZ. — Corporaltions et syndicals. Op. ei. p. 146.
(2) Consulter à ce sujet : FAGNEZ, Corporalions et syndicats (p. 136), et l'article de M. BauGas, paru dans la Réforme Sociale, et intitulé « La Commission d'arbitrage du rayon industriel de Cholet », (juillet-décembre 1896),
commission qui à réussi à élaborer un tarif commun, veille à son exécution et elle est arrivée, sinon à prévenir tous les conflits, du moins à solutionner pacifiquement ceux qu'elle n'avait pu empêcher d’éclater. La fameuse grève de 1904 elle-même, dont la durée fut de six semaines, se termina sans violences, grâce au tact et à la compétence de ia sous-commission composée de deux patrons et de deux ouvriers.
Enfin, à Armentières, la commission mixte, élue les 3 et 6 mars 1904, en vertu de la convention du 30 octobre 1903, réunie à la mairie le 28 mars 1904, sous la présidente de M. Labbé, directeur de l'Ecole Nationale professionnelle et délégué de M. le Préfet du Nord, élabora un tarif commun provisoire qui prévint la grève et le chômage qu'on prévoyait devoir se produire à la suite de l'application de la journée de 10 heures (1). En décembre, ce tarif devint définitif et il est à souhaiter que les socialistes ne réussissent pas à faire dévier cette commission mixte du terrain économique et professionnel.
Toutefois, ces groupements professionnels locaux que nous venons d'étudier sous le nom de syndicats mixtes, conseils d'usines, délégations ouvrières, commissions mixtes, ne constituaient pour les partisans de l’organisation professionnelle qu'une ébauche bien imparfaite de leur régime du travail. L'organisation professionnelle ne demande pas seulement la classification des individus par profession en des groupements locaux ayant chacun leur vie propre, mais aussi la constitution de corps d'état groupant tous les employeurs et employés exerçant une même profession en France. L'éclosion de nombreuses unions de syndicats et surtout de Fédéra-
(2) Consulter sur les origines, le fonctionnement ef les résullats de cette commission mixte l'article fort bien fait, inséré dans la Démocratie Chrétienne du 8 août 1904, el signé EMA D, sur « Les Commissions mirles dans la grande industrie du Nord ».
tions Nationales, comme la Fédération du Livre, est venue dans une certaine mesure répondre aux secrets désirs de ces sociologues.
IT. — Création d'unions de Syndicats et de Fédérations Nationales. — La Fédération Française des Travailleurs du Livre.
Pour pouvoir s'occuper des intérêts généraux et supérieurs de la profession, en dédaignant les questions de personnes ef de clochers, il importait de profiter jusqu'au bout des dispositions de la loi de 1884 et de concentrer tous les groupements patronaux et ouvriers dans des Unions locales, régionales ou nationales. L'on se mit en devoir de développer et compléter les unions qui existaient déjà en fait et la dernière statistique nous révèle l'existence de 97 unions de syndicats patronaux comprenant 1902 syndicats avec 186.038 membres, de 160 unions de syndicats ouvriers (non comprises les Bourses du Travail) comprenant 3.176 syndicats avec 681.863 membres et de 10 unions de svndicats mixtes avéc 47 syndicats adhérents groupant 4.508 membres. (1)
Le Bulletin de l'Office du Travail nous donne de nombreux détails sur la composition de ces Unions et, nous ne pourrions qu'applaudir aux résultats obtenus, si celte statistique ne nous révélait une tendance que beau- 2oup de partisans de l’organisation professionnelle considènent comme très fâcheuse. Nous voyons en effet que sur 97 unions de syndicats patronaux, 77 seulement sont des unions de syndicats de la même profession, et ïes 20 autres des unions de syndicats de professions diverses, et, qu'à côté dés 169 unions (de syndicats ouvriers, il existait au 1° danvier 1905, 114 Bourses du Travail où unions de syndicats de professions diverses, réunissant 2.360 syndicats avec 377.561 adhérents.
G) Bulletin de l'Office du Travail, août 1905.
