USAGE DE L*ÉCRITURF, ÉN GRÈCE
tion. L’absurdité d’une action , dit-il, consiste en ce qu'elle est bizarre et ne signifie rien. Or l’usage et la coutume rendaient sages et sensées celles des prophètes. A l’égard du fanatisme d’une action, il est indiqué par ce tour d’esprit qui fait qu’un homme trouve du plaisir à faire des choses qui ne sont point d’usage, ét à se servir d’un langage extraordinaire; mais un pareil fanatisme ne peut plus être attribué aux jirophètes, quand il est clair que leurs actions étaient des actions ordinaires, et que leurs discours étaient conformes à l’idiôme. de leur pays.
Ce n’est pas seulement dans l’Histoire Sainte que nous rencontrons des exemples de discours exprimés par des actions. L’Antiquité profane en est pleine. Les premiers oracles se rendaient de cette manière, comme nous l’apprenons de ce que disait Héraclite d’Éphèse, philosophe qui florissaitl’an 5oa avant notre ère(i):« Que le roi, dont « l’oracle est à Delphes , ne parle, ni ne se tait; mais «s’exprime par signes (a):» preuve certaine que* c’était anciennenxent un moyen facile de se faire entendre , que de substituer des actions aux paroles (3).
11 paraît que ce langage fut surtout conservé
(1) TheophUi Cfirisîojphori Har/cs , introduclio inhistoriam Un i^aæ ^rœcœ. Altenburgi y 1778. T. 1 , p. 89.
(2) Dialogue de Plutarque : Pourquoi la Pythie ne rend pliifi ses oracles en vers.
(d) EUsai sur les Hiéroglyphes ^ ü
ART. XV. LANGAGE d’aCTIOK, Sy
pour instruire le peuple des choses qui l’intéressaient davantage; telles que la policée^ la religion. C’est qu’agissant sur l’imagination avec plus de vivacité, il ferait une impression plus durable. Son expression avait même quelque chose de fort et de grand, dont les langues, encore stériles , ne pouvaient approcher. IjCS Anciens appelaient ce langage du nom de danse: voilà pourquoi il est dit que David dansait devant l’arche.
Les hommes , en perfectionnant leur goût, donnèrent à cette danse de variété, plus de grâce et plus d’expression. Non-seiilement on assujétit à des règles les mouvemens des bras et les attitudes du corps , mats encore on traça hes pas que les piés devaient former (i). La danse fut ainsi naturellement divisée en deux arts qui lui furent subordonnés : l’un , qu’on permette une expression conforme au langage, de l’Antiquité , fut la danse des gestes; îl fut conservé pour concourir à communiquer les pensées des hommes: l’autre fut principalement la danse des pas; on s’en servit pour exprimer certaines situations de l’ame , et particulièrement la joie ; on l’employa dans les occasions de réjouissance , et son principal objet fut le plaisir. *
La danse des pas provient donc de celle des gestes : aussi en consçrve-t-elle encore le caractère. Chez les Italiens, parce' qu’ils ont une gesticula-
(•) Essai sur l’origine des connoissanccs liiimaines. H, i3.
58 USAGE DE l’Écriture en ghéce.
tioD plus vive et plus variée, elle est pantoiuime. Chez nous ^ au contraire, elle est plus grave et plus simple. Si c’est là un avantage, il paraît être cause que le langage de cette danse est moins riche et moins étendu. Un danseur , par exemple , ' qui n’aurait d’autre objet quede donner des grâces à sas monvemens et de la noblesse à ses attitudes, pourrait-il, lorsqu’il 6gure(i) avec d’autres, avoir le même succès que lorsqu’il danse seul? D’auraiton pas lieu de craindre que sa danse, à force d’être ' simple, ne lut si bornée dans son expression, qu’elle ne lui fournit pas assez de signes pour le langage d’une danse figurée? si cela est, plus on simplifiera cet art, plps on en bornera l’expression (a).
De la prosodie des premières langues.
XVI. I.ia parole, en succédant au langage d’action, en conserva le caractère. Cette nouvelle manière dp communiquer nos pensées ne pouvait être imaginée que sur le modèle de la première. Ainsi, pour tenir la place des mouvemens violens du corps , la voix s’élpva et s’abaissa par des intervalles très-sensibles. . •
(i) Essai sur I'ori||inc des coiAuissanccs humaiaes. Il,i6 (a) Id. p. 17.