Nous croyons comme ces esprits, que celte méconnaissance des « frontières des métiers » ne peut que nuire considérablement à l’organisation générale de chaque profession, et il est en outre certain que des menuisiers et des ferblantiers par exemple, sont loin d’avoir des intérêts identiques à défendre bien qu'exercant un métier dans une même ville. Les Bourses du travail, réduites au rôle de locaux destinés à abriter les réunions des syndicats, ou certaines assemblées rlénières de patrons et d'ouvriers chargés de discuter les conditions locales du travail, peuvent être excellentes et, si on pouvait les empêcher de devenir des centres révolutionnaires, nous serions loin de souhaiter leur suppression. Mais il est urgent de les voir renoncer à créer des unions de syndicats de professions diverses, dont le principal résultat serait de détruire cette unité de la profession que Îles partisans de l'organisation professionnelle recherchent avant tout. (2)
Ce changement de ligne de conduite est d'autant plus désirable que les unions de syndicats de même profession ont déjà fait entrevoir les services incontestables qu'elles pouvaient rendre. Les Unions Nationales particulièrement, qui sont au nombre de 36 chez les patrons et de 63 chez les ouvriers, ont fait les efforts les plus louables pour défendre les intérêts généraux de leur profession et créer un peu partout en France les institutions destinées à rapprocher les employeurs el employés.
La Fédération du commerce en délail des vins, (fondée en 1896 et comptant 45 syndicats et 14.645 adhérents, le Syndicat National du commerce en gros des vins (1896, 113 syndicats, 8.086 membres) ; la Fédération nationale des chambres syndicales patronales françaises de l'industrie du bâtiment (1900, 62 syndicats, 7,000
(1) Voir sur les inconvénients de ces unions de syndicats de professions diverses, les obsorvalions ‘de M. Charles Boni, dans ses articles de l'Ouest-Eclair, déjà cités, sur le syndicat mixte de la verrerie de Laignelet.
membres), et autres unions fondées par les patrons, et d'autre part la Fédération nationale des mineurs (fondée en 1880, comptant seulement 14 syndicats, mais 47.848 membres), la Fédération des mouleurs en métaux (1894, 91 syndicats, 7,566 adhérents) ; la Fédération Française des Travailleurs du Livre (1881, 168 sections, 10,788 adhérents) et les 15 autres unions nationales comptant plus de 5.000 membres, fondées par les ouvriers (1), tendent évidemment toutes à établir une organisation générale de la profession. Et cependant la Fédération Française des Travailleurs du Livre, par son merveilleux développement et les résultats obtenus, présente sur les autres une telle supériorité que nous n’hésitons pas à consacrer une étude spéciale au plus bel exemple d'organisation professionnelle émanant de l'initiative privée durant ces 20 dernières années.
Née à la suite d’un premier congrès tenu à Paris, en 1881, la Fédération Française des Travailleurs du Livre est une #nion des syndicals ou sections des ouvriers Français adonnés à la typographie ou aux professions similaires dont l’autonomie et l'indépendance restent entières, sauf pour certaines questions prévues par les statuts: À sa tête est une Commission centrale de 25 membres, élue tous les trois ans au scrutin de liste, et assistée par une commission de contrôle, chargée de surveiller la gestion financière. Elle a pour agent un délégué pris dans son sein et qui porte le titre de secrétaire général, el elle rend compte de ses actes au Congrès qui se réunit tous les cinq ans.
Les débuts de la Fédération, qui compte auiourd'hui 168 sections et près de 11.000 adhérents, furent très dûrs, mais, en 1884, un ouvrier intelligent et prudent, M. Keufér, ayant été nommé secrétaire général et cons-
(1) Tous ces chiffres sont ceux de la statistique du 1% janvier 1905 consignée dans le numéro du Bulletin de l'Office du Fravail d'août 1905,
tamment réélu depuis, elle prit un véritable essor et vit augmenter d'année en année le nombre de ses ruembres.
Pour assurer entre les divers groupements locaux des relations cordiales et suivies, elle eut l’idée de créer un journal corporatif, s'occupant de la défense des intérêls généraux de la profession, la Typographie Française. En outre, pour développer chez les ouvriers le sentiment du lien professionnel et pgrsuader aux nonsyndiqués de se joindre à eux, une marque syndicale, appelée Label, fut instituée. Elle consistait dans l’apposition sur les ouvrages imprimés par les sections de la Fédération, de la mention « {mprimé par des ouvriers payés au tarif accepté par la Fédération des Travailleurs du Livre de la région ».