ART. XVI. PROSKIDIB DES PREMIÈRES LARGUES. 5ç
Ces langages ne se succédèrent pas brusquement: ils furent long-tems mêlés ensemble, et la parole ne prévalut que fort tard. Or chacun peut * éprouver par lui-méme qu’il est naturel à la voix de varier ses inflexions à proportion que les gestes, sont diversifiés.
En effet, quand les hommes commencèrent à articuler des sons, la rudesse des organes ne leur(i) permit pas de le faire par des inflexions aussi faibles que les aôtres.
Eu second lieu , les inflexions sont tellement nécessaires , que nous avons quelque peine à comprendre ce qu’on nous lit sur un même ton. Si c’est assez pour nous que la voix se varie- légèrement, c’est que notre esprit est fort exercé par le grand nombre d’idées que nous avons acquises, et par l’habitude où nous sommes de les lier à des sons. Voilà ce qui manquait aux hommes qui eurent les premiers l’usage de la parole : leur es* prit était dans toute sa grossièreté; les notions, aujourd’hui les plus communes, étaient nouvelles pour eux. Ils ne pouvaient donc s’entendre qu’autant qu’ils conduisaient leurs voix par des degrés fort distincts. Nous-mêmes nous éprouvons que moins une langue, dans laquelle on nous parle, nous est familière, phis on est obligé d’appuyer sur chaque sillabe, et de les distinguer d’une manière sensible.
(i) Kssai sur l’origine des connoissances humaines. Il , 19.
(io USAGE UE l’ÉCRITDUE EN GRÈCE.
En troisiènae lieu, dans l’origine des langues, les hommes trouvant (i) trop d’obstacles à imaginer de nouveaux mots, n’eurent long-teras, pour exprimer les sentimeus de l’ame, que les signes naturels, auxquels ils donnèrent le caractère des signes d’institution. Or lés cris naturels introduisent nécessairement l’usage des inflexions violentes; puisque différens sentimens ont pour signe le même son, varié sur différens tons. Ah^ par exemple, selon la manière dont il est prononcé, exprime l’admiration, la douleur, le plaisir, la tristesse, la joie, la crainte, le dégoût, et presque tous les sentimens de Tame.
On pourrait ajouter enfin que les premiers noms des animaux en imitèrent vraisemblablement le cri: observation qui convient également à ceux qui furent donnés aux vents,aux rivières, et à tout ce qui fait quelque bruit. 11 est évident que cette imitation suppose que les sons se succédaient par des intervalles très-marqués.
Ce ne serait pas s’exprimer exactement que de donnerle nom de chant à cette manière (a)deprononcer, ainsique l’usage le donne à toutes les prononciations qui ont beaucoup d’accent. Une suffit point pour un chant que les sons s’y succèdent par des degrçs très-distincts, il faut encore qu’ils soient assez soutenus pour faire distinguer leur
(i) F'ssai 6 ur Porigioe des connoissüDces humaines , 11 , 20.
(a) Id. p. 21.
ART. XVI. PROSODIE DES PREMIERES LANGDES. 6l
mélodie, et que les intervalles en soient appréciables. Il n’était pa.s possible que ce caractère fût ordinairement celui des sons par lesquels la voix se variait à la naissance des langues: mais aussi il ne pouvaitqjas être bien éloigné de leur convenir. Avec quelque peu de rapport que les deux sons se succèdent, il suffira de baisser ou d’élever faiblement l’un des deux, pour y trouver un intervalle tel que l’harmonie le demande. Dans l’origine des langues, la iq^nière de prononcer admettait donc des inflexions, de voix si distinctes, qu’un musicien eût pu la noter en ne fe.sant que de légers changemens; ainsi elle participait du chant .(i).
Cette prosodie a été si naturelle aux premiers hommes, qu’il y en a eu auxquels il a par^ plus facile d’exprimer différentes idées avec le même mot prononcé sur différens fous, que de multiplier lefiombredes mots à proportion de celui des idées. Ce langage se conserve encore chez les Chinois. Ils n’ont que troiscent vingt-huit monosillabes, qu’ils varient sur cirtq tons, ce qui équivaut à seize cent quarante signes. On a remarqué que nos langues nésontpasplus abondantes(2). Au reste les Chinois n’ont pas de lettres proprement dites; les signes de leur écriture, pris en général, n’expriment pas des prononciations, mais des idées. La langue parlée et
(i) Kasai sur l'origine di» connoissances humaines, II, p. aa. [1) Id. p. a3.