Au congrès de Lyon, tenu en 1905, une discussion s'éleva entre les délégués appartenant à la Confédération Générale du Travail, sorte d'Union d’unions, célèbre surtout par son attitude révolutionnaire et son programme politique, et ies défenseurs de ce Label. Les premiers demandaient l'introduction dans le Label du Livre, de, la mappemonde confédérale, emblème de la Confédération, et les seconds demandaient le maintien d'un Label purement corporatif. Après une vive discussion, la modification du Label fut votée : mais il fut bien spécifié que, tout en étant muni à l'avenir d'une mappemonde, le Label resterait la propriété exclusive de la Fédération du Livre. (1)
En même temps. une cotisation fixée primitivement à O fr. 40, puis 1 fr. 50, et depuis le Congrès de Lyon
(1) Nous ne pouvons nous étendre sur (ous les détails de cette discussion, où l’on à cherché, sans heureusement y parvenir, à faire dévier la Fédération du terrain professionnel, pour en faire un groupement révolutionnaire et politique, mais nous engageons beaucoup à lire sur cé sujet un article de M. Max LAZARD, paru dans la Revue d'Economie politique, d'Octobre 1905 : « Problèmes syndicaux francais, à propos du IX* Congrès de la Fédération du Livre.
à 2 francs, était imposée à tous les fédérés el servait à alimenter une caisse fédérale destinée à soutenir les mises-bas et les grèves jugées légitimes par la Cormnrmission Centrale.
La Fédération du Livre ne s'occupe pas, en effet, des grèves, seulement pour les soutenir, mais aussi pour les prévenir et y mettre fin. « Chaque fois qu'un confit est sur le point d'éclater, elle envoie un délégué qui doit faire tous ses efforts pour le résoudre à l'amiable et ne doit l’en rendre solidaire que s'il est justifié ». Jusqu'à la solution du litige, rien n’est changé aux conditions en vigueur au moment où il est né : le travail continue, aucun individu n’est renvoyé » (1).
Créer des ententes durables entre palrons et ouvriers a d’ailleurs été toujours le but des dirigeants de la Fédération. Une commission mixle permanente, fondée au congrès de 1895, par suite d’un accord avec l’association patronale l’Union des Maîtres imprimeurs, et composée depuis 1897, de 24 membres (12 patrons, 12 ouvriers), à rendu de réels services et, soit directement, soit par ses sous-commissions locales, aplani bien des difficultés au moment de l'introduction de la machine à composer.
Grâce à son heureuse influence, des accords sont intervenus entre employeurs et employés et la typographie est encore la seule industrie en France où aient prévalu la fixation du nombre des apprentis el le contrat type d'apprentissage. Dans un grand nombre de villes, des tarifs communs ont été adoptés, des convenlions ont été passées, réglementant les conditions et la durée du travail, et peut-être la Fédération arrivera-telle un jour, si elle continue à se développer, a établir an {arif lype pour loute la profession s'étendant à Ya France entière (2).
(1) FAGNIEZ. — Corporalions el syndicats, p. 142.
(2) Consulter à ec sujet la circulaire éditée par le Musée Social, 5, rue Las-Cases, 1'e série, B, 1902, et l’article 3 Ces statuts de la Fédération,
Aussi, tous les efforts de ses chefs tendent-ils à augmenter le nombre des adhérents en leur faisant remarquer les immenses avantages dont jouissent les Fédérés, dont le bien-être matériel augmente tous les ans. La Fédération, dont l'actif social s'élevait, au 31 décembre 1903, à 174.923 francs, a su. en effet, créer diverses institutions de prévoyance et des services mutualistes. Au vialicum, secours donné aux chômeurs involontaires appartenant depuis six mois à la Fédération et voyageant pour chercher du travail (1), elle peut désormais Joindre, grâce à la fondation, le { janvier 1901, d'une caisse de secours, une indemnité de 12 francs par semaine jusqu'à concurrence de 12 franes par an. Enfin, en cas de grève reconnue légitime par la Commission Centrale, la Fédération verse 3 fr. 50 par jour (dimanche excepté) à chaque gréviste, pendant treize semaines.
Aussi, devant les résultats obtenus par cette Fédérahon Française des Travailleurs du Livre, ne sommes nous pas surpris de voir un économiste distingué, M. Max Lazard, porter, à la suite du IX° Congrès tenn à Lyon l'an dernier, un jugement des plus flatteurs sur ses délégués et ses chefs : « Soucieux de tirer de l'organisation syndicale tout ce qu’elle peut donner », écrit-il, « ils ne craignent ni ne négligent d'employer aucune des armes qu’elle met à leur disposition. Assurance mutuelle, discussion collective des contrats, recours au législateur, ils savent, selon les cas, utiliser pour le plus grand bien de leur corporation, ces trois crandes méthodes d'action prolétarienne. Le souci de leurs avantages particuliers ne leur fait d'ailleurs pas perdre de vue la défense des intérêts généraux de la classe ouvrière. La liste des sommes importantes qu'ils souscrivenii chaque année en faveur desgrévistes d'autres corporations suffit à le prouver. Et ainsi la Fédération
(1) Ce secours de route est évalué d'après la distance et ne peut dépasser 100 francs.
des Travailleurs du Livre constitue dans notre pays, sans aucun doute possible, un des plus importants facteurs du progrès ‘économique et d'émancipation ouvrière. » (1).
Tous les partisans de l’organisation professionnelle, à quelque école qu'ils appartiennent, s’associeront, nous en sommes convaincus, à ces paroles d'autant plus dignes d’être retenues qu'elles sont prononcées par un esprit qui n'est pas des leurs. Il est, en effet, incontestable que, si l'exemple donné par cette Fédération était suivi de beaucoup d’autres, les germes d'organisation professionnelle existant actuellement en France, ne tarderaient pas à se développer et l’œuvre à accomplir par le législateur pour la réaliser serait singulièrement simplifiée.
Notre pays est, en effet, encore loin, malgré les tentatives intéressantes émanées, soit des pouvoirs publics, soit de l'initiative privée, de posséder une organisation professionnelle complète et générale. Beaucoup de professions ne comptent qu'un nombre infime de syndicats et il est navrant de constater le peu d’empressement des patrons et ouvriers à se grouper pour la défense de leurs intérêts communs.
Les statistiques publiées par l'Office du Travail et que nous avons relatées ont sans doute causé un certain plaisir aux partisans de l'organisation professionnelle, en leur montrant que le mouvement syndical se développait régulièrement et que le nombre des syndicats ouvriers avait presque doublé en six ans. En revanche, les chiffres relatés par M. Barthou, député (2), donnant
(1) Revue d'Economie politique (novembre 1905) : « Problèmes syndicaux français à propos du IXe Congrès de la Fédération des Travailleurs du Livre » (p. 8021.
(2) Rapport Barthou, au nom de la Commission du Travail déposé le 28 novembre 1903 (Journal Officiel, Doc. Parl., n° 1418, p. 66). — Voir aussi son livre « L'aclion syndicale », (Paris, Rousseau, 1904).
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la proportion des syndiqués dans les diverses professions, ont du singulièrement refroidir leur enthousiasme. | |
L'honorable député constate « qu'au 1° janvier 1903, les employés et ouvriers de l'agriculture, des forêts et de la pêche, comptaient 76.000 syndiqués sur 4.095.000 travailleurs, soit 4 %. Les employés et ouvriers des professions libérales en comptaient 8.000 sur 174.000, soit 5 % ; les employés et ouvriers de l’industrie et du commerce, ainsi que les domestiques, 620.000 sur 6.500.000, soit environ 10 % ; dans les mines, 68.900, soit environ 44,28 % ; dans les métaux, les papiers, les cartons, 147 % ; les cuirs et peaux, 13 %... ete. »
Depuis cette daté du 1 janvier 1903, la proportion est restée sensiblement la même, car si le nombre des syndiqués a augmenté, le totai des employés et ouvriers révélé par le recénsement professionnel de 1901 (1) est plus élevé que celui du recensement de 1896, sur lequel se basait le rapporteur. Le Bulletin de l'Office du Travail de janvier 1906, qui donne les résultats du dernier recensement, nous permet de constater que sur une population ouvrière de 11.408.620 salariés, il n'y a que 781.344 syndiqués (1) et que sur 6.600.000 patrons, il ny a que 252.036 syndiqués (2).
Comment peut-on explique; qu’à l'heure actuelle, sur une population de 18 millions de travailleurs (employeurs et employés. sans v comprendre Îles
(1) Le dépouillement de ce recensement a été si long à effectuer que c'est seulement le numéro de janvier 1906 du ullelin de l'Office du Travail qui nous fait connaître ses résultats, et M. Barthou devait donc se baser sur le recensement de 1896.
(2\ Les chiffres que nous donnons ici sont ceux de la sfatistique du 1% janvier 1905 (Bull. Off. Trav., août 1905), mais ne comprennent pas les 25.000 membres &es syndicats mixtes industriels et les 639.953 membres des syndicats agricoles. En réalité, donc, sur {8 millions de personnes exerçant en France une profession (patrons el ouvriers), non compris les personnes au service de l'Etat, il y a 1.800.000 syndiqués,
personnes au service de FEtat, des départements et des communes), il n'y ait pas deux rnillions de syndiqués ?