USAGE DE l’écriture EN GRÈCE.
la langue écrite sont donc bien distinctes et bien séparées ; toutefois chaque mot de l’une répond au signe de l’autre qui représente 1» même idée, crt réciproquement (i).
D’autres peuples, nés sans doute a'gec une imagination plus féconde, préférèrent de nouveaux mots à de nouveaux signes, et voulurent surtout frapper les oreilles. La prosodie, chez eux, s’éloigna peu à peu du chant, et à mesure que les raisons qui l’en avaient /ait approcher davantage, cessèrent d’avoir .lieu. Mais elle fut long-tems avant de devenir aussi simple qu’elle l’est aujourd’hui. C’est le sort des usages établis, de subsister encore après que les besoins qui les ont fait naître ont cessé ( 3 ). >
Prosodie des langues grecque et latine.
XVII. Il est constant que les Grecs'et les Romains notaient leur déclamation , et qu’ils l’accompagnaient d'un instrument (3) ; elle était donc "un vrai chant. Cette conséquence sera évidente pour
( 1 ) ÉMracns <{e la grammaire Chinoise , par M. Abel Rémusat. Paris i8aa, p. i.
(a) Essai sur l’origine des connoisiances humaines. Il , a3.
(3) L’abbd Dubos en donne Us preurea dans le troisième volume de ses réflexions critiques sur la poè'sie et la peinture.
AUT. XVII. PBOSODIF. DES I^NGDES. 63
tous ceux qui auront quelque connaissance des principes de l’harmonie, ils n’ignorent pas i* qu’on ne peut noter un son , qu’autant. qu’on a pu l’apprécier; a** qu’en harmonie rien n’est (i) appréciable que par la résonnance des corps sonores; 3“ enfin que cette résonnance ne donne d’autres sonsiii d’autres intervalles, que ceux qui .entrent dans le chant.
Il est encore constant que cette déclamation chantanten’avaitrien de choquantpourlfes Anciens. Nous n’apprenons pas qu’ils se soient jamais récriés qu’elle fût peu naturelle; si ce n’est dans des cas particuliers, comme nous fesons nous -mêmes, quand le jeu d’un comédién nous paraît outré. Ils croyaient au contraire le chant essentiel à la poésie. « J-A versification des meilleurs poètes li- « riques, » dit Cicéron ( 2 ), « rie paraît qu’une simple «prose, quand elle n’est passoulenueparlechant.» Cela ne prouve-t-il pas que la prononciation, alors naturelle au discburs familier, participait si fort du chant, qu’il n’était pas possible d’imaginer un milieu tel que notre déclamation (3) , froide et monotone encore aujourd’hui pour les Italiens(«).
En effet, notre unique objet, quand nous déclamons, c’est de rendre nos pensées d’une manière plus sensible , mais sans nous écarter beaucoup de
( 1 ) Ess.ii>ur l’origine des connoUsances hnmaines. II , aS.
(a) Orator. § 55 quos quhm cantu spoliav-eris , undè pané rentanet oratio.
(3) Essai sur l’origine des connoissances humaines. II, aC.
64 TJSAGE^DE x’iÇRITÜRE EN GRÈCE.
celle que nous jugepus naturelle. Si la prononciation des Anciens avait été semblable à la nôtre, ils .se seraient contentés comme nous d’une simple déclamation. Mais il fallait qu’elle fût bien différente, puisqu’ils n’en pouvaient augmenter l’expression que par le secours de l’harmonie.
On sait d’ailleurs qu’il y avait dans le grec et dans le latin des accens, qui indépendamment de la signification d’un mot ou du sens de la phrase entière, déterminaient la voix à s’abaisser sur certaines- sillabes , et à s’élever sur d’autres. Pour comprendre comment ces accens ne se trouvaient jamais en contradiction avec l’expression du discours, il n’y a'pas deux moyens. Il faut absolument reconnaître que, dans la prononciation des Anciens, les inflexions qui rectdaient la pensée étaient si variées et si .sensibles (i), qu’elles ne pouvaient être contrariées par celles qui demandaient les accens.
Au reste, ceux qui se mettront à la place, des Grecs et des Romains, ne seront point étonnés que leur déclamation fût un véritable chant. Ce qui fait que nous jugeons le chant peu naturel, ce n’est pas parce que.les sons s’y succèdent conformément aux proportions qu’exige, l’harmonie;
J 'mais parce que les plus faibles inflexions nous paraissent ordinairement suffisantes pour exprimer nos pensées. Des peuples accoutumés à conduire
(i) F.ssui sur l’nrigine îles connoissances humaines. Il , ij.