Bien des raisons en ont été données, mais nous croyons qu'elles peuvent toutes se ramener à deux : le manque d'éducation sociale des masses et la main mise des politiciens de tous les partis sur trop de syndicats.
Aussitôt la loi de 1884 votée, il aurait fallu démontrer la majorité des employeurs et employés, à qui un siècle d'individualisme à outrance avait fait perdre peu à peu le besoin de l'association, l'utilité de se grouper pour défendre leurs intérêts professionnels communs.
Il aurait fallu mettre les syndicats qui se formaient en garde contre les influences plus politiques que professionnelles de la Confédération Générale du Travail et de la Fédération Ouvrière des Jaunes de France (4). Gomme l’écrivait tout récemment M. le comté de Mun, député du Finistère, et l’un des plus fervents partisans de l'organisation professionnelle, « les syndicats jaunes, comme les syndicats rouges, avec des intentions et des tendances différentes, demeurent une œuvre inorganique. [ls sont une formation de combat ; leur création marque un épisode de la guerre. Ils ne sont pas encore une institution sociale » (2).
Ces deux obstacles, se joignant à l'interdiction faite par la loi aux individus exerçant certaines professions, de se syndiquer, ont empêché l'organisation professionnelle de se généraliser en France. Mais, quoique incomplète, elle n'en a pas moins produit d'heureux résultats.
Un grand nombre de syndicats ont fini par s'aperçevoir que leur véritable rôle n'était pas de
(1\ Les Retraites Ouvrières (Paris, Chevalier et Rivère, 1906), p. XVI, préface du Comte p£ MEN.
servir d'instrument pour la lutte des classes, mais de üéfendre les intérêts généraux de la profession, en réglementant les conditions du travail. Au contrat individuel de travail devenu manifestement insuffisant par suite du développement de la grande industrie, à succédé le contrat collectif de travail, convention passée entre une association patronale et ouvrière, également puissantes et conscientes de leurs droits et de leurs devoirs. Nous en avons vu des exemples (1) en étudiant les divers essais d'organisation professionnelle émanés de l'initiative privée, entr'autre la Fédération du Livre, et nous insisterons sur cette importante question dans notre troisième partie en examinant les conséquences d'une bonne organisation professionnelle et son influence sur la règlementation du travail.
En même temps, un grand nombre d'institutions de prévoyance et d'assistance destinées à procurer aux membres exerçant la même profession plus de bienêtre ou une éducation professionnelle plus complète ont été créées. La statistique du 1° janvier 1905 nous révèle l'existence de 266 bureaux de placement, 198 bibliothèques professionnelles, 59 cours professionnels, 28 caisses de retraites, 18 sociétés coopératives de consommation, mis par les syndicats patronaux à la disposition de leurs adhérents, et de 961 bureaux de placement, 1.059 bibliothèques professionnelles, 816 caisses de secours mutuels, 690 caisses de chômage, 348 cours professionnels offerts par les syndicats ouvriers à leurs membres (2).
(1) Pour les délals et la jurisprudence, dont l'exposé nous entrainerait trop loin, voir les ouvrages spéciaux et particulièrement le Cours très remarquable, professé par M. Jay, en 1902-1903, à la Faculté de Droit de Paris, sur le Contrat de travail, ainsi que la thèse de M. Rayxaup, déjà citée, sur le Contrat collectif du traval.
(2) Bulletin de l'Office du Travail, août 1905.
; Aussi, malgré l'œuvre importante qui reste à accom-
plir, nous ne sommes pas de ceux qui croient que la France n'est pas près de posséder une organisation professionnelle complète et générale. Les exemples que nous avons cilés, trop peu nombreux peut-être, mais réconfortants, nous montrent les masses entraînées lentement, mais irrésistiblement. vers l'organisation professionnelle, et ses partisans peuvent espérer, en complètant l'éducation sociale des masses et en obtenant Ses pouvoirs publics de nouvelles mesures législatives, la voir bientôt réalisée en France. Un rapide coup d'œil jeté ‘sur les législations étrangères dans un chapitre troisième permettra d'ailleurs de se rendre compte combien leur espoir est fondé et d'indiquer les précieuses leçons que peut leur fournir l'expérience des nations voisines pour compléter l’organisation professionnelle dans notre pays